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Femmes, Amour, Mystère.

2 Août 2018 , Rédigé par Mbougar

"...car je crois également que mon mystère, le grand mystère de ma vie, a été une femme, en quoi je suis en réalité semblable à bien des hommes. Car n’est-ce pas là une remarque d’une affligeante banalité ? On serait en droit de le penser : il n’y a sans doute, en effet, rien d’exceptionnel à ce qu’un homme trouve en une femme son énigme ultime ; c’est peut-être même l’un de ces détestables lieux communs que l’opinion, l’opinion masculine en particulier, exprime parfois en des termes faussement pénétrés : « je ne comprends pas les femmes », « les femmes sont incompréhensibles », « l’éternel mystère féminin » ou autres variations de cet aveu de la complète ignorance dans laquelle les hommes seraient tenus d’être en ce qui concerne les femmes. Certes, depuis que Freud a comparé la sexualité féminine (et peut-être les femmes elles-mêmes) à un continent noir, il y a chez nombre d’hommes un assujettissement facile, volontaire et bête à l’idée que les femmes seraient à jamais des êtres inconnaissables, des galaxies mystiques, des opacités absolues ; idée qui me semble beaucoup plus inciter les mâles à la paresse intellectuelle (si les femmes sont par nature inconnaissables, à quoi bon essayer de les connaître ?) qu’à l’une des deux attitudes que tout mystère crée chez un être humain : l’ardent désir de le résoudre ou l’humilité teintée d’admiration pour le secret. Il y a de la lâcheté à "ésotériser" systématiquement les femmes : cela dispense chaque homme qui le fait d’être à son meilleur avec elles par l’esprit et le cœur, cela le dispense de faire le violent effort d’être à leur hauteur, puisqu’il lui suffit de se réfugier derrière l’argument de l’inconnaissable. Le machisme est né le jour où un homme, croyant à la fois faire preuve d’humilité et faire un compliment, a dit à une femme qu’il ne la comprenait pas, et qu’elle était pour lui un mystère.

Je ne dis cependant pas que les femmes ne sont pas mystérieuses ; elles peuvent l’être, comme peuvent l’être tous les êtres humains. D’ailleurs, je les préfère denses, impénétrables, épaisses et sauvages comme certaines forêts d’âges anciens. Les femmes les plus aimables pour moi, celles, du moins, que j’ai le plus violemment et honnêtement aimées, sont celles qui se sont cachées de moi avec le plus d’obstination, celles qui ne cédaient à aucune de mes requêtes, à aucune de mes enquêtes, celles qui résistaient farouchement à ma conquête et ne me laissaient pas les connaître avant de m’avoir obligé à livrer une part de mon secret. Les femmes que j’ai poursuivies de mon amour jusqu’aux confins de la folie sont celles qui ne se sont pas laissé aimer ; celles qui m’ont toujours contraint au sacrifice d’une part de moi que je croyais n’être faite pour personne.

Non, non, détrompe-toi. Je ne suis pas en train d’alimenter le mythe du dandy séducteur, enivré des voluptueuses délices d’une vie esthétique et qui ne trouverait de plaisir que dans le jeu d’une conquête dont il jouirait d’autant plus qu’elle se révélerait difficile. Simplement, il y a toujours eu en moi une part réfractaire à l’idée d’un amour transparent, d’un amour dont la fin serait la connaissance limpide que les deux êtres concernés auraient chacun de l’autre, de sa vie, de sa vie intérieure, de son esprit et de son cœur, à un degré tel que chaque partie du couple pourrait deviner l’autre, la prédire, la prophétiser, l’augurer sans risque de se tromper. Et pourtant je sens que c’est cette conception-là de l’amour qui l’emporte lentement, mais sûrement, sur mon Idéal, celui d’un amour dans lequel l’autre ne serait pas une glace diaphane que le regard ou l’esprit de l’être aimé pourrait traverser sans résistance, mais une solitude, une solitude têtue, cherchant la compagnie de la nôtre, non point pour que les deux solitudes ainsi réunies s’annulent et que naisse, de leurs cendres, cette fusion qu’un certain romantisme a exaltée, mais, au contraire, pour qu’elles s’exhaussent, s’élèvent toutes deux et s’aiment de solitude pure à solitude pure. Si tant de personnes sont déçues par l’amour, c’est qu’elles attendaient de lui, en le rencontrant, qu’il accomplît une dilution de leur solitude dans le cœur accueillant de l’autre, qu’il mît fin à leur inquiétude existentielle grâce à la rassurante force morale de leur partenaire, ce qu’évidemment l’amour ne peut faire, sa beauté dernière résidant plutôt, à mes yeux, dans sa capacité à faire prendre conscience à chacun que l’être qu’il aime est aussi seul que lui, quoique d’une autre manière. Ce qu’on cherche, ce qu’on aime chez quelqu’un, c’est peut-être son attitude devant sa solitude : la façon singulière, unique, qu’il a de vivre avec cette angoisse qu’on ressent aussi, l’angoisse d’être, au fond, toujours et irrémédiablement seul. L’amour, permets-moi d’être sentencieux, est la quête, dans la solitude de l’autre, d’une éducation au mystère de la sienne propre. Voilà ce que je pense. "

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La condition du Dieu moderne

1 Août 2018 , Rédigé par Mbougar

Il y a de cela quelques jours, alors que je visitais la somptueuse cathédrale gothique de Clermont-Ferrand, bâtie dans la pierre de Volvic et dont la façade noire ou cendrée vous donne la saisissante impression qu’elle sort toute fumante du feu, je décidai de m’asseoir au milieu de la nef pour me reposer et mieux détailler les vitraux qui ornaient les chapelles du déambulatoire, m’étonner de la beauté des grandes rosaces, m’attarder sur la grande fresque qui couronnait la sacristie. Tout à ma contemplation, je ne remarquai d’abord pas, à quelques chaises de moi, sur la droite, une femme immobile. Les yeux clos, le menton incliné sur la poitrine, ses mains jointes sur les genoux, le front lourd de rides dont je ne sus dire si elles trahissaient son souci ou la force de son espérance, elle priait. Etrangement, la vue de cette personne dans l’humble attitude de la prière, dans un lieu dédié au recueillement, me surprit d’abord. Plus encore, l’image de cette fidèle m’apparut bientôt, et ce fut un sentiment qui dura assez pour que mon attention en fût piquée et que j’abandonnasse provisoirement les vitraux à leur splendeur pour ne plus la quitter des yeux de longs instants, comme une formidable incongruité. Pour le dire vite, je me demandais ce que cette femme faisait là. L’idée qu’on pût encore s’adonner sincèrement à une prière dans une cathédrale, par ce temps, me semblait étrange, aussi surréaliste que le croisement de deux réalités que rien, au premier regard, ne destinait à une rencontre, ni leur nature, ni leur orientation, ni leur époque. J’eus d’abord l’impression bête, d’autant plus bête qu’elle était sincère, de me trouver devant une créature exotique ou quelque tableau anachronique ; et ce fut à peine si je n’interpelai pas vivement la femme : « Vous vous êtes trompée d’endroit, Madame, ou de période historique. Ici, on ne prie pas, on est dans une belle cathédrale, on contemple, on s’extasie, on s’excite comme de petites oies, on prend beaucoup de photos, on commente, on écoute les guides, mais on ne prie pas, c’est malséant, vous comprenez ? ».

Ce sentiment fut bientôt renforcé par l’arrivée brusque, à côté de la femme recueillie, d’un homme très grand, aux bras interminables et poilus, coiffé d’une casquette jaune, et dont le dos trempé de sueur indiquait qu’il venait d’échapper à l’âpre soleil du dehors. Il ôta sa casquette, s’essuya le front avec l’avant-bras, remit son couvre-chef puis, d’un geste déterminé, prit en main l’appareil photo qui pendait à son cou. Les prises se succédèrent alors, nerveuses, rapides, en rafale, clac, clac, clac, interrompues seulement, parfois, par une exclamation dans une langue qui m’était inconnue, et qui semblait dire quelque chose comme : « Magnifique ! » ou « Merveilleux ! » ou « Divin ! ». Debout, le souffle court, coupé par la chaleur étouffante ou la sacralité des lieux, en sueur, l’homme uni à son appareil photo exprimait bruyamment sa joie d’être là et de rentabiliser honnêtement ses vacances et son tourisme. A côté de lui, assise et silencieuse, comme perdue dans une réalité, mieux, dans une expérience à laquelle nul autre ne pouvait accéder, la femme priait. Ses lèvres ne bougeaient même pas. Côte-à-côte, ces deux êtres ne pouvaient jurer davantage. Et pourtant, tandis que je les regardais, il m’apparut très vite que quelque chose les liait ou, du moins, les apparentait : réunis dans le même espace, dont ils faisaient chacun un usage radicalement opposé, qu’ils habitaient différemment, donc, tous deux semblaient pourtant également à l’aise. Car la femme, qui jusqu’alors m’avait semblé étrangère dans ce lieu, finit peu à peu, par sa dévotion, sa perte absolue dans la prière, la force silencieuse de son recueillement, par rétablir l’ordre naturel de sa présence là. Elle était chez elle. Ce lieu était le sien. Quant à l’homme, il n’eut pas besoin de me convaincre : toute son attitude trahissait le relâchement et l’impudence naturelle d’un qui est chez lui et qui n’a pas à s’excuser d’y faire du bruit et d’y manifester sa lourde présence. Ce lieu lui appartenait aussi.

Le même lieu était à la fois sacré et profane. On y priait le Seigneur et on l’y prenait en photo. On lui demandait Ses grâces et on le sommait de prendre la pose. Voici certes la condition de l’homme moderne, tendu entre le recueillement et la réjouissance, la foi et la consommation, l’extase spirituelle et l’extase matérielle. Mais cette condition est aussi celle du Dieu de notre temps, un Dieu sécularisé. Dieu, il faut enfin le dire, n’est pas mort et ne mourra sans doute jamais ; mais sa situation est un châtiment plus cruel encore que la mort, peut-être : il doit se battre pour survivre et consentir, pour cela, à des compromis avec certaines de ses créatures. Il doit accepter que celles-là Le visitent, le regardent distraitement et Lui laissent peut-être une pièce ou lui achètent une carte postale en partant. Dieu est une part de notre spectacle. Sa plus grande gloire est désormais mêlée ; ce qui y concourt et la célèbre est une matière impure. Et ce n’est plus tant, aujourd’hui, dans la fameuse épître de Saint-Paul, l’impénétrabilité des voies du Seigneur qui me frappe, que le fait, précisément, de leur nécessaire pluralité.

La femme se leva, se signa et partit. Je demeurai seul avec l’homme, lequel continuait à mitrailler généreusement tout ce qui l’entourait avec une jouissance évidente, féroce, kitsch. La tentation de le mépriser n’eut pas même le temps de fleurir dans mon esprit : il était aussi mon semblable, mon miroir. Nous étions tous deux là comme touristes ; et notre différence de style et d’attitude ne changeait rien à l’affaire de fond : pour nous, Dieu et sa maison étaient d’abord des occasions de plaisir esthétique à consommer sans rien avoir à payer par l’âme, sinon un vague sentiment d’humilité devant la majesté monumentale de la cathédrale, les sacrifices humains qu’il fallut pour l’ériger à travers les siècles, la pensée des milliers de fidèles qui s’agenouillèrent avec déférence sur ce dallage noir, la pénétration dont le terrible son des orgues remplit le cœur. Mais rien de cela ne dure. Tout finit par se perdre dans une grande ruade vers le plaisir éphémère du touriste, qui pense déjà au lieu qu’il verra après, qui peut indifféremment être un musée d’art, un restaurant, un zoo, un sex-shop à la mode.

Je me levai et continuai ma visite, un léger sentiment de honte au cœur.

 

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