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Muses (3)

30 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

3

Ils ont traversé le centre et prennent maintenant, croit-elle comprendre, la direction d’un des faubourgs de la ville, sur la rive droite du fleuve. Depuis environ vingt minutes, c’est-à-dire depuis qu’Ataher a parlé de la connaissance qu’Adama avait de la poésie du pays, ils observent le silence ; un silence que seul Tahirou a brisé de manière impromptue voire intempestive tout à l’heure, alors qu’ils s’engageaient sur l’arche d’alliance, le principal pont qui relie les deux parties de la ville, pour dire : « il n’y a qu’un pont entre le passé et le présent, et c’est l’oubli ». Elle n’avait pas réagi et Ataher non plus. La seule chose qui avait semblé répondre aux mots de l’écrivain à ce moment-là fut le braiement effrayé d’un âne parvenu on ne sait trop comment au milieu du pont, perdu entre les voitures qui le frôlaient en l’abreuvant de coups de Klaxon, et les automobilistes qui lui disaient de dégager de ce pont, qui n’avait pas été fait à l’usage des ânes mais des hommes, même s’il était probable, rajoutaient les chauffeurs-philosophes -et on en trouve toujours dans les denses embouteillages de ce pays-, même s’il était probable, donc, que certains hommes fussent au fond d’eux plus ânes qu’hommes, ou fussent, plus exactement, des ânes déguisés en hommes. Quant à Tahirou, il n’a pas semblé vexé par le fait que sa réflexion, tirée du silence, y fût aussitôt retombée dans une sorte d’indifférence. De toutes les manières, il semblait plus avoir pensé à voix haute que tenté de susciter un échange. Après cette interruption, le silence était revenu dans la voiture. Chacun était retourné dans son monde intérieur. Chacun s’y trouve encore.

Anja se demande ce qu’ils y font, y disent, y méditent. Cela a toujours été une de ses grandes questions philosophiques : à quoi pensent vraiment les autres quand ils se taisent ? A cette question, la philosophie et la pensée analytique ne peuvent répondre. Inutile voire absurde, elle échappe à leurs objets et à leur organon : la logique. Le théâtre intérieur des autres ne peut être éclairé que par la lampe de fiction que nous y projetons, et dont la lumière n’est ni vraie ni fausse ni même vraisemblable, puisqu’elle émane de la source de l’imagination. Mais à quoi sert-il d’imaginer la vie des autres, dans une démarche en apparence vaine, se demande-t-elle ? Elle ne voit qu’une réponse possible : parce que cela nous permet de nous soustraire provisoirement à la solitude de notre propre vie intérieure. (Variante de cette réponse : cela permet d’échapper à l’effort d’enrichir notre existence spirituelle d’imagination, car il est toujours plus facile d’imaginer d’autres vies que de doter la sienne d’une réelle et originale inventivité). Mais elle sait que croire, par l’imagination, s’évader de soi est peut-être une illusion. Elle lit beaucoup de romans, où se déploie une merveilleuse, profonde et pure imagination. Mais ces chefs-d’œuvre de fiction lui ont appris une chose : on n’est jamais aussi arrimé à son monde intérieur, aussi englué en lui, qu’à l’instant où l’imagination, la sienne ou celle d’un tiers, nous promet l’échappée absolue, l’exil. Il n’y a pas d’exil possible. Un autre monde ? Quel autre monde ? Le Rêve ? Quel Rêve ? A quoi sert-il d’imaginer la vie des autres, ou de vivre dans leur imagination ? A une seule chose, toujours la même : chercher ailleurs, en d’autres vies, des réponses aux angoisses de la nôtre. L’imagination la plus haute et la plus inventive n’est pas une évasion de l’obscure prison que peut être notre vie intérieure ; c’est sa perpétuation sous une forme différente. Les hommes y recourent pour atteindre leur éternelle obsession, l’obsession qui justifie l’usure de tous les moyens dont la nature les a pourvus dans le monde : la connaissance. Voilà ce qu’Anja pense. Et, pensant cela, sachant très bien ce qu’elle cherche, elle s’imagine ce que pense Ataher :     

Si Tahirou n’a pas répondu quand je lui ai dit qu’Adama était un fin connaisseur de notre poésie, cela ne peut être que pour deux raisons : soit il pense que la nature humaine est quand même extraordinaire, et qu’un savoir insoupçonné peut se loger même chez les hommes les plus vulgaires et les plus bêtes (ce qui signifie qu’ils ne le sont pas entièrement, par conséquent), soit il pense que j’invente tout cela (mais pourquoi alors croirait-il que je mens? pour défendre un supérieur hiérarchique à tout prix ? parce que je veux éviter à Adama de paraître plus inculte qu’il croit qu’il ne l’est ? par pur goût de l’affabulation ?) ; et s’il pense vraiment que j’invente tout cela, ce que je serais plus enclin à croire, il posera des questions à Adama sur l’œuvre de nos poètes, qu’il connaît lui aussi parfaitement ; il lui posera des questions très précises, des questions auxquelles seul un lecteur très attentif pourra répondre ; il ne l’interrogera pas sur des généralités creuses, mais sur des détails, les détails au cœur desquels la vérité de l’œuvre se trouve parfois, voire se trouve toujours, comme le croit Tahirou, qui nous avait appris, à l’Ecole Normale, à n’aborder un poème que par ses détails, lui dont toute l’œuvre, par la suite, a confirmé ce parti pris esthétique, cette poétique de la synecdoque selon laquelle le fragment, essence du tout, est toujours le cœur fondamental de la reconstruction du sens, oui, c’est cela qu’il disait, prenant toujours comme exemple les archéologues qui, à partir d’un os, un os de dinosaure par exemple, reconstituent non seulement l’ensemble de son squelette, mais ses habitudes, sa locomotion, ses caractéristiques, son alimentation, tout son monde ; eh bien pour les œuvres littéraires, il raisonne de la même façon : l’esprit d’une grande œuvre est présent dans ses détails, et plus précisément dans les détails que sont les phrases ou les vers (chaque vers doit être l’ADN du poème, ce qui permet de l’identifier, disait-il) ; oui, bien évidemment : tout cela met Adama dans une situation délicate, mais je n’ai aucun doute sur le fait qu’il saura répondre aux questions les plus pointues ; il faut simplement qu’il ne se laisse pas distraire ou impressionner par Tahirou : ce dernier est redoutable lorsqu’il s’agit de court-circuiter une réflexion par une digression ou une sentence dont la signification n’éclate que dans le secret de sa vie intérieure ; vous êtes là, vous réfléchissez, vous tentez de structurer vos idées, et lui, d’une phrase, ruine tout, et vous vous sentez bête devant cet écrivain qui se comporte parfois comme un poseur d’énigmes ; d’ailleurs, tout à l’heure, par exemple, je suis sûr que sa phrase sur l’oubli comme pont entre présent et passé était une énigme, une énigme qui m’était évidemment destinée ; je n’ai pas répondu, mais il sait que j’ai compris que j’étais le véritable destinataire de ses mots, il sait qu’ils m’ont atteint et que je leur consacrerai plus tard de longues heures de réflexion et ça suffit à le satisfaire : comme tout poseur d’énigmes, ce n’est pas l’énigme (j’entends par là : sa résolution) qui l’intéresse, mais sa formulation ; ce ne sont pas les interprétations ou les réponses données à sa question qui lui paraissent essentielles, mais le mystère que toute question renferme dans sa forme ; autrement dit, l’énigme, pour lui, est toujours l’énigme d’une énonciation : il n’est heureux que lorsque son interlocuteur, au lieu de se demander : qu’est-ce que ça signifie ? s’interroge plutôt : qu’est-ce que ça signifie qu’il l’ait dit comme ça, ce qui me semble être une question plus profonde, donc plus difficile, mais j’y penserai plus tard, car pour l’heure, je songe seulement à Ousseïna et je parierais que lui aussi : c’est évidemment pour elle qu’il est là, la tournée n’est qu’un prétexte, c’est pour elle qu’il est venu : désormais qu’il sait qu’il n’écrira plus à cause de sa cécité, il se retourne vers sa Muse, la première pierre, peut-être la seule pierre de son œuvre, mais ceci ne répond pas à la question de fond : pourquoi est-il revenu lui rendre visite ? veut-il la remercier ? désire-t-il la tuer ? veut-il la remplacer ? et le cas échéant, je veux dire, s’il veut la remplacer, est-ce que c’est elle, Anja, si pensive, si silencieuse, si froidement belle qui est sa nouvelle Muse, la remplaçante d’Ousseïna ?, voilà ce que je me demande ; je regarde ses yeux dans le rétroviseur : je ne sais pas ce qu’elle pense et en un sens, cela me rassure : si les flux des pensées étaient perméables les uns aux autres, si les esprits étaient transparents, la vie humaine serait une terrible suite de catastrophes, un châtiment de lucidité : il faudrait souffrir la révélation de tous les secrets de chacun (qui survivrait à cette apocalypse ?) ; or c’est parce qu’il conserve une inaliénable fond d’étrangeté ou d’opacité devant l’inquisition psychologique d’autrui, laquelle est d’une puissance démoniaque, parce qu’à certains égards il garde, à son corps défendant, cette semblable illisibilité pour lui-même, que l’homme se sauve et rend la vie un peu plus supportable ; et puis, le désir ne peut exister que parce que le monologue intérieur de chacun reste inaccessible aux autres ; oui, je sais tout cela, j’ai beau savoir tout cela, je ne peux pas m’empêcher de me demander, en regardant les yeux gris clair d’Anja dans le miroir : sait-elle ? sait-elle ce qui l’attend ?

Elle regarde ensuite Tahirou. Il a le visage tourné vers la vitre, comme s’il contemplait la ville de l’intérieur, se l’imaginait, la recréait ou s’en ressouvenait. La vie d’un aveugle qui a vu, imagine-t-elle qu’il se dit, la vie d’un aveugle qui n’est pas né aveugle, ressemble à une métempsychose : une fois qu’on a perdu la vue, on renaît dans une vie autre, dont l’une des activités principales est la réminiscence de notre ancienne vie, celle dans laquelle on voyait ; oui : la vie d’un aveugle qui a vu est une illustration exemplaire de la théorie platonicienne du ressouvenir : en notre âme, ressurgissent les événements, se reforment les sensations, se réincarne l’essence de la vie antérieure. Elle imagine encore que Tahirou pourrait dire : Il n’y a qu’un seul pont entre le passé et le présent, et c’est l’oubli. Je suis à l’une deux extrémités du pont. Ma mère se tient à l’autre bout. Entre nous, il y a les planches invisibles de l’oubli. Qui risquera en premier un pas sur ce pont de vide ? Je l’ignore, comme j’ignore, d’entre nous deux, qui est du côté du passé et qui, dans le présent. Cela n’a pas d’importance. L’important, c’est le pont entre nous, le pont de l’oubli, qui est évidemment, en même temps, le seul pont possible de la mémoire, puisqu’oubli et mémoire s’engendrent mutuellement et se dévorent et en permanence. Comme Ousseïna m’engendre et me dévore. Comme l’ombre dévore la terre le soir avant d’être elle-même engloutie par la lumière à l’aube. Comme certaines femelles, dans le monde des insectes, dévorent leur conjoint.

Elle n’a pas le temps d’aller plus loin. Ataher l’interrompt et dit qu’ils arrivent très bientôt. Anja tente de saisir ce que cette virée dans les mondes intérieurs des deux hommes à bord du vaisseau imaginaire lui ont appris sur elle. Elle n’entrevoit pour l’heure rien et est la tentation de se replonger dans leur tête lui revient brièvement. Peut-être, en réalité, Ataher pense-t-il à la coexistence du nazisme et de la grande culture, ou à l’explication de la culture poétique improbable d’Adama, ou à ce qu’il ferait si Adama, comme il l’avait dit plus tôt pour exprimer la confiance qu’il lui inspirait, tendait sa gorge sous son couteau. Peut-être Tahirou pense-t-il à ses cuisses (il aime beaucoup ses cuisses, ses longues cuisses blanches et fermes qu’il prend toujours le temps d’embrasser voluptueusement, lentement, en remontant vers le lieu véritable) ; peut-être songe-t-il aux cris de l’âne sur l’arche d’alliance, ou au fait qu’un jour, une rue baptisée à son nom abriterait un embouteillage infernal ou un meurtre sordide.

Mais elle ? A quoi pense-t-elle ? A tout cela, bien sûr ; mais tout cela n’est qu’un écran de fumée qui ne peut cacher le visage de celle qui attend là-bas et qui n’est plus loin. Elle se rend compte qu’au fond, elle est peut-être la seule à penser à ce visage. Elle ne l’a jamais vu. Cela signifie, se dit-elle, que je désire le voir et que cette idée m’effraie.

-On y est, dit Ataher.

La voiture s’arrête devant une villa élevée sur deux étages, peinte en bleu safre, dont le mur de clôture est couronné de bougainvilliers. De grandes fenêtres jaunes -le jaune des tournesols- au premier étage, sont closes ; celles du rez-de-chaussée, rouges, ont leurs volets ouverts. Au milieu des autres maisons du voisinage, toutes grossièrement recouvertes d’une chaux de qualité médiocre ou laissées à fleur de briques à moitié effritées, là-bas détonait en ses teintes singulières et son excentricité multicolore ; mais Anja eut l’impression que cette différence esquissait, au-dessus de ce beau toit, l’ombre d’une profonde solitude ou la traîne d’une tristesse irrémédiable. Ce contraste lui plut : ne l’intéressent, en toutes choses, que les paradoxes, les écarts, les inadéquations des apparences.

Ils descendent. La climatisation de la voiture lui avait provisoirement fait oublier la température du dehors, mais celle-ci se rabat sur son front avec une fureur redoublée dès qu’elle sort de l’habitacle, comme si elle avait voulu lui faire payer cette parenthèse de confort. Ataher sort leurs valises du coffre, puis leur remet à chacun un téléphone. Il leur dit que son numéro y est enregistré et qu’ils peuvent l’appeler s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Je loge à une vingtaine de minutes d’ici, rajoute-t-il, et je vis seul.

-Tu as toujours vécu seul, donc libre, dit Tahirou.

Ataher ne réagit pas à la remarque et poursuit : Vous avez une journée libre demain, Professeur. La tournée commence seulement après demain. Il y aura d’abord une rencontre à l’université dans la matinée, puis la cérémonie de décoration officielle dans la soirée, lors d’un dîner de gala à la présidence. Puis, les jours suivants, il y aura quelques rencontres dans d’autres lieux du pays, notamment dans votre ville de naissance.

-Ma mère est enterrée là. Je devrai aller la voir. On a rendez-vous.

-Oui. Je laisse à Anja cette enveloppe, où il y a le programme détaillé de toutes les rencontres.

Anja prend l’enveloppe. Ataher dit qu’il ne lui reste plus qu’à leur dire au revoir et à les laisser se reposer un peu.

-Tu es sûr que tu ne veux pas rester ici, mon Ataher ? Il y aurait de la place pour toi, tu le sais. Depuis combien de temps n’as-tu pas revu Ousseïna ?

Ataher reste quelques secondes sans rien dire, comme s’il cherchait dans ses souvenirs. Mais Anja sait qu’il ne réfléchit pas à la date de sa dernière rencontre avec Ousseïna Idé : il sait parfaitement à quand remonte cette rencontre, et en veut précisément à Tahirou de l’avoir obligé à y repenser. Mais la lueur de colère dans son regard s’évanouit (elle disparaît si vite qu’Anja croit que c’est sa propre imagination qui l’y a allumée) et les yeux d’Ataher regagnent leur brillante tristesse.

-Ca fait longtemps, dit simplement Ataher.

Puis il s’approche de Tahirou et le serre dans ses bras. Anja revoit de nouveau dans leur étreinte le mélange de pudeur et d’intimité qu’elle avait déjà perçu lorsqu’ils s’étaient retrouvés à l’aéroport, un peu plus tôt, mais il se rajoute à cette embrassade-ci autre chose, un sentiment profond qui la charge de mélancolie (le sentiment n’est pas la mélancolie, mais il la crée) et qu’elle n’arrive pas à définir. Ils se séparent et Ataher dit : vous la saluerez pour moi. Il vient ensuite à elle et lui fait la bise. Leurs yeux se croisent un instant, aussi brièvement qu’ils s’étaient croisés dans le rétroviseur. Anja est incapable d’y lire quoi que ce soit de différent, comme si Ataher, pour rattraper le flamboiement de colère qui l’y avait trahi peu avant et dont il avait eu conscience, avait verrouillé son masque. Pourtant, elle est certaine qu’il voudrait lui dire quelque chose. Mais il ne dit rien hormis un sobre « J’espère que vous passerez un bon séjour ici, Anja ». Il retourne à la voiture et démarre.

-Je l’ai fâché, je crois, dit Tahirou alors que le 4x4 s’éloigne.

-Non, vous l’avez attristé, répond-elle.

-Je m’excuserai. Mais maintenant, il faut qu’on entre avant que cette chaleur fasse de nous un petit lac où Ousseïna n’hésiterait pas se rafraîchir les pieds. Vous voulez bien sonner ? Elle nous attend. D’ici, je la vois.

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Muses (2)

23 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

2

A l’aéroport, deux hommes viennent à leur rencontre dès qu’ils sortent du hall à bagages. Elle ne les connaît pas (sauf le nom de l’un d’eux, Ataher, qui devrait être là, mais elle ne sait pas à quoi ce dernier ressemble : elle ne l’a jamais vu et ne peut donc affirmer qu’il est l’un des deux hommes). Tahirou lui avait dit que des personnes du ministère de la culture seraient là et qu’Ataher ferait partie de la délégation. Les deux hommes se rapprochent. L’un, maigre et très élancé, porte une chemise à l’évidence trop grande pour lui ainsi que de petites lunettes rondes ; l’autre, robuste et trapu, sue abondamment dans un boubou qui le serre (sans raison, elle se dit que c’est lui Ataher). Anja commence elle-même à transpirer. Tahirou lui avait dit de se préparer à une chaleur extrême, comme si on pouvait se préparer réellement à ces choses-là. Elle avait mis une robe en tissu léger, aux épaules découvertes, et portait des sandales en cuir. Mais ce sont ses longs cheveux qui lui donnent le plus chaud. Alors qu’ils attendaient leurs bagages, elle les avait attachés en une longue natte qui lui flattait la naissance des fesses.

Lorsqu’ils arrivent à quelques mètres d’eux, le plus petit des deux hommes, celui qu’elle a arbitrairement désigné comme étant Ataher, dit : « Maître ! Nous sommes heureux de vous revoir ! ». Il ouvre les bras et s’empresse d’y serrer Tahirou, qui lui rend mollement l’étreinte (elle a cru le voir tressaillir lorsque sa tempe est entrée en contact avec celle couverte de sueur d’Ataher). Ensuite seulement Tahirou lui demande qui il est:

-C’est moi, Adama, le Directeur de cabinet du ministre, c’est moi qui vous ai écrit et qui me suis occupé de vous inviter. Je vous avais aussi conduit à l’Ecole Normale, il y a cinq ans, quand vous étiez revenu y donner une conférence sur votre œuvre. A l’époque j’étais adjoint du directeur de cabinet, c’est peut-être pour ça que vous ne me reconnaissez pas. Je suis directeur du cabinet depuis deux ans.

-Si, si, bien sûr, Adama. Maintenant, si, je vous reconnais.

-Vous avez fait bon voyage ? Vraiment merci d’avoir accepté notre invitation. Au nom du ministre, qui regrette de n’avoir pu se déplacer personnellement, je voudrais vraiment vous dire combien votre venue est une chance, honneur et une chance pour notre jeunesse, qui ne lit plus et qui a besoin de… 

Adama continue à parler en tenant fermement la main droite de Tahirou entre ses deux paumes. Il le remercie du fond du cœur d’être venu faire cette tournée, répète que ce n’est pas lui, mais tout le pays qui sera honoré, et dit qu’un jour, il racontera à ses petits-fils qu’il a personnellement connu le plus grand écrivain de l’histoire de la Nation et que…

Pendant qu’il parle, Anja se tient en retrait. Adama ne semble pas l’avoir remarquée. Elle regarde ses yeux où brillent une sincère admiration mais aussi, par instants, croit-elle du moins, une sorte d’inquiétant désir anthropophage dont Tahirou est la proie. Elle a l’impression qu’Adama veut le manger, l’engloutir, assimiler dans son ventre le corps du grand écrivain du pays. Derrière Adama, le deuxième homme (elle ne veut pas prendre le risque de se tromper encore en supposant qu’il est Ataher ; ce dernier a peut-être eu un empêchement et n’a pu venir), ce deuxième homme, donc, se tient tout aussi discrètement. Il lui semble à la fois encore jeune mais aussi, étrangement, trop mûr, sur le point de tomber. Elle remarque, derrière ses lunettes, qu’il la regarde. Il a un beau visage, intelligent mais triste, un visage qui semble avoir perdu toute joie à force d’être trop souvent descendu dans une mine de graves pensées d’où il a décidé, un jour, de ne pas remonter. Anja voit dans un éclair l’image de pensées qui s’éboulent et obstruent une caverne, la caverne de l’esprit, où un homme se trouve, sans qu’on sache s’il s’y est volontairement retiré ou si l’effondrement l’y a surpris et piégé. L’homme lui fait un petit salut de la tête, et sa bouche esquisse (au prix d’un grand effort, elle le voit bien) quelque chose qui ressemble à un sourire. Elle sourit aussi. A ce moment-là Tahirou et Adama se tournent vers elle :

-Pardon, Mademoiselle Anja, j’étais si heureux de revoir le Maître que je ne vous avais pas vue. Bienvenue dans notre pays -dis-donc vous êtes très jeune, et ravissante !- et bienvenue en Afrique !

A son grand soulagement, il lui tend seulement la main (celle-ci est quand même moite de sueur). Tahirou demande à Adama pourquoi Ataher n’est pas venu.

-Je suis là, Professeur.

Le deuxième homme, qui s’était jusqu’alors tenu à distance, s’approche de Tahirou, et les deux hommes se font une accolade qu’Anja trouve très étrange, brève, pudique, et pourtant très intime, chargée d’histoire.

Tahirou dit : « Tu n’as pas changé, mon Ataher. Toujours aussi discret. Le Cabinet du Ministre a gagné un travailleur parfait : effacé, efficace, et d’une intelligence pure.

-Je ne vous le fais pas dire, Maître, dit Adama. Ataher est mon bras droit le plus sûr, le plus solide. Je lui fais une confiance absolue. Je mettrais ma gorge sous son couteau. Une pierre cardinale de notre ministère.

-Je suis heureux de vous revoir, Professeur, dit Ataher. Cette tournée était attendue et espérée depuis longtemps par tous vos lecteurs d’ici. Moi le premier.

Ataher a une voix très profonde et très égale qui donne à Anja l’impression que même dans la plus brutale des colères, même devant l’extinction imminente du monde, il garderait ce ton mesuré et dépassionné. Il regarde encore dans sa direction et lui dit bonjour, cette fois. Sa voix est si grave qu’elle croit la sentir vibrer dans sa propre poitrine. Elle lui dit bonjour et le remercie d’être venu les accueillir.

-C’était la moindre des choses, dit Adama à qui elle ne s’adressait pas. Nous nous reverrons dans deux jours, lors de la cérémonie officielle en l’honneur du Maître, au Palais de la République. Le Ministre de la Culture sera là, et le Chef Suprême de la Nation aussi, bien sûr. Mais nous tenions au moins à venir vous dérouler le tapis rouge dès l’aéroport. Vous êtes sûrs de ne pas vouloir résider à La Perle du Désert ? Il a été rénové et c’est maintenant l’hôtel le plus côté et le plus confortable du pays. Cinq étoiles, cuisine gastronomique de notre pays mais aussi de beaucoup d’autres de la sous-région et du monde, salon de massage, personnel accueillant, discret et professionnel, multiples attentions et privilèges… J’ai un coup de fil à passer, un seul, pour qu’on vous réserve l’une des sept oasis blanches, c’est comme ça qu’ils appellent leurs suites Premium...

-C’est certes très tentant. Mais je me connais trop pour savoir que je serais invivable dans de telles conditions. Je me prendrais pour un empereur…

-Vous êtes un empereur de la plume !

 -Je règne donc sur un empire de papier. Merci, mais je préfère loger ailleurs. J’ai de la famille ici.

-Bon. Je comprends. J’aurais fait pareil à votre place. Nous n’avons que la famille. Ils veulent vous revoir. Eh bien, je vous laisse entre les mains d’Ataher, il vous conduira à votre destination. Il s’est proposé pour être votre chauffeur et guide durant votre séjour ici. Il vous donnera un téléphone que le Ministère a pris pour vous, pour pouvoir vous joindre. Un tracas local de moins à régler. C’est le devoir de la patrie de vous faciliter les choses. Pour ma part je dois rejoindre notre Ministre à l’inauguration du chantier de notre prochaine bibliothèque nationale. Vous saviez qu’il y en aurait une ? Nous avons même failli lui donner votre nom, vous le saviez ? Mais nous nous sommes dit que cela blesserait votre modestie de voir de votre vivant des bâtiments publics porter votre nom illustrissime. Mais je ne doute pas qu’un jour il sera au fronton de nombreux établissements, universités, rues, bibliothèques, hôpitaux, stades.

Adama ne laisse à personne le temps de réagir ; il serre encore Tahirou dans ses bras (cette fois, au contact de son corps massif et suant, Anja voit une claire lueur de dégoût mêlé d’effroi passer comme l’aile de la mort sur le visage de l’écrivain), puis il refait un laïus sur l’événement que constitue sa venue, avant de prendre congé et disparaître dans la foule du terminal.

-Ca fait réfléchir, dit Tahirou une fois qu’ils se retrouvent tous les trois et qu’une paix merveilleuse les enveloppe.

Ataher sourit (Anja remarque que cette fois, son sourire lui a moins coûté) et prend la valise de Tahirou. Il propose aussi de prendre la sienne, mais elle décline. Ils sortent.

-Comment trouves-tu Anjita, demande Tahirou à Ataher alors qu’ils viennent de partir à bord d’un luxueux 4X4.

-Comme vous me l’aviez décrite, Professeur. Silencieuse. Silencieuse et méditative.

-Un peu comme toi. Au passage, il n’y a que toi pour dire « méditative » aussi naturellement dans une discussion. Le commun des mortels aurait dit « pensive ». Mais c’est « méditative » qui est juste en ce qui concerne Anja. Tu l’as vu tout de suite. Tu ne changes pas.

Ataher ne répond pas. Anja croise ses yeux dans le rétroviseur, ils se regardent quelques secondes, elle lui revoit la belle tristesse fatiguée dont certaines intelligences profondes couronnent quelques visages, puis il se reconcentre sur la route. Elle ne demande pas à Tahirou où ils vont loger : elle le sait ; il ne le lui a pas clairement dit et a même feint de laisser affleurer, il y a quelques jours, à Paris, l’ombre fragile d’une hésitation dans laquelle l’hôtel aurait été une option sérieuse, une possibilité réelle ; mais elle sait depuis le début que l’hôtel n’a jamais eu une chance malgré ses suites Premium oasis blanches, qu’aucun autre lieu ne rivalise avec là-bas dans son esprit, et que s’il a hésité, vraiment hésité, cela n’a été que pour mieux jouir à l’heure d’accomplir son désir profond, un peu comme ces prédateurs qui jouent avec une proie condamnée, et font durer ce plaisir dans le seul but de glorifier l’instant de la mise à mort, du coup de grâce. Dans cette métaphore Tahirou est le prédateur, c’est assez clair. Mais qui y représente la proie ? Elle ou, dans un étrange dédoublement, encore lui ? Au fond de son ventre, elle sent maintenant un picotement qui peut aussi bien être le signal d’une réelle appréhension que l’alerte d’une obscure hâte. L’un ou l’autre de ces sentiments est possible. L’un ou l’autre est normal. L’un ou l’autre est anormal.

Tahirou demande à Ataher s’il est entouré de beaucoup de gens comme Adama au ministère de la culture. Mais avant qu’Ataher n’ait pu répondre (ou même penser à une réponse, se dit Anja) Tahirou a repris : oh oui, je suis sûr qu’ils sont nombreux, au ministère de la culture, dans les structures publiques de la culture en général, ces fonctionnaires normaux, c’est-à-dire à peine corrompus, corrompus, disons, à un degré véniel, qui aiment la culture, certes, mais qui l’aiment de loin, comme on aime quelque chose de sulfureux, d’un amour dont on ne prendra jamais le risque, ah ça oui, j’en connais beaucoup, des fonctionnaires de la culture, des serviteurs administratifs de la culture, dans ce pays mais aussi dans d’autres nombreux pays qui se disent grands pays de culture ou d’hommes de culture, j’en connais oui, et partout, chez beaucoup d’entre eux, pas tous mais chez la plupart, c’est leur inculture qui me frappe, leur profonde inculture qu’ils affichent presque comme une fierté tant elle leur est naturelle et qu’ils montrent bien nettement faute de ne pouvoir la cacher même s’ils le voulaient, oui, c’est cela qui me frappe, leur profonde inculture ou, du moins, leur culture superficielle, leur culture d’apparat, de parade, faite de bouts de citations tronquées, de références floues, de bouts de vers mémorisés, de titres qui suffisent à impressionner d’autres moins cultivés qu’eux, mais qui vole en éclats dès que vous exigez d’eux qu’ils aillent plus loin, qu’ils aillent au fond des choses, au fond d’eux-mêmes,  ah là, il n’y a plus personne et on retombe dans les banalités et les bredouillements et le babil faible, très médiocre, mais bon, malgré tout cela je ne sais pas si je dois leur en vouloir, ce n’est pas leur faute, après tout : la culture est une chose difficile à acquérir dans sa substance solide, et au-delà de toutes ces considérations qu’on pourra juger un peu élitistes, je n’oublie pas que la culture est aussi une industrie, une machine, et qu’elle doit tourner, et que ceux et celles qui sont chargés de la faire tourner n’ont souvent pas, dans nos pays, le loisir (ou l’obligation) de se cultiver, comme si leur devise était : servir la culture pour que d’autres l’aient et pas nous, ou quelque chose dans cette veine, en tout cas une devise sacrificielle et héroïque, en quelque sorte, une devise de bon fonctionnaire doté d’un sens élevé de l’Etat et condamné à le servir au point de ne pas pouvoir se cultiver, mais je veux nuancer, car je sais aussi que la culture ne fait pas tout : tout le monde n’a pas besoin d’être cultivé, des gens vivent très bien et sont honnêtes et bons sans connaître un seul vers ou un seul titre, là où de parfaits salauds, des corrompus, des tueurs, des bandits connaissent tout Balzac et pourraient dire de mémoire tout Pindare ou tout Jouve ou tout Paul Fort (mais qui lit encore Paul Fort ?), des pans entiers de Elolongué Epanya Yondo, tout Senghor, et même des hain-teny de Flavien Ranaivo publiés dans des revues confidentielles, d’ailleurs, c’est bien ça la grande énigme morale du nazisme, par exemple : savoir comment la haute culture de certains dignitaires du régime pouvait cohabiter avec la plus insupportable barbarie, s’expliquer comment, d’une civilisation qui a engendré tant d’immenses philosophes, d’écrivains inégalés, de poètes divins, de compositeurs géniaux, a pu aussi jaillir une négation si technique, si précise, si radicale de l’humanité ; alors non, la culture n’est pas un absolu à atteindre, elle ne protège pas absolument du Mal absolu, on peut s’en passer, et des gens comme Adama, qui s’en passent allègrement, ne me gêneraient pas le moins du monde s’ils ne profitaient du service très lucratif d’une culture dont ils se fichent royalement pour engraisser comme des phacochères alors qu’ils ne savent rien, mais bon, qui suis-je pour lui reprocher ça, moi qui ferais sans doute pareil si j’avais été à sa place ?, qui suis-je ?, eh bien je sais ce que je suis : un écrivain qu’Adama va contribuer à faire honorer, un artiste qu’il va contribuer à faire découvrir dans son propre pays où peu de gens se préoccupent de culture et encore moins de littérature, donc bon, au fond, Adama et tous les gens comme lui font plus pour la grandeur historique de la patrie que moi, alors je devrais fermer ma gueule, profiter du temps qu’il me reste et tenter d’aller vers la mort avec le moins de douleur d’âme et d’aigreur possible, quoi que je pense du ministère de la culture de ce pays, qui fait sans doute ce qu’il peut dans un environnement qui n’est pas facile pour la culture (aucun environnement n’est facile pour la culture), et que ta seule présence en son sein, mon cher Ataher, suffit à relever de plusieurs crans, toi qui as été, je le dis devant Anjita, mais elle le sait déjà car je lui ai beaucoup parlé de toi, mon plus brillant élève à l’époque où j’enseignais ici, à l’Ecole Normale Supérieure.

Il se tait. Elle l’a écouté d’une oreille distraite en regardant se déployer les paysages secs de la ville entre lesquels, parfois, elle aperçoit le fleuve. Elle ne sait plus si c’était ainsi qu’elle s’imaginait cette ville, si c’était à ces tableaux-là qu’elle s’attendait. Les seules images du contient africain auxquelles elle accordât foi, les seules, au fond, qu’elle connût, provenaient jusqu’ici des livres des écrivains africains. Mais soudain, comme si sa rencontre physique avec l’Afrique, avec cette ville, avait effacé sa mémoire, elle ne se souvient plus des scènes et paysages décrits dans les romans qu’elle a lus. Elle s’étonne notamment d’avoir oublié les pages de Tahirou consacrées à cette cité. Elle connaît et aime pourtant tous ses romans, surtout Hécatombe, dont l’action (ou plutôt, la non-action) se déroule entièrement ici. Mais ce qu’elle voit ne lui évoque rien. Ca ne signifie pas que la ville lui semble sans intérêt ou déplaisante. Ca ne signifie pas non plus que les descriptions de Tahirou n’étaient pas marquantes ; à leur manière, elles l’étaient. Simplement, ce qu’elle regarde ne lui évoque rien de connu, et elle a beau retourner sa mémoire, ce qu’elle y trouve en ce moment est un grand livre ouvert, mais vierge. Elle sait pourtant qu’elle n’a pas oublié les mots de Tahirou. Ils lui reviendront, plus tard. Pour l’heure, c’est la ville qui écrit ses propres phrases, choisit ses adjectifs pour se donner à voir, sentir, entendre ; et face à cela, les écrivains et leurs livres se taisent humblement.

-Adama est un bon connaisseur de la poésie de notre pays, dit Ataher après un long moment de silence. Il ne sait rien de l’histoire du roman, des romanciers, des chefs-d’œuvre romanesques de l’humanité. Il ne lit pas de romans, ni d’ici ni d’ailleurs. Il considère que c’est une perte de temps. Il ne sait rien, par exemple, de vos romans, dont il a une connaissance anecdotique. Je lui ai remis il y a deux jours une fiche sur votre œuvre. Il la parcourra d’ici votre prochaine rencontre. Mais Adama connait bien les œuvres de nos poètes, et ce n’est pas rien. D’une certaine façon, c’est la connaissance essentielle. J’en ai parlé avec lui. Il connaît la poésie mieux qu’aucun autre dans ce pays. Ca m’a étonné, même si peu de choses m’étonnent encore ici.

Ataher se tait. Elle sent qu’on n’entendra plus sa voix profonde et calme avant longtemps. Tahirou, lui, ne répond pas - elle savait qu’il ne répondrait pas. Elle, préfère ne pas se mêler d’une discussion dont elle maîtrise peu le sujet. Elle ne connaît aucun autre écrivain local hormis celui qui est à ses côtés. Mais peut-on le considérer comme un écrivain d’ici, lui qui soutient qu’un écrivain n’a jamais que deux patries : le passé, où les œuvres des grands Maîtres qui l’ont précédé lui offrent une demeure résistante au temps, et le futur, où se tient, sous la forme friable d’un désir, l’œuvre qu’il rêverait écrire ? En silence, Anja continue donc à regarder la ville s’ouvrir comme une fleur, une magnifique fleur carnivore du désert, et les avaler tout doucement comme ils allaient là-bas, chez Ousseina; Ousseina dont Tahirou lui a toujours parlé même quand il parlait, ou prétendait parler, ou croyait parler d’autres femmes ; Ousseina Idé qu’elle reconnaîtrait sans hésiter dans la rue tant elle a vu son visage remonter de ses livres à lui -comme un cadavre remonte inévitablement du fond d’une rivière ; Ousseina dont le corps a servi de modèle à son œuvre, une œuvre désormais finie et qui le porte sur sa couverture comme son âme dévoilée, sa nécessaire illustration, son évident emblème ; Ousseina qui est toutes les femmes de ses romans et pourtant aucune d’elles ; Ousseina Idé à laquelle, Anja en est convaincue, tous les trois, dans cette voiture, pensaient à ce moment précis. Ousseina, enfin, pour laquelle seule, au fond, elle est venue ici.

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Muses (1)

21 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

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Dans un avion, une jeune femme européenne, Anja, regarde fixement Tahirou, un vieil écrivain africain aveugle. Ce dernier dort depuis maintenant près de deux heures, d’un sommeil impénétrable comme une armure adamantine. Anja a toujours été fascinée par les gens comme lui, qui donnaient l’impression, pendant leur sommeil, de s’abstraire de tout : de la vie, de la mort.  

Ils ont entre-temps traversé une longue zone de turbulences. L’avion a été frappé de vives secousses qui ont apeuré, deux rangées derrière la leur, une petite fille. Celle-ci s’est alors mise à pleurer, bruyamment, malgré les mots tour à tour conciliants, énervés, grondants et suppliants de sa mère, impuissante à calmer l’enfant. Un chauve assis à côté d’elles a même poussé, au plus fort de la crise de larmes, un juron exaspéré (ou quelque chose qui y ressemblait) dans une langue qu’elle crut être du Grec ; juron auquel la mère, elle-même en pleurs, répondit dans un hurlement déchirant : « Vous n’avez jamais eu d’enfant, merde, vous ne voyez pas que je fais ce que je peux ? ». D’autres passagers s’en étaient mêlés. Certains comprenaient et soutenaient la mère ; d’autres, agacés par les cris, la pressaient d’arranger les choses. Un troisième groupe de voyageurs ne disait rien, ce qui signifiait probablement qu’ils étaient les plus agacés de tous, mais avaient la politesse ou l’hypocrisie de ne pas le manifester. Une hôtesse était intervenue pour calmer tout le monde, manquant tomber à chaque mouvement brusque de l’avion. Dix bonnes minutes d’une totale confusion avaient ainsi passé avant que le calme revienne, hanté d’amertume. Mais rien de tout ce vacarme n’était parvenu à fissurer les murs de son sommeil ; il n’avait ni froncé le sourcil ni grogné. Sa tête est toujours tournée vers sa gauche, vers elle, vers Anja, et glisse lentement ; bientôt, elle se posera sur son épaule.

Tout ce temps ou presque, Anja ne l’a pas quitté des yeux ; elle le regarde comme on fixe un objet magique, comme on affronte un de ces chefs-d’œuvre qui terrassent et épuisent. Pourtant, cette image ne lui est pas étrangère : elle la connaît ; elle a l’habitude de le voir dormir. Après qu’ils ont fait l’amour, il dort toujours vingt-six minutes, pas une de plus, pas une de moins. Elle n’a évidemment jamais cherché à lui demander la raison de ce chiffre précis. D’une certaine manière, elle connaît déjà sa réponse. Il dit toujours que ce n’est pas par fatigue qu’il dort après le sexe, mais par devoir professionnel : ses plus profondes visions, les rêves qui fécondent le mieux son imagination lui viendraient seulement dans l’immédiat sommeil post-coïtal. C’est pour se tenir disponible à leur révélation qu’il s’assoupit à cet instant précis.

Pendant ces vingt-six minutes d’exploration onirique, son visage ressemble en tous points à celui qu’il affiche maintenant. Il a les paupières mi-closes ; elle peut voir la pupille tourner dans le blanc de l’orbite comme un petit oiseau noir affolé dans une cage en verre. On dirait qu’il entre en transe et que ses yeux se révulsent avant son basculement dans un monde de mystère. La première fois qu’elle l’a vue ainsi, son image l’avait effrayée. Ce n’est plus le cas : au contraire, elle donne maintenant à ses traits une expression de paix qu’elle ne lui voit presque jamais à l’état de veille. Son visage endormi ne lui paraît plus agité : elle le trouve même plutôt adouci. Un ronflement commence à monter de sa gorge ; il a les yeux à demi-fermés ; et de ses lèvres, elles aussi entrouvertes, coule un peu de bave -dont il ravalera dans une bruyante aspiration une partie au réveil, avant de nettoyer celle qui reste avec le dos de sa main. C’est un grand écrivain, il a mille masques dont on ne sait lequel est le vrai puisqu’ils peuvent tous l’être en un sens, mais lorsqu’il dort, il porte le masque de tous les autres hommes. Mais quel est ce masque ? Anja y réfléchit un moment et finit par répéter, pour ne pas les oublier et les noter plus tard, les quelques mots que voici : le masque de l’enfance, le masque de la vieillesse, qui ne forment pas le même masque mais qui sont inséparables, et derrière lesquels il ne peut y avoir de visage.

Elle lui avait un jour demandé comment il rêvait. Il s’était étonné de la question qu’il disait ne pas être sûr de comprendre : voulait-elle savoir dans quelle langue il rêvait ? Oui, avait-elle répondu, même si l’objet de sa demande se trouvait ailleurs. Il dit alors : je rêve dans la seule langue des images. Mes rêves sont muets. Cela ne m’attriste pas, au contraire : ce que je vois n’a pas réellement besoin d’une langue, puisque c’est une langue en soi. Et ce n’est pas depuis -ou parce que- que je suis aveugle. Ce n’est pas pour renforcer cette ridicule mystique de l’aveugle voyant. Je connais des aveugles qui ne voient strictement rien. Depuis ma plus lointaine jeunesse je rêve ainsi, sans paroles. Les images, les images, c’est tout ce qui importe. Même pour un écrivain, surtout pour un écrivain : penser en images, rêver en seules images, transformer la langue en image pure. C’est ça.

Elle n’avait rien dit : il avait involontairement (mais y a-t-il rien chez lui qui soit involontaire ?) répondu à sa vraie question qui était : dans vos rêves, vous voyez-vous voir ? Y avez-vous perdu la vue ? Elle y repense maintenant, et trouve qu’ainsi posée, c’est une question un peu bête. 

Sa tête effleure presque son épaule maintenant. Elle cesse de détailler son visage et regarde derrière lui, à travers le hublot. Elle ne voit ni le ciel ni la terre, pas même des nuages, mais une grande source de lumière transparente qui se déverse avec force dans ses yeux. Elle les ferme, l’étendue d’éclat la suit quelques instants sous ses paupières, avant de se dissiper. Au moment précis où elle les rouvre, il commence à se réveiller. Il nettoie sa bave de la manière qu’elle avait prévue, puis lève les yeux vers son visage. Ce regard mort la saisit toujours : il donne l’impression d’être sur le point de se ranimer à chaque instant, comme si une intensité secrète allait le tirer des ténèbres ; mais rien ne se passe et la résurrection à la lumière demeure impossible. Ses yeux agissent sur elle comme le feraient ceux de la Méduse : ils la fascinent ; mais lui, à l’inverse de la Gorgone, ne regarde pas, et c’est précisément ce non-regard, ou ce regard seulement intérieur, qui stupéfie.

-Vous avez un peu dormi, Anjita ?

-Je n’arrive jamais à dormir dans les avions, ni à lire, ni à regarder un film. Vous avez bien dormi, vous ?

-Non. Ce que j’ai vu était assez pauvre. Ca arrive. Mais au milieu de ces images médiocres, j’ai vu ma mère. Elle était de dos, je n’ai d’abord pas vu son visage, mais l’ai reconnue par l’évidence de l’intuition. Je n’ai pas essayé d’aller vers elle, je ne voulais pas qu’elle s’évanouisse. Elle avait le torse nu et portait seulement le petit pagne que les femmes de son ethnie mettent lors de leur nuit de noces. J’ai vu sa nuque, ses épaules, la forme de ses hanches, ses fesses, et j’ai éprouvé du désir pour elle. Inutile de le cacher. Tout cela est très transparent d’un point de vue freudien.

-Je ne crois pas aux théories de Freud.

-Je sais. Vous me l’avez dit dès notre première rencontre. Je n’ai pas dit que j’y croyais, cependant.

-C’est vrai, vous ne l’avez pas dit. Comment s’est fini votre rêve ?

-Comme s’achèvent tous les rêves : ils s’enfoncent dans un opaque brouillard de fumée. Ma mère s’est retournée, mais à ce moment-là, je me suis rendu compte que ce n’était pas elle. C’est cette profonde impression -ce n’était pas de la déception, mais autre chose que je ne peux pour l’heure nommer autrement qu’étrangeté- qui m’a tiré du sommeil.  Ce n’était pas son visage. Ou plutôt : c’était son visage, mais tout se passait soudain comme si je ne l’avais jamais vu, comme si c’était un visage neuf.

-Je comprends, dit-elle.

-Ah ? Moi, non. Je ne comprends rien. Mais ce n’est pas important.

-Qu’est-ce qui est important ?

Le pilote annonce que la descente vers l’aéroport va commencer. Elle regarde une nouvelle fois par le hublot et aperçoit les anneaux d’un cours d’eau qui se déploient en un jeu de diaprures et de reflets ; puis, la prenant par surprise, la ville apparaît, inégalement bâtie sur les deux rives, cœur fendu par la flèche d’argent du fleuve. La voix de Tahirou interrompt sa contemplation :

-Qu’est-ce qui est important ? Que j’aie rêvé de ma mère. C’est la première fois que je rêve d’elle depuis sa mort, il y a trois ans. Quand elle est morte, je voyais. Mal certes, mais je voyais tout de même encore un peu. Je suis heureux de l’avoir revue, bien que son visage parût autre. De dos, c’était elle. Je commençais à craindre d’avoir été un si mauvais fils qu’elle refusait de se montrer à moi pendant le sommeil. Elle s’est montrée. Ca ne veut pas dire que je n’ai pas été un mauvais fils. Ca veut peut-être seulement dire que même les mauvais fils ont le droit de revoir leur mère en songe, pour se racheter, ou pour payer, ou pour lui montrer qu’ils n’ont pas changé et resteront de mauvais fils. Mais il y a une inquiétude : que ma mère ait décidé de se remontrer à moi en rêve le jour où je retourne dans mon pays pour la première fois depuis sa mort est quand même trop gros, en termes de symboles et de scénario. Même dans une odieuse sitcom de Nollywood, même sur Novelas TV, même dans Pluie d’éclairs, l’infâme roman d’un de mes compatriotes que vous m’avez lu il y a quelques semaines, même là, on n’oserait pas un tel alignement de signaux. Vous ne trouvez pas, Anjita ?

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