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Carnets littéraires. (1)

14 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Humilité de la Littérature. De l’indicible. Du Langage.

 

Soit qu’elle le feigne, soit que ce soit là son essence, ou du moins, l’une de ses essences, la littérature est souvent d’une remarquable humilité : cela me semble constituer, évidemment, et quoiqu’il en soit, l’une de ses plus grandes forces. Devant l’expérience humaine et les variétés de teintes, de situations, de sentiments, sublimes ou abjects, beaux ou hideux, dans lesquelles elle se décline, la littérature a tôt fait, bien souvent, de faire aveu d’humilité : elle concède d’emblée ne pas être en mesure de dire authentiquement ses sujets, admet n’être pas à la hauteur de son entreprise, accepte volontiers l’échec qui se dessine en perspective devant ce qu’elle a à accomplir. Mais cet aveu est en même temps vœu, et plus même encore que de concéder, d’admettre ou d’accepter simplement cet échec, comme s’il était un malheureux « fatum » qu’il subirait à défaut de pouvoir conjurer, la littérature le revendique et le souhaite. A cette question : « que peut la littérature ? », c’est la littérature qui répond en personne : « pas grand-chose. » Loin d’être un obscur défaitisme, c’est plutôt d’une forme de lucidité qu’il s’agit : la littérature, pleinement consciente de son impouvoir, se situe volontairement en-deça d’une réalité qu’elle a pourtant, paradoxalement, à prendre en charge.

 

La Douleur, le Bonheur, la Beauté, l’Amour, le Mal, Dieu sont l’affaire de l’Homme, donc de la littérature : ces sujets, en cela qu’ils sont fondamentalement humains, qu’ils interrogent inlassablement l’homme et que l’homme est incessamment aux prises avec eux, tantôt isolément, tantôt concomitamment, sont les parts d’une expérience essentielle, complexe, transcendante, que la littérature essaie, avec le moyen qui lui est propre, de comprendre, d’éclairer, de dire, d’explorer, d’arracher de la sphère de l’intime pour étendre à l’universel. Mais elle ne fait toujours qu’essayer, et c’est précisément dans cet essai qu’elle avoue n’être pas certaine de pouvoir jamais transformer que se trouve la tension qui la maintient en vie. La littérature affronte la vie pour en saisir la complexité, les nuances, les sommets de beauté comme les fosses d’horreur, mais cette ambition est toujours postulée : c’est que son moyen, le langage, est d’emblée reconnu comme finitude, insuffisance, incapacité. Là est le paradoxe : que n’ayant pas les moyens de ses ambitions, elle ne cesse cependant pas de les poursuivre. Cette humilitas chrétienne, qui se confond presque ici à une sublime et non moins chrétienne caritas (la littérature ne fait-elle pas don d’elle-même dans l’entreprise qu’elle sait impossible ?) se traduit par une question, à laquelle tout le problème de la littérature peut se résumer : « comment dire l’indicible ? » Autrement dit, comment traduire par le langage ce qui est mystère ? Comment traduire, par exemple, la question du Mal ? Comment parler de celle de Dieu ? Que dire d’authentique sur l’Amour ? Voilà l’affaire.

 

Dire ce qu’elle sait indicible : voilà le paradoxe que la littérature vit, et arrive pourtant à résoudre. En prenant la précaution de signifier que c’est de l’indicible qu’elle a à parler, la littérature se sauve ; son humilité ennoblit son échec. Son héroïsme est tragique : il est dans la tentative désespérée, mais à laquelle elle ne renonce pas, et ne peut d’ailleurs renoncer. La littérature est une prétérition éternelle. Elle dit toujours que ce dont elle a à parler est impossible à dire, indicible donc, mais par ce fait même, en parle déjà. Virgile humiliait déjà la parole littéraire face à l’expérience humaine qu’elle doit retranscrire lorsque, dans L’Enéide (L.II, v.3), il mettait ses mots dans la bouche d’Enée s’apprêtant à raconter à Didon le douloureux souvenir de la prise de Troie : « Infandum, regina, jubes renovare dolorem… » (Vous m’ordonnez, Reine, de rouvrir une indicible douleur. »

 

L’Infandum, c’est-à-dire l’indicible, c’est-à-dire encore ce que le langage peut ou ne peut pas, est l’éternelle épreuve de la littérature. Et celle-ci, quel que soit son sujet et la forme sous laquelle elle le traite, porte toujours en creux cette interrogation qui la ronge jusque dans son détail : comment dire cela ? Toute littérature, qu’elle l’avoue ou non, le reconnaisse ou pas, en soit consciente ou non, me semble d’emblée être, par son essence même, par le seul fait d’être posée comme littérature, une réflexion sur les possibilités du langage, c’est-à-dire méta-littérature.

 

Le mot est lâché, et il fait peur. Nombre d’écrivains, de critiques ou de lecteurs de l’époque, au nom d’une simplicité qu’ils invoquent à cor et à cri, et qui ne cache que leur méconnaissance, ou pire, leur rejet d’enjeux cruciaux de cette littérature, méprisent souvent cette dimension méta-littéraire. L’on veut désormais refuser à la littérature le droit qu’elle puisse être le propre objet de son entreprise ; l’on oublie qu’elle l’a souvent toujours été. Il paraît que la littérature n’aurait aucun intérêt à réfléchir sur ce qui la fonde et la permet, qu’elle s’enferme et perd de vue l’Homme et le monde en se repliant sur elle-même, et que l’autotélisme serait un péché. Sauf que l’autotélisme n’est pas une chose que l’on choisit ou non d’imprimer comme sujet à la littérature, il n’est pas une donnée que l’on peut détacher ou effacer de la littérature : il y est pour ainsi dire, naturellement. C’est par essence, donc toujours, que la littérature parle du langage, donc de sa genèse propre. Car à partir du moment où une œuvre se pose comme œuvre littéraire, c’est-à-dire œuvre usant du langage, elle s’interroge d’emblée sur le moyen de son avènement au monde, et l’interroge. Ce serait éluder la question du langage, si essentielle à la littérature, que de refuser, par peur de se confronter à la difficulté fondamentale de la littérature, par goût de la facilité, que la littérature, sourdement, parle toujours d’elle-même et de sa condition de possibilité, d’une certaine manière.    

 

La littérature n’arrive à atteindre à une part d’indicible qu’à la seule condition d’avouer sa limite. Et avouer cette limite, c’est penser le langage, qui est la seule morale (morale du langage) certaine de la littérature. Tout écrivain oubliant cette question devrait être pendu.  

 

***

 

Contre le « mysticisme littéraire ».

 

La littérature n’est pas une mystique, elle est une fête. Ou si elle est une expérience mystique, elle ne devrait jamais prendre fin qu’en une extase où la douleur d’écrire serait transfigurée pour, en dernière instance, se perdre sinon dans le plaisir, au moins dans l’apaisement de l’écriture.

 

Je ne peux concevoir qu’écrire soit si difficile que l’on en oublie de jouir –de jouir aussi, surtout, charnellement. Je n’ignore pourtant rien des difficultés que l’acte d’écrire, physiquement, mentalement, moralement, peut impliquer. Certaines expériences, pour être horribles, sublimes, extrêmes, ne peuvent être authentiquement rendues par l’écriture sans un certain prix, sans le risque, comme dirait Céline, de « mettre sa peau sur sa table ». Je sais qu’une écriture vraie, travaillée, vécue, accomplie sans tricherie, n’est pas dépourvue d’âpretés et de souffrances qui peuvent très rapidement soumettre à la Tentation du mysticisme littéraire. J’appelle mysticisme littéraire cette inclination, chez certains, à vouloir faire de la littérature le lieu d’une « Terreur » (Cf. Les Fleurs de Tarbes de Paulhan) inconnue, d’un monde obscur où tout serait transcendant et où le silence ou la difficulté à dire serait un –le seul- gage de qualité. J’appelle mysticisme littéraire cette propension à penser qu’il n’y a de littérature que celle de la souffrance, de la douleur, de l’expérience intime difficilement accouchée et perceptible par une seule conscience ou, au mieux, par quelques unes. J’appelle encore mysticisme littéraire la sacralisation exagérée de la littérature, qui en ferait un univers clos, hors de portée des profanes, compréhensible par une seule poignée d’élus.

 

La chose peut paraître paradoxale, car je suis de ceux qui pensent que la littérature, parce qu’elle cherche la –une ?- Vérité située au cœur de l’expérience humaine, est d’une certaine manière, sacrée ; de ceux qui pensent que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature » ; de ceux, enfin, qui ne pourraient se passer de littérature. Mais ce qui me sépare du mysticisme, c’est que je suis aussi de ceux qui savent que la littérature est une entreprise d’extension, à l’échelle de tous les hommes, de ce qu’il peut se trouver chez un seul ; c’est que je n’ignore pas que la littérature est une tentative pour dissiper et non épaissir le mystère d’une vie humaine ; c’est que je sais également que la profondeur d’une œuvre ne provient ni du silence dont on cherche à l’envelopper ni de la difficulté qu’elle a eu à naître, mais bien plutôt de la capacité de son auteur à avoir pu, sans renoncer aux exigences de la langue et de la forme, sans céder à la facilité du relâchement du style, porter son expérience à un point si haut, qu’elle y pourra être vue et comprise de tous.

 

Il ne faut jamais oublier de s’amuser et de jubiler et d’avoir ses orgasmes lorsque l’on écrit. Car par-delà les affres que l’écriture peut receler, les souffrances, les hésitations, les désespérances, les intraitables exigences du style, la tristesse de certains sujets, la douleur de certaines expériences, derrière tout cela, il y une petite musique qui retentit : celle des mots ; un ruissellement cristallin qui bruit : celui de la langue ; un plaisir qu’il ne faut pas renier : celui d’écrire une belle phrase qui tinte…

 

L’acte nu d’écrire porte en lui-même sa propre jouissance.

 

***

 

Flaubert impersonnel ?  

 

  Je trouve paradoxal que Flaubert, qui a clamé partout son « idéal d’impersonnalité » dans son geste d’artiste, ait fini par être peut-être l’un des exemples canoniques d’un écrivain dont la biographie et l’étude de la vie privée ont pu éclairer l’œuvre d’un jour neuf, et qui n’était pas tout à fait superficiel. A la publication de Salammbô déjà, Sainte-Beuve, fidèle à sa méthode, avait commencé, assez rapidement toutefois (le débat se situait ailleurs dans ce livre), à suggérer cette approche. Flaubert s’était vigoureusement défendu, et avec cette ironie méchante donc savoureuse, qui est peut-être ce qui se trouve de meilleur chez lui. Mais c’est véritablement Sartre qui fera voler en éclats, d’une certaine façon, cet idéal d’impersonnalité. L’Idiot de la famille est très difficile, voir obscur par endroits, mais ce que j’en ai lu pour le moment ne manque pas d’intérêt, et l’approche est même séduisante. Qu’en eût dit Flaubert ? Il m’est avis qu’il ne serait pas demeuré sans rendre la politesse du titre à son auteur. J’imagine parfaitement bien le solitaire de Croisset traitant Sartre, sous sa moustache, « d’imbécile ». Et ce dernier de ricaner, en fixant sur son illustre aîné son regard écartelé…  

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