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Affaire Cheikh Yérim Seck: ni manichéisme ni partialité.

18 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

De tous les écueils qui faussent le jugement et corrompent l’esprit, c’est sans nul doute de celui du manichéisme dont il faut le plus se défier. Je remarque en effet qu’il y a, depuis le début de « l’affaire Cheikh Yérim Seck », une tendance qui consiste, dès la relation des faits et l’exposition des versions des deux parties, à prendre position, à soutenir l’un des protagonistes, à surtout accuser l’autre, à faire du premier un bon, et du second un méchant. Une telle attitude est au mieux imprudente, au pire inopportune : je la trouve hautement simpliste, odieusement facile, enfin, définitivement injuste.

 

Les histoires de viol présumé, dans leur grande majorité, sont généralement plus compliquées qu’elles ne veulent en donner l’air ou que l’abattage médiatique qui peut les entourer tend à les présenter. C’est un truisme que de le rappeler. Il subsiste bien souvent, dans nombre de cas, même ceux que la justice a traités, des zones d’ombres, des faits obscurs, des agissements inexpliqués, des débats éternels, des conjectures, des doutes, des suspicions sur une vérité qui n’est absolument connue que des seuls protagonistes, et ne restera sans doute connue que d’eux seuls à jamais. L’issue d’un procès, dans les cas de viol où le fameux dilemme du consentement/non-consentement est la mesure de la décision finale, n’est jamais que le fait d’une justice humaine –la seule dont on dispose, certes- qui tente, avec les preuves dont elle dispose, sa jurisprudence, ses témoignages, ses enquêtes, ses raisonnements et ses convictions morales, d’atteindre à une vérité à laquelle ses déductions la mènent, dont elle a l’intuition, parfois la conviction, mais jamais l’absolue certitude. Et c’est bien cette part d’imperfection et d’incertitude qui humanisent notre justice. Tout ceci, donc, pour en revenir à ce fait : que les histoires de viol présumé soient plus complexes que le simple manichéisme auquel on veut les réduire. Et dans le cas de l’affaire qui nous concerne ici, cette complexité est d’autant plus soulignée sans doute que la relation qui liait Cheikh Yérim Seck à Aïssatou Tall au moment des faits est quelque peu singulière, en regard des rapports classiques entre les violeurs et les victimes présumés.

 

Il paraît en effet qu’ils étaient « amants ».  C’est là un fait fondamental, qui a toute son importance, dans la mesure où il soulève une foule de questions auxquelles je ne prétendrai pas répondre. Il me semble simplement que ce détail qui n’en est pas un, si il ne les fausse, trouble au moins à leur racine les rapports méchant/bon, innocent/salaud que l’on peut être tenté de dresser de prime abord en évoquant cette affaire. Ce manichéisme détestable est intenable en cela qu’il oublie une vérité aussi essentielle qu’elle est simple : que les hommes ne sont jamais manichéens, et que la complexité, l’imprévisibilité mêmes de leurs inclinations et de leurs agissements les arrachent aux catégories du Bien absolu et du Mal exclusif.

 

Je ne vois, concernant cette affaire, ni l’opportunité ni la pertinence de parler « d’innocence », et ce, qu’il s’agisse de la plaignante, et encore moins de l’accusé. Je saisis très mal ce que l’on met derrière ce terme, innocence, quand deux adultes se retrouvent d’un commun accord dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel, pour y vivre leur relation amoureuse. Les débordements fâcheux qui ont pu s’en suivre ne doivent pas être un prétexte pour brandir une notion qui semble confiner à une forme de naïveté, de pureté morale absolue, d’ignorance de tous les risques qu’il peut y avoir à être dans le secret d’une chambre d’hôtel avec une personne avec laquelle l’on entretient une relation amoureuse.  Je remarque surtout que cette innocence est volontiers prêtée à Aïssatou Tall par ceux qui la soutiennent, pour mieux pourfendre le salaud Cheikh Yérim Seck et l’enfoncer dans son costume de méchant et de coupable. Or, je ne peux concevoir que l’on parle de bon et de méchant dans cette affaire, comme si les deux protagonistes étaient totalement étrangers l’un de l’autre, comme si l’on était certain qu’Aïssatou Tall, plaignante et victime présumée, dont on s’empresse de rappeler la virginité avant les faits, comme un gage de son innocence et de sa perfection, fût moralement irréprochable. 

 

Il faut en revenir à une banale vérité, commune à toutes les histoires de viol présumé : qu’on ne peut, de l’extérieur, rien en dire qui soit tenu pour absolument vrai. Je peux concevoir que, par sympathie, l’on décide de soutenir la fille en question, que l’on décide de lui porter un secours moral. Je peux admettre qu’au nom de l’amitié et de la fraternité/sororité ou de tout autre lien familial, l’on décide de se placer aux côtés de la victime présumée, pour l’aider à traverser cette épreuve. J’accepte que, parce qu’on prétend connaître la plaignante, l’on soit convaincu par sa version des faits. Tout cela est noble et louable. Mais ce qui me gêne, c’est que l’on puisse, à ce stade des faits, accuser l’autre partie, Cheikh Yérim Seck donc, d’être un salaud. La prudence la plus élémentaire, inhérente au respect du travail de la justice, commande un silence et une retenue absolus, au moins jusqu’à ce qu’un verdict soit rendu.

 

Les passions humaines et les élans du cœur sont certes incontrôlables et ne sont jamais objectifs lorsqu’il s’agit de prendre position pour une personne qui nous est chère, et qui est au cœur d’une polémique. Et peut-être, qui sait, réagirais-je autrement si par malheur un tel fait impliquait directement un membre de ma famille. Mais il y a un effort d’impartialité, qui n’enlève rien à l’authenticité de la peine ni à la profondeur de l’empathie pour cette personne, qu’il est nécessaire de faire, par prudence. Je crois en effet qu’aimer une personne, et la soutenir entièrement, être même exclusivement de son côté, n’est pas incompatible avec une certaine réserve, que l’on doit adopter en regard du travail de la justice, et de l’ignorance de l’absolue vérité.

 

Ce texte ne fut pas simple à écrire, car Aïssatou Tall, victime présumée, est une connaissance, oserai-je une amie, à qui j’apporte mon soutien moral dans cette épreuve qui ne doit être facile, que je respecte et apprécie beaucoup pour ce que je sais d’elle, et que je continuerai à apprécier et à soutenir quelle que soit l’issue de cette affaire.

 

Mais en matière de justice, et particulièrement concernant les viols présumés, parce que je sais qu’ils sont moins simples qu’ils en ont l’air, parce que j’ignore leur totale vérité, et surtout, parce que je sais que les Hommes sont plus complexes que ce qu’ils paraissent –et cette histoire en est l’illustration parfaite, quel que soit le protagoniste-  je tiens à garder une certaine distance critique dans la considération des faits, à laquelle je ne veux mêler aucun affect.

 

Cela fait-il de moi un monstre froid ? Un camarade déloyal ? Un détestable ergoteur qui préfère l’illusoire impartialité à l’amitié inconditionnelle ? Peut-être. Je ne crois cependant pas que c’est une déloyauté en amitié que de préférer la justice, valeur universelle, à l’amitié, valeur subjective. Peut-être ai-je tort. C’est en tout cas un dilemme moral ; j’ai choisi mon parti.

 

Ni manichéisme ni partialité donc, juste la vérité, dans la mesure où on la connaît.        

 

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