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Au Cimetière.

4 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Dans mes élans de tristesse, de solitude, de misanthropie ou de saloperie –qui se mêlent parfois-  j’aime me mêler aux morts. Les exaspérer. Les harceler. Les obliger à se retourner dans leur tombe. Les gêner, les importuner, les agacer par mon regard inquisiteur, curieux, voyeur, dénudant; mon regard cruel qui les tue dans leur mort; mon regard définitivement impudique. Disons-le : j’aime marcher dans les cimetières ; je trouve, là, entre les morts, entre les tombes, au carrefour de deux divisions, au milieu des pierres, parmi les rangées interminables, parmi les sépultures et les sépulcres –ne pas confondre-, à côté des columbariums, en admiration devant les somptueux mausolées, en face des chapelles sépulcrales, une tranquillité que ne saurait accorder ni le bruit et la fureur métalliques des villes, ni les joyeusetés cependant routinières des commerces humains. Lorsque les vivants m’ennuient, je vais m’amuser avec les morts ; lorsque ceux-là m’étouffent, je vais respirer avec ceux-ci : l’on méprise le monde comme on peut. La morale, ou, du moins, une certaine convenance sociale, commande d’adopter une mine affligée, éplorée, mélancolique, en tout cas grave, feinte ou réelle, dans un cimetière. Sans y entrer en riant, j’avoue volontiers n’y jamais pénétrer qu’avec une sorte d’excitation silencieuse, presque de sereine fascination : non pour les morts –je les rejoindrai bien un jour, mais bien pour cette atmosphère si singulière aux cimetières : calme, remplie de silences, mystérieuse, solennelle à certains égards, et qui se prête tant aux rêveries les plus profondes.    

 

Bien des choses me charment dans ces endroits : l’alignement impeccable des pierres tombales, la différence de leurs formes, qui semble traduire la multiplicité et la diversité des destins achevés qui s’y côtoient, les grands arbres qui y poussent et qui couvrent de leurs rafraichissants ombrages les dernières demeures de toutes ces personnes. Je m’émeus de la magnificence et de la majesté de certaines tombes taillées dans le marbre ou le granit noir autant que me touchent la simplicité, le minimalisme, le dépouillement et la rusticité d’autres. En ces endroits, des tombes, dans toute la différence de leur richesse et de leur ornement, et parfois dans un voisinage immédiat, ce qui accentue l’effet frappant de la chose, reflètent les deux dimensions que la mort peut revêtir : d’une part, elle est sacrée, grande, majestueuse, terrible, imposante, symbolisant l’événement final et grave d’une existence ; et d’autre part, elle est simple, rapide, normale, presque banale, constituant ainsi un moment nécessaire et fatal d’une vie.

 

J’aime également lorsque, à la sortie d’une rangée de pierres plongée dans une ombre douce et bienveillante, je découvre brusquement un trait de lumière, rayon de soleil qui, perçant à travers feuillages, vient caresser une tombe anonyme qu’il semble avoir choisie d’honorer. Lorsque cela arrive, je me plais à lire le nom inscrit sur la pierre : celui, évidemment, d’une personne tout à fait inconnue qui y est inhumée. Et alors, pendant quelques minutes, je reste là, presque recueilli, les yeux fixes, devant cet anonyme qu’un rai de lumière aura lié à moi le temps d’une songerie. Avec une curiosité qui frôle l’impudeur, mais que je sais n’être rien de plus que le produit d’une certaine tendresse envers la magie de ces moments, je lis les épitaphes s’il y en a –j’aime particulièrement les épitaphes-, répète à voix basse les mots que les proches ont inscrits, regarde des photos s’il s’en trouve, essaie de reconnaître à leurs senteurs les bouquets de fleurs qui sont posés, calcule à quel âge la personne s’en est allée. Je me trompe souvent : je suis mauvais en calcul ; ainsi m’arrive-t-il, c’est fréquent, de rajouter ou de retrancher dix ans à l’existence achevée de la personne. Puis, après avoir formulé une prière –toujours- pour elle, je m’en vais, m’enfonçant au hasard dans une autre allée, jusqu’à ma prochaine rencontre avec un inconnu. Au fond, c’est bien cela qui m’est agréable dans ces lieux : la flânerie, l’errance, la découverte complètement fortuite d’un nom inconnu. Je hais les gens qui, se promenant dans un cimetière, ne cherchent qu’à découvrir les tombeaux de personnes célèbres. C’est une forme de tourisme funèbre. Il faut marcher, errer, déambuler dans un cimetière, sans but, sans projet, sans plan, sans recherche, avec la seule ambition de marcher et de croiser les morts, tous les morts. Une certaine idée que j’ai de l’égalité devant la mort, et de l’art de la promenade, me pousse à ne pas établir de hiérarchie dans mes découvertes et mes arrêts. Et je trouve, du reste, que découvrir la tombe d’une célébrité au hasard d’une rangée, érigée souvent entre deux anonymes, est plus marquant, plus beau, plus symbolique de cette égalité et de cette communauté de condition à laquelle tout homme retourne fatalement après sa vie. Le cimetière Montparnasse, mon jardin depuis ces quelques jours que j’habite Paris, abrite les tombes de bien des figures qui m’ont marquées : de Maupassant à Baudelaire en passant par Sartre, Ionesco, Soutine, Beckett, etc. Le hasard de mes pas ne m’a pas encore mené à l’emplacement de leur lieu de repos. Que m’importe : je ne suis pas pressé –quelle ironie ce serait, que de l’être dans un cimetière, n’est-il pas ?- et je reviendrai j’écumerai de nombreuses fois encore les allées de ce lieu, jusqu’à le parcourir entièrement et recouvrir chaque centimètre carré de sa surface. Il n’y a qu’un seul principe qui mène la promenade dans un cimetière : le caprice du hasard. Celui-là même qui m’a conduit hier devant la tombe de Gainsbourg ou de Tristan Tzara.

 

Par idéalisme, je crois en l’âme. Et ces marches sont justement l’occasion de me demander le rapport que les âmes entretiennent entre elles en ce lieu où elles reposent. Je les imagine apaisées, regardant d’un œil où la curiosité le dispute à l’amusement toutes ces personnes qui se baladent entre les tombes. Mais évidemment, ceci n’est que l’effet de mon imagination. Il se pourrait bien qu’au-delà même de la mort, les hommes continuent à maintenir une certaine violence. Un mot fameux de Pessoa, que j’ai lu récemment, me revient à l’esprit, à ce propos : « La compétition entre les morts est plus féroce qu’entre les vivants : ils sont plus nombreux. »            

 

Il m’arrive parfois, en rêvassant, de penser à ma propre tombe en marchant parmi celles des autres. J’imagine sa couleur, sa forme, et mon nom inscrit en caractères élégants au-dessus d’une épitaphe que je j’imagine brève, rapide, concise. Quelque chose comme : «Il fit ce qu’il put » ou « Il rit, rota, péta peut-être quoiqu’on ne sentît rien, et mourut » ou encore « Il mourut comme il vécut : plutôt heureux. » Mais ces funèbres pensées ne durent pas, elles s’estompent bien vite. Je les oublie, en me disant que j’ai encore bien quelques siècles devant moi pour réfléchir à tout cela.    

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