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Solitude des personnages chez Sembène et Mambéty

5 Octobre 2017 , Rédigé par Le Sipikat

Note liminaire: Longue pause -elle touche à sa fin- sur ce blog. Je reviendrai bientôt, pour parler un peu de "Silence du choeur" notamment, mon deuxième roman, et de la création d'un autre espace, dédié à la réflexion et à la critique littéraires. 

En attendant, j'ai le plaisir d'accueillir aujourd'hui un hôte, le Sipikat (ceux qui ont lu Abasse Ndione sauront à quoi renvoie ce sobriquet), homme de goût, cinéphile, bon lecteur, dandy, qui relit ici les oeuvres de deux immenses cinéastes, Sembène et Mambéty, à la lumière de leur traitement croisé de la question de solitude. Merci, cher Sipikat! 

Mbougar

 

 

Dès qu’on parle de cinéma sénégalais deux noms sont immédiatement évoqués : Ousmane Sembéne et Djibril Diop Mambéty. Ces deux cinéastes ont dominé presque toute la production cinématographique sénégalaise de la seconde moitié du XXe siècle.

      L’un,  tour à tour ancien combattant, docker,  militant syndical, écrivain, militant politique et opposant politique (rappelons qu’il s’est souvent querellé avec l’état sénégalais sous Senghor qui a constamment cherché à l’isoler). L’autre, un peu moins connu, comédien, scénariste et réalisateur de génie. Ni l’un ni l’autre n’a réussi  à passer le baccalauréat (ils étaient tous deux quasiment autodidactes) car ils savaient sans doute que la véritable école de la vie se trouve au contact de la population.  

Leurs films parurent presque aux mêmes dates (1968 Mandabi /1969 Contras’City, 1970 Badou Boy/1971 Emitaî, 1973 Touki-Bouki/1974 Xala, 1992 Hyénes et Guélewar, …), mirent en scène des personnages presque similaires avec les mêmes acteurs (Makhourédia Guèye dans Xala, Mandabi et Hyènes, Mareme Niang dans  Xala, Guelwar et Touki-Bouki, etc.). Et pourtant jamais productions cinématographiques ne furent si différentes dans l’interprétation du fait colonial, leur utilisation de la tradition orale, leurs descriptions des espaces de vie, leurs représentations des langues et des coutumes.

Je ne vais pas de faire ici un comparatif exhaustif des deux cinéastes africains  les plus marquants. Parce que je n’en suis pas capable intellectuellement mais surtout il faudrait plus qu’un article pour couvrir l’étendue et la fertilité de l’œuvre respective de Sembene  Ousmane et de Djibril Diop Mambety, dont la subtilité et la profondeur sont un éclatant  témoignage du destin de l’Afrique, dans le théâtre de ses  drames, le tumulte de ses angoisses, les détours de son humour, l’ombre de ses phobies ou le mirage de ses espoirs.

Comme il serait ardu d’en faire un portrait exhaustif, jetons l’encre sur la solitude, cet instant intime, ou ces révérés peintres de l’âme, ont souvent plongé leurs personnages, non pour les masquer, mais les livrer à eux-mêmes, nous convier à la transe de leurs émotions. Il va sans dire que le vécu et la couleur que chacun de ces maitres donne à la solitude résonnent selon sa propre sensibilité et l’horizon de son art.

 

Une solitude recherchée chez Mambety

 

Pour évoquer la solitude chez Mambéty, Badou Boy (1971) vient tout de suite à l’esprit. Je pense que c’est l’un des rares films de cette époque à faire l’apologie de la solitude. Ici nait le premier thème de la création cinématographique de Mambéty : la solitude quasi-totale des personnages devant leur condition.  Ses derniers la cherchent, la cultivent car elle seule leur assure une voie libre des soucis d’une existence marginale.

Les personnages de Badou Boy sont dans leur majorité des jeunes adolescents dont la réalité dénote l’absence de toute structure familiale ; ils ont des amitiés occasionnelles qui sont vite défaites. Ils ne vivent que de débrouillardises et de ruse. Aucun d’entre eux n’entreprend de se battre contre cette condition de solitude. Au contraire, tous semblent la chérir. Ils ne fréquentent aucun bureau de l’administration. Ce sont des citoyens affranchis de la tutelle de toute autorité, se contentant  d’une croyance en la liberté individuelle.

Badou Boy est considéré comme un western urbain. Le western qui est l’un des genres cinématographiques dont les héros se targuent d’une solitude jalousement gardée.

Le personnage de Badou Boy préfigure celui de Marigo dans Le Franc et ceux de Mory et Anta dans Touki- Bouki . Marigo est un jeune mâle qui se complait dans la solitude et les grandes espaces vides l’attirent. Il est seul, pauvre mais doté d’une énergie sans faille et est capable de ruser pour s’en sortir. Mory et Anta sont tous deux solitaires qui tentent de survivre dans un milieu qui leur est hostile, où toute dissension entraine immédiatement la répression.

Notons quand même qu’avec  Draman Drameh dans Hyénes, Mambéty crée son personnage le plus sociable et le seul qui, paradoxalement, mourra des mains des siens qui gardent le silence en permanence : les gueux.

Comme on le voit ici la solitude chez Mambéty ne présuppose ni n’entraine le malheur. En réalité, elle permet de dire différemment, de voir d’un œil critique, et d’exercer une créativité qui s’accommode mal à la vie de groupe.

Chez Sembène

La solitude des personnages de Badou Boy ou d’Hyénes diffère de ceux de Diouma dans La Noire de.. ou de Dieng dans Mandabi.

Dans La Noire de.. la tragédie de Diouma se tisse et se dénoue dans la solitude du personnage. Elle est seule tout au long du film. Au marché des bonnes elle s’isole des autres et n’a aucun rapport avec ses collègues. Une fois embauchée, elle est seule avec ses employeurs blancs qui ont une langue et des habitudes différentes. Lorsqu’elle est sur le bateau qui l’amène vers le Cote d’Azur, il n’ya ni famille, ni ami pour lui dire au revoir. Et enfin une fois en France c’est dans la solitude qu’elle se donne la mort en se tranchant les veines

Dans Mandabi, Dieng, le personnage principal, se retrouve seul, perdu au cœur de la ville de Médina, devant des bureaucrates, des policiers sans scrupules et des escrocs de tous genres. A la banque un jeune homme lui propose son aide ; il finit par se faire « taper ». Chez le photographe il se fait rudoyer par de escrocs. A la police, il se fait poliment éconduire et honteusement insulter au bureau de poste. Pour encaisser son mandat Dieng, seul est exploité, berné, toujours candide on assiste au cours du film à la métamorphose de l’homme. 

Chez Sembene, même dans la mort, la solitude fait de son objet une victime à la merci des autres. Ainsi dans Guelwar, le cadavre de Pierre-Henri Thioune est spolié dans la solitude des bains rituels.

 

Comme j’ai essayé de le montrer, la solitude dans l’œuvre de ces deux cinéastes d’envergure, porte l’empreinte d’un élan souvent militant pour Sembene et d’un regard  nuancé sur la marche de l’Afrique. Celle qui traine la hantise de son passé, la violence de souvenirs qui prennent corps dans la réalité ; et l’autre qui se débat dans la quête d’une identité teintée de fantasmes et de reliques

Je ne pourrai pas finir sans évoquer le fait que ce qu’Ousmane Sembéne condamne par le silence, Mambéty, par le biais de l’ironie, le dénonce. Chez Sembène la seule forme de média représentée dans ses films se manifeste par l’appel de la prière ou par la musique. L’information électronique tout comme l’école sont totalement ignorées puisqu’il considère qu’elles véhiculent des contre-vérités. Ce qui va accentuer les différends avec le pouvoir, notamment avec Senghor. Chez Mambéty, l’ironie est utilisée pour ridiculiser le pouvoir comme en témoigne l’annonce radio diffusée dans Badou Boy

« Chers auditeurs, nous interrompons nos émissions pour vous donner une nouvelle d’extrême gravité. La crise entre le Sénégal et la France prend une dimension que nul ne pouvait prévoir à sa naissance. C’est-à-dire, vous le savez, le jour où la délégation sénégalaise, s’est retirée d’une conférence sur la création d’une race africaine de chiens de luxe. Les troupes sénégalaises viennent de débarquer sur la Côte d’Azur. L’extraordinaire embonpoint des éléments sénégalais sème la panique sur les troupes estivales françaises. La Croix-Rouge internationale est débordée. Le maire de la région déclare, comme par le passé : « ni nos hommes ni nos femmes ne se laisseront faire ». A New York, ce soir, la réunion extraordinaire du Conseil de sécurité. Dieu et l’ONU sauvent la France »

Pour aller plus loin, ci-dessous une filmographie et une bibliographie.

Filmographie :

Sembéne : (que les longs métrages)

  • La Noire de.. (1966)
  • Mandabi (1968)
  • Emitaï (1971)
  • Xala (1974)
  • Ceddo (1977)
  • Camp Thiaroye (1987)
  • Guelwaar (1992)
  • Fat Kiné (2000)
  • Moolaadé (2003)

Djibril Diop Mambéty :

  • Contras’ City (1969) court métrage
  • Badou Boy (1970)
  • Touki-Bouki (1073)
  • Hyénes (1992)
  • Le Franc (1995)
  • La petite vendeuse de soleil (1998)

Bibliographie :

 

Paulin Soumanou VIEYRA, « Sembéne Ousmane, cinéaste », Présence africaine,

Samba GADJIGO « Ousmane Sembéne, une conscience africaine », Présence africaine,

Sada NIANG « Djibril Diop Mambety, un cinéaste à contre-courant » L’Harmattan,

Nar SENE « Djibril Diop Mambety, la caméra au bout du nez » l’Harmattan.

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