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Candeurs d'hier...

4 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Voici quelques textes écrits entre le printemps et l’été 2010. Je venais d’arriver en France, jeune, pétri d’idéaux, très pédant, austère, veule, ingénu, voire niais, entrant maladroitement dans ce qui me conduirait quelques mois plus tard à ouvrir ce blog.

 

     Je les renie tous. Ce n’est pas de la malhonnêteté intellectuelle, bien au contraire. Car les renier, c’est reconnaître implicitement qu’ils font partie de la structure organique de tous ces écrits. Ils ont toujours leur place dans cet amas informe et désordonné de textes, dont ils constituent, à certains égards, la matrice, les balbutiements ; simplement, ils n’y ont plus la même importance. Certains ne sont pas totalement malheureux et méchants, j’ai même éprouvé quelque joie à les relire. D’autres, au contraire sont affreux et insupportables de didactique, de prétention moralisante, de sérieux, bref, de tout ce que je rejette désormais. Mais tous, enfin, ont le mérite de donner l’idée d’une évolution, entre ce qui fut et ce qui est.   

 

 

 

 

 

 

VIVRE DE DESESPOIR.

 

     Hormis ses semblables, je crois que le plus grand danger qui menace l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il tient paradoxalement pour l’un des principes moteurs de son existence : l’espoir. Ici-bas, avec les hommes, dans cette misérable condition qui est la nôtre, rien ne sert d’espérer. En effet, qu’espérer ?

 

     L’amour ? Je ne sais vraiment qu’attendre d’un sentiment dont la rapidité à habiter le cœur humain n’a d’égal que la vitesse à laquelle il se défait à la première épreuve venue. Le charme de l’amour, dit-on, réside dans sa fragilité, mais au cœur de celle-ci, dans l’intimité de cette fragilité, se love également sa plus grande faiblesse : la rudesse de la déception. Bien sûr, il s’agit d’un jeu. Mais je ne peux, je veux d’ailleurs avoir foi en une passion fondée sur le transitoire. L’homme est finitude ; il ne maîtrise point son destin, et encore moins le hasard. Je crois en la femme et a sa grâce ; en l’amour, un peu moins.

 

     Qu’espérer ? Le respect ? Je ne suis pas certain que hommes soient véritablement enclins à en faire montre à l’égard leurs congénères. Savent-ils d’ailleurs ce que c’est que le respect ? La seule manière qu’ils ont, et qu’ils connaissent, de se rapporter aux autres est le mépris. Et si je ne craignais de proférer des paroles blasphématoires, je dirais que la haine secrète d’autrui est le moteur de l’humanité. Rien de grand dans ce monde ne s’est fait sans passion, disait Hegel. Chez les hommes, cette passion n’est autre que celle de la violence. Le respect pour lui-même n’existe pas vraiment. Ou s’il est, je doute fort qu’il soit pur. Tout respect n’est-il pas sous-tendu par quelque autre élan ?

 

     Dites-moi donc sur quoi porter un espoir ? La gloire ? Que donc espérer d’une vanité ? Une imbécile vacuité, sans doute.

 

     Le bonheur ? Par le fait même de notre condition, il n’est pas de ce monde. Il n’y a de bonheur que dans l’Absolu et l’Infini. L’homme, lui, est Relativité et Finitude : il poursuit inlassablement son bonheur, comme frappé par une de ces malédictions, un de ces supplices qui astreignaient Tantale à une faim et une soif éternelles, ou Prométhée à crier sans fin la douleur que son foie incessamment déchiqueté lui causait. Le plaisir ? Il est comme l’amour : sa fugacité est son drame. Une fois assouvi, l’état dans lequel il plonge l’homme est lamentable. D’abord, il le réduit en un tas de chair informe et mou, sans forces, repu et répugnant. Ensuite, succède à cet état le désir brûlant d’assouvir un autre plaisir. Le plaisir a cela de malheureux qu’il est lié au désir, qui est lui-même caprice et, par nature, insatisfaction. Espérer un plaisir, pour un homme, c’est se livrer à un état en-deçà de toute humanité : la bestialité.

 

     Espérer la dignité ? C’est là un contresens, la dignité ne s’espérant pas, étant déjà consubstantiellement liée à notre être. Si vous en êtes à la souhaiter, c’est que vous êtes tout sauf humain. La sincérité ? Comment l’envisager sans n’être soi-même bien menteur ? Les êtres humains ne peuvent vivre sans mentir. Trop de vérité les tuerait. Qu’espérer donc ?

 

     Le Salut d’un au-delà ? Ce serait là de la lâcheté. Ce monde est misérable, mais puisque nous y sommes, autant essayer d’y vivre le mieux possible et de l’améliorer. Vivre en n’espérant qu’atteindre l’au-delà n’est point vivre. Tout au plus est-ce vivre égoïstement. Car le cas échéant, les hommes ne sont plus des fins en soi ; ils deviennent  de simples instruments destinés à remplir une fin. Cela est inhumain. Vivre, c’est d’abord vivre avec autrui, et peut-être même vivre pour autrui. Là est le sens de l’humanité.

 

     Je me refuse obstinément à l’espoir. Mon pessimisme me l’empêche. Pourtant, parfois, il m’arrive de rêver. Il m’arrive, dans des moments de faiblesse, d’espérer. Oui, j’espère trois choses, dont certaines relèvent peut-être de la chimère : la paix des miens, et qu’on me foute la paix. Le dernier espoir que je nourris est la Liberté. Oui, je rêve de la liberté, afin d’avoir la force de point plus espérer, et d’agir donc. Noble utopie, s’il en est.

Compiègne, le 8 juin 2010

 

 

 

COURT RECIT D’UN COUP DE CŒUR.

 

     Me voilà revenu de mon séjour à Berlin. Cette ville est magnifique. Elle porte en elle les plaies mal refermées, stigmates visibles, encore sanguinolentes d’une histoire marquée. Et pourtant…

Berlin. Passé et Présent. Le Mur. Ses restes. Brejnev embrassant Honaker.  “How’s God? She’s black »[1]La Spree. La Havel. La verdure. Le Reichstag. Hitler et les Nazis. La porte  de Brandebourg. Les bombes. La seconde guerre mondiale. Zone est, zone ouest. Division imbécile. Check-point Charlie. Les familles déchirées. “We are allone».[2] Kennedy est un berlinois. 1989. La chute du mur. 1990. La réunification. Les familles réunies. Les larmes succédant aux larmes. Berlin. « Ville balafrée », me disait si justement un ami. Ville-cicatrice. Ville-histoire. Et pourtant…

 

C’est une grande ville, calme et verte, traversée par deux rivières, abritant les restes d’un certain mur. Et survivante. C’est une ville qui a vu se développer une horreur. Qui a vu l’horreur s’éteindre. Qui s’est reconstruite. Qui a résisté. Qui est aujourd’hui la fierté d’un pays et d’un continent. C’est une ancienne ville crucifiée, déchirée. Coincée. Entre mémoire et essor. C’est une ville aux habitants amènes. Une ville qui déconstruit la réputation de rigorisme droit et inflexible, voire de froide raideur que l’on attribue à ses habitants. C’est une ville chaleureuse, humaine ; une ville grouillante, aux nuits chaudes, et où la bière coule à flots dans les tavernes populaires. Où les effluves piquantes des saucisses, mêlées aux aromes d’une pâtisserie fine, montent lentement et emplissent l’atmosphère et les narines d’essences aussi différentes que chatoyantes, d’un indescriptible attrait. Une ville où, parfois, des cris et des chants joyeux retentissent au cœur de la nuit, en provenance de quelque bourgade.   

 

C’est Berlin. Et cette cité m’a charmé. Je n’ai pu écrire mot durant ce séjour. Je n’en puis écrire bien d’avantage maintenant. J’ai des images dans ma tête, mais parce qu’elles se bousculent, elles annulent les mots qui doivent leur donner forme. Je ne peux, dans l’état actuel des choses, décrire avec exactitude ce que j’ai vu, découvert et ressenti. Et dire que je lisais Flaubert… Il me reste du chemin.

 

Berlin la belle m’a ensorcelé. Elle me prenait dans ses mains balsamiques, me berçant, me caressant. Je m’abandonnais à l’élévation propice à  l’égarement de l’esprit, au rêve. Toute résistance aurait été inutile. On ne peut que se laisser porter par la douceur enchantée de cette ville.

 

J’y retournerai. Et là, peut-être seulement, pourrais-je vraiment écrire quelque chose, et tenter de vous faire sentir la magie de cet endroit. Mais peut-être seulement. Car je ne promets rien. Toute magie n’opère parce que l’on y croit, et que l’on ne la comprend pas. Vous raconter Berlin la douce, ce serait la comprendre, et donc rompre l’enchantement et la force que la ville dégage. Je ne le veux pas. Je préfère encore ne rien dire.

 

De toute façon, on ne se délecte jamais mieux du plaisir de la découverte qu’en la faisant soi-même. C’est une affaire personnelle.

 

Berlin à prendre la nuit. En la regardant droit dans les yeux.

 

 


[1] Inscription gravée sur l’un des derniers pans encore debout du mur de Berlin, assortie d’un dessin de femme    noire et dénudée. (Si je peux croire que Dieu puisse être une femme, je doute par contre que l’on ait la même couleur de peau… Ce serait absurde, au vu de ce que l’Afrique subit… -A dév.)

[2] Inscription également gravée sur cette portion restante du mur, en dessous de la célèbre fresque représentant Brejnev et Honecker s’embrassant. Notez le subtil jeu de mots : We are allone, ainsi écrit, signifie we are alone (nous sommes seuls), mais aussi, we are all one (nous ne faisons qu’un). Quelque soit ce que l’on en comprend, l’ambivalence de ce message garde une étonnante pertinence, en particulier pour l’ex R.D.A.

 

 

Compiègne, le 26 mai 2010.                                                  

 

 

 

DEUX COMBATS POUR UNE VIE…

 

     Il y a, à mon sens, deux principales choses- il faut bien qu’il y en ait d’autres, évidemment- que tout homme se doit coûte que coûte de refuser toute sa vie : l’innocence et l’institution. Etre innocent et être une institution. Le premier fait est le signe d’une évidente lâcheté, le second, celui d’un orgueil vide.

 

      L’innocence ne sied qu’aux enfants. Dès lors que l’on quitte cet âge béni, et que le rapport aux autres se fait plus distinct, plus sensible, il n’est plus possible de se dire innocent. Pour peu que l’on soit honnête avec soi, pour peu que l’on bannisse toute idéalisation, l’on se rend vite à cette évidence : que l’humanité, c’est-à-dire au fond le rapport à autrui, est une purge de l’innocence.  L’on ne répétera jamais assez que vivre est une lutte perpétuelle, contre soi d’abord, contre les autres ensuite. Or, toute lutte exclut l’innocence. Certes, il y a des luttes justes. Certes, il est de ces combats louables menés au nom de d’idéaux grandioses tels que la liberté, la justice, l’égalité, et que sais-je d’autre ? Certes, oui. Mais ces luttes, parce qu’elles sont sous-tendues par quelque valeur, en sont-elles moins luttes ? La justice ou la liberté enlèvent-elles l’implication et l’engagement inhérents à toute lutte ? Certainement, non. Cet engagement et cette implication sont les vecteurs d’une culpabilité qu’il ne faut point refuser. Il y a des luttes justes, mais toutes les luttes sont engagées, sales, menées contre une certaine entité. En ce sens, elles sont violence faites contre le monde. En cela, elles rejettent toute forme d’innocence. Etre dans le monde, vivre pour les autres, vivre pour soi, se rapporter aux autres, de quelque manière que ce soit, c’est d’emblée n’être pas innocent. Vivre, c’est non seulement tourner le dos à toute innocence, mais c’est aussi, et surtout, la refuser perpétuellement. Tout homme qui se prétend innocent est soit un menteur, soit un lâche ; en un mot, rien de glorieux. Toute humanité est culpabilité. Que cela veut-il dire ? Simplement, que cette culpabilité n’est rien d’autre que l’apnée totale et sans concession dans le monde. Cette culpabilité est le symbole de la situation de l’homme au cœur des événements, son orientation, son choix, ses actes par rapport au monde, aux hommes, au surgissement ininterrompu de l’Evénement. Etre coupable, ce n’est ni plus ni moins qu’être là, simplement. Ce n’est rien d’autre que vivre, se battre, s’engager, avoir « les mains sales. » Tout homme, je le crois, n’est homme que parce qu’il est embourbé jusqu’au cou dans le marécage de l’existence. Mais surtout, il tire sa valeur de ce qu’il ne refuse point son enlisement, le provoquant même. A partir de là, être innocent, c’est ne point vivre, ou alors c’est vivre une existence sans valeur. L’innocence n’est point humaine. Il faut la refuser jusqu’au bout. Il faut même aller jusqu’à rechercher en permanence la culpabilité. C’est l’horizon indépassable de toute humanité. Les enfants, seuls innocents d’ici-bas, sont des anges. Ils commencent à devenir hommes, donc coupables, dès leur premier mensonge.

 

J’aurais aimé être à la place de Joseph K. : il est un homme. Le héros du livre de Kafka est intrigué, certes, mais il n’y a aucune curiosité à ce qui lui arrive. Du moins, je n’en trouve pas. Se voir intenter un procès simplement parce qu’on existe me semble être une perspective normale, voire heureuse. Car cette vie est un procès perpétuel dont est, à la fois, juge et partie. Joseph K. est un chanceux.

 

A côté de l’innocence, la seconde chose que doit refuser l’homme est, entre autres, le fait de se laisser transformer en institution.

 

     A la question de savoir pourquoi il refusait le prix Nobel de Littérature qu’on lui attribua en 1964 pourLes Mots, Jean-Paul Sartre répondit : « parce qu’aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant. » Refuser d’être une institution, c’est s’accorder le privilège d’être libre jusqu’au seuil de la mort. Un homme n’est rien sans sa liberté. Et la liberté n’est elle-même que le constant mouvement de son acquisition. Elle ne s’obtient jamais ; elle est toujours à faire et à prendre. Accepter lors de son existence d’être une institution, c’est approuver le fait de se laisser enfermer dans une personnalité, une image ; c’est encore se laisser mouler dans les schèmes de l’éternité, de l’atemporalité, de l’intemporalité. Or, toute projection vers le futur est en soi une lâcheté. Il faut vivre l’instant, se battre pour l’instant, dans l’instant, pour les oubliés, pour la justice. Il faut demander sa liberté dans l’instant. Les combats se gagnent ou se perdent dans le futur. Mais encore faut-il les mener dans le présent. L’on n’y perd rien et l’on y gagne tout : la liberté de les engager au nom d’une cause supérieure. Un homme, une existence, c’est une création permanente. Interrompre cette continuité, c’est se laisser enfermer dans un cercueil froid et humide, exigu et inconfortable : celui du juge. Entre les hommes, la notion fondamentale, essentielle à toute relation, est celle d’égalité, qui n’est elle-même que le prolongement et l’aboutissement de la liberté et de la justice. Entre des hommes, il faut qu’il y en ait qui guident, qui éclairent. Mais aucun ne doit surplomber le peuple. Cette place est celle de Dieu. Ne serait-ce donc que par respect pour ses semblables, par une profonde humilité ou encore, dans une moindre mesure, par égard à l’estime qu’il a de lui-même, aucun homme ne devrait accepter, de son vivant, d’être tenu pour une institution, une référence, un directeur de sens. Aider ne veut point dire  diriger. La solidarité n’est pas une tyrannie. Elle est au contraire le partage d’un cœur, d’une condition, d’une souffrance, la plongée dans un enfer où l’on est semblable jusqu’à la moelle aux condamnés.

 

Pour un homme, il n’est de plus cruel châtiment que sur cette terre que d’être momifié vivant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on érige un homme en institution : d’une momification dans le temps, le savoir et surtout la liberté. Bien accablé que cet individu emprisonné dans lui-même par les autres et incapable, ou par un imbécile orgueil, ou par une crétinisme douteux, d’en sortir. Un homme ne doit devenir institution qu’après sa mort, lorsque ses actes et ses œuvres auront formé une somme d’exception. Bien sûr, vous me direz que ce n’est pas lui qui décide de ce que les gens font de lui. Soit. Mais son attitude, son action, doivent constamment être des combats contre tout emprisonnement. L’on ne commande pas aux autres, mais on est responsable devant le tribunal de sa conscience. C’est là une forme de courage et, peut-être, d’humilité.

 

Refuser l’innocence parce qu’elle est négation de la vie, abandon de soi et des autres d’une part, bannir l’institution parce qu’elle a le malheur d’être prétention et asservissement d’autre part : tels sont là deux combats primordiaux. Les mener, c’est s’assurer l’heureux soleil d’une humanité pleine, humble et assumée sans esquive. Il reste ensuite le problème de la valeur de cette humanité. Mais ceci est déjà une autre histoire.

 

Compiègne, le 16 juin 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Mohamed écrit à Mbougar.

 

J’AI ENCORE GRANDI, HELAS…

Cher Mbougar,

 

     Je viens d’avoir vingt ans. « Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Que Paul Nizan m’excuse d’utiliser ainsi les premiers mots de son Aden Arabie. C’est que dans un sens, je les trouve furieusement vrais. Vingt années. Deux décennies. 240 mois. 7304 jours. Je me dis peut-être que tout ce temps passé à errer sur Terre, parmi les hommes, sans Dieu mais avec l’espoir perpétuel de le trouver, n’est pas loin du gâchis. Quel bilan tirer  de cette misérable existence ? Quelques plaisirs furtifs, de rares moments d’apaisement et d’espoir, beaucoup d’instants de désespoir, de tourments et de pessimisme. Plus j’avance dans cette vie, plus je me frotte aux hommes, plus je constate ce dont ils sont capables, et moins je me fais d’illusions. Cette vie ne vaut pas la peine d’être vécue, mais comme disait l’autre, parce qu’elle est misérable, elle ne vaut pas non plus que l’on se donne la peine de la quitter. Puisque l’inconvénient d’être né est un fait sur lequel l’on n’a aucune emprise, aucun pouvoir, et puisque le suicide est d’une dégueulasse lâcheté –et même s’il ne l’était pas, il ne me dirait encore rien de très sérieux-, la seule perspective qui s’ouvre est celle qui veut que nous vivions sans espoir. Vivre sans rien espérer. Sans rien attendre en retour. Pour la seule nécessité d’être Homme. Et puis il y a quand même des gens qui m’aiment et que j’aime, qui m’apprécient et que j’apprécie, du moins je l’espère. Rien que pour eux, je veux bien faire un  effort.

 

L’adolescence est l’âge idiot de la révolte et des découvertes. Vingt ans est l’âge imbécile d’une autre découverte : celle de la désillusion. L’on a quitté l’adolescence, mais on n’est pas encore adultes. On commence à peine à sentir les relents fétides de la vraie existence. On apprend, on aiguise ses armes. Vivre dans cette zone grise, ce bourbier de l’anonymat où l’on s’enlise progressivement dans la saleté humaine est  très désagréable, si tu veux mon avis. J’aurais aimé rester propre, mais ce n’aurait pas été souhaitable. Il n’est pas possible d’être immaculé ici. Il ne le faut même pas. Tu me l’as souvent dit.

 

Je m’arrête là sur ces développements. Je ne suis pas masochiste au point de m’étaler en mots pour fêter le malheur de grandir.  Je ne vais pas donner à la vie ce plaisir là. Elle m’a déjà tant de fois meurtri ! Le peu de fierté et d’honneur qui me restent me l’interdisent. Je préfère encore me taire et me saouler à la lecture de Nietzsche. La Généalogie de la morale. Rien de mieux pour se plonger un peu plus dans le nihilisme ; un nihilisme constructif, bien évidemment et sans contradiction.

Joyeux anniversaire à moi-même, et à tous les autres miséreux qui grandissent.  Surtout, que l’on ne me dise pas que je crains la mort ; cela n’a rien à voir. Je vais quand même essayer de paraître heureux, au moins pour le jour de mon anniversaire. Essayer de paraître heureux. C’est bien ainsi que tout le monde fait, n’est-ce-pas ? Santé.

 

Tristement. Ta raison et ta lumière, Mohamed.

 

Compiègne, le 20 juin 2010.

 

 

 

Mbougar répond à Mohamed.

 

VIVRE, C’EST GRANDIR...

Cher Mohamed,

 

     C’est avec un étonnement mêlé d’une certaine gravité que j’ai lu ta lettre. Le peu de temps depuis lequel on se connaît ne m’a sans doute pas laissé le loisir, ne serait-ce que d’entr’apercevoir cette facette désabusée de ta personnalité. Mais au fond, me surprend-elle réellement ?  Ton regard perpétuellement assombri dit tout de l’état de ton âme. J’ai ressenti le besoin de te répondre, moins pour te faire changer un avis que, par ailleurs,  je partage à certains égards, que pour t’en donner une interprétation autre, différente, personnelle. Je vais tâcher d’être aussi bref que tu l’as été.

 

     Ceux qui vivent, dit-on, sont ceux qui luttent. Mais qu’est réellement cette lutte ? Elle tient en un mot, en un verbe : grandir. Je ne t’apprends sans doute rien. La manière dont tu parles de l’existence m’a aisément fait comprendre qu’au-delà de la difficulté de la lutte, c’est la possibilité de son absurdité que tu fustiges.  Voilà le premier point sur lequel je suis du même avis que toi, du moins en partie. Vivre est parfois une absurdité. Réfléchir sur la question d’un Sens mène très vite à ce type de conclusion. Tu as raison : ce n’est pas sur cette terre que l’on trouvera Dieu. Trop de choses nous en empêchent. Mais c’est sur cette Terre que l’on apprend à connaître Dieu. L’échec est assuré, mais point la grandeur de la leçon : celle de la spiritualité. La misère et la frivolité de ce monde sont essentielles. On les apprivoise, les dompte, les dépasse. Vivre, c’est lutter. Lutter, c’est se frotter et se piquer aux hommes. C’est vivre « sans rien attendre en retour ». C’est encore apprendre. Et qu’est ce donc qu’apprendre, sinon grandir ? Je comprends les contradictions dans lesquelles tu sembles pris. C’est les mêmes entre lesquelles beaucoup de personnes se débattent : d’une part, l’on se sent lamentable à vivre une existence petite, au milieu d’individus petits et d’autre part, l’on perçoit parfois, furtivement, une certaine puissance inconnue, qui témoigne de la grandeur humaine. L’on ne se bat ici-bas qu’avec trois armes absolues: l’amour, le désir de liberté, la soif de la  justice. Toutes les quelques autres petites vertus et vices qui restent ont été inventés par l’homme, et sont donc assez relatifs. Par contre, les trois premières choses que je t’ai citées sont universelles, primitives, inhérentes aux hommes, dons divins. Elles sont parfois perverties au cours de l’existence, mais sont bien là à la naissance de tout un chacun. Je le crois.

 

     Si vivre est absurde, ne point vivre l’est tout autant. « Etre ou ne pas être… Ni l’un ni l’autre » a dit Cioran. La contradiction est encore là. Mais puisque l’on y peut rien, puisque nous sommes- heureusement ou malheureusement- là, autant essayer de faire de ce dont on peut encore faire quelque chose une chose meilleure, en compagnie des Hommes. L’on vit, et c’est tout. L’on grandit, et c’est bien. A quoi bon être désespéré de la finitude ? Cette existence est trop misérable pour qu’on se donne un surplus de peine à la passer en désespérant. Elle est encore trop courte pour que l’on n’essaie pas de donner du bonheur à ceux qui nous aiment. Vivre, grandir, c’est avant tout pour les autres, ceux qui comptent. Je ne te dis point là de donner dans la morale du « Carpe diem ». Non, car il est parfois bon d’être seul, dans le silence et les tourments du cœur. Parfois seulement.

 

     Essayer de paraître heureux est un exercice auquel tout le monde se livre, c’est vrai. Mais seuls sont grands ceux qui passent de l’exercice à l’application, du plan au jeu. Le bonheur est bien de ce monde, comme le malheur l’est tout aussi bien. Il suffit juste de trouver le moment, la compagnie et la façon pour le vivre adéquatement.   Voilà, j’espère ne t’avoir pas trop ennuyé. Au fond, nous ne sommes pas différents.

 

Joyeux anniversaire. Profites-en bien. Tu as grandi, hélas. Mais tu as aussi grandi, Dieu merci.

 

Amicalement. Ton cœur et ton ombre, Mbougar.

 

Compiègne, le 22 juin 2010. 

 

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Sheik Ahmadu 16/02/2012 15:42

J'ai lu, bissé, tissé et recommencé, encore et encore, la lecture de "VIVRE DE DESESPOIR". Je n'ai pas entamé les suivants car ce billet-ci retient mon attention : ta pensée d'il y a presque deux
ans, sur ce sujet, chevauche la mienne. La question qui pourrait la résumer est celle-ci à mon avis : quel est l'éternel problème de l'Homme s'il ne se résumait qu'en un seul ?
Je fouille les décombres et sens ma mémoire tâter ce magnifique mot de Bergson, qui dit tout, ou du moins, qui pose LA question, :

"Qu’y a-t-il que l’homme poursuive sans cesse et n’atteint jamais ? D’où vient qu’il manque à l’homme quelque chose qu’il ne parvient pas à déterminer, de sorte qu’il lui suffit de l’obtenir pour
découvrir que ce n’était pas ce qu’il avait espérait ?"

En outre, je m'incline devant la sobriété du style et le punch de chaque phrase... Et l'inspiration alors ? Elle ne te quitte pas d'une semelle, on dirait. Souffle-m'en grand !

PS : Je lirai les autres après les commentaires. Je prends mon temps pour déguster tes plats classiques.

M.M.S. 28/02/2012 15:10



Salut, l'ami! Heureux, comme toujours, de te retrouver en ces lieux, que tu honores de ta présence et de tes questions si stimulantes... Merci pour cela...


Bergson pose en effet LA question. Si on réussit à y répondre, on peut aller se coucher. L'énigme humaine sera résolue. Je crois qu'on est tous d'accord, en tout cas, pour dire que cette fuite en
avant est le moteur même de l'homme, paradoxalement. Cette tension entre le désiré et l'éternel inassouvi est bien le drame de l'homme, et en même temps ce qui le maintient en vie. Socrate en
parlait déjà à travers la prabole du Tonneau des Danaïdes...  


On va appeler cela le désir, peut-être, dont l'essence est d'être insatisfait. Je crois néanmoins qu'au bout de chaque chose recherchée, il y a un peu de déception. Mais le vraie force de
l'homme, la vraie aventure, commence, ou doit commencer là: quand il est las, et qu'il doit s'éprouver, en travaillant, en faisant preuve d'intérêt, de passion... Qu'en penses-tu? 


Merci pour cette petite séquence de réflexion. Et des encouragements! 


Xeweul!



Chien errant 06/02/2012 01:56

"Vivre de desespoir","j'ai encore grandi helas..." et "le mur heroique" sont des textes qui m'ont vraiment touchés et profondément parlés.Je pense que la désillusion ,la vraie ,c-a-d voir la vie
telle qu'elle est nous conduit generalement au desespoir ,au pessimisme ,voire meme au nihilisme.Mais je continue a croire que tant qu'il y'aura du beau,de la justice,du mystère,de l'humour
(surtout),de la liberté sur cette terre on aura toujours l'occasion de mettre aux oubliettes et le desespoir ,et le pessimisme, et le nihilisme.C'est toujours un plaisir de vous lire.

M.M.S. 14/02/2012 18:23



Je vous remercie du fond du coeur, et suis heureux de voir que ces textes peuvent toucher, et trouver un écho ailleurs qu'en soi. Je suis bien d'accord avec vous. Malgré tout ce qui l'accable, il
me semble que l'homme est condamné. Condamné à être heureux ou à essayer. Merci, et au plaisir...!



Lau 05/02/2012 15:46

"Berlin à prendre la nuit. En la regardant droit dans les yeux"....

Tu les renies peut-être tous, mais cet ajout révélant peut-être la relecture, et cette modification finale, ne témoigne de rien d'autre que d'un talent et d'un amour d'écrire. Balbutiements si tu
veux...je préfère te lire disant que tu les a relus avec le sourire que reniés tout net ; ils sont les jalons de ta force d'écrire et ça, ça ne se renie pas. Je crois...qu'une des évolutions de ta
plume tient dans l'appropriation du phrasé et l'affirmation de ta présence à chaque phrase...qui n'en devient que plus exquise.
Bref...

M.M.S. 14/02/2012 18:20



Tu as remarqué la modification finale...:) Je m'y attendais. Je crois qu'est c'est mieux ainsi, c'est cela que je ressentais... Merci...Tu arrives à mettre des mots sur des choses qui
m'échappent, que je crois toucher du doigt, mais qui se faufilent toujours... L'affirmation d'une présence, mais toujours cachée derrière des mots. C'est peut-être bien cela... Merci!



Pape Lat 04/02/2012 18:02

A croire que tu étais aussi inspiré au début qu'actuellement! J'ai adoré le récit d'un coup de cœur. Certainement parce que j'ai éprouvé un sentiment similaire lors de mon séjour à Berlin...
J'ai également apprécié la verve froide, lucide et éclairée qui étoffe les autres articles en l'occurrence "Vivre de désespoir", "Deux combats pour une vie" sans parler de la pénétrante
correspondance entre Mohamed et Mbougar.

De l’ingénuité ? Peut-être. De la candeur ? Probablement. Mais toujours un regard auguste et un talent admirable. Chapeau, grand ! Je tire ma révérence.

M.M.S. 14/02/2012 18:15



Merci, mon ami, vraiment! Venant d'un talent si brut...