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A Dame Avarice...

18 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

 

Très chère,

 

      Votre première place à l’ordre alphabétique, parmi vos frères et sœurs, n’est pas cause que je m’adresse d’abord à vous. Veuillez simplement voir en cette primeur un hommage que je rends à votre discrétion. L’on ne vous sent pas, l’on vous oublie presque, quoique vous fussiez toujours là. Cet effacement vous rend sympathique à mes yeux. Trêve de civilités.

 

      Vous êtes, Madame, c’est la première chose que je peux vous dire, une communiste ratée.

 

      Communiste, en effet, puisque vous êtes, de tous les péchés, le plus soucieux de la justice sociale, celui qui ne s’abat que sur le capital ou du moins, sur la possession; car enfin, il faut bien posséder quelque chose pour en être avare. A nous autres, pauvres et miséreux qui n’ont plus que l’amour, vous faites mine de ne point vous intéresser, laissant notre sort à vos frères. Mais ratée, puisque paradoxalement, vous méconnaissez la charité. Disons-le : vous la combattez. Vous condamnez ainsi les pauvres que vous sembliez épargner tout à l’heure. La subtilité de votre ambivalence fait de vous le péché le plus insidieux, peut-être le plus dangereux.

 

      Vous êtes une communiste méchante. Y a-t-il contradiction ou pléonasme?

 

      Il me semble également que vous êtes au cœur de l’un des mensonges sociaux les plus répandus de notre époque:

 

-Une petite pièce, s’il vous plaît ?

-Non, désolé, je n’ai rien.

 

       Vous êtes peut-être tout entière contenue dans ce dialogue. Bien entendu, parfois, les pauvres mentent aussi. Et bien évidemment que les temps sont durs. Mais c’est là ce que vous aimez. Vous n’aimez rien tant, tapie au fond des cœurs, que voir les hommes refuser, parce que les temps sont durs, de déposer sur la main du cul-de-jatte une de pièces qu’ils ont dans leurs poches. Vous êtes fille de la crise. Ce n’est qu’en de telles époques que vous vous manifestez, sous la forme du mensonge. Le refus de la charité est justifié par la crise. Sauf que les refus, même après la crise, continuent. Le fait est que les hommes, finalement, aiment bien la crise, non pas dans ses manifestations, mais dans son esprit. L’esprit de la crise, ce fauteuil bien confortable que vous dressez à l’âme, qui s’y assied, et est, par ce fait magique même, dispensé de penser aux autres. L’esprit de la crise humanise l’avarice en lui donnant des justifications conjoncturelles. Les hommes, par conséquent, ne veulent en sortir ; cela leur permet de continuer à ne rien donner au cul-de-jatte, pour continuer d’être dans l’illusion d’être moralement immaculés. « Je vous aurais bien aidé n’eût été la crise, qui me frappe de plein fouet… » Je vous soupçonne d’être derrière tout cela. Le plus beau est que vous arrivez à jeter sur les avares une lumière de martyr, presque christique : leur avarice est escamotée par une l’intention humaniste : « je vous aurais bien aidé si… ». Et l’on en oublie que c’est peut-être là que vous entrez en jeu. L’on n’y pense même pas. C’est beau, madame. C’est dégueulassement beau. Bien rares sont ceux qui acceptent qu’ils refusent d’être charitables parce qu’ils n’en ont tout bonnement pas l’envie. L’hypocrisie en cet âge est une vertu, je ne vous apprends rien. L’on ment, se ment, croit en notre mensonge. On ignore que l’on vous a dans le cœur depuis longtemps. Vous en riez. Que l’on vous assume ou non n’est pas votre problème. Vous nous faites miroiter notre situation telle qu’elle sera si l’on n’est pas charitable: la même, bien souvent. C’est une misère morale sans nom. Mais cela suffit à convaincre. C’est la raison pour laquelle je crois que vous êtes moins un péché qu’une tentation, à laquelle beaucoup s’empressent de céder, sans pour autant l’accepter. Personne n’acceptera qu’il est avare. C’est votre plus grand tour de force.

 

      L’égoïsme, un de vos fils, me fait dire de vous transmettre ses amours. Car oui : tout avare l’est d’abord parce qu’il ne pense qu’à lui. L’on n’est jamais avare parce que l’on considère, par exemple, sa famille. L’avarice, permettez, madame, que je vous objective, est en-deçà de toute projection, c’est un sentiment purement réflexif. Vous n’engagez jamais que l’âme d’un homme. Cette propriété, vous la tenez de la mémorable partie d’amour à trois que vous eûtes avec vos lointains cousins, l’intérêt, et la thésaurisation, envers ignoble et caché du capitalisme. Mais les fils dont vous êtes le plus fière ne sont point les égoïstes, ceux-là sont somme toute bien banals. Non, ceux que vous chérissez le plus sont les âmes que vous engendrâtes avec le sadisme: ces personnages terribles, qui vous assument, vous réclament, font de vous leur principe, et arrivent à être avares envers eux-mêmes. De grands hommes, assurément.

 

      Enfin, madame, sans vouloir vous offenser, il me semble que vous êtes bien lâche, en cette époque. J’ai cru voir certains de vos reflets si caractéristiques luire, sans jamais apparaître de façon manifeste, dans ce que le temps nomme économie ici, parcimonie là, prudence, rigueur.  Me trompé-je ? J’attends votre réponse.

 

      Il est temps que je vous laisse. Non pas que vous écrire m’ennuyât, simplement, je préfère aller lire ceux qui ont, mieux que moi, parlé de vous. Balzac, évidemment: Félix Grandet est sublime dans son avarice: voyez le mourir en contemplant son or, l'oeil étincelant! Ou Molière. Son Harpagon rehausse votre personne d’une légèreté que je ne trouve nulle part dans mes propos, qui ne sont pas les instruments d’un pamphlet, toutefois. Car oui, je vous aime bien, ne serait-ce que parce que vous révélez l’homme dans ce qu’il a de plus naturel : l’intérêt personnel, qu’aucune morale, aucune religion, aucun humanisme, ne réussira à chasser. Vous n’êtes pas seulement péché capital, vous êtes aussi, et surtout, péché naturel; ce n’est pas votre latence qui y changera quelque chose. Vous gagnerez toujours. Vous saisissez le cœur dun homme, un seul, une seule seconde, et tous les principes de l’humanisme s’ébranlent.

 

      Pour cela, pour cette désinvolte facilité à faire échouer deux-mille ans de combats en un éclair, parce que cela force le respect, veuillez recevoir, madame, mes hommages.

 

 

     Je vous embrasse, je vous embrasse, mille baisers. 

 

 

Mbougar.

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Sheik Ahmadu 18/12/2011 15:47

Aah ! La manière dont tu traites ce sujet me donne le sourire au visage. Bon, pour éviter la démesure, je me limite au sourire. Dieu sait que j'ai failli éclater de rire...
Mais soyons honnête grand, presque tous les vices sont masqués de nos jours. En parlant d'avarice, un ami m'a raconté une blague qui caricature presque tout le mensonge qui tu viens de définir
comme moyen de la dame avarice :
"J'allais donner 10€ à un SDF mais sa pancarte disait 'vous pourriez être à ma place' alors j'ai gardé mon argent, au cas où il aurait raison ." LOL

M.M.S. 18/12/2011 20:09



Lol... Je souris moi-même en le relisant, il y a quelques passages où j'ironise un peu... Je suis totalement d'accord, ces "péchés" sont tous masqués, ils prennent des formes nouvelles....
Maxala! Les Hommes ne veulent en assumer aucun;, alors qu'ils les commettetn au quotidien. Ils sont d'autant plus dangereux qu'ils sont cachés, d'ailleurs... 


SA-VOU-REU-SE, la blague... LEs SDF ont de l'humour, même si cela les desservit, comme ici.. ^^ 


Merci du com, grand, et à bientôt sur Over-blog!