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Carnets littéraires (17)

13 Mai 2019 , Rédigé par Mbougar

Une fois le livre écrit, deux tentations se font jour et s’affrontent violemment en moi : celle du silence et celle du commentaire.

La première -celle du silence- veut laisser l’œuvre s’en aller seule vers son destin, sans parole, sans explication, sans éclairage. C’est là la thèse de l’autonomie de l’œuvre. Cette autonomie a deux enjeux (ou deux conséquences).

D’abord, elle semble être la condition du surgissement du lecteur. Pour que ce dernier puisse s’emparer du livre, il faut que l’auteur desserre sa poigne, lâche la bride. Il semble ne pas y avoir de place pour les deux sur le navire. L’œuvre doit s’échapper de l’emprise de son créateur pour que son lecteur la rattrape. D’ailleurs, les écrivains consentent volontiers à ce schéma, qui répètent à l’envi (c’est presque devenu un cliché de leurs déclarations) que l’œuvre publiée ne leur appartient plus. Dans cette configuration, l’autonomie de l’œuvre n’est que provisoire -ou illusoire- : elle ne s’émancipe du pouvoir absolu du créateur que pour retomber immédiatement sous la coupe du lecteur, dont le règne peut être tout aussi tyrannique.

L’autonomie de l’œuvre entérine ensuite l’idée d’un effacement de l’écrivain  (Mallarmé : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède la place aux mots etc. ». ) derrière son œuvre, laquelle, enfin débarrassée de l’ombre pesante et balourde de son auteur, poursuivrait sa route vers… (je ne sais pas vers quoi va l’œuvre). Dire que l’écrivain s’efface derrière son œuvre n’est pas la même chose qu’affirmer qu’il la laisse s’en aller. C’est même tout l’inverse : on comprend bien que l’écrivain s’efface moins derrière son livre qu’il ne s’unit à lui dans un geste absolu d’amour. L’œuvre serait ainsi le lieu où s’accomplirait absolument la vision de l’écrivain, l’espace où sa parole, énoncée en sa plus haute forme, n’aurait pas besoin d’être accompagnée (polluée ?) par une explication aussi redondante que vaine. Une fois qu’il a écrit, un écrivain n’a plus rien (ou mieux) à dire. Dans cette configuration, l’autonomie de l’œuvre n’est qu’une manière de ruse flaubertienne : l’auteur est dans l’œuvre comme Dieu dans sa création : on le sent partout, on ne le voit nulle part.

Dans les deux cas, l’autonomie de l’œuvre implique le silence (même si ce silence possède deux intensités, deux formes différentes) de l’écrivain. Il doit faire confiance à son travail et aux personnes qui le recevront. C’est une séduisante tentation. Elle l’emporte souvent.

Mais parfois une autre tentation lui résiste : peut-on entièrement faire confiance à un livre ? Peut-on totalement faire confiance à un lecteur ? Je l’avoue : il me reste des lambeaux d’absolutisme et, de plus en plus, je ne capitule qu’après une longue bataille intérieure : l’œuvre a beau être ouverte, la pluralité des interprétations et des niveaux de lectures a beau l’enrichir, on a beau me parler de générosité, je m’interroge : qu’en est-il de mon intention poétique ? Que devient ce que j’ai tenté d’exprimer si l’œuvre est comme exposée à tous les vents, à toutes les lectures possibles, à autant de sensibilités ? La question, autrement dit, est celle-ci : ma responsabilité devant mon travail s’achève-t-elle dès que je livre ce dernier au public ? Mon intention vaut-elle le regard de toute autre personne dès lors que l’œuvre est publiée ? C’est peut-être par simple jalousie que je me demande cela. Ou par peur d’être dépossédé. Ou par pure bêtise. Sans doute tout cela n’a-t-il aucun sens et qu’il faut simplement écrire et proposer ce qu’on a écrit, sans trop s’interroger sur ce qu’on en fera, en se disant qu’on avait fait ce qu’on avait à faire. Peut-être, oui. N’empêche, j’y réfléchis.

Extrait d’une correspondance avec un ami : « (…) j’avoue que ces créateurs qui se refusent à toute responsabilité quant au sens ou à l’interprétation de leur œuvre, m’exaspèrent au plus haut point. L’art contemporain, - c’est à la fois sa nouveauté, son intérêt et, souvent, sa tragédie -, a un tel souci de celui qui reçoit l’œuvre, que ses créateurs ont en horreur le seul fait de se risquer à un début d’interprétation ou, horresco referens, d’explication. Tout se passe comme si l’œuvre, une fois posée, ne pourrait plus avoir de sens que celui que le public –cette nouvelle catégorie critique- lui donnerait ou déciderait qu’elle a. Je trouve cela trop simple ; et, aussi moderne qu’il se veuille être, il me semble qu’un artiste, un écrivain ici, ne peut échapper totalement à la tâche de participer à l’élaboration du sens de son œuvre, sinon en disant sa signification, au moins en en indiquant la direction, ce qu’elle cherche, vers où elle va. Il ne peut échapper, c’est le minimum, au fait de décliner ses intentions. Ce n’est pas faire insulte aux principes de l’œuvre ouverte (y crois-je vraiment, d’ailleurs, à ces œuvres ouvertes à toutes les interprétations, comme des bordels à toutes les bourses et envies ?) ; c’est simplement que je refuse qu’au nom de cette ouverture, un de mes écrits soit l’objet d’interprétations (d’)imbéciles. J’ai sur mon livre quelque chose à dire qui contribue à le mieux comprendre -qui contribue, du moins, à ce qu’on ne le comprenne pas de travers (…) ».

Tout cela est vite dit (je nuance un peu dans la suite de l’échange, que je termine en disant presque l’inverse de ces lignes).

Je pense, en littérature, être un partisan du secret : c’est dans l’opacité et le mystère et non dans la transparence ou l’évidence, que la vérité d’une œuvre d’art se situe à mes yeux. Il faut laisser totales les ambiguïtés, épaissir les zones d’ombre, renforcer le silence, poser d’insolubles énigmes. Dans un monde idéal, aucun écrivain ne devrait avoir à parler après avoir écrit. Mais je ne suis pas dans un monde idéal : je suis dans un monde où l’écrivain doit parler parce qu’il en ressent le désir, ou parce qu’il le faut, ou parce qu’on le lui demande, ou parce qu’on le lui ordonne, ou parce qu’on ne peut se satisfaire de la seule bouche de l’œuvre. Lui-même (l’auteur) semble ne plus pouvoir se satisfaire de simplement écrire. Je suis dans un monde, en somme, où un livre semble ne plus pouvoir exister sans son auteur.

Parfois je me dis que cela est pour le mieux ; et d’autres fois je le regrette profondément.   

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