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Une faille dans la nuit

16 Mai 2016 , Rédigé par Mbougar

Nous rentrions par les quais, elle et moi, après avoir dîné dans la vieille ville. Le soleil s’était couché ; mais le monde, comme un souvenir précieux, ou un regret, avait gardé une trace de sa lumière, si bien que l’horizon semblait hésiter entre l’astre qui l’avait embelli tout le jour et l’inéluctable nuit. La mer, d’une nuance plus sombre, allait bientôt se confondre au ciel dans une étreinte ; elle était lisse comme la peau d’une femme coquette, que parsemaient, ça et là, des grains de beauté : quelques rochers, quelques îlots, quelques terres émergées au large. L’une d’elle, solitaire, obstinément orgueilleuse dans sa solitude, sur laquelle une grande croix semblait se dresser, était le tombeau de Chateaubriand. A quelque distance d’elle, une lumière verte clignotait. Je me plus à croire que c’était elle que Gatsby a un jour regardée.

Quai Sillon, quelques promeneurs flânaient malgré le froid et le vent. En contrebas, sur la plage, une barrière de grands bois donnaient l’impression qu’une harde de rennes était alignée, leurs ramures gigantesques s’entrechoquant ; une harde qui piétinait, trépignait, prête à aller à l’assaut de la mer. Nous marchions doucement et attendions cette charge dont nous savions qu’elle n’aurait jamais lieu.

Tout semblait ainsi glisser vers une douce immobilité lorsqu’un air de musique nous parvint soudain. L’on s’arrêta instinctivement. Pour quelle raison ? Je ne saurai le dire. Peut-être simplement sentions-nous que c’était un moment singulier : ni éternel ni éclatant ; seulement là, présent, offert. Cela ressemblait à un air de cornemuse. Elle m’apprendra plus tard qu’il s’agissait en réalité d’un biniou, instrument typiquement breton. L’air que nous entendions était un peu faux, souvent rompu par des notes dissonantes, comme si un amateur en était l’auteur. Nous en cherchâmes l’origine dans l’obscurité qui descendait et finîmes par voir, sur la plage, une silhouette. Rien de plus qu’une silhouette esquissée, solitaire comme Chateaubriand en son île. Elle donnait l’air cependant d’être heureuse, comme si, là, tout près de la mer, avec son instrument, il était le plus heureux des Hommes sur terre. C’était un membre à part entière du monde. Un membre de plein droit de la vie.

Il n’y avait absolument rien de magique ou de merveilleux ; et il n’y aura aucune péripétie. Nous ne saurons jamais qui jouait, ni pourquoi. A jamais, elle demeurera la silhouette à la cornemuse, qui jouait à l’orée d’une nuit sur une plage de la ville. Mais elle a réussi à suspendre notre marche, à suspendre l’impériale marche du monde. C’était une faille dans la nuit de Saint-Malo, par laquelle la beauté s’introduisait, ou s’échappait. Nous partîmes sans vraiment savoir.

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Carnets littéraires (13): quand l'oeuvre est-elle finie?

8 Mai 2016 , Rédigé par Mbougar

Un ami, lui-même écrivain, m’a un jour posé cette question : « à quel moment sait-on, lorsqu’on écrit, que l’œuvre est finie ? ». Les réponses que je lui avais alors données, bien qu’elles ne fussent que de simples hypothèses, me semblent aujourd’hui bien évasives. Alors, cher ami, permets-moi d’y revenir et de développer un peu.

J’avais ce jour-là, tu te le rappelles peut-être, donné deux réponses : l’une, fondée sur ce qu’un Maître en Littérature dit de cette question ; l’autre, adossée à l’idée que ma modeste expérience dans l’écriture m’en a donnée.

Je t’avais en effet d’abord parlé de Valéry, et d’un mot qu’on lui prête : « on ne termine jamais un poème, on l’abandonne seulement ». Après vérification, ce n’est pas précisément ainsi qu’il le dit dans ses Cahiers, mais là n’est pas l’essentiel, puisque cette idée d’une conclusion possible seulement par l’aveu que fait l’écrivain de son impossibilité, y est aussi présente. L’auteur n’est pas tout puissant ; et, pour échapper à la servitude dans laquelle l’œuvre, l’œuvre comme forme en mouvement (energeia) le tient, il doit consentir à s’en déposséder, à admettre son impouvoir. Plus clairement : c’est au moment où, par perfectionnisme ou désespoir, l’on renonce à finir, que la fin est là. Surgissant du travail du négatif, comme en photo : non de la lumière du verbe tout-puissant de l’écrivain, mais de l’ombre de son silence résigné. Intéressant, sans doute. Mais je crois que cette idée de Valéry, dit aussi autre chose. Ceci : la fin n’appartient pas à l’auteur, mais au lecteur, puisqu’il faut bien « abandonner » l’œuvre à quelqu’un qui, en se l’appropriant, en la réfléchissant, la validera et lui donnera par conséquent une signification finale parmi tant d’autres. Ce quelqu’un ne peut à mon avis être que le lecteur. D’où la première réponse que je t’avais donnée : on sait qu’un texte est fini quand on est affligé de ne le maîtriser plus, quand on le sent qu’on doit le passer à quelqu’un d’autre ou le jeter, comme s’il était devenu un charbon ardent entre nos mains.

Puis, comme je voyais que tu ne semblais pas convaincu —l’étais-je moi-même ? — j’avais décidé de répondre de façon plus personnelle, sans le rassurant filet valéryen. J’avais alors commencé par dire ceci : un texte est fini lorsqu’on n’a plus rien à écrire à son sujet. Evidemment, cette affirmation ne répondait pas à la question mais en changeait seulement les termes : quand, en effet, sait-on que l’on n’a plus rien à dire à son sujet ? Il me semblait cependant que ce léger changement de termes me faisait approcher une notion à laquelle je voulais arriver (d’où ma tautologie volontaire) : le bavardage. On sait qu’on n’a plus rien à dire lorsqu’on bavarde au lieu d’écrire. La différence ? Difficile à dire objectivement. Mallarmé s’y est déjà essayé, qui parlait de cet « universel reportage » qui est à la portée de chacun, mais qui est incapable d’écrire le Livre auquel toute vie devait aboutir.

Je crois que c’est dans l’intimité la plus profonde que tout cela se joue ; car c’est là qu’on sent qu’il n’y a plus d’écriture, mais simple volonté de remplissage. De la même manière que j’ignore quand et où précisément commence un texte, je serais bien en peine de te dire quand et où il finit exactement. Je suis cependant certain d’une chose : s’il est lucide et loyal envers lui-même, un écrivain sait lorsqu’il n’y a plus l’urgence obsessionnelle qui doit porter chacune de ses phrases. Je reviens à cette notion d’energeia, puisque c’est d’abord de forme qu’il s’agit : lorsqu’une phrase ne bouge plus où ne fait plus rien bouger ou résonner en soi, il faut arrêter d’écrire. Cela n’a rien à voir avec un « plan » qu’on aurait fait de son œuvre, ou une intrigue qu’on devait suivre, mener. Une œuvre peut être finie au bout de la septième phrase comme de la millième page. Je crois qu’écrire, c’est aussi se rendre compte que chaque phrase peut être la dernière, que chaque phrase ouvre un gouffre dans lequel on peut tomber, un abîme qu’on ne traverse qu’en recommençant une autre phrase, solide et fragile à la fois. Je compare ici l’écriture à un exercice de funambulisme extrême : au-dessus d’un abîme (la médiocrité, le bavardage, la banalité, la mort) il faut marcher sur un fil en même tend qu’on doit le tisser et le tendre. Une œuvre est finie quand on n’est plus prêt à mourir pour elle —ou, à l’inverse, qu’on est déjà mort pour elle, tout dépend de la perspective. Elle est finie quand on se pavane confortablement sur un large pont au lieu de marcher sur le mince fil dont chaque phrase est une fibre.

Voilà, cher ami. Personne ne peut t’aider et tu es seul avec tes phrases mortelles. Car, bien sûr, cette question, tu me la posais moins que tu ne te la posais, je l’ai bien vite deviné.

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