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Deux-puces (3,4,5)

20 Avril 2016 , Rédigé par Mbougar

III

Balla Gaye 2 et Yékini étaient les invités de l’émission d’Aladji Becaye Mbaye, le journaliste sportif le plus populaire du pays. Après les tensions des derniers mois, les invectives, les insultes, les batailles rangées lors des face-à-face de présentation, les défis virils, les promesses d’une boucherie, les deux champions se retrouvaient. Becaye Mbaye, habilement comique, louait la grandeur d’âme, le respect mutuel, le professionnalisme des deux colosses. Hier adversaires. Naguère ennemis. Aujourd’hui réconciliés. Et tout n’était que sourires entendus, paroles amicales, sagesses grandiloquentes, concours de courtoisies diverses, échanges de présents symboliques et somptueux, luxe calme et volupté. On prononçait l’oraison funèbre de la hache de guerre. Balla, le jeune nouveau roi, témoignait son respect à son aîné défait, qui l’écoutait, la tête légèrement inclinée vers la gauche, avec l’émotion digne et maîtrisée d’un vieux monarque au crépuscule d’un grand règne. Tout était bien. Becaye amusait la galerie, l’épatait, taquinait, flattait, félicitait, s’extasiait.

Ecrasé par tant de vacarme, j’appuyais sur une touche qui le mit en sourdine, réduisant l’insoutenable tragi-comédie qui le produisait à une reposante pantomime.

Comme Maniang Niang, donc, Paul Verlaine était, mes élèves le découvraient, un goór-jigéen. Ils ne retiendraient évidemment que cela ; tout le reste était littérature. J’avais pourtant espéré qu’ils ne le relèvent pas. J’avais oublié que rien de ce qui n’était humain ne leur était étranger.

Goór-jigéen , ou deux-puces, comme on les appelait également ici (en référence aux téléphones portables qui étaient en mesure de recevoir deux cartes SIM) : l’infamie absolue, l’irrémissible faute, le péché capital, la luxure totale, le vice intégral, le fléau incurable, la maladie, le châtiment divin, l’impardonnable condition ; la malédiction venue d’ailleurs, la terreur allochtone, la tare importée, l’anti-valeur, l’anti-religion, l’anti-culture, l’aliénation, la promesse du nouvel esclavage, le signe de l’insidieux néo-impérialisme en marche ; l’Annonciateur de l’Apocalypse, le début de la Fin des temps, le prophète déchu d’une eschatologie sans lumière ; goór-jigéen : littéralement, l’homme-femme, symboliquement, la mise en crise de l’identité sénégalaise, vulgairement, le pédé. Humainement : rien.

Plus on a de puces, moins on est un homme, plus on est un animal, un sac à puces -un chien.

Cette règle était peut-être vraie pour d’autres, mais point pour Paul Verlaine, mon Paul. Lui, était un grand poète, mon préféré de tous. A mes yeux, cela le sauvait de la prétendue ignominie pédérastique, cela l’en absolvait.

Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, dans ce même manuel, j’avais découvert la même terrible chose : que Paul en était. Et je me rappelle encore le choc que cela m’avait causé. Je m’étais arrêté de lire, saisi d’un certain dégoût à l’idée que ce Paul Verlaine eût pu avoir des relations sexuelles avec cet Arthur Rimbaud. Goór-jigéen, jusqu’alors, n’avait été pour moi qu’un simple mot, qui désignait une réalité odieuse et un peu exotique, une réalité que je n’avais jamais vue, dont je n’avais que la confuse conscience. Mais j’en vis la réalité pour la première fois dans ce manuel, où Verlaine et Rimbaud étaient représentés. Sur le célèbre tableau de Fantin-Latour, je les voyais : l’insolente désinvolture de Rimbaud, la raideur inquiétante de Verlaine, leurs regards mi-pénétrés et rêveurs, mi-amoureux et jaloux ; et, aussitôt, la réalité de goór-jigéen m’apparaissait : ils étaient là, dans ce coin de table, cela sautait aux yeux qu’ils couchaient ou allaient le faire. Je fus plus dégoûté encore lorsque j’appris plus tard, en effectuant une petite recherche sur le sujet, que ce Rimbaud, au moment des faits (leur fugue abominable), était encore un adolescent : 17 ans ! Ce Paul Verlaine, me disais-je, était donc non seulement homosexuel, mais il était en plus pédophile, et, pour finir, un criminel potentiel, puisqu’il avait voulu tirer sur son amant. Moi aussi, j’avais connu Verlaine par et dans la répulsion.

Celle-ci n’avait pourtant pas duré. Quelques jours après l’avoir fermé, j’avais rouvert le manuel. Verlaine me fascinait. Il me fascinait par la répugnance qu’il m’avait inspirée, il me fascinait par son aspect physique (ce grand crâne dévoré par la calvitie et la souffrance, cette barbe grise et indémêlable, cet air de mystique), et il me fascinait, pour finir, par son nom : c’est le seul poète à avoir le son « vers » jusque dans son patronyme. Tous les autres (Vermeer, Véronèse, Verdi, Vercors, etc.) n’étaient pas poètes ou avaient recours à la pseudonymie.

J’avais donc rouvert le manuel, et j’étais retourné au chapitre consacré à Paul. J’avais soigneusement évité de relire la notice biographique. Je crois que c’est cela qui m’avait protégé : si je l’avais relue, l’expérience aurait pris fin là où elle avait commencé : dans la répugnance. J’avais directement lu la poésie.

Ca m’avait sauvé. Au fur et à mesure que j’avais découvert la poésie de Paul, j’en avais oublié l’épisode scabreux de son aventure avec Rimbaud. L’amour du poète était née à la même vitesse que s’était évanouie la haine du deux-puces. Mieux, elle l’avait tuée. J’avais dix-sept ans à cette époque, le même âge que Rimbaud en 1873, le même âge que quelques uns de mes élèves aujourd’hui. Jusqu’à mes vingt-ans, je n’avais lu que la poésie de Verlaine, refusant obstinément de m’intéresser à sa biographie. Pourtant, il a bien fallu que la regarde à un moment donné, pour connaître le contexte de la composition des poèmes.

S’il n’y avait pas eu ses poèmes, que j’ai aimés, c’est Paul, l’homme, que j’aurais continué à honnir. Mes élèves, eux, n’ont pas pu dépasser le stade initial de la haine de l’homme. Ce n’est pas totalement leur faute : ils vivent dans un temps qui les y encourage.

Pourtant, je ne désespère pas de parvenir à leur faire lire quelques poèmes, en espérant qu’ils produiront sur eux l’effet qu’ils eurent sur moi jadis. Et ce, en dépit de l’abominable condition qui était celle de leur auteur, Paul Verlaine, poète homosexuel entre autres identités.

Je remis le volume de la télé. Balla et Yekini s’embrassait, sous l’œil embué d’émotion d’Aladji Becaye Mbaye.

IV

Je ne crois pas qu’après l’amour, le premier qui parle dise nécessairement une connerie –même si cela est très probable. Moi, après l’amour, je récitais toujours à Yacine un vers ou une strophe de Paul. La poésie, après l’amour, oscille toujours entre le sublime et le grotesque, mais il faut l’oser. Aujourd’hui, c’était :

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers ;

Laissez-là s’apaiser de la bonne tempête.

Et que je dorme un peu puisque vous reposez. »

Yacine me caressait la joue tandis que, comme un enfant, j’embrassais doucement ses seins. Durs encore, ils frémissaient lentement, au gré d’une respiration redevenue régulière après le halètement du plaisir. Elle aimait ces moments avec moi, et m’avait maintes fois dit que, de tous ses amants et maîtresses, j’étais le plus délicat et le plus attentionné.

Elle était bisexuelle et libertine. La première fois que je l’avais rencontrée, c’était à la plage de Guédiawaye. Je paressais, là, sous un soleil dont la chaleur écrasait la plage aussi souverainement que l’inondait sa lumière. Elle s’était installée à quelques mètres de moi, et je l’avais dévisagée sans retenue. Elle ne m’avait bien sûr accordé aucun égard, point même un regard, bien que je l’observasse avec insistance et qu’évidemment elle le sût. Coquetterie des belles femmes conscientes de leur grâce. Puis elle s’était plongée, après s’être affairée quelques minutes, dans la lecture d’un livre dont je ne n’avais pas immédiatement distingué le titre. Cela avait été mon prétexte, je m’étais rapproché, engageant sans aménagements la conversation :

—Excuse-moi, je te vois lire, et ça m’intrigue. Personne ne lit jamais sur cette plage. On s’amuse, on joue au foot, on discute, on mange du poisson, on drague, on flâne, on se noie, mais on ne lit jamais. Que lis-tu ?

Elle s’était arrêtée de lire, avait enlevé ses lunettes et m’avait jeté un terrible regard. L’agacement d’avoir été interrompue s’ajoutait à la colère de voir que l’importun était un pauvre type comme moi qui feignait de s’intéresser à son livre alors que l’objet de son désir était évidemment tout autre. De plus, et je le savais, mon tutoiement direct avait quelque chose de vulgaire. Mais je m’en fichais ; l’on est trop poli aujourd’hui.

—Qu’est-ce que ça peut vous faire, ce que je lis ? m’avait-elle répondu d’une voix sèche.

—Ca m’intéresse, tout simplement.

—Ah oui, vraiment ? Avez-vous déjà lu un livre de votre vie ?

—Cela se pourrait.

—Dites-moi vraiment ce qui vous amène ici. Et ne mentez pas. Vous vous ridiculiseriez davantage.

—Je te l’ai dit : c’est ton livre qui m’emmène.

Je m’étais tu un moment avant de reprendre.

—Et ton cul aussi, un peu, je l’avoue.

—Un peu ?

—Un peu.

Un étrange petit sourire, cruel, s’était dessiné sur ses lèvres. J’avais tenté de demeurer calme et imperturbable. Elle s’était redressée ; ses petits seins avaient alors eu un imperceptible tressautement, qui avait rempli mon cœur de joie et mon sexe de sang.

—Je vais vous donner votre chance, m’avait-elle alors dit à ma grande surprise. Je vais vous dire le titre de mon livre. Si vous trouvez son auteur, on discute. Vous dites avoir un peu lu, ça ne devrait donc pas être difficile. Mais si vous ne trouvez pas, vous me foutez la paix pour toujours. Marché conclu ?

—Oui, mais arrête de me vouvoyer. C’est gênant.

Elle était sûre de son coup ; elle le rata ; quelques heures plus tard, après que nous avions discuté, nous inaugurâmes une longue, longue, longue série de nuits de baise passionnées. C’était Romances sans paroles, de Verlaine.

Cet intérêt commun pour Paul nous avait rapprochés. Et, sans être un couple, nous avions en tout cas une complicité littéraire et sexuelle qui tissait notre relation. J’appris ainsi, le soir même de notre première rencontre, après l’amour, qu’elle était doctorante en Lettres modernes, et que sa thèse portait sur « Les poètes et écrivains maudits africains ». Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer ceux qui, les premiers avaient été appelés « Poètes maudits », dont Paul faisait partie (c’était même lui qui avait inventé l’expression, passée à la postérité).

Je n’ai jamais songé à me mettre en couple avec Yacine. Seulement au lit. D’ailleurs, elle n’aurait jamais voulu que nous soyons autre chose que des amants passagers, et c’était tant mieux. Elle m’avait appris, lors de notre première discussion, qu’elle était bisexuelle et ne souhaitait renoncer ni aux hommes ni aux femmes, qu’elle chérissait également d’un puissant amour. Je n’étais pas jaloux à l’idée de ne pas être son seul amant. Au contraire, je me considérais comme une expérience à part entière parmi d’autres, avec ma singularité, mes qualités, ce que j’avais d’unique et que je lui apportais. Je savais qu’elle aimait en moi bien des choses qu’elle ne retrouvait pas ailleurs, et que c’était précisément ce caractère unique de chacun de ses amants, de chacune de ses maîtresses, qui l’enchantait. Incapable de renoncer aux infinies variétés du plaisir, Yacine était comme une enfant qui s’émerveillait de ses multiples visages, teintes, nuances. Elle irradiait cette passion de la volupté, et j’aimais être avec elle, profiter de sa présence. Comme une soif irrémédiable, j’absorbais sa bonne humeur et sa liberté. Comme une terre privée de pluie par une longue sécheresse, je buvais avidement ce profond, solaire et sincère amour du plaisir qu’elle transpirait. Rien dans sa quête de jouissance et de bonheur n’était vulgaire, et je partageais volontiers Yacine avec d’autres, comme elle me consacrait dans l’unicité de ma richesse. J’ai dit qu’elle était libertine : le terme est peut-être impropre, hélas trop connoté. Hédoniste. Oui, c’est ça : hédoniste. C’est le mot : elle n’était pas dans une quête effrénée et égoïste du plaisir, mais dans une relation au monde où le plaisir serait en partage, en toute liberté.

—Très belle strophe, me dit-elle en frémissant doucement, tandis qu’ayant fini de déclamer, j’apposais sur ses tétons, dressés chacun au milieu d’une grande auréole noire, d’ultimes baisers.

—Tu reconnais le poème ? réussis-je à articuler en abandonnant à contrecœur la poitrine tant aimée.

—Bien sûr, c’est la dernière strophe de « Green ».

—Le recueil ?

—Je ne suis pas une débutante, Ndéné. Romances sans paroles, bien sûr. Le recueil par lequel tu m’as roulée.

—Roulée ? comment ça, répliquai-je en riant.

Da nga ma nax ! Tu m’as eue par la ruse : si je savais que tu étais professeur de français, et que Verlaine était un de tes poètes préférés, je ne t’aurais jamais proposé ce pari.

—Mais c’est ça, le principe du pari : tu ne peux pas savoir. Je t’ai gagnée à la loyale, mon amie. Et puis… (Et mes doigts retournaient à ses seins) Regrettes-tu à ce point de m’avoir connu ?

—Bien sûr que non.

Et disant cela, souple, elle se redressa, nue, s’assit sur moi, plaqua mes mains contre le lit défait, et m’embrassa. Elle ondulait lentement son bassin sur mon bas-ventre, comme si elle cherchait à rallumer mon désir qui venait à peine, provisoirement satisfait, de se calmer.

Elle y réussit avec une désarmante facilité, dont je ne savais au juste si elle devait à ma faiblesse ou sa toute-puissance.

V

—Tes élèves, me dit-elle alors qu’épuisés, nous demeurions enlacés dans le lit, ne réussirons jamais à comprendre que Verlaine ait été un homosexuel. Ils le lui reprocheront toujours. Je les comprends : la culture, l’éducation, les valeurs qu’ont leur a inculquées, leur ont appris à refuser de fermer les yeux sur les homosexuels, qu’ils se nomment Verlaine ou autre.

Je lui avais naturellement parlé de la réaction des élèves devant l’homosexualité de Paul.

—Oui mais que veux-tu que je fasse ? répondis-je, un peu agacé.

—Je ne sais pas… Je crois que si j’étais toi, j’abandonnerais tout simplement ce cours, et je ferais autre chose.

—Mais, et la poésie ? gémis-je plus que je ne protestai.

—Ce n’est pas d’elle qu’il est question ici. Il est question de Verlaine qui a eu des relations homosexuelles et de tes élèves qui ne l’accepteront pas. Ils n’iront jamais au-delà de ce fait, car ce fait, pour eux, est grave. Ils ne verront jamais la beauté de la poésie de Verlaine, puisqu’au départ, sa personne est impure.

—Tu sais très bien que ce sont deux choses différentes : il y a l’homme et le poète, la personne normale et l’artiste, le moi social et le moi intime, l’homme ordinaire et l’écrivain. Dans le Contre Sainte-Beuve, Proust a bien…

—Mais ouvre les yeux, Ndéné. Je sais très bien tout cela. Mais je ne suis pas tes élèves. Je ne suis pas représentative de la grande majorité. Dans ce pays, Proust a tort, éternellement tort, et Sainte-Beuve a raison. Il est inutile d’essayer de leur faire admettre que Verlaine, l’homme, qui s’est parfois adonné à l’homosexualité, est une personne différente de Verlaine, le grand poète. Pour eux, pour leurs parents, pour beaucoup de gens dans ce pays, cette distinction est absurde : un homme n’est que ce qu’il fait, ou si tu veux, ce qu’il fait est le reflet de ce qu’il est, de sa valeur, de sa morale. C’est un point de vue, et une part forte de notre culture est fondée sur ce principe de non-distinction. Tu n’arriveras pas à scinder Verlaine. Tes élèves ne le verront jamais que dans son unité, ils exigent son unité : celle d’un homosexuel qui a écrit, et qui a écrit des poèmes où l’homosexualité serait présente. Ouvre les yeux !

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Deux-puces(2)

18 Avril 2016 , Rédigé par Mbougar

Je n’étais pas fait pour dire ces choses,

Moi dont la parole exhalait autrefois

Un épithalame en des apothéoses,

Ce chant du matin où mentait votre voix

J’étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes,

Pour les consoler un peu d’un monde impur,

Cimier d’or chanteur et tunique de flammes,

Moi le Chevalier…

Une persistante rumeur m’interrompit à l’hémistiche. Je dus criminellement abandonner le vers en plein milieu de sa marche impériale, alexandrine. Les élèves n’écoutaient plus. Je levai les yeux : ils parlaient tout bas, se passaient un mot ; certains riaient, d’autres ouvraient de gros yeux surpris, ou indignés, ou amusés, ou choqués. J’abandonnai définitivement l’espoir de poursuivre la déclamation du poème, et me décidai à affronter les insolents.

—Qu’y a-t-il?

Je craignis le pire : qu’on me réponde que Balla Gaye 2 venait d’accorder une revanche à son adversaire, ou que celui-ci contestait la victoire de celui-là. La réponse tardait à venir. Je hurlai de nouveau aux élèves, qui me regardaient tous désormais :

—Quelqu’un va me dire la raison de ce chahut ? Dépêchez-vous sinon c’est moins deux à toute la classe au prochain contrôle !

Un élève, au fond de la classe, leva la main.

—Oui, Ndiaye ?

—Eh bien, Monsieur Gueye, nous sommes un peu surpris parce que…

Il s’interrompit, regarda autour de lui ; ses camarades lui lançaient des œillades d’encouragement, lui faisaient de petits signes de tête approbateurs et confiants, lui levaient de gros pouces de soutien.

—Parce que quoi, Ndiaye ?

—… parce que Verlaine, vous l’aimez bien, non ? Vous nous l’avez dit au début du cours.

—Oui, et alors ?

—Bah, on vient de lire sa biographie…

Raphaël Ndiaye leva bien haut son manuel. Puis il indiqua, sur la page à côté de laquelle le poème était inscrit, la biographie de Paul.

Il n’était pas nécessaire que je la parcoure du regard. Je connaissais la vie de Paul par cœur.

—Oui, et alors ? répétai-je. Qu’a-t-elle, sa biographie ?

—Eh bien, vers le milieu du texte…

Il s’arrêta encore, regarda de nouveau autour de lui. Cette fois-ci, plus aucun de ses camarades ne le soutenait ; tous avaient la tête baissée. Il était seul, très seul et très responsable. J’en profitai :

—Quoi, Ndiaye, parle ou le moins deux ne s’appliquera qu’à toi.

—Il est écrit, s’empressa de lire Raphaël Ndiaye, que « le 10 juillet 1873, à la suite d’une dispute avec Rimbaud, Verlaine dégaine un pistolet, tire, et…

—…touche son jeune amant au poignet », achevai-je.

Le silence s’abattit après mes mots, les élèves levèrent vers moi des yeux étonnés. Je n’en compris pas la raison. Raphaël s’était tu.

—Et alors ? C’est le fait qu’il ait essayé de tirer sur lui qui vous choque ?

Ce ne fut pas Raphaël, mais Al Hassane, son voisin, qui me répondit.

—Non, ce n’est pas ça, Monsieur.

—Ah ? Qu’est-ce que c’est alors ?

—Vous venez de le dire vous-même, Monsieur…

—Mais dire quoi, bon sang ?

—Que… Que Verlaine était l’amant de Rimbaud.

Avec une mine que je fis la plus incrédule possible, j’observai un bref silence avant de répondre.

—Oui. Il l’a été. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir.

—Il aimait les hommes.

—Il aimait aussi les femmes. Mais ça ne change rien. Je ne comprends toujours pas ce qui vous préoccupe tous.

—Si, ça change quelque chose, monsieur, répondit Al Hassane. Il a couché avec des hommes, ça change tout.

—Qu’est-ce que ça change ?

—C’était un deux-puces.

—Et alors ?

—Et donc vous nous enseignez sa poésie.

Nouvel étrange silence. Je demeurai les yeux fixés sur la classe, qui me scrutait également. Derrière moi, sur le tableau, j’avais écrit à la craie rouge : LES POETES MAUDITS et, en-dessous de ce titre, en bleu, d’une graphie déliée, majestueuse et élégante : Paul Verlaine (1844-1896).

Les secondes s’écoulèrent. Mes réserves de « et alors » épuisées, je me tins là, immobile, les bras ballants, incapable de dire quoi que ce soit. Les élèves me regardaient, curieux, inquiets, perplexes. Je ripostai bravement par un silence autrement plus curieux. La cloche sonna au moment où j’allais enfin répondre, peut-être. Les élèves se levèrent et sortirent en silence, sans me regarder. Je demeurai seul. La parole me revint au bout d’un certain temps, qui aurait pu être l’éternité. Lentement, en effaçant le tableau, je m’entendis dire, d’une voix que le silence et l’abasourdissement avaient légèrement enrouée, non pas un « et alors » miraculeusement retrouvé au fond de ma gorge tarie, mais :

« … qui saigne sur azur ».

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Deux-puces (1)

12 Avril 2016 , Rédigé par Mbougar

L’ébullition du quartier était contagieuse ; je sortis.

J’ai toujours aimé ces manifestations de liesse collective. Contrairement à bien d’autres, je n’ai aucun mépris pour les gens qui se regroupent et laissent libre cours à leurs émotions les plus pures. J’aime les foules et les hommes des foules. J’en suis un. J’aime les grèves, j’aime les marches, j’aime les concerts, j’aime les cortèges funèbres, et les manifestations, et les sabars[1] et les prières collectives et les réunions politiques et les enterrements. La foule réhabilite l’humaine condition, faite de solitude et de solidarité ; elle est la possibilité d’un aparté avec tous les hommes. On y est quelqu’un et quelconque à la fois.

C’était le furël[2] de Balla Gaye 2. La fête que Guédiawaye, son quartier, organisait en son honneur. Car hier, après un combat épique, Balla Gaye 2 avait battu Yekini, invulnérable jusqu’alors.

Ce qu’il y avait de plus excitant avec les événements de ce type, c’était la nerveuse électricité dont ils arrivaient à charger tout un quartier : avant d’arriver au lieu de la fête, on en sentait la rumeur, unique, intense, forte. On entendait les furieux roulements des tam-tams qui reprenaient les hymnes de Balla ; les cris, les applaudissements, les vivats vous parvenaient ; les lumières des projecteurs vous éblouissaient déjà, cependant que les fanions et oriflammes à l’effigie du champion semblaient froufrouter à votre oreille. Et, au milieu de cette atmosphère heureuse et passionnée, la terre semblait soudain trembler d’une énergie tellurique : c’était l’écurie du vainqueur qui s’apprêtait à fouler le centre du cercle formé par les admirateurs.

J’arrivai juste à temps au rassemblement, et parvins, en grimpant sur le mur d’enceinte d’une école, à voir la triomphale entrée du mastodonte à la tête de sa garde rapprochée.

Débuta alors une chorégraphie maîtrisée, énergique, inventive, spectaculaire : les pas de danse étaient exécutés à la perfection, dans une totale synchronisation. L’on ne savait qui des danseurs ou des batteurs donnaient la cadence : l’harmonie était absolue. Balla, en tête, épatait, tout sourire. Son arrogance était plaisante : victorieux et sûr de sa force, il arrivait à ne pas trop en faire tout en ne cachant rien de son nouveau statut d’épouvantail de l’arène. Vingt minutes d’un ballet étonnamment viril et gracieux à la fois tinrent la foule en transe, puis Balla prit le micro. Il remercia une kyrielle de personnes –de son staff à la femme qui lui apportait à manger en passant par les marabouts de son village qui avaient prié pour lui, sans oublier ses fans-, revint brièvement sur le combat, défia quiconque aurait la prétention de le battre, refit un tour d’honneur, salua la foule, puis repartit sous des applaudissements déchaînés et les cris de quelques jeunes femmes qui se pâmaient.

La soirée pouvait se poursuivre.

Maniang Niang prit le micro et, après un ragaju[3] maîtrisé, se lança dans un taasu[4] aux paroles licencieuses et coquines. Il n’en fallut pas plus pour que la ferveur montât d’un cran et que les corps achevassent de s’échauffer. Quelques respectables femmes du quartier, qui jusque-là avaient gardé cette pudique réserve dont toute honnête dame devait faire montre en public, se levèrent et commencèrent à attacher leurs foulards ou mouchoirs de tête autour de leurs reins. Cela était le fatal signe des torrides scènes qui s’annonçaient, pour le plus grand bonheur des hommes qui étaient là –je n’aurais pas la prétention de m’en extraire.

Maniang Niang continua à flatter les instincts des respectables dames, comme le cavalier piquerait sa monture aux flancs avec ses éperons ; il les énervait, les provoquait, les excitait, les invitait à le rejoindre au centre de l’arène pour un bal du diable. Les premières femmes l’ouvrirent, aussitôt rejointes par d’autres qui ne voulaient pas se laisser damer le pion. Ce ne fut bientôt plus qu’un spectacle de fesses qui roulaient sous des pagnes fins, remontés et découvrant –chez les danseuses les plus pudiques— des cuisses, de délectables cuisses qui alliaient miraculeusement la fermeté au gras, le muscle à la cellulite, la mollesse du gracieux bourrelet à la tenue de la fière croupe. Les femmes entouraient Maniang, l’enserraient presque dans l’étau de leurs fesses qui remuaient frénétiquement. Celui-ci, sans toucher aucune des proéminences qu’on semblait lui présenter en offrande, continuait à réciter des taasu de plus en plus suggestifs. Les femmes se cambraient, se déhanchaient ; les attaches de perles qui ceignaient leurs reins teintaient, jouaient l’enivrante symphonie de l’empire de la séduction féminine. Certaines danseuses rivalisaient d’adresse ; d’autres, d’obscénité. D’abord timides, de plus en plus audacieux par la suite, les beeco[5] commençaient à paraître, rouges, noirs, sombres, de toutes les nuances du désir, parsemés de trous formidables et profonds, abîmes infinis où les mâles, la nuit, au milieu des volutes de l’encens, des caresses intimes, des murmures ravageurs, plongeaient et se perdaient le temps d’une odyssée qu’Homère n’eût pu écrire ni Kubrick filmer. Le rythme s’emballa, les batteurs devinrent fous, comme possédés ; certains d’entre eux, n’y tenant plus, abandonnèrent leur poste pour aller rejoindre les femmes au centre de la piste sablonneuse ; des couples se formèrent alors et se livrèrent à des corps-à-corps sensuels.

Maniang s’extirpa de sa prison de chair, se déplaça dans le cercle d’une démarche lente et féline. Je remarquai seulement à ce moment là, alors qu’il passait sous la lumière d’un projecteur, qu’il était vêtu d’une espèce de robe que j’avais d’abord prise pour un caftan. Il haranguait la foule, encourageait les applaudissements, sollicitait les chœurs. On lui donnait des billets qu’il fourrait à l’intérieur d’un petit sac qu’il portait en bandoulière, des spectatrices conquises par son art se jetaient à son cou dans un pur cri d’amour ; on l’acclamait. A côté de moi, sur le mur où ils m’avaient rejoint, deux hommes profitaient aussi du spectacle et commentaient :

—Maniang, deux-puces bi, jigéen yëp a ko nob ! Ce deux-puces, il a un succès fou avec la gent féminine !

Moy cafka sabar u rew mi! Da fa ay! C’est lui qui pimente les sabars du pays ! Quel talent!

Pendant ce temps, Maniang revenait vers le centre du cercle, où les corps échauffés se trémoussaient encore. Il portait une chaise, qu’il plaça à côté du groupe des danseurs. Puis, en maître de cérémonie, il demanda aux batteurs qui avaient déserté le métier de rejoindre leurs homologues, et fit signe à la troupe ainsi reconstituée de ralentir le rythme. La foule, qui avait deviné ce qui se préparait, exultait, scandait déjà en chœur le leit-motiv que Maniang Niang allait bientôt entonner. Le rythme somnolait désormais, lent, majestueux, somptueux. Le tambour-major, le célèbre Magaye Mbaye Gewël, faisait de grands gestes emphatiques et nerveux pour diriger ses troupes, tout en jetant des regards complices à Maniang, qui devait ouvrir l’acte qui allait se jouer. Pendant ce temps, quelques unes parmi les danseuses les plus chevronnées (je comptai : elles n’étaient plus que cinq) étaient demeurées au milieu du cercle, en file devant la chaise, esquissant de légers pas de danse, prêtes à se lancer dans la bataille finale. La foule délirait. Maniang le visage radieux, laissa se prolonger cette atmosphère surchauffée ; l’attente attint bientôt son paroxysme. La tension se palpait. Magaye Mbaye Gewël lui-même sembla avoir de plus en de mal à ne pas laisser éclater sur la peau tendue de son tam-tam le feu qui embrasait la paume des mains. Ses batteurs semblaient encore plus à la peine dans l’attente. A côté de moi, les deux compères trépignaient :

Ayçça waï Maniang, doy na ! Allez, Maniang, ça suffit! dit l’un d’eux, presque avec colère.

Son camarade, au bord de l’apoplexie, était sur le point de s’embraser d’impatience lorsque la voix de Maniang, à la tessiture fluette, retentit dans le micro :

Jëlël sees bi ! Prends la chaise !

La foule lui fit écho, et les batteurs libérèrent la salve de percussions qui correspondait à la chorégraphie indiquée par le mot d’ordre de Maniang. A cet instant, la première danseuse de la file s’avança vers la chaise, dont elle saisit les accoudoirs, livrant sa fesse rebondie au ciel et à l’appréciation de tous. Maniang vint se placer à son côté, puis entama une litanie obscène, accompagné par les batteurs. La femme, dans la même position, débuta un lëmbël[6] terrible, et la croupe bougeait si vite que les batteurs eux-mêmes semblèrent peiner à suivre son rythme. Un des deux hommes, soudain, descendit du mur et se mit à courir vers l’attroupement, pour mieux voir sans doute ; l’autre, lui, demeurait muet, les yeux rivés sur le spectacle en cours. Maniang continuait, et lorsque la litanie s’acheva, demanda à la candidate qu’on acclamait de se mettre à côté de lui et d’attendre. Ceci fait, il criait encore :

—Jëlël sees bi !

La candidate suivante arrivait alors, prenait une partie de la chaise, et exécutait sa danse. Cela se déroula ainsi jusqu’à ce que toutes les danseuses fussent passées. Elles n’avaient pas toutes saisi la chaise de la même manière (la deuxième avait pris le dossier, la troisième avait pris le siège, la quatrième avait penché pour un pied, la cinquième avait renversé la chaise et saisi deux de ses pieds), mais les cinq danseuses avaient offert un semblable spectacle –quoiqu’avec les nuances propres à chaque déhanché- de mouvements de reins furieux.

A la fin, Maniang, avec un art consommé du spectacle, demanda à la foule laquelle de ces dames avait remporté le concours de la chaise. On vota à l’applaudimètre. Il me sembla que les ovations, à leur volume sonore, étaient équivalentes ; mais Maniang, après plusieurs tours d’un scrutin tout de même disputé, désigna vainqueur la candidate qui avait retourné la chaise. Mon voisin, sur le mur, semblait plutôt d’accord. J’aurais pour ma part plutôt donné la victoire à celle qui avait empoigné la chaise par derrière, par le dossier.

Maniang orchestra la soirée jusque tard dans la nuit. Il était près de trois heures du matin lorsqu’on se dispersa à contrecœur.

Tôt le lendemain, avant d’aller faire mon cours, alors que j’entrais dans une boutique pour acheter du pain, je croisai une femme chastement vêtue, la tête voilée et un long chapelet à la main, qui semblait se diriger vers la mosquée. Je n’avais dormi que trois heures, mais, malgré ma fatigue, et en dépit de la discrétion dont elle semblait vouloir envelopper tout son être, je l’avais reconnue : c’était la gagnante du concours de la chaise.

[1] Les sabars sont, au Sénégal, des manifestations populaires où, au rythme des tam-tams, dans un cercle formé par les spectateurs, des femmes et des hommes rivalisent de talent pour la danse. Ils sont souvent organisés en l’honneur d’un événement particulier. Le sabar peut également désigner l’orchestre des batteurs de tam-tam.

[2] Le furël est une autre manifestation populaire de quartier, souvent organisée par des jeunes, et assez proche du sabar. Mais il se tient généralement la nuit, et la présence des tam-tams n’y est pas systématique (contrairement au sabar).

[3] Le ragaju désigne un mouvement assez typique des yeux: il s’agit, en les révulsant exagérément, d’exprimer le défi, ou la provocation, ou l’assurance, ou la détermination, ou la menace, ou tout cela à la fois. Le ragaju s’accompagne d’une certaine gestuelle et d’un langage particulier. Il est souvent exécuté par les femmes.

[4] Les taasu sont des sortes de poèmes ou récits populaires sénégalais, qui peuvent être tour à tour satiriques, élogieux, paillards, ludiques ou moralisateurs. D’une grande virtuosité, les taasu sont de vrais exercices d’improvisation, de style oratoire, de maîtrise de la langue et d’inventivité dans le langage.

[5] Le beeco est un petit pagne, très court, dont le tissu est parsemé de trous plus ou moins grands qui, le moment venu, doivent laisser entrevoir l’intimité de la femme... Puissant élément la lingerie des femmes sénégalaises et de leur arsenal de séduction.

[6] Danse érotique traditionnelle du Sénégal, généralement exécutée par les femmes. Espèce d’ancêtre du « Twerk »

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