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Muses (4)

7 Juillet 2019 , Rédigé par Mbougar

4

Aussitôt après qu’ils eurent mangé Tahirou avait dit qu’il se sentait fatigué par le voyage et souhaitait se reposer. Ousseïna avait alors appelé le domestique qui les avait accueillis au portail -un petit homme maigre, taciturne, flanqué d’un boitillement- et ce dernier était arrivé dans le salon précédé d’une odeur laborieuse et humble ainsi que du bruit de sa claudication, tiass-tiasseet, tiass-tiasseet, tiass-tiasseet. En l’entendant arriver, Tahirou avait fait allusion à un homme qu’elle ne connaissait pas, un certain Magamou (ou un prénom aux sonorités voisines) qui annonçait son apparition par un semblable phénomène. L’homme avait pris la valise de Tahirou d’une main et le bras de ce dernier de l’autre. Anja eut l’impression que l’écrivain fut surpris par le contact brutal de son bras avec la main calleuse du domestique. Elle-même, Anja, perçut chez cet homme une vigueur dont son corps, marqué par l’âge et le travail, semblait récuser la possibilité.

-Idriss va te conduire à ta chambre, celle que tu occupes d’habitude. Anja logera dans ma chambre, à côté de la tienne ; et moi je serai dans la petite chambre au bout du couloir, qui fait face à ta pièce préférée, libre, comme toujours. Non, ne proteste pas, Anja : je veux que ton séjour soit le plus agréable possible. Ma chambre est la plus confortable de la maison. Ca  me fait plaisir de te la laisser. Quant à toi, mon écrivain, Idriss te montrera tout ce dont tu as besoin une fois là-haut, même si tu connais les lieux. Repose-toi bien. On se verra ce soir.

-Très bien. Je vous laisse donc, mais je tiens à savoir ce que vous vous apprêtez à dire en mon absence.

Ousseïna avait souri (Anja vit dans ce sourire l’ironie cruelle d’un « non ») avant de faire un signe de la tête à Idriss. Ce dernier, tête baissée et visage de pierre, avait alors, comme un prédateur l’aurait fait d’une proie agonisante qu’il tenait par la gueule, entraîné Tahirou hors du salon, puis dans l’escalier, où on entendit leurs pas qui gravissaient les marches : tiass, tac, tiasseet, tac, tiass, tac, tiasseet, tac… Anja les écouta monter et, au bout d’un certain temps, ce fut le silence, un silence surnaturel et même un peu absurde, comme si l’escalier n’avait pas mené les deux hommes à l’étage, mais vers un monde autre qui les avait avalés. Anja ramena son regard vers Ousseïna et comprit, dès que ses yeux croisèrent les siens, que ce face-à-face n’avait pas lieu parce que le vieil écrivain, fatigué, avait été contraint de les laisser, mais parce que tous les trois, Tahirou, Ousseïna et, bien sûr, elle-même, attendaient, désiraient obscurément ce moment depuis longtemps, depuis que chacun avait eu conscience d’être, d’une certaine manière, lié aux deux autres.

Elle regarde Ousseïna, et alors la frappe, une fois encore, brutale, l’évidence d’une vérité dont elle comprend tout de suite qu’elle est la source de la fascination de Tahirou pour cette femme : Ousseïna est laide ; elle est laide absolument, d’une laideur que ni l’évocation du ravage du temps -celle qui ferait dire : maintenant, à son âge, elle est laide, mais elle fut peut-être belle dans sa jeunesse- ni le charme dont on est parfois tenté, romantiquement, de vêtir la laideur, ne suffisent à relativiser et encore moins atténuer, car c’est une laideur, en quelque sorte, pure : elle n’a rien à voir avec la tragédie de l’âge ou la valeur renversée du beau qui, par le détour de la monstruosité, peut encore renvoyer à quelque secrète beauté ; non : Anja regarde Ousseïna Idé et rien ne lui vient sinon la force totale et irrésistible, conquérante, d’un visage figé dès sa naissance, peut-être même dès sa formation dans les entrailles maternelles, dans cet aspect définitif qu’aucun événement, aucune volonté n’altérerait plus ; elle regarde Ousseïna, détaille ses traits, les scanne, les analyse, en isole chaque centimètre ; et dans chaque partie comme dans le tout, elle voit une somme, une synthèse, une essence de laid, un ensemble parfait, comme on le dirait de certaines œuvres ou de certaines phrases auxquelles on ne peut rien retrancher ou ajouter sans aussitôt les détruire ; et cependant, même couronnée de ce divin et parfait diadème de laideur, Ousseïna n’effraie pas ; ou si elle inquiète, c’est moins par l’insoutenable laideur de son apparence que par l’envoûtement de son appel : ses traits ne repoussent pas ; au contraire, ils posent une énigme dont Anja croit entendre, sans savoir d’où ils sourdent, les mots : qui saura, à partir de nous, faire quelque chose de grand ?

Le visage qu’elle regarde parle, et il dit : qui saura descendre au fond du puits de ma laideur et en remonter ce qui lui assurera une provisoire éternité ? Anja comprend immédiatement : aucun artiste ne résiste au visage d’Ousseïna car celui-ci est un défi lancé à la représentation et à la création : il faut le décrire, le comprendre, le transfigurer pour toucher, derrière lui, par-delà lui, à un secret. Son visage est un mystère, et seul le mystère de l’humanité derrière (ou dans) les apparences intéresse certains artistes : plus une apparence est singulière et plus, pensent-ils, est profonde ou intéressante l’humanité qui ondoie derrière elle. Devant la laideur d’Ousseïna, des peintres s’obstinent, des sculpteurs s’acharnent, des musiciens s’épuisent, des écrivains s’échinent ; tous veulent saisir le secret de cette laideur ; tous veulent la dire, la comprendre, la montrer. Toute l’œuvre de Tahirou, se dit-elle, a été une longue tentative pour ouvrir, fissurer cet opaque visage de laideur ; toutes les femmes de son œuvre n’ont été que des recherches, des avatars, des esquisses. Et s’il est revenu, c’est parce qu’il a échoué, dans ces répliques, à rendre et encore moins comprendre l’essence du modèle original. Tahirou est aveugle ; il n’écrira plus. Il est revenu pour avouer à sa Muse, à son visage d’où sont nés tous ses livres, qu’il a échoué. Tahirou est revenu mourir à l’endroit où il est né comme écrivain.

Elles se regardent toujours. Ousseïna a l’air de savourer l’effet qu’elle produit sur elle. Elle a l’habitude qu’on la regarde, et s’enivre de l’éclat des yeux interloqués, pendus à son visage. Dans un grand effort Anja s’arrache à l’empire du visage d’Ousseïna Idé et dit : merci pour le repas et pour la chambre.

Ousseïna répond : Il n’y a plus que nous deux, Anja, ne laissons pas les amabilités et les politesses nous retarder dans la tâche qui est la nôtre. Tahirou t’a amenée ici pour une bonne raison et tu la connais au fond de toi : il t’a amenée ici pour que je te rencontre, pour que je voie celle qu’il a choisie pour me chasser de son esprit. Je ne suis pas jalouse, ne t’inquiète pas. Je suis la Muse de beaucoup d’autres, de tant d’autres hommes et femmes qui m’offrent tout ce que je désire. Je ne suis pas jalouse. Entre nous, il n’y aura pas de lutte à mort pour la conquête d’un homme. Mais de tous les artistes qui ont fait de moi le cœur de leur obsession, Tahirou a été le plus atteint de folie, le plus proche de la dissolution absolue dans sa quête. Une relation particulière nous lie, lui et moi, et je ne laisserai pas cette relation laissera disparaître sans héritage. Il t’a amenée ici pour que je t’initie. C’est-à-dire pour que je t’éprouve.

Anja ne trouve aucun mot au fond de sa gorge, aucune phrase dans son esprit. La laideur d’Ousseïna la recouvre, l’attache, la paralyse, la possède. Une pesanteur métaphysique plombe son corps et écrase son âme ; elle veut réagir, répondre, dire qu’il ne s’agit pas de ça, qu’elle n’est pas venue ici pour être initiée à quoi que ce soit, qu’Ousseïna se trompe, qu’elle désire être écrivain plutôt que Muse ; mais devant elle le visage de son hôte étale sa toute-puissance et Anja subit ses mots comme des coups de poignards qui s’enfoncent dans sa chair avec la douleur de la vérité.

Ousseïna continue : J’accepte de n’être plus sa Muse, mais il faudra me prouver que tu mérites cette place. Si tu ne la mérites pas, Anja, si tu échoues, je te tuerai. Puis je tuerai Tahirou ensuite. Il n’y a rien de plus triste qu’un écrivain qui continue à écrire alors qu’il a atteint ses limites et n’a plus rien à dire. Pour cet écrivain-là et pour tout ce qui l’inspire, choses comme personnes, il vaut encore mieux mourir. Voilà. Tu sais maintenant ce qui nous lie.

Elle se tait, formidablement laide et immensément calme. La claudication d’Idriss qui descend l’escalier rompt le silence. Il entre dans le salon, le visage toujours aussi clos sur un univers minéral et dur. Ousseïna lui dit qu’il peut disposer. Avant de s’en aller, il pose ses yeux sur Anja et elle voit son visage s’animer, pour la première fois, d’un sentiment : un bref mais sauvage désir, presque animal. L’homme sort et s’éloigne. Ousseïna lui dit à ce moment-là qu’elle va également monter se reposer, et qu’elle devrait l’imiter pour être en forme dans les prochaines heures. Anja acquiesce. Ousseïna se lève alors. Elle est voilée de la tête aux pieds, et la laideur de son visage est soulignée par cette grande pièce de tissu qui semble la célébrer. Hormis sa face, aucune autre partie de son corps n’est visible. Ousseïna vient (elle glisse) vers elle et se penche à sa hauteur. Son visage est à quelques centimètres du sien. Anja ne bouge pas. La figure-désert, la figure-jungle, la figure-océan : voilà, proche, le grand firmament de son visage. Il va s’ouvrir sur la scène du Jugement dernier. Un soleil noir y luit. Une déesse meurtrière l’habite. Son souffle balaie son visage, un souffle froid, glacé, qui fend l’air chaud de la pièce. Anja ferme les yeux et attend.

Lorsqu’elle les rouvre, plusieurs heures semblent avoir passé, elle a l’impression de sortir d’une hypnose, et Ousseïna Idé n’est plus là. Anja remarque seulement à ce moment-là, comme si, Ousseïna partie, la réalité lui apparaissait enfin dans sa clarté nue, que des tableaux, des photographies et des sculptures peuplent la pièce. Tous tentent de représenter la maîtresse des lieux. Aucun n’y parvient et, derrière l’échec de ces œuvres, Anja voit des désespoirs, des larmes, des renoncements, des colères, des folies et quelques suicides.      

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