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Carnets littéraires (2)

25 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

 La littérature ou l’ordre du chaos.

 

Il faut continuer à parler du langage. C’est de lui que naissent tous les problèmes qui se posent à l’acte d’écrire et à la littérature en général, et de son questionnement incessant que surgit cette vérité, qu’à tenter toujours de répondre à ces (ses) maints problèmes, la littérature finit par un devenir un. La littérature n’a peut-être jamais été, parmi d’autres entreprises, qu’un effort pour répondre à la question —autotélique— de sa condition de possibilité : comment la littérature réussit-elle à être ? En d’autres termes, toute écriture s’interroge en creux sur la manière dont elle parvient, malgré la limite de son moyen, à produire, dessiner, esquisser, faire émerger, retrouver un discours, une expérience qui soient vraies ou qui atteignent à une part de vérité sur le Monde ou sur les Hommes. Il me semble que cette idée d’une littérature qui, au cours de son élaboration, s’interroge sur ce qu’elle est et comment elle est, a l’avantage de ne pas renvoyer dos à dos une conception essentialiste de la littérature et une autre, que l’on pourrait, pour la commodité qu’offre le terme, appeler existentialiste : elle les convoque toutes deux, et sans rien perdre de la puissance, de la singularité et de l’intérêt problématique de chacune. D’une part, en effet, la littérature, en s’interrogeant sur sa condition de possibilité, suppose une essence qu’elle se propose de retrouver, mais d’autre part, paradoxalement, cette découverte d’une essence secrète ou perdue n’est possible que par l’acte d’écrire ou de lire, qui suppose un cheminement, un tâtonnement, en tout cas, un mouvement dynamique. La littérature chercherait ainsi son unité par le biais de la diffraction et des éclatements qui se jouent lors de son élaboration.

 

Sartre, par exemple, ne répond jamais directement, d’un seul coup, à la question qui sert pourtant de titre à son essai Qu’est-ce que la littérature ?, dont la formulation elle-même laisse supposer une réponse claire, rapide, unie, et à laquelle le lecteur qui l’ouvre est en droit de s’attendre. Sartre ne répond pourtant ni clairement, et encore moins vite à la question; il sait d’ailleurs que cela est impossible, que la simplicité de la question n’implique pas l’évidence de sa réponse, et que sa complexité rejette toute rapidité d’analyse qui, pour brillante qu’elle soit, serait fatalement fausse, non juste, car arbitraire, incomplète. Alors Sartre pose, en plus de la question fondamentale, et pour répondre à celle-ci, trois autres, qui guideront sa réflexion : « Qu’est-ce qu’écrire ? », « Pourquoi écrit-on ? », « Pour qui écrit-on ?». Sartre écrit. Distingue. Théorise. Conjecture. Analyse. Mêle, tantôt dans un indescriptible chaos, tantôt selon une minutieuse, cohérente et très rigoureuse méthode, critiques, vues générales, observations particulières, lectures critiques de son temps. Il tâtonne, s’égare, assène ses certitudes, démontre brillamment, mais ne répond vraiment jamais. Le texte s’achève ainsi dans ce fatras de traits de génie et d’autres qui le sont moins. Il faut alors comprendre que c’est dans ce désordre, entre les critiques, les théories, la pratique que sa situation d’écrivain lui permet, le questionnement permanent sur le langage, sur la situation de l’écrivain (Cf  Situation de l’écrivain en 1947), sur l’acte d’écrire et de lire, sur le style, sur l’Histoire, qu’il faudrait chercher un ordre, une unité que l’on pourrait nommer, sans en être sûr —et c’est cela, ce doute éternel, qui est beau— littérature.

 

C’est évidemment la démarche de Sartre qui est intéressante, et non ses conclusions personnelles, sur lesquelles je ne m’attarderai pas, et que tout un chacun est libre de partager ou non. Allez les lire, si elles vous intéressent.

 

***

 

Meurtre permanent de la Littérature par la Littérature.  

 

Revenons-en à cette fameuse question, qui me semble être au cœur de la littérature, et à laquelle, je crois, la littérature essaie de répondre : comment réussis-je à être ? Il faudrait rajouter, pour que la question soit complète et plus claire : « … à être, à demeurer, à perdurer ? » Ces ajouts ne sont pas fortuits. Je pense en effet que ce qu’il y a de plus impressionnant dans la littérature est moins son être que sa capacité à s’incarner en plusieurs êtres, à renaître sous diverses formes, à demeurer, à perdurer, malgré ses morts permanentes. Curieuse expression que celle de morts permanentes de la littérature. Je ne débande pourtant pas d’un centimètre et la maintiens. La littérature meurt toujours, on la tue sans cesse. Mieux : il faut qu’on la tue. Toute littérature doit mourir, assassinée, pour être. Ce paradoxe est ce qui la fonde. Je m’explique.

 

J’écrivais dans la première note de ces Carnets que la littérature constate souvent son échec à dire les choses. En faisant vœu d’humilité, en se situant volontairement en-deça de son objet, elle reconnaît d’emblée son impossibilité chronique. Et c’est pourtant là, parmi ses propres ruines, qu’elle vit, essaie et parvient finalement, sans perdre son humilité, à sentir, suggérer et dire parfois quelque chose de l’ordre d’une vérité. C’est cette idée d’une littérature possible après avoir admis son impossibilité qu’il faut creuser et approfondir. Le langage, dès lors qu’il est conscient de sa finitude, tue la littérature : cette conscience de son impouvoir, de fait, est une négation : négation du verbe, mise en doute de sa capacité à décrire le monde et donc, par conséquent, négation et mise en doute de la littérature (si tant est que l’on s’accorde —ce qui ne va pas de soi— que la littérature est, sur un plan élémentaire, un usage du verbe pour parler du Monde). Plus clairement : le constat de la finitude du langage est en même temps celui d’une impossibilité de la littérature, donc d’une mort. Mais cette mort et cette impossibilité ne sont jamais que provisoires, et la résurrection de la littérature doit se produire. Mais avant, il faut s’interroger sur l’identité de meurtriers. Qui tue la littérature ? Etant donné que c’est le constat de la finitude du langage qui poignarde la littérature, il faut en déduire que ce sont ceux qui prennent conscience, qui constatent cette finitude qui, au premier chef, tuent la littérature. Qui, donc, constate l’impouvoir du langage ? La réponse me paraît évidente : ceux qui s’en servent pour en faire de la littérature. Les écrivains. La littérature est toujours assassinée par les écrivains. Ou du moins, je pense qu’un véritable écrivain doit nécessairement, un temps, tuer la littérature. Ce temps où il se mue en meurtrier est celui où, devant l’éclatante blancheur de la page, il se bat avec le langage, cherche le mot qui se refuse à lui et fuit, est en proie au silence. Pendant qu’il n’écrit pas, la littérature n’existe pas encore, à proprement parler. Elle est morte. Et ce n’est même pas l’écriture qui lui redonne pleinement vie : les vrais écrivains me semblent toujours écrire avec une forme d’insatisfaction, qui est la conséquence nécessaire de leur dégoût d’un langage qui se refuse à leur projet. Cependant, c’est parce qu’il écrit en sachant que le langage est un problème que l’écrivain fait de la littérature. C’est parce qu’il est insatisfait du langage, et parce qu’il doute de la littérature, que l’écrivain, paradoxalement, en fait. Son écriture est une négation, un meurtre de la littérature, avant que d’être sa profération, son affirmation. La littérature advient par une sorte de dialectique hégélienne : négativité, positivité.

 

Les vrais écrivains, pour faire de la littérature, sont obligés de la nier d’abord. Ils en font en la niant.  

 

Et sans doute cette phrase de Gabriel Bounoure, parlant du silence poétique de Rimbaud (il fallait bien qu’il arrive, celui-là, qui a, dit-on, le mieux désespéré du langage, en s’abîmant dans le Silence), « Et si la poésie ne pouvait échapper à la condition de receler et d’accomplir son propre désastre ? » (Cf Le Silence de Rimbaud : petite contribution au Mythe, 1991, Fata Morgana) dépasse-t-elle le seul cadre de la poésie pour s’étendre à la littérature tout entière.

 

C’est en ce point de rupture, intenable et mouvant, où la l’écriture s’abolit par son insatisfaction essentielle et renaît en dépit de cette insatisfaction, que la littérature se trouve.    

 

 

***

 

Chinua Achebe.

 

J’ai presque perdu le souvenir de mes lectures des deux plus célèbres œuvres de Chinua Achebe : Le Monde s’effondre et Le Démagogue. A ma décharge, je les ai faites il y a près de dix années. Il me reste cependant en mémoire, dans le Monde s’effondre, la trame d’ouverture : combat de lutte entre Okonkwo et Amalinze-le-Chat, ainsi nommé parce qu’il ne tombait jamais, battu seulement par Okonkwo. L’allusion à la lutte était une sorte de symbole pour représenter une culture autochtone ancestrale que l’arrivée des colons allait bouleverser. J’ai toujours préféré, dans les romans, la représentation d’une culture par son esquisse subtile, par le dessin de ses manifestations quotidiennes. L’affirmation brutale et sans ambiguïtés d’une thèse, le martèlement brutal d’une Weltanschauung, l’absence de nuances, n’ont aucun intérêt dans un roman. Il y a l’essai pour cela. Les détails d’une culture, ses insignifiantes beautés, ses petites habitudes qui en constituent la saveur, m’ont toujours semblé, dans la fiction, mieux valoir que les grosses ficelles sans finesse et les cries d’orfraies de vierges effarouchées du militantisme romanesque. Ecrire une culture en en esquissant simplement le quotidien. Il me semble que c’était là l’intelligence de romancier de Chinua Achebe. Il faudrait que je le relise. En attendant, reposez en paix, Sir Achebe. Et merci.                  

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