Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Apophtegmes noirs sur le Bonheur.

24 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Arthur Schopenhauer, « le plus grand saccageur de rêves qui a passé sur cette terre », selon Maupassant, m’a visité en songe la nuit dernière. Il m’a demandé d’écrire ces quelques aphorismes, pour accorder mon esprit à celui de Noël. J’ai évidemment accepté. L’on ne désobéit pas aux morts, surtout lorsqu’ils sont allemands et s’appellent Schopenhauer.

 

 

 

 

L’indice le plus manifeste de la misère de sa condition est que l’Homme passe son existence tout entière à chercher le Bonheur, sans savoir ce que c’est. Poursuivre une chose dont on n’a aucune idée, aller de fugaces plaisirs en récurrentes déchéances, traverser cette vie sans en saisir l’Essence et la Beauté, obnubilé par un Absolu dont la promesse n’est jamais que lointaine, et dont on s’empresse de se détourner lorsque, au hasard de l’Errance, on la croise. Eternelle et absurde quête, qui se finit contre un mur : la mort.

 

*

 

Le Bonheur est impossible. Il ne peut y avoir, tout au plus, que quelques plaisirs. Heureuses les clairvoyantes gens qui auront fait leur ce principe. L’effroyable misère de la vie humaine leur en paraîtra immédiatement fort atténuée.  

 

*

 

Qui peut dire, sans mentir, sans sourciller, qu’il est heureux ? Le Bonheur a ceci d’inhumain, qu’il ne peut être tenu. On l’effleure un instant, on le caresse, et l’on n’a pas le temps de dire « je suis heureux » que déjà il fuit et emplit l’horizon. Il faut alors renaître des cendres de son désappointement et, habité par un inusable et mortel espoir, repartir à sa quête, naviguer sur des océans inconnus de malheur et de chutes, jusqu’au jour où les ans flétrissent.

 

*

 

Le Bonheur a ceci de pernicieux qu’il se présente, dans son Principe, comme un Absolu, alors même que dans son Fait, il a cent visages, et n’en a par cela même aucun. Le Bonheur n’est qu’un Masque, qu’il fait bon arborer pour paraître plus humain qu’on ne l’est ; arrachez le masque, vous verrez un Homme, dans toute la splendeur de son dénuement.

 

*

 

Tout Homme meurt sans avoir pu répondre à la seule question que cette vie pose : « Avez-vous été heureux ? » Je défie tout moribond d’y répondre : il mourra en réfléchissant.

 

*

Chercher le Bonheur est un Droit ; ne jamais l’attraper, un Devoir. Pire: une fatalité.

 

*

 

Il n’y aura sur cette Terre de Bonheur que lorsque les Hommes auront compris qu’il ne leur est rien proposé d’autre, comme perspective, que le Malheur.

 

*

 

Les Hommes sont éternellement fâchés de ce qu’ils ne trouvent pas le Bonheur. Là est l’erreur. Trouver le Bonheur n’est rien ; à la vérité, l’Homme n’est pas fait pour cet état : il s’y ennuierait et désirerait en sortir quelques temps seulement après y être entré. Comique et infâme condition que la nôtre, où chacun est condamné à courir sans être en mesure de ne rien faire d’autre. Car arrêter la Course sans être arrivé à la fin, c’est mourir de déception, tandis que l’arrêter lorsque l’on croit avoir trouvé la fin, c’est vivre d’Ennui. L’on jouit moins du Bonheur que sa quête. Cela est la tragédie. Cela est la beauté. Cela est la condition. Hélas, l’Homme est si tenu dans les fers par la jouissance hypothétique du Bonheur qu’il en oublie celle de sa recherche. L’on meurt en cherchant, sans avoir su jouir du Bonheur de chercher.

 

*

 

Il faut imaginer –seulement imaginer- les Hommes heureux : quel effroyable tableau ! La lumière y ternit quelques secondes après son apparition, les ombres y pénètrent et s’y étendent allègrement, les postures y deviennent factices et peu crédibles, les sourires s’y effacent vitement. Le Bonheur n’est pas de ce monde. Heureusement ! Son seul simulacre étouffe et gave.

 

*

 

L’argent ne fait pas le bonheur ; non plus que l’amour : le premier ne donne que son apparence, le second lui est infiniment supérieur -raison pour laquelle, d’ailleurs, il est si rare, éprouvé dans sa vraie force.

 

 

*

Un malheur ne vient jamais seul est le seul proverbe qui n’ait pas, dans la masse infâme et abrutie des sentences, son contraire. Il est plus que juste : il est évident. L’on n’a jamais vu autre chose qu’une procession de malheur ici-bas.  

 

*

 

Un malheur ne vient jamais seul. Le Bonheur ne vient jamais.

 

*

 

Il ne se trouve de vraiment heureux que ceux qui ont sincèrement renoncé à l’être. Le Bonheur ne se doit chercher.

 

*

 

Parce qu’il se présente comme un fin, tout Bonheur est inhumain. La vie humaine n’est jamais qu’un éternel moyen. La vivre comme si elle était une fin n’est point vivre : au mieux est-ce sur-vivre, au pire : non-vivre.

 

*

 

Toute considération d’un Bonheur au-delà de la vie fait de celle-ci une tyrannie. L’on sent d’autant plus les morsures de l’existence qu’on veut les ignorer, au motif qu’elles sont nécessaires à l’atteinte d’un autre possible qui nous ronge, et nous rongera jusqu’à la toute fin.

 

*

 

Si le Bonheur est une fin, elle est la seule fin qu’aucun moyen digne ne peut justifier. Car c’est une fin toujours illusoire. Or, qu’est-ce qui peut justifier une illusion, sinon la chute morale ?

 

*

 

Les Hommes sont si excités et maladroits lorsqu’ils tiennent leur bonheur qu’ils le brisent. On les regarde tristement alors, et l’on se demande si c’est vraiment pour cela qu’ils ont tant souffert et gémi. Un Homme heureux est au sommet, certes. Mais une fois à la cime, la seule action dynamique qui s’offre à lui est de redescendre, la queue basse, pénétré de l’absurdité de la rage qu’il avait manifestée à monter vaille que vaille.

 

*

 

Tous les Hommes cherchent le bonheur. Mais combien s’en trouve-t-il qui pardonnent à leurs semblables de l’avoir trouvé ?   

 

*

 

L’on n’aime pas l’idée générale Bonheur. L’on ne veut que son Bonheur et celui de ses proches ; celui des inconnus nous indiffère ou nous aigrit. C’est bien pourquoi le Bonheur est un malheur : il est d’essence égoïste.

 

*

 

Il ne fait pas bon être heureux. Etre heureux au milieu des malheurs et des vicissitudes de l’humaine condition, c’est trahir, c’est tricher. Le plus sûr moyen d’être malheureux, c’est d’oser montrer que l’on est heureux. Il faut soit refuser le bonheur, soit le vivre caché, et ce dernier cas échéant, il devient une honte, donc un certain mal-être.

 

*

 

Lisez ceci, oubliez-le aussitôt, replongez dans vos illusions et continuez à courir derrière votre bonheur. Peut-être l’absurdité de votre condition vous apparaîtra-t-elle un jour. Heureux jour, évidemment.

 

Joyeux Noël ! 

Partager cet article

Commenter cet article

Hugo 17/06/2015 23:37

Le Bonheur, il me semble que tu le pressens à défaut de le voir, semble être l'une des ruses de la volonté (le joueur de dés qui se joue de nous). Merci pour ces flèches jetées à la face du Bonheur, cette bête ricanante à la chirurgie des plus efficaces.

microsoft help now 31/01/2014 11:15

It was really a very interesting post on human life and the thirst for happiness all mankind have. The article has really helped me to change my approach I have towards life. It was very nice to read this article. Thanks a lot for sharing.