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A la Paresse...

30 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     L’élégance suprême de l’esprit étant la vanité, se réclamer d’une absolue inutilité à l’égard du monde qui bout est, avec le rire, l’une des plus sévères défaites qu’on lui inflige. Narguer le monde d’une inaction si active pourtant, partir –au sens de Baudelaire ou de Césaire, qu’importe, mais partir- se désintéresser, voilà un pan de la vérité, que vous nous dévoilez, madame. Tout le reste, c’est de la torture. Du travail. Du « tripalium. » Difficile. Lourd. Laborieux. Détestable. Méprisable, m’enhardirai-je.

       Les hommes ne savent plus ne rien faire. Ils ne savent plus marcher en votre compagnie. Il ne faut pas leur en vouloir. Le fait est que votre pas est si lent, cadencé, si fleuri, qu’il est difficile à accompagner à l’ère de la course et de l’orgueilleuse (au sens premier, de désir de se substituer à Dieu) volonté d’ubiquité…

    

       Le seul péché d’inaction, puisque c’est de cela qu’il s’agit lorsque l’on parle de vous comme péché, c’est l’acédie, ce qu’il advient de la mélancolie lorsque la part de nostalgie en elle, qui l’orne, malgré tout, d’une douce tristesse, est remplacée par le désespoir le plus noir. L’acédie. Le versant décharné du désespoir, celui que l’on emprunte pour fuir, partir, s’épargner la douleur de penser pour s’enfoncer dans celle de ne pas le faire, et y pleurer. L’acédie. Ou la lente mort de l’âme, du corps, de l’esprit, et que l’on accepte pour s’absorber dans le rien. Or, pour un homme, il n’y a rien de pire que de vivre dans le rien. Certains pourraient appeler cela nihilisme. Ce ne serait assurément que pour la commodité d’une caractérisation que l’on sait difficile. Car le nihilisme –le vrai, j’entends, celui de Nietzsche, par exemple- est un effort considérable pour déconstruire –avant de finalement détruire- les fondements de tout le champ de la pensée, jusqu’à ceux de la foi, jusqu’à Dieu. Le nihilisme est une action, l’érection d’un système de valeurs qui se fait au détour de la destruction  de tous les autres, qui en est la condition de possibilité. Il ne saurait y avoir là d’inaction. L’acédie seule est blâmable, qui confine à négation de la pensée. C’est laid, de ne rien penser, et de ne rien vouloir penser. Dites-le leur, dame Paresse. Dites-le leur donc…

    

       Ceux qui pensent que vous êtes l’absence d’efforts, d’action physique ou morale, ignorent tout de votre nature. Il faut en effet être bien médiocre pour méconnaître ce qu’il faut produire d’efforts pour être paresseux. Votre art ne s’improvise pas. Ce n’est le privilège que de quelques hommes.

     Vous êtes, madame, l’esprit humain lorsqu’il se tient élégamment dans cette splendide posture, regardant le monde et sa médiocrité d’un pilastre que sa singularité lui aura dressé. Paresser, c’est, d’abord et surtout, savoir spirituellement être, et durer, dans la marge la rage humaine. Et cela, malgré –ou du fait même- de la tristesse, de la nostalgie, de la lassitude, du bruit et de la fureur. C’est l’affirmation, par une élévation qui ressemble fort, à certains égards, à du mépris ou du solipsisme, de la légèreté. La paresse est un caprice volontaire et assumé, que quelques esprits seuls maîtrisent. C’est une « insinuation au silence », l’exploration entière d’un état qui peut être triste, mais dont on sait qu’il secrète toujours du génie. Que l’on ne vous confonde pas avec la lâcheté. Vous ne vous détournez pas du monde. Vous en sortez, le contemplez avant d’y replonger avec grâce. La grâce. Face au monde, c’est redoutable.

 

Le Spleen de Baudelaire, c’est vous.

L’Ennui de Mallarmé, c’est vous.

La "Dor" de Cioran, c’est encore vous.

La "Saudade" de Pessoa, qu’a chanté Césaria Evora, c’est toujours vous.    

    

       Vous êtes l’art permanent de célébrer la beauté tout en donnant l’impression de ne rien faire, voire en ayant l’air d’enlaidir les choses, de les retarder. J’insiste, permettez-le moi, sur l’adjectif permanent : aller en vacances, sortir de l’enfer des activités pour un temps, s’accorder un somme, lézarder un instant au soleil, avant de se replonger dans le cours des choses qui vous écrasent, tout cela n’est point paresser. Au pire est-ce l’aveu lamentable d’une servitude dans laquelle on est à l’égard du monde ; au mieux, l’affirmation cahoteuse d’un rêve dont on ne pousse la logique jusqu’à son bout ; dans les deux cas, dévaluation de votre majesté. Vous êtes est un postulat moral permanent, et non l’éphémère revendication d’un droit au repos. L’on vit paresseusement, l’on ne s’offre pas la paresse. Ce n’est pas un cadeau, et n’a aucun caractère exceptionnel. Ce ne doit être que la nature. Et au fond, C’est cela, l’exception authentique. Vos fils, en ces temps, s’appellent désinvolture, lenteur, dandysme, etc.

     Vous murmurez aux hommes : « Soyez paresseux, méprisez le monde qui court. Comment ? En courant aussi. Mais d’une autre façon : non plus vite, mais mieux. Volez ! »  

    

     Oh… Je vous laisse continuer seule, madame. Vous voir marcher est en soi un tableau que je veux m’offrir. Regarder, que dis-je, contempler la paresse aller. N’est-ce pas la plus paresseuse chose du monde –donc la plus belle ? Ne répondez-pas, votre nature en pâtirait. Votre regard me suffit. Allez donc. Festina lente.  

 

Je vous embrasse, je vous embrasse, mille baisers.   

 

 

                                   

                                                                                                                                                                                         Mbougar.

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Pape Lat 31/01/2012 23:26

S'il y a une chose que ce billet m'apprend, c'est que les paresseux sont des élus, des héros damnés que la légèreté et la flânerie ennoblissent. Et ce qui fait leur charme, c'est que bien des
hommes l'ignorent.
Je le dis sans flatterie: ce billet-ci est magnifique.

M.M.S. 01/02/2012 20:22



Eh bien, l'ami, tu sais ce qu'il te reste à faire... Enfin, pas maintenant, quand même: Le BAC est dans quelques mois... Lol! Mais enfin, tout ceci est d'abord une forme d'art de vivre, tu l'as
bien compris... Merci grand!



chien errant 31/01/2012 19:31

Oula !Il y'a aussi "Les fainéants de la vallée fertile" de Albert cossery,le grand Albert mon cher.Jamais écrivain n'a cheri la paresse comme lui.
De nos jours,pour jouir de la paresse, je pense qu'il faut vraiment se moquer de la consommation (qui légitime l'esclavage moderne),accorder peu d'importance aux richesses materielles et à la
propriété ,pour finalement moins travailler,voire ne plus travailler.Je la bois moi la paresse !je vis dedans ,haha.C'est tellement bon.Plus que mille baisers mon cher,faites l'amour avec elle.
"La paresse est un caprice volontaire et assumé,que quelques esprits seuls maitrisent".Bien vu.Et sans elle c'est tout le culte du beau qui nous échappe
...

M.M.S. 31/01/2012 20:30



Vous honorez ce texte d'une magnifique référence! Cossery! Le dernier des dandys, le paresseux fondamental! En effet! En effet! Je n'y ai pas pensé, n'ayant pas lu "Les Fainéants...". Je
n'ai lu que Mendiants et Orgueilleux, qui était déjà d'une légèreté exquise! Je rejoins votre analyse, le mépris total de la richesse, de la course à la productivité, est le début de la
liberation nécessaire à toute paresse qui se respecte... La vie d'Albert Cossery en est l'exemple, lui qui rejeta toute forme de travail, préférant la flânerie... Des vies comme il y en a bien
rarement désormais... Merci!