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Applaudir et rire: les deux sources de la bêtise télévisuelle sénégalaise.

7 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

La bêtise et l’inconséquence d’un peuple se peuvent mesurer à ses inclinations en termes de programmes télévisés : le Sénégal en est l’illustration la plus aboutie.  Au moins autant que dans leurs pratiques culturelles et sociales, leur politique, la nature de leur jeunesse, le contenu de leurs plats et je ne sais quel autre indice économique ou sociétal, c’est aussi, peut-être surtout, en ces temps, dans ce qu’ils regardent à la télévision qu’il faut chercher les sénégalais et leur niveau d’intelligence. Au lieu de s’infatuer dans cette détestable habitude, qui leur sert à dire des évidences en usant de mots inutilement jargonneux et pédants, les sociologues de ce pays devraient appliquer leur science au petit écran. Une sociologie de la télévision sénégalaise aurait toutes les chances d’être pertinente.  

 

Je me suis intéressé récemment à deux émissions de la télévision sénégalaise : l’une est un talk-show qui prétend parler politique, culture, faits de société ; l’autre est une espèce d’émission de divertissement, censée explorer les mystères de la chaude nuit dakaroise, ses débauches, ses petites histoires, ses drames minables et ses joies inauthentiques. Vous aurez reconnu, malheureux, d’une part, Le Grand Rendez-vous, émission présentée par l’inénarrable Alioune Ndiaye, épaulé par deux chroniqueurs : l’immense Tounkara, estampillé « Zemmour sénégalais » et l’étrange Sokhna Benga, écrivain périclitant; et d’autre part, la sublimissime Dakar ne dort pas, présentée par Dj Boub’s, présentateur laborieux, acteur médiocre, et Ndeye Ndack, inventrice de néologismes abrutissants à ses heures perdues, dont je ne dirai rien du physique, la langue étant trop pauvre pour singulariser la laideur, l’épouvantable, la vulgaire excentricité. Et à ceux qui me jetteront à la face la critique facile du « tu critiques mais tu as regardé », je répondrai simplement qu’il faut, pour critiquer, avoir regardé, et que l’un (regarder) n’empêche pas l’autre (critiquer), en étant même la condition. Toute autre démarche eût été arbitraire et malhonnête.

Au-delà de la médiocrité commune que je leur trouve, qui n’est après tout qu’un avis personnel, ces deux programmes sont intéressants en cela qu’ils sont presque aussi populaires l’un que l’autre, et constituent ainsi un échantillon important, et assez révélateur de l’inintelligence du public sénégalais. J’en viens à mon fait.

 

Le premier signe de ce cruel manque d’intelligence consiste, dans ces deux émissions, à applaudir. Applaudir tout et n’importe quoi, applaudir souvent, applaudir encore, toujours avec l’énergie de la bêtise, rarement avec l’intelligence de l’esprit. J’avais, en terminale, un professeur d’Histoire et de Géographie qui, au cours d’une de nos discussions, m’avait dit que les sénégalais  n’avaient du génie que pour deux choses, complémentaires du reste : la danse, et les applaudissements qui l’accompagnent. S’ils n’étaient destinés qu’à la danse, ces applaudissements seraient inoffensifs. Mais le fait est qu’ils se sont étendus : l’on n’applaudit plus que les danseurs, l’on applaudit aussi ceux qui pensent, et même, surtout ceux qui ne pensent pas. Il est dramatique qu’un vulgaire et banal geste de battements des mains devienne la mesure de l’intelligence. C’est pourtant ce qui se passe. Le public de ces deux émissions, surtout celle du Grand Rendez-Vous, fait et défait la pertinence des discours, décide par ses applaudissements qui a raison et qui a tort, arbitrairement, sans critère valable. Le grand problème est que les sénégalais se trompent sur l’opportunité et le sens des applaudissements. Car ce geste, pour banal qu’il soit, peut être néanmoins analysé. Dans l’idéal, en effet, les applaudissements sont la convergence d’une approbation de l’esprit et d’une émotion du cœur ; ils naissent tant de ce que l’esprit est satisfait par ce qu’il enregistre de ce que la sensibilité est atteinte. Il s’agit souvent d’un geste spontané, mais il s’agit avant tout d’un geste d’intelligence. Les applaudissements ne devraient jamais être bêtes, gratuits, insensés. Ils expriment toujours une opération de la pensée, un accord de l’émotion et de l’esprit. Cela n’est que la nature des applaudissements, qui est autre chose que la fonction qu’ils peuvent avoir : approuver, encourager, féliciter, par exemple. Dans l’idéal, donc, applaudir est un équilibre entre l’analyse de ce que l’on voit ou entend, et l’émotion que ce même spectacle produit. J’excepte de ma réflexion les applaudissements qui peuvent naître du sport, ou de la danse, ou de quelque autre événement dont la charge émotive est très forte. Il faut comprendre que je parle ici des applaudissements qui répondent à des discours supposés être raisonnés, pensés. Or, il me semble que pour les émissions en question, il n’est jamais question de réflexion au moment d’applaudir : il faut applaudir, tout simplement, sans même écouter et penser ce qui vient d’être dit. C’est comme si, en quelque sorte, tout discours méritait d’emblée d’être applaudi. Les applaudissements ne doivent jamais être un décret, sous peine de sombrer dans la bêtise. J’ai eu mal à ce pays lorsque, aux discours creux, populistes sans le génie, extravagants pour mal cacher leur médiocrité, d’un pitre politique comme El Hadj Diouf, une salve d’applaudissements, dont je ne doute de leur vacuité, a répondu. J’ai eu mal à ce pays lorsque, aux insinuations grivoises faussement dissimulées derrière un masque de modernité et d’audace langagières de Ndeye Ndack, ont répondu des battements de mains enthousiastes, conjugués à des rires bêtes.

 

Le rire bête, justement. C’est le deuxième signe, à la télévision, du manque de discernement et de sérieux de ce peuple. Les sénégalais aiment rire : c’est, dit-on, leur fierté, le signe de leur bonne humeur éternelle. Soit. Ce n’est pas là le problème. Le problème est que les sénégalais préfèrent rire à travailler, s’instruire, se perfectionner moralement. Là, le rire devient handicapant. Je ne reprocherai à personne de rire : Rabelais, Bergson, Proust, Virginia Woolf m’ont appris, selon le premier cité, que « c’était le propre de l’homme », et qu’il y avait toute une mécanique, décomposable, analysable derrière cet esclaffement vague, ce bruit comique et étrange. En soi, rire n’est pas le mal ; c’est vouloir toujours rire qui l’est. Et les sénégalais aiment cela. Combien y-a-t-il, à la télévision de « théâtarrs », ces sketchs censés être comiques, mais dont je me demande encore comment l’on arrive à en rire, à moins d’être sous la torture. L’affection préférentielle des sénégalais pour ces programmes révèle plus qu’une bonhommie gratuite, charmante et inoffensive. Il cache deux choses. D’une part, un désintérêt quasi-total, voire une indifférence absolue à l’égard des choses pourtant essentielles : les informations (combien de gens regardent vraiment le journal de 20h ?), les documentaires sur la situation du pays ou de l’Afrique, ceux sur l’Histoire, par exemple. Quant aux émissions culturelles, touchant aux choses de l’esprit, il n’en existe que peu, et je ne parierai pas un kopeck sur un audimat supérieur à 5%, les concernant. Regards, l’émission jadis présentée par Sada Kane, passait pour l’une des plus ennuyeuses de la télévision, à l’époque où la RTS dominait encore sans partage le champ télévisuel. Et d’autre part, elle cache une forme d’hypocrisie, en tout cas d’inconséquence, par rapport au fait religieux. Si prompts à invoquer et prêcher la vertu religieuse, la majorité des sénégalais zappent, éteignent leur télé ou sortent quand retentissent les génériques austère de quelque programme religieux. Ne parlons point de paradoxe, les sénégalais n’aiment pas que l’on pointe les leurs : parlons d’étrangeté. « Tontu Bataxal », pour rester dans la nostalgie télévisuelle, concurrençait fortement « Regards » en termes d’impopularité. La vérité, malheureuse, est que ce peuple préférera toujours les pitreries d’un comédien, les bêtises d’un lutteur, l’ambiance festive et débauchée d’une arène à une conférence religieuse, une émission culturelle (traitant d’autre chose que de rap, de mbalax et de danse), à un débat politique. Il est vrai que la tendance s’améliore, depuis la multiplication des chaînes de télévision et la diversification des programmes. Mais globalement, l’intérêt pour les choses autres que festives et comiques reste toujours faible.

 

Applaudir et rire. Rimes pauvres pour un pauvre pays, mamelles de bêtise d’une nation s’y abreuvant goulûment au pis de son écran, éternelle victoire de l’émotion sur l’intelligence, du réflexe sur la réflexion. Je n’arrive à me départir de l’idée que les sénégalais, pour reprendre une expression de Philippe Muray, sont dans leur majorité des « homo-festivus ». Comme je n’arrive à me débarrasser de celle que les sénégalais, en fin de compte, ont un seul grand problème, qu’ils n’osent s’avouer : ils ne sont pas intelligents. Ce sera l’objet d’un billet à venir : les sénégalais et l’intelligence. 

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lyncx 21/10/2012 18:11

J'ai eu l'impression en parcourant ton article, d'entendre l'écho de quelques pensées qui me traversèrent. Le dépit, fut le sentiment qui s'ensuivit quand je réalisai mon impuissance.

Il existe une autre tare, plus insidieuse, plus sournoise, et qui résiste généralement aux dissections qu'on fait de l'audiovisuel sénégalais. Ce dernier, en tant que reflet du niveau culturel d'un
peuple, 'est incapable de proposer, de créer autre chose qu'une immense majorité de programmes abêtissants par nature, dégradants dans leur profonde compréhension. Le fait que cette télévision, qui
ne répond qu'aux attentes des téléspectateurs et à l'absolue astreinte des marchés, soit incapable de produire (j'entends mobiliser des ressources compétentes aux fins de proposer) des programmes
élaborés, justes, cohérents et culturellement acceptables, le fait que cette télévision en soit incapable avec tout ce que cet attribut comporte d'irrémédiable, est proprement effrayant. Plus j'en
regarde l'évolution de contenu , plus je sens, confusément, que nous sommes un peuple condamné .à cohabiter avec la bêtise de ses medias,à moins que ne soit l'inverse.

Mbougar 25/10/2012 12:53



C'est cela et l'inverse, mon ami. La bêtise nous aime; nous la chérissons. Tu as bien raison: lorsque l'on est soumis à la bête tyrannie de l'audience, il n'y a rien de construit que l'on puisse
élaborer et encore moins proposer en toute intelligence... Et le pire, c'est qu'aucune de toutes les chaînes qui poussent dans ce pays comme des champignons n'essaie de se démarquer. Le mimétisme
dans l'indigence est total. Affligeant.