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L'épigraphe et l'épitaphe du monde: écrire en plein basculement

5 Août 2020 , Rédigé par Mbougar

Texte écrit et dit le 02 novembre 2019, lors de la nuit de clôture de la troisième édition des Ateliers de la pensée de Dakar.

Les deux mots qui polarisent ces Ateliers, basculement et dévulnérabilisation, semblent esquisser l’idée d’une Crise, l’idée d’un moment - en se référant à une étymologie possible, médicale, du mot Crise (krisis) - où il faut prendre une décision qui engage quelque chose d’essentiel, un pronostic vital. On retrouve la trace de cette urgence dans l’expression « moment critique », par exemple.

Mais quelle est la nature de cette crise ? Il faut le savoir pour guider la décision.

Cette crise, comme toute crise, est fondamentale ; elle touche aux assises mêmes de notre civilisation et, plus profondément encore, de notre condition, la condition humaine. La Crise est multiple dans ses manifestations et ses éclats -elle est écologique (le monde s’effondre), épistémique (le savoir ne suffit plus, soit qu’humilié il se taise, soit qu'altéré il tue), ontologique (qui sommes-nous devenus et sommes-nous encore humains ?), etc.

Elle est, pour le dire vite, une Crise du sens ; sens dans son acception de signification (que veut-dire ce qui nous arrive ?), mais sens, aussi, dans son acception de vectorisation, de direction. Et la Crise du sens comme direction ne vient plus du fait qu’on ne sait plus où on va ; elle vient, au contraire, du fait que nous savons très précisément où nous allons, si nous poursuivons sur cette lancée.

Dans cette situation, qu’attend-on de l’écrivain ? que peut-il contre l’émiettement en cours alors qu’il ne dispose que des maigres ressources du langage ? Qu’attend-on de lui alors que nous approchons un seuil derrière lequel, parfois prometteuse, souvent inquiétante, s’esquisse l’image d’un monde à venir, dont on ne sait s’il sera un paradis, un enfer, ou, comme c’est plus probable, le lieu où ces deux lieux seraient inextricablement liés ?

Qu’attend-on donc de moi, qui n’ait que des phrases ? Je ne suis pas certain de le savoir. Mais je crois au moins pouvoir dire ce que j’attends de moi. Ce que j’exige de moi. Et ce que j’exige de moi est que mes yeux soient ouverts, pour regarder ce monde tel qu’il finit et le monde tel qu’il s’apprête à renaître, et tirer du basculement de l’un vers l’autre les seules choses qu’il m’est offert de pouvoir offrir : des phrases. Deux phrases, en réalité : la phrase qui pourrait dire la fin, et une autre phrase, qui pourrait dire le commencement. Je veux donc, dans une démarche aussi humble que prétentieuse, imaginer pour le monde une épitaphe et une épigraphe, un exergue et une ultime parole.

Dans les deux cas, il faut que je sois dans le Monde, près de lui, au chevet de son dernier lit ou au pied de son berceau. S’il y a un testament du monde, il faut que je l’entende et l’écrive. S’il y a une prière pour célébrer la vie nouvelle, il faut que je l’entende et l’écrive. La recherche de ces deux phrases du seuil sera en arrière-plan de ce propos, et je vous invite à m’aider à les trouver, au moins en imaginant celles que vous écririez si vous deviez le faire – et chacun, d’une certaine façon, le doit un peu.

A quoi est-ce que je sers, si ce que je fais n’est pas compris par la grande majorité de mon peuple ? A quoi est-ce que je sers, si ce que je tente de dire n’intéresse pas nombre de mes compatriotes ? A quoi suis-je utile, si je ne parviens ni à comprendre mon peuple, ni à me faire comprendre de lui, au moment où j’ai besoin de lui et lui, peut-être, de moi, comme écrivain ? Voilà, formulées, ma tragédie. Voilà les mots du malentendu. Ils vont au-delà de la seule question de la langue, qui n’en est qu’un affleurement. J’aurais tout aussi bien pu écrire en sérère ou wolof que l’écart resterait entier. Il y a évidemment les questions d’accès au livre, de coût du livre, de problèmes structurels du système scolaire, de politiques culturelles réelles mais insuffisantes pour la promotion du livre.

Je ne nie aucune de ces questions, mais je dis que la source de mon malentendu avec mon peuple ne se trouve pas là. La vérité est que nous ne parlons pas la même langue. Je le dis sans désespoir ni résignation pour cette raison-ci : je me sais pris, comme écrivain, dans une solitude que je sais malgré tout irrémédiable, et que je veux peut-être telle. La tragédie dont je parle est plus fondamentale ; peut-être même est-elle nécessaire : bien que je le désire, mon peuple et moi ne nous comprendrons pas. Notre incompréhension semble archaïque, séminale et irrémédiable, du fait même que je sois écrivain. Et je doute que l’esprit suprême des traducteurs, même s’il s’incarne en un homme nommé Souleymane Bachir Diagne, puisse nous amener à nous comprendre. Je ne crois plus aux écrivains qui exprimeraient l’âme entière de leur peuple ; je ne crois plus à la stature de l’écrivain national, habité par la conscience de tous les siens ; la réalité de mon peuple est trop éclatée et contradictoire pour que je puisse l’embrasser, en exprimer les aspirations.

Je traverse le vertige de ce seuil, aussi perdu et vulnérable que tous les autres. Je suis seul. Mais je ne me pare ni des vains privilèges de la malédiction, ni de l’aristocratie poseuse de la solitude. Je suis simplement seul et triste, mais je suis aussi soulagé de ne pas pouvoir parler pour tous. J’accepte le malentendu. J’accepte de trahir. J’accepte l’écart. Mais l’écart peut être un lien. Je dis pour ma part qu’il l’est toujours. Ce qui me lie à toi, cher peuple, c’est notre apparente déliaison. Notre amour sera vache, âpre, sauvage ; cela ne signifie pas qu’il sera impossible. Et c’est ainsi, je crois, que nous serons jusqu’à la toute fin, jusqu’au monde prochain. Je ne te lâcherai pas. Nous ferons l’amour impossible.

Je n’ai pas les moyens de parler pour tous ni le désir ni la légitimité de représenter toutes les voix, puisque la mienne se perd dans le tumulte qui pourtant nous somme, et dans ce somme, j’entends ce qui nous oblige à (ce qui nous somme de) et qui nous additionne (ce qui nous rassemble), ce qui, en somme, nous enjoint à habiter le monde ensemble, ce qui par ailleurs est déjà le cas : nous habitons le monde ensemble, mais ici c’est de l’habiter avec la même dignité, l’habiter mieux, qu’il s’agit. Je renonce donc à parler pour tous, mais j’exige de moi de pouvoir parler de tous, de pouvoir parler, en tout cas, de tous ceux en qui la vie trouve un chemin. En un seul geste, donc, parfois au même instant, je célèbrerai et trahirai. Mais je ne célébrerai que la vie sous toutes ses formes, et ne trahirai que ce qui estime une forme de vie plus digne de vivre qu’une autre. J’exige de moi de ne laisser personne à la lisière du basculement. J’exige de moi de voir la vie entière sur la ligne d’arrivée et toute notre condition sur la future ligne de départ, même si c’est une ligne de feu : les offensés, les humiliés, les vainqueurs, les vaincus, les bourreaux, les victimes, ceux qui se croient nègres, ceux qui se croient Blancs, les despotes, les rebelles, les tentateurs, les corrompus, les amoureux, les aveugles, les cyniques, les insoumis, les exilés, les traîtres, les damnés, les fous, les folles, les malades, les croyants, les incrédules, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas, les morts, ceux qui se croient vivants – et même les Hal Pulaar. J’exige de voir tout le monde, mais je prie la vie pour qu’elle me permette de voir mieux, et d’aimer plus encore, les vies les plus minuscules, les microbes, les faibles, les déclassés, les oubliés, les dégradés, les disparus, les monstres, les perdus, les homosexuels, les battus, les violées, les enfants sans enfance, les étoiles répudiées de toute constellation, les morts sans sépulture, les mères endeuillées, tout le peuple de l’ombre qui ne sortira peut-être jamais de l’ombre parce qu’on les y maintient avec toutes les armes de la violence, y compris celles qui détruisent et rongent la vie intérieure.

Qu’attend-on de l’écrivain alors que l’humanité bascule ? Peut-être qu’il rappelle, tout simplement, à l’humanité la diversité des endroits où elle fut, se trouve et sera. Là est ma trahison et là est mon orgueil : à chacun, en commençant par moi-même, je rappellerai qu’il n’est qu’une existence possible et humble dans le réservoir de toutes les possibilités humaines. Trahir toute arrogance d’une part ; et d’autre part traduire les langues de tous les hommes dans la langue de tous les hommes -probablement avec l’aide de l’esprit suprême de la traduction.

Le monde tel que nous le connaissons basculera vers autre chose qui sera peut-être sa fin, mais alors l’idée que ce monde finisse ne me ferait pas peur. Je le dis sans bravoure matamoresque ni névrose apocalyptique. S’il finit, un écrivain sera là pour dire comment il finit, et cette idée me console, comme me console l’espoir que le futur se fera aussi avec des écrivains qui diront les balbutiements du monde à venir.

En moi l’espoir et le désespoir tentent d’être une seule et même chose, et cette chose est un grand désir de lucidité, un grand désir de ne plus mentir, car c’est cela que je dois aux autres et à moi-même : ne plus mentir, traquer la vérité, car toute communauté ne pourra se faire que sur ce lit, celui d’un langage de vérité, d’une exigence de confiance dans la parole. Il ne faut jamais oublier que le monde que nous habitons est une leçon pour l’avenir -bonne ou mauvaise, c’est une autre question, mais une leçon néanmoins- et que la vie de chaque homme est une phrase du grand testament que nous écrivons pour les générations futures. Cela donne à chacun une responsabilité. La mienne, en ce moment, est peut-être de le rappeler, simplement : rappeler à chacun qu’il est responsable de son humanité, c’est-à-dire de l’humanité entière, passée, présente et future.

Je cherche toujours mes deux phrases. Peut-être avez-vous déjà trouvé les vôtres. Tout au long de cette réflexion il m’est peu à peu apparu que ces deux phrases pouvaient en réalité n’en être qu’une seule. Le basculement peut se définir comme ce qui n’est ni la fin ni le début, mais comme le balancement entre ces deux moments. Il est à la fois la dystopie et l’utopie. Une phrase pour finir et une autre pour ouvrir feraient une phrase de trop. Si j’écris du basculement, je dois pouvoir en une seule phrase saisir ces deux temps ; debout sur la mince bande qui sépare l’avers du monde de son revers, je dois pouvoir graver l’épitaphe et inscrire l’épigraphe.

Voici donc mon choix, qui n’est ni grandiose ni prophétique, ni exceptionnellement frappant. Sur la dernière comme sur la première page du livre du monde j’inscrirais une question de deux mots : Et maintenant ? 

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