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Candeurs d'hier... (suite).

4 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

PROFESSION DE FOI D’UN REBELLE DE SALON.

    

     En parcourant au hasard de mes clics quelques blogs d’apprentis littérateurs, je me suis rendu compte de la noirceur et du pessimisme de mes écrits. Certains des textes que j’ai lus sont beaux, parlant de fleurs, de caresses, de lumière et de soleil, découvrant un coin d’amour, de tendresse, de rêves et de poésies. Est-ce vraiment cela, qu’écrire ? Oui, sans doute.

 

     Alors je n’écris pas. Il ne sort de ma plume que des fers brûlants et rougis. Mes mots, eux, ne sont que des reflets de tristesse. Car je ne vois et ne vis que cela. Je ne vois que l’injustice, la misère, la méchanceté et les ombres. Il y a du beau en ce monde, mais pas assez encore pour faire disparaître la laideur qui y est aussi présente. Il y a de la lumière en cette existence, mais pas suffisamment encore pour en cacher la part d’ombre. La quiétude existe ici-bas, mais comment la savourer ou, pire, la décrire, à côté du « bruit et de la fureur » ? J’aimerais mettre mes mots au service de l’Immaculé, mais comment le faire sans me sentir sale, affreusement coupable ? Comment passer à côté de toute la misère de ce monde, dont les images terribles me hantent jusque dans mon sommeil ? Il ne sert à rien de fermer les yeux, ou de chercher un moment d’apaisement. La vérité, horrible, est implacable. Alors autant ouvrir ses yeux de chair et de sang, et faire face, avec autant de dignité que possible, à l’humanité. J’aimerais faire de la littérature, donner aux mots la suave saveur qu’ils méritent. Mais je ne le peux. Hélas, je ne le dois. « Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition. » Tout homme porte en lui les stigmates de l’humanité, qu’il ne se doit jamais d’oublier. Lutter contre le malheur jusqu’au bout, s’engager contre le Mal dans un combat inégal, mais dont la tenue est nécessaire à la conscience d’être homme : voilà le châtiment. Il ne faut pas le refuser. Il faut même tendre l’autre joue. Affronter les ombres pour que les autres voient la lumière du jour. S’oublier dans l’effort et le désespoir pour un sourire. Là est le sens de l’humanité.  

 

     L’on me dira que certains combats sont menés au nom de la beauté, ce qui est louable. Moi, je préfère dire que je mène les miens contre les ténèbres. Je crois qu’il y a une nuance. Je ne célébrerais la beauté de ce monde qu’à la seule condition que tout ce qui fait sa hideur disparaisse. Autant donc dire jamais… C’est mon choix. Certains en ont faits d’autres, que je respecte et admire. Je n’ai aucun Himalaya à soulever, aucune revanche à prendre. Revanche sur qui, ou sur quoi, d’ailleurs ? Je ne prétends pas prendre en charge tout le malheur du monde. Si j’arrivais juste à atténuer celui de quelques personnes, qui me sont chères, je serais le plus heureux des hommes… C’est tout ce que je cherche. Je ne vais point chercher le malheur, le provoquer à tout prix. C’est plutôt lui qui s’impose à moi. Je ne suis pas esclave de la cause absolue. Je refuse la tyrannie du sens par la bataille forcée. Avoir impérativement besoin de se battre contre quelque chose pour se sentir exister est un non-sens. Mais ce que je dis là est d’un ordre différent : si l’on doit se battre, c’est moins pour soi que pour ceux qui comptent, les autres.  Il ne s’agit pas de se battre contre quelque chose, mais plutôt de se battre pour quelqu’un, ou quelque chose. Si je ne devais vivre que pour moi, seul, je me déroberais à toute lutte. Je vivrais. Mais je ne suis pas seul.

J’estime que tout homme est un Sisyphe en soi, sauf que la pierre qu’il roule, au-delà de la souffrance qu’il lui inflige, est le battement de cœur qui maintient en vie l’Autre.  A partir de là, aucune pause n’est permise. Etre dur envers soi, juste et bon envers les autres. C’est là l’utopie qu’il faut pourtant ne jamais s’arrêter d’essayer.

 

     Quand vous serez heureux, ne m’en veuillez point si je m’éclipse. Je ne veux juste pas déranger la symbiose. Vous m’aurez rendu heureux un instant, celui que je partage avec vous la légèreté d’un sourire. Croyez-le bien. Mais cet instant n’aura pas été assez long pour que j’en oublie ceux dont la condition ou les hommes ont effacé de leur mémoire jusqu’à l’idée du bonheur et de sa possibilité, jusqu’à la saveur du sourire. Tout bonheur devient éphémère à celui qui est torturé par la pensée du malheur. Surtout, ne m’accusez pas de prétention, parce que toute prétention s’efface devant la douleur humaine, parce qu’ « un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. » Vous comprendrez, du moins je l’espère.                                                                                 

Compiègne, le 30 juin 2010.

 

 

 

 

 

 

CONSIDERATIONS ESTIVALES ET EPARSES.

 

     Je n’ai pratiquement rien écrit du mois de juillet. C’est moins par paresse que par choix, plus par nécessité que par manque d’inspiration. C’est qu’en effet, j’ai choisi de ne point écrire, d’abandonner la plume, pour quelques temps du temps du moins, et cette décision s’est imposée tout de suite comme nécessaire. Je me suis laissé entraîner vers d’autres cieux, vers d’autres rêves, vers d’autres états d’âme. Il eût fallu que l’été n’arrivât point. Mais il est arrivé. Lorsque l’on cherche à fuir la compagnie des hommes, Dieu vous l’impose en vous rappelant sa présence.

 

     J’ai vu le l’éclat du soleil, et toute solitude alors m’a paru grise. Les pensées les plus noires ont été dissipées par l’éclat de quelque lumière dorée qui diaprait la surface d’un étang, par le balancement gracieux d’une fleur saxiphrage brisant son rocher. J’ai redécouvert la simplicité et la beauté : celle d’un paysage, celle d’une femme aussi, celle d’une femme surtout. Une femme qui marche. Une femme qui danse. Le corps d’une femme est mer où toute intellection se perd, un désert où la curiosité nous pousse à nous aventurer, mais dont on ressort non pas apaisé, mais extasié. Il n’y a que le corps de la femme. Tout le reste est littérature, vent, sable, boue. Dieu, j’en ai de plus en plus la conviction, est un homme. Seul un homme est capable de mettre tant de perfection, de justesse et d’harmonie dans un corps, celui d’une femme. Si Dieu était une femme, la jalousie serait un commandement divin.  

 

     Ma famille me manque. Mon père se bat pour ses principes, comme d’habitude. Il mourra en se battant.  Une ride traverse déjà son front. C’est la ride des Justes. Il se bat pour moi, pour mes frères, pour ce qu’il aime, pour son village. Cet homme est un naïf, mais d’une naïveté héroïque, teintée d’une éthique têtue. Comment l’aider ? Ma mère est toujours aussi douce et magique. Elle a l’air d’être perdue dans ce monde. Cela ne m’étonnerait guère : sa place n’est pas ici, mais avec les anges. Mes petits-frères sont trop nombreux pour que je fasse un commentaire détaillé sur chacun d’eux. Ils me manquent tous, surtout les deux derniers, les petits jumeaux. Lorsque je rentrerai, ils ne me reconnaîtront pas. Je leur sourirai, ils pleureront. Le sourire de l’étranger est une grimace qui épouvante l’enfant. C’est comme cela. Exil du Diable.

 

     Je lis beaucoup ces temps-ci. Cela m’apaise.

    

     L’été bat donc son plein, avec son lot de lumière et sa part obscure. Un sourire fait au vent et au soleil n’empêche pas les larmes d’une âme tourmentée, en manque d’amour et d’affection, éloignée des siens. Je pleure et je ris. Je ris et je me souviens. Je me souviens et je suis triste. Je suis triste. Je suis triste et je pleure. Je pleure et je ris... Eternel retour. Valse des humeurs. Jeu de chaises musicales dont le coeur est le perdant et le vainqueur.  

 

 J’essaie de tuer le temps. C’est absurde. J’oublie qu’à l’instant où je pense le tuer, je suis déjà dans le cercueil qu’il a préparé à mon intention. Mais je m’obstine quand même. Entre moi, l’apprenti-meurtrier, et le temps, plus grand meurtrier du monde, la lutte est inégale, mais engagée. « Entre assassins, on est tout à fait à l’aise…» N’est-il-pas ?

 

    Je suis seul, avec un écran devant moi. La solitude est une bénédiction. Mais il n’y a pas plus belle solitude que celle que l’on partage. J’ai besoin d’un grand amour, aussi grand que celui que j’ai à donner. Je ne sais pourquoi, mais je me sens pousser de grandes ailes romantiques, ces derniers temps. Hugo, que je relis, n’y est pas étranger. Le soleil non plus. Mais bientôt, il va disparaître. Le froid, alors, reviendra. Alors mes ailes, je les couperai. Et mon cœur se glacera, et Hugo s’en ira, et Cioran me séduira, et mes pensées retrouveront leur couleur naturelle : le noir.

 

La couleur de ma peau est celle de mon âme. Elle est ma préférée.  N’en déplaise au beau soleil d’été.

 

                                                                                                                                         Orry-la-Ville-Coye, le 22 juillet 2010                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             ELOGE DU DESORDRE

 

Je suis un Homme.

 

Autour de moi, l’intelligence du monde me révèle un ordre inconnu, supérieur. Je sens la lumière du soleil. Je vois le vent qui bat la grève. J’entends le silence déraisonnable de l’univers. Les gens intelligents qu’on appelle ces choses là des synesthésies. C’est trop compliqué pour moi. Ce que je veux dire, c’est qu’autour de moi, le monde s’étire comme un félin, se déroule. Tout cela est bien tranquille. La seule ombre, le seul bruit, le seul désordre, c’est moi. La raison en est simple, je l’ai dite: je suis un Homme.

Ce qui se passe autour de moi contraste avec mon état intérieur. Je suis un désordre. Les combats qui se livrent en moi sont multiples. Je veux être ceci et cela, être ici et là-bas, être une chose et son contraire ; je veux être rien et tout à la fois. J’ai plusieurs identités dont les puissances s’entrechoquent, se résorbent, renaissent, s’allient, s’annulent. Tout cela produit un vacarme assourdissant, dont les échos ne sont perceptibles hors de moi. Tout ceci est un mouvement perpétuel, puissamment, magistralement orchestré par mes envies, mes phantasmes, mes aspirations. Le monde est tranquille, et moi, je suis une tempête.

 

J’aimerais être Sartre et Foucault : existentialiste et structuraliste. Je rêve parfois d’être Kant et Hegel. Je désire être Comte et Husserl : positiviste et phénoménologue. Mais tout ceci est impossible. Je ne peux être deux choses à la fois, à plus forte raison si ces deux choses sont a priori opposées. Mais je le désire. Ardemment. C’est peut-être cela qui est plus important. C’est même fondamental. Car mon désordre fait mon ordre. Je suis un Homme : un désordre qui cherche sa loi. C’est cela qui fait ma force, qui me donne ma place dans ce monde, qui même fait que je la mérite, qui me fait indispensable parmi les autres. Le Désordre, c’est « l’Eloge du mouvement. » qu’a fait Georges Balandier. Mouvement essentiel, principe moteur, pulsion de vie, étincelle salvatrice : voilà la signification profonde de mon désordre intérieur. Il est mon espoir. Il est mon horizon. Ce désordre est ma lumière et mon feu. De ses entrailles, surgit une pensée. De son foisonnement, se dégage une liberté. Une révolution naît d’un mouvement, d’un chamboulement, d’une rupture. Un enfant naît au milieu des cris de sa mère. Les sacrifices sont censés donner vie par le détour de la mort. Positivité. Négativité. Vie. D’autres appellent cela dialectique. Ça aussi, c’est trop compliqué pour moi. Mon désordre est une chose toute simple.

 

Je suis un Homme : le cheminement d’une pensée. Je suis un Homme : un supplicié heureux. Je suis un Homme : une géhenne nécessaire.

 

Et un Homme, pour moi en tout cas, c’est d’abord ça : c’est d’abord la force solaire de vivre comme on est dans le monde qui nous est donné, c’est se rendre compte de ses contradictions internes, c’est les assumer ; c’est même les réclamer. J’appelle ça le courage. Le courage d’être désordre. 

 

Compiègne, le 04 Août 2010.

 

 

 

 

 

LE MUR HEROÏQUE.

 

En espérant que TU ne seras pas de mauvaise foi, et que tu sauras TE reconnaître…

 

     Un homme redoutait plus que tout au monde de tomber amoureux. Pour s’assurer que cela jamais n’arriverait, il dressa autour de son cœur un énorme mur, qui lui-même était surplombé d’un grillage électrifié. Ce mur, c’était celui de la lâcheté. Cet homme fuyait toute responsabilité vis-à-vis des femmes. L’amour l’effrayait, le terrorisait. Il utilisa son attachement à la liberté pour justifier son refus de l’amour. Il est bien connu que l’on utilise la liberté à toutes les fins aujourd’hui. Lui, l’utilisait pour masquer sa lâcheté. Personne ne le soupçonna. On crut véritablement qu’il était l’un de ces héros modernes, un de ces capitaines solitaires, un de ces indomptables endurcis qui symbolisaient la liberté et la puissance mâles, ceux-là mêmes qui, méprisant l’amour, lui préféraient les petites aventures sans lendemain, destinées uniquement aux plaisirs des sens. Tout le monde crut que c’est par volonté active qu’il se comportait ainsi vis-à-vis des femmes. Tout le monde, sauf votre humble serviteur, qui savait que l’homme agissait par volonté certes, mais par volonté contrainte, c’est-à-dire par peur. Peur de l’Amour. Cet homme, bref, était un lâche parfait. 

 

Il multiplia ainsi les conquêtes. De nature gaie et insouciante, il s’amusait, croquait la vie à pleines dents, fuyait toute relation. Il était libre. Complètement libre. Complètement libre et  lâche. Complètement libre et abominablement lâche. Les femmes se succédaient entre ses mains sans toutefois qu’aucune ne parvînt à pénétrer son cœur. Celles qui essayaient étaient promises à un échec certain : l’homme, sentant le « danger », mettait très vite un terme à la relation, et cherchait sur le champ une autre partenaire. Le mur était très haut, et était en béton armé. Le grillage était électrifié à plus de dix-mille volts. L’accès au cœur était quasiment impossible. Cet homme était très malin. Mais que voulez-vous ? La lâcheté et la peur, plus que toute autre chose,  stimulent l’ingéniosité nécessaire à’ la protection et / ou à la fuite. Pour que l’amour s’installât, il aurait fallu que l’homme brisât lui-même le mur. Mais cela, en bon lâche, il ne le ferait jamais. Plutôt périr ! Il fallait éviter l’amour à tous les prix. Lui, était prêt à mettre le prix qu’il faudrait.  Il continua ainsi, pendant très longtemps. Il faut dire qu’il aimait ce qu’il faisait.

 

Et puis un jour, votre serviteur se remémore encore avec un plaisir immense ce jour- qu’il soit béni entre les jours- ce fameux jour donc, une femme entra dans la vie de l’homme. Cette femme était belle, très belle. Splendide, gracieuse, élégante, intelligente, bien éduquée, calme, réfléchie, elle incarnait tout ce que notre homme craignait. Sentant l’imminence de la « menace », il chercha par tous les moyens à se débarrasser d’elle, ainsi qu’il l’avait fait pour les autres. Mais il n’y parvint pas. La femme était toujours là, dans sa tête, dans ses rêves, hantant son sommeil. Il ne dormit plus. Mais la femme était toujours là. Il perdit cinq kilos en trois semaines, à force de réfléchir à une solution pour éviter encore une fois l’amour. Mais cette fois-ci, la lutte semblait plus ardue. Votre serviteur a éprouvé un malsain plaisir à voir notre homme se débattre, tourner en rond, errer comme une bête blessée, prendre peur, agoniser. A l’évidence, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, pour qu’il ne réussisse pas à se débarrasser de cette femme aussi facilement qu’il l’aurait voulu. Plusieurs fois, il prit la décision de rompre. Plusieurs fois, il n’y arriva pas. Il continuait à voir la femme. Sa présence, sans qu’il ne l’admît, le rassurait. Cela sentait l’Amour à plein nez. Notre lascar, notre lâche, était foutu, pris au piège, fait comme un rat dans des rets ! Son combat de toute une vie s’effondrait comme un château de cartes sous un typhon. Le mur, à plusieurs endroits, avait commencé à se fissurer. Bientôt, inéluctablement, il s’effondrerait. Votre serviteur se frottait les mains, et attendait le spectacle avec impatience.

 

Mais tragiquement, rien ne se passa comme prévu. Au moment où l’Amour s’apprêtait à faire sauter le mur autour du cœur de notre homme désemparé, un événement impromptu se produisit. La femme fut fauchée, emportée par une maladie, la maladie de l’amour. Dit moins poétiquement, elle tomba amoureuse d’un autre. Elle aimait notre homme, mais ce dernier, pensait-elle, ne l’aimait pas. Sinon, pourquoi attendait-il encore avant de lui déclarer sa flamme ? Lasse, ayant patientée plus que nécessaire, elle s’éloigna de notre lâche, et alla rejoindre un autre homme, qui lui prouvait son amour depuis longtemps. Bien entendu, elle ne savait pas que le mur était en passe de tomber. Quelques jours de plus auraient suffit ! Seulement quelques jours ! Peut-être même un de plus ! L’Amour, aux portes du cœur de notre homme, au dernier moment, rebroussa chemin, et s’en alla. Autour du cœur, le mur était dévasté, fissuré à plusieurs endroits. Un souffle aurait suffit à l’ébranler. Mais il résista. Il était encore debout. En lambeaux certes, lamentable certes, mais encore debout, héroïque.

 

Qu’est-il arrivé à notre homme ? La logique de cette histoire aurait voulu qu’il fût soulagé, et même très content que l’Amour n’ait pas réussi à atteindre son cœur. Oui, c’est ce que la logique aurait voulu. Mais l’homme ignorait que certaines choses ne connaissent aucune forme de logique. Que lui est-il arrivé par la suite ? Il fut malheureux. Il en chercha les raisons, mais ne comprit pas. Car après tout, il n’était pas tombé amoureux, n’est-ce-pas ? Pourquoi souffrait-il ainsi, alors ? Il ne comprit pas. Il n’a toujours pas compris. Aujourd’hui, il erre dans sa maison, tout seul, portant en lui une tristesse inconnue. Il voulut reprendre sa vie d’avant, mais n’y parvint pas. La blessure était profonde. Votre serviteur l’entend parfois crier dans son sommeil. A l’évidence, il n’avait toujours pas compris ce qui lui était arrivé. Il avait échappé à l’amour, mais sa fuite, loin de le soulager, l’avait mené vers une chose plus terrible encore que l’amour qu’il croyait fuir : le regret, c’est-à-dire au fond, l’Amour… Bref, vous comprenez aisément ce que votre humble serviteur peine à vous expliquer.

 

Notre homme est sur son lit de mort. Une maladie inconnue l’a frappée il y a de cela quelques jours. Ah ! Le voilà qui se meurt ! Il délire. Il a la fièvre. Son corps est brûlant. Il a des visions. Ses yeux sont déments, ils roulent dans leur orbite. Sa gueule est ouverte, sa langue, violette. Il râle. Sa poitrine se gonfle. Puis retombe. Il est mort. Le mur autour de son cœur, ou du moins ce qu’il en restait, s’effondra en même temps que son âme s’éteignit. Son cœur était prenable, enfin, après toutes ces années ! Mais que reste-t-il à prendre d’un cœur qui a cessé de battre ? Réponse : rien. Il ne restait rien à prendre. Hélas. Votre serviteur ne sait quel sentiment éprouver à l’égard de cet homme. Pitié ou haine ? Les deux à la fois. Comme ça, il n’y a pas de jaloux.

 

Lorsqu’il repense à cette histoire, votre fidèle serviteur se dit  quand même que cet homme a joué de malchance. Il lui a manqué un peu de temps, un tout petit peu de temps. A moins que ce ne soit son mur qui ait été trop solide. Bah ! Il réfléchira à deux fois avant d’en construire un autre, ou s’il le fait, il sera moins résistant. Mais ça, évidemment, ce sera dans une autre vie. Encore faut-il d’abord qu’il arrive à convaincre Dieu de le laisser tenter sa chance une seconde fois, après celle qu’il a si égoïstement et si lâchement gâchée… Autant dire tout de suite que persuader Dieu sera une autre paire de manches, ou si vous préférez, une véritable montagne à escalader, ou encore, un autre mur à franchir…

La morale de cette histoire, selon votre serviteur pas très instruit, et bien peu porté sur les choses de la morale, c’est que l’héroïsme n’est pas une affaire de mur.  Les autres morales (car il ne doit pas manquer d’y en avoir), celles qui sont plus intelligentes, plus profondes, plus philosophiques et plus sensées, vous appartiennent naturellement.

 

Votre petit serviteur vous remercie.

 

Compiègne, le 08 Août 2010.

 

    

 

 

SILENCE DU LANGAGE, LANGAGE DU SILENCE.

 

« Un Homme est plus un Homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit. » Albert CAMUS.

 

Il m’est parfois arrivé de ne pouvoir, comme on dit, « mettre des mots sur des sentiments ». La première fois que cela m’est arrivé, je m’en souviens, j’ai été très heureux. N’est-il pas magnifique de ne pouvoir parfois dire ce que l’on ressent ? Non ? Je pense que si. Et je m’en vais vous écrire pourquoi.

Quand la parole se dérobera à votre émotion, lorsque celle-ci ne pourra plus être exprimée par celle-là, lorsque tout vous semblera ineffable, innommable, à tel point que les seules perspectives qui s'imposeront à votre esprit se révéleront être la froide solitude des tombeaux ou le chaos des gorges sans fond de l’Enfer, à ce moment là, eh bien, mourrez heureux, la larme à l’œil, la main sur le cœur, un sourire aux lèvres.  Car vous aurez entrevu le court instant d'un battement de cil une Vérité humaine fondamentale: le Silence. Le silence, ou quand les sensations tues deviennent langage du non-dit et de l’impensé. Le silence, ou la tentative de coïncidence sourde et bouleversante de la sensibilité du monde avec notre Être. Le silence, ou le fruit d’un dialogue impossible, mais dont la tenue est néanmoins postulée comme exigence, entre les cris des Hommes sans aucune certitude, sinon celle de la finitude de leur condition, et les mystères d’un monde qui ne répond jamais autrement qu’en renvoyant avec une amplitude et une violence doubles l’écho déchirant de l’appel humain. Et, enfin, surtout, le silence ou le seul langage qui soit universel. Lien entre choses du monde. Energie du monde.

 

Il n’est pas toujours besoin de dire pour exprimer un état d’âme. Le silence parfois suffit. Si la puissance que vous y avez mise est équivalente à celle du sentiment, l’autre l’entendra. Et comprendra. Et répondra. Par le silence, là aussi.

 

Je crois assez à la force de l’affection que j’éprouve pour certaines gens pour ne point avoir à le leur crier. Je préfère la suggestion subtile qu’offre le silence. Mais peut-être que je me trompe. Peut-être que je me rate. Peut-être que toutes ces personnes ne voient pas, et surtout, n’entendent pas mon silence et sa signification. Le cas échéant, je passe pour un ingrat, un orgueilleux, un insensible. Eh bien soit. J’assume. Il se peut que je sois tout cela, en effet. Mais pour rien au monde, du moins pour l’instant, je ne cesserai de parler de certaines choses en me taisant. Ces choses là, l’on n’en parle pas chaque jour. Ce sont celles qui sont profondes, vraies. Ce sont ces choses au-delà des apparences et par-delà les murs. Ce sont ces choses face auxquelles je ne puis plus tricher ou me dérober. Ce sont ces choses qui ne méritent que mon silence comme expression. Ne pas vouloir les dire, en être d’ailleurs parfaitement incapable: voilà l’affaire. Mon affaire, en tout cas. La vôtre, je ne sais pas. Peut-être... Je vous la souhaite et ne vous la souhaite pas. C’est dit.

 

On dit qu’il faut être clair, et dire les choses clairement. C’est vrai. C’est important. Moi, je crois que tout cela est quand même, à un certain point, un bien grand malheur. Car rien n’est plus beau que la nuance. Où est le sens d’une existence sans mystère, sans silence, où tout serait limpide et dit ? Je n’en vois pas. Il y en a, qu’on me dit. Je regarde mieux: il y en a, en effet. Alors, je fais volte-face, et je dis : « je ne veux pas de ce sens là. »

 

Jusque sur mon lit de mort, jusqu’au jour de mon enterrement, jusque dans la tombe (je m’arrête là, car à l’étape suivante, c’est-à-dire devant Dieu, ce sera impossible), j’espère parler sans parler, j’espère être lumière et  ombre. Désordre ordonné. Confusion et clarté. Mais silence et silence. Et silence, encore. Je réclame à cor et à cri un droit à l’ambiguïté. C’est cette inconnue constante qui fait la beauté des relations humaines.

 

Je ne regrette rien : ni tout ce que cette foi indéfectible au silence m’a fait perdre-et Dieu sait que j’ai perdu de ces choses, ni l’image qu’elle a pu laisser de moi à d’autres. Je ne regrette rien, car cette foi m’aura fait gagner, en contrepartie, beaucoup de merveilles qui valent, et de loin, tout le reste. Il faut choisir. J’ai choisi. 

 

Et ainsi qu’on me l’a appris à l’école primaire, j’écoute, mais aussi, mais surtout, je me tais.

 

PS : Avant qu’un brillant esprit parmi l’assemblée de brillants esprits que vous constituez ne m’accuse de contradiction (ce que, du reste, je ne refuserai pas, car si je le faisais, je serai là alors vraiment en contradiction avec moi-même), je tiens à préciser que tout ce que vous avez lu n’a pas été dit, mais écrit. Je reste donc fidèle au principe du silence. Voilà. C’est dit. Et fini.

 

                                                                                                                                                 Compiègne, le 29 août 2010.

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