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Chroniques de Tana, 2

21 Octobre 2016 , Rédigé par Mbougar

Mais que me dit-on de cette ville ? Que m’en dit-on ? Quelle est la rumeur qui la précède ? Celle-ci : Tananarive est une femme à la beauté défigurée, jadis belle, mais dont le visage est désormais souillé par deux plaies : la misère et l’insécurité. L’une, insoutenable ; l’autre, omniprésente ; toutes deux solidaires, cependant, dans la brutale violence avec laquelle elles paraissent aux Hommes, s’imposent à l’esprit, retiennent le regard. J’attends de voir. Je n’attends pas longtemps : à peine entrons-nous dans la ville que l’une de ses plaies m’explose au visage : des militaires sont partout, Kalashnikov en bandoulière, chargeur engagé.

Pourquoi y en a-t-il autant, demandai-je aussitôt au chauffeur, un grand malgache maigre, moustachu, portant la discrétion comme une seconde peau.

C’est à cause du COMESA[1], répondit-il.

Nous nous tûmes. Au dehors, tous les cent mètres, des militaires se tiennent, sentinelles en faction, ou marchent, détachement en patrouille. J’arrive d’autant mieux à les observer qu’un embouteillage nous ralentit. Quelques secondes passent. Philippe mon compagnon de voyage et moi nous absorbons dans la contemplation des paysages et des hommes qu’écrase la chaleur, qu’aveugle la lumière, qu’éprouve leur condition ; ils courent, suent, hèlent, halètent. Les Klaxons se mêlent à ce grand souffle humain. A même la ville, au milieu des hommes, des zébus paissent. Un policier, supposé réguler la circulation, siffle comme une chaudière et transpire ; il gesticule, moins par espoir de réussir sa tâche que par simple volonté de ne pas trop étaler son impuissance au grand jour. Ce qu’il prétend organiser le dépasse et le domine totalement. L’anarchie ordonne la ville, et l’ordonne bien.

Et quand ce n’est pas le COMESA, est-ce qu’il y a autant de militaires armés ?

Le chauffeur ne dit d’abord rien. Il fait mine de prêter attention à un trafic pourtant aussi statique qu’un serpent repu.

Ils protègent les habitants, finit-il par dire, avec un petit rire gêné.

Je n’en saurai pas plus, mais tout était dit, en réalité. Les multiples crises politiques que le pays a traversées récemment, et dont il peine à se relever, ont fait de la capitale malgache un espace miné et, pire encore, hanté par l’insécurité. Militaires, gendarmes et policiers surveillent : de ce peuple chaleureux et accueillant, jaillissent, dès que s’étend l’ombre, les terribles et impitoyables Dahalos, pillards bandits, voleurs, coupeurs de routes. L’on m’a dit à leur propos des choses affreuses : ils recrutent dans tous les corps de métier ou de misère ; et il paraîtrait que les forces de l’ordre elles-mêmes trahissent parfois leur mission, et joignent les rangs de la terreur ou s’en fassent les complices corrompus.

L’incandescente, effervescente soif de vie qui se manifeste dans Tana au grand jour sont, je le devine, à la mesure du vide et de l’absence qui l’habilleront la nuit tombée. Ici, on vit le jour, on se protège le soir. « Il ne faut surtout pas marcher à découvert le soir. Même pour deux cent mètres, il faut prendre un taxi ». Les mots de Philippe, que d’autres me répéteront, ne sont pas des avertissements : ils semblent constituer une règle admise par tous, presque une banalité dont on s’accommode. Philippe regrette une époque où l’on pouvait marcher dans les rues, en pleine nuit, sans rien craindre. Vieux baroudeur, il semble avoir de jolis souvenirs ici…

Je compte bien y avoir les miens aussi ; raison pour laquelle, très vite, je me désintéresse des militaires et de leurs fusils, pour prêter attention aux gens, aux gestes, aux attitudes, aux visages en sueur ou souriants, dans lesquels j’essaie de lire quelque chose de la matière de l’existence. Des phrases, fragiles allumettes, frottent contre cette chair vivante, étincellent, prennent parfois feu, s’éteignent. J’aime ces états d’excitation où j’ai de vagues airs de charognard esthétique à l’affût d’une image. J’aime ces états de trique littéraire je banderai, et dur, et fort, insécurité ou pas ; c’est tout ce qu’il reste au romancier qui tient encore à ce que jouir de la vie, jouir de l’écrit et jouir tout court soient une seule et même chose. Allez.   


[1] COMESA : acronyme pour Common Market for Eastern and Southern Africa, dont le sommet se tenait à Tananarive pendant mon séjour.

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Chroniques de Tana, 1

17 Octobre 2016 , Rédigé par Mbougar

A première vue 

Je sais, dès que je l’aperçois, que trois jours suffiront à la sonder, mais qu’une vie entière ne me permettrait pas de la comprendre. La ville est ainsi faite : d’un même geste, elle se dévoile et se dérobe, se découvre et se défile, m’aguiche et m’échappe. Je devrais l’accepter. Et faire vite : mon séjour sera bref, mon emploi du temps, chargé : ce que je voudrais réellement voir, entendre, comprendre, il me faudra le voler, l’arracher aux apparences, le trouver entre les mondanités, le déterrer entre deux rencontres, le saisir lors d’un trajet en voiture, le déceler dans une discussion banale, l’empoigner dans le furtif instant d’une rencontre, le sentir dans l’air, dans les regards, dans les voix, dans les silences. J’ai intérêt à avoir de puissantes intuitions. Je prends le pari.   

C’est de la route qui mène d’Ivat à ses premiers symptômes cette ville est une fièvre, de cette route étroite, sinueuse, nerveuse, grouillante d’Hommes et de bêtes et de choses extraordinaires, bordée de rizières confondues à des eaux douteuses, de cette route donc que, pour la première fois, je la vois, là-bas, au loin : Tananarive ô le mythe enfin incarné, Tananarive, grande tache de glaise que parsèment des crachats de toits blancs, grande chose juchée sur des collines, allant à leur assaut, attaquant ses faîtes comme une colonie de fourmis conquerrait quelque monticule, oui, Tananarive, que je regarde en essayant de me rappeler un vers, une phrase, un mot d’un des Rabe-arivelo/mananjara en vain. C’est un puissant corps qui bande ses muscles pour le saut final ; ni une ville debout, ni ville étendue, mais une flèche qui s’élance. Tana a faim et soif. La couronne de collines qui ceint son grand front ne suffira pas : c’est le ciel qu’elle veut et réclame. Voilà ce que je vois.

Et c’est ainsi, avec toutes ces charges d’images, toutes ces lourdes théories de métaphores, ces comparaisons exagérées et maladroites, ce lyrisme empesé d’épithètes, gros de tout cela, oui, que je m’avance vers Tana, non en conquérant, non en esclave, non en vaincu, pas tout à fait en touriste, point même en simple visiteur, mais, surtout, en rêveur désireux, à la fois, d’y poursuivre le songe et de m’en réveiller. En romancier ? Peut-être. Il eût mieux valu que ce soit en amoureux, mais je n’ai pas le suprême talent des Poètes, qui seuls savent parler d’amour. Allez.

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