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Attitude(s) post-mortem.

10 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Texte initialement publié sur le blog elementair.es

 

La disparition encore récente de l’animateur de télévision Jean-Luc Delarue m’interpelle sur une question de fond dont la simplicité de l’énoncé ne suffit à cacher ni la difficulté du dilemme moral qui s’y joue ni celle qu’il y a à tenter d’y apporter une réponse claire et unanime: quelle attitude tenir à l’égard d’une personne controversée de son vivant après sa mort ?

 

J’aimerais toutefois me garder d’une méprise : je ne cherche nullement à bâtir sur le cadavre encore chaud de Jean-Luc Delarue je ne sais quel sensationnalisme morbide et nauséabond. Je ne connaissais pas très bien le journaliste et encore moins l’homme privé. Comme beaucoup, j’ai dû voir quelques émissions ou extraits de « Ca se discute » : cela s’arrête là. Pour le reste, il a fallu sa disparition, et la prolifération des textes, hommages, témoignages qui lui ont été conséquents, pour que je sois plus précisément au fait de ses déboires privés, liés notamment à la consommation de drogue, et qui avaient achevé de le présenter comme l’une des figures publiques les plus controversées et les plus complexes de l’espace médiatique français, quoique des plus douées aussi, apparemment. Ma pensée en ce moment va surtout à sa famille, sans toutefois que je ne verse dans une empathie circonstanciée et très superficielle. Je ne partage pas leur douleur parce que je ne le peux, je ne suis même pas certain de la comprendre ; tout au plus sais-je qu’elle existe, et qu’elle atteint. Cela me suffit.

 

Cependant, parce que je crois que le sujet peut concerner tout homme, et qu’il dépasse la seule personne du défunt Jean-Luc Delarue, parce qu’il est universel en un sens, il me semble que je puis prétendre l’aborder. D’autant plus qu’elle fait partie de ces quelques unes, morales, qui agitent régulièrement le landerneau des pratiques sociologiques sénégalaises, et qui divisent.

 

Deux camps, en effet, semblent s’opposer sur le sujet. D’une part, il y a les tenants d’une certaine décence et d’une certaine pudeur qui, au nom du respect de la mémoire, de la morale, considèrent qu’aucune critique ne saurait être proférée au-delà de la mort, et que la bienveillance est la seule attitude à tenir à l’égard d’un défunt, fût-il des plus controversés. Et d’autre part, il y a les tenants de la vérité absolue, qui trouvent que la mort ne devrait interdire la critique, et qui jugent absurde de taire les fautes d’un homme au seul argument qu’il a disparu. Il y a donc les défenseurs du fait moral, qui brandissent la dimension sacrée et tragique de la mort, ainsi que la douleur qu’elle occasionne, pour légitimer que tout discours post-mortem soit sinon positif, au moins bienveillant ; et il y a les défenseurs du fait de vérité, qui considèrent que la mort n’efface jamais les actes, et que ceux-ci, s’ils ont été critiqués au cours la vie du défunt, ne devraient pas l’être moins à sa mort. Etrange mais si fréquente configuration dans laquelle deux valeurs supposées universelles et absolues servent deux postures antagonistes : la morale, avec tout ce qu’elle porte de conditions : pudeur, décence, humanisme, ici ; et la vérité, avec son lot d’exigences : rigueur, intransigeance, indifférence à la singularité, là.

 

Ces deux postures, en plus de sembler irrémédiables dans leur opposition, s’accusent l’une l’autre. Les tenants de la première, en effet, accusent ceux de la seconde de sacrifier la vérité à la morale, et de céder ainsi à une forme de cynisme d’autant plus détestable qu’il est indécent, immoral, inutile, méchant voire inhumain ; quant aux seconds, ils usent de la logique inverse, reprochant à leurs adversaires de sacrifier la morale à la vérité, et les accusant ainsi d’ouvrir le champ à une forme de complaisance et, disons-le mot : d’hypocrisie.

 

Le dilemme se corse encore plus lorsque l’on pousse un peu plus loin son analyse, et que l’on se rend compte que les deux valeurs invoquées de part et d’autre, la morale et la vérité donc, par leur caractère absolu, peuvent être utilisées chacune par les défenseurs du camp adverse, et servir leur argumentation, sans pour autant perdre de force et de pertinence. Autrement et plus clairement dit, ces deux positions peuvent recourir chacune à la valeur de l’autre pour renforcer ses idées. Les tenants de la morale, peuvent ainsi, et sans nécessairement avoir tort, arguer qu’à propos d’un défunt, il n’y a qu’une seule vérité qui soit certaine : c’est qu’il fut aimé et qu’il aima, et que cette certitude seule suffit à le rappeler en tant qu’humain, en tant qu’être de morale donc. Quant aux autres, ils peuvent, à raison, asserter qu’à propos d’un mort, la morale ne saurait s’opposer à la vérité, puisque la seule morale valable dont il faut vouloir faire preuve à son égard est une morale de la vérité.

 

Alors ?

 

Il faut peut-être, avant  de continuer, consacrer quelques lignes à une troisième posture, intermédiaire entre les deux principales, et qui constituerait en quelque sorte leur compromis : le silence. Il est vrai qu’il est peut-être signe de sagesse, et évite des polémiques peut-être inutiles à l’égard d’un homme qui n’est plus de ce monde. Il est vrai, encore, qu’il n’existe nulle part un devoir absolu d’opinion à l’égard d’un disparu : nul n’est sommé de s’exprimer vaille que vaille sur une mort d’homme. De plus, si l’individu en question était un inconnu dont ne peut rien dire de certain et de vrai que le nom, il serait malvenu et fatalement mensonger de prétendre dire à son propos quoi que ce soit. Le silence, par ailleurs, évite de juger un homme mort –qui est, qui se sent légitime pour juger la vie d’un être?- en même temps qu’il se refuse à se hasarder sur des considérations qui pourraient blesser ou qui seraient fallacieuses. Pour toutes ces raisons, le silence à l’égard d’un défunt peut sembler être le parti le plus sûr et l’attitude la plus convenable, la plus pacifique et la plus prudente. Il l’est, en effet, mais pour des cas particuliers : lorsque par exemple le défunt nous était inconnu ou indifférent, et que l’on se refuse, par éthique, à dire sur lui quelque mot.

 

Cependant, pour des personnes controversées, dont les actes furent connus comme tels, le silence me semble être gênant dans la mesure où il empêche le fond de la pensée d’éclore au grand jour. Je ne suis pas certain, en effet, qu’un homme public et controversé puisse laisser indifférent à sa mort : je crois qu’il y a toujours, quel que soit l’état de tiraillement dans lequel la considération de ses actes vous porte, une conviction, imprécise et confuse, souvent secrète et cachée, vers laquelle votre cœur incline, que vous ayez ou non la lucidité et le courage de vous l’avouer d’abord, de le faire aux yeux du monde ensuite. Si l’on se tait à propos d’une figure controversée, ce ne sera point par sagesse ou indifférence, mais par un certain nombre de motivations allant de la volonté de ne pas afficher clairement son sentiment à l’égard du mort –par lâcheté, crainte de froisser ou que sais-je d’autre- au désir de souscrire à une convenance. Autant de motivations que l’on peut recevoir (encore une fois, personne n’est tenu par un serment de donner un avis sur un homme mort), mais qui symbolisent à mon sens une certaine tiédeur du silence. Les hommes ne sont pas des choses : la nature humaine atteint très difficilement l’indifférence absolue à l’égard d’un homme mort, et à plus forte raison si cet homme fut aimé pour certaines actions, détesté pour d’autres, parfois aimé et détesté pour les mêmes actions. A l’égard d’un homme mort, le silence peut être l’attitude la plus commode, parfois la plus judicieuse, la plus juste. Mais il peut être aussi dans certains cas –ceux précis où le défunt est sujet à controverse- l’instrument, le prétexte d’une certaine oppression de la pensée, de l’opinion libre. Il peut servir à ne pas avoir à dire ce que l’on pense vraiment. Il peut servir à dissimuler une idée que l’on a pourtant au fond de soi. Autant d’attitudes que, par principe comme par tempérament, je ne peux adopter. Il faut être cohérent avec soi, avec sa pensée, n’en coûte le confort que la neutralité du silence offre, et ce, quel que soit le cas. Je ne dis bien sûr pas qu’il faut, à la mort d’un homme qui clivait, aller crier sur tous les toits le sentiment qu’il nous inspirait. Ce serait idiot. Ce que je dis, c’est qu’il faut être prêt, devant le monde, devant le regard et le jugement des autres, devant les tendances, à assumer sa pensée et son avis propres.      

 

Alors ?

 

N’aimant point les compromis tièdes et abhorrant inversement les extrémismes, je rejette les trois postures qui ont été décrites plus haut. Celle du silence, pour les raisons que je viens d’énoncer, et les deux principales, pour leur extrémisme. En effet, les tenants de la morale et ceux de la vérité pèchent par le même travers : leur sélectivité. En ne retenant que les actes louables du défunt, les premiers en font un saint absolu; et en ne soulignant que ses excès, les seconds en font un damné exclusif: deux visions aussi également partielles qu’injustes par rapport à la nature humaine. Une conviction profonde que j’ai mûrie à travers les expériences, les miennes et celles des autres, m’a appris que la complexité de la nature humaine interdit qu’on la confine à un jugement définitif, même au-delà de la mort. Parce qu’il est nécessairement ombre et lumière, aucun homme ne mérite d’être exclusivement loué ou critiqué à sa mort. Faire l’un ou l’autre serait méconnaître, soit par cécité volontaire, soit par un élan involontaire (ce qui est peut-être plus désastreux), nier l’autre part de son être, qui est pourtant si évidemment présente. A l’égard d’un homme mort, il faut faire la part de ses qualités et de ses défauts, de ses bonnes actions comme de plus mauvaises, de ses éclats et de ses éclipses, sans faire bon marché d’aucun des pans de son existence. Prendre l’homme d’un seul tenant, le voir tel qu’il fut –un homme- et non tel que l’on aurait voulu qu’il fût ou tel qu’il fut à une époque donnée de sa vie –un surhomme, par ses défauts ou ses qualités : voilà l’affaire. Cette objectivité ne consiste nullement à dire : « Il avait ses mauvais côtés, mais… », mais plutôt : « Il avait de bons côtés : les voici. Il en avait de mauvais : les voilà. C’était un homme. Voici ce qu’il fit de sa vie d’homme. » A la morale et à la vérité, donc, je préfère la justice, qui n’est ni l’une ni l’autre, mais qui ne saurait exister sans chacune. Il ne faut pas décapiter les hommes après leur mort. Je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait, à la mort d’un homme, lister ses bonnes actions et ses mauvaises, puis s’en tenir là : ce serait horrible car dénué de sentiments, robotique car dénué d’humanité. Je ne refuse pas le droit à l’amour ou à la haine d’un homme mort. Je pense juste que cet amour ou cette détestation, pour avoir quelque sens, quelque vérité, quelque justice, passe nécessairement par la connaissance de ce que cet homme fit de toute sa vie. Je ne crois pas qu’un homme soit bon ou mauvais, à vrai dire : l’humanité me semble transcender ces catégories par sa complexité. Je crois juste qu’il y a des hommes, qui font des choix, et qui doivent être considérés par rapport aux seules conséquences de ces choix. (Forts relents d’existentialisme, je le concède.)

 

En réalité, et pour finir, je ne suis pas certain de détenir la réponse à la question initiale de ce texte. Le sentiment à l’égard d’un homme disparu étant toujours subjectif, différant selon les individus, nourri à des motifs divers et variés, je ne peux prétendre lui substituer une attitude universelle. Cependant, ce qui me semble crucial, c’est que quel que soit ce qu’inspire l’homme en question, il faut toujours garder à l’esprit toute son œuvre, de sa part la plus éclatante à sa part la plus sombre. Cela me semble être une condition nécessaire, préalable à tout avis et à toute attitude à son endroit. Ce n’est pas là le juger, ce n’est que lui faire justice. 

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