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Contre l'arrogance scientiste

22 Février 2016 , Rédigé par Mbougar

Il est intéressant que ce soit, en filigranes, la forme de son discours qu’un certain nombre d’universitaires, dans cette tribune publiée dans Le Monde, reproche à Kamel Daoud. Je dis en filigranes : c’est bien parce qu’à la lecture de ce texte aux allures pétitionnaires, tout semble en effet indiquer que c’est au fond de son analyse des drames de Cologne qu’on s’en prend : ces universitaires très sérieux dénoncent donc la manière qu’a eue Daoud d’alimenter « les clichés orientalistes les plus éculés » ; et c’est avec la même rigueur qu’ils l’accusent, « ultima ratio regum », de céder à « l’islamophobie » ambiante. L’on peut débattre —et on le fait— de la pertinence de ces critiques, de la même manière qu’on peut récuser l’analyse de Daoud : la démocratie admet voire encourage cette grande logomachie ; elle est le champ public, et souvent violent, qui permet que s’affrontent divers langages, discours, idées. Mais c’est précisément sur ce point que la critique de ces universitaires me semble dangereuse : non parce qu’elle critique un discours donné, mais sur le fait qu’elle en invalide la forme, en nie la démarche. Car il me semble qu’au fond, ce qu’on a reproché à Kamel Daoud, c’est de s’être tout bonnement, sur ce fait complexe, exprimé comme écrivain-journaliste.

C’est un vieux tour de la Rhétorique et de la polémique que de dénier à un discours sa légitimité pour ne pas avoir à l’examiner, l’excluant ainsi, ipso facto, du champ du débat. Mais le procédé devient inquiétant lorsque ce n’est pas un redoutable rhéteur politique ou quelque bretteur sur un forum romain qui en use, mais bien des sociologues, anthropologues, philosophes, historiens — des représentants, donc, des grandes disciplines des sciences humaines et sociales— qui en abusent. Le mépris du discours, lorsqu’il est professé par les sciences sociales, n’est plus seulement une stratégie rhétorique : il devient de l’arrogance. Or, qu’est-ce que l’arrogance ? L’action, simplement, de s’arroger sur un fait donné le monopole du discours. De s’approprier l’exclusivité de la parole sur un événement. De considérer que sa parole est la seule légitime, la seule possible, sur un sujet précis. Barthes, qui avait l’arrogance en horreur, la définissait ainsi : « Je réunis sous le nom d’arrogance tous les gestes (de parole) qui constituent des discours d’intimidation, de sujétion, de domination, d’assertion, de superbe : qui se placent sous l’autorité, la garantie d’une dogmatique, ou d’une demande qui ne pense pas, ne conçoit pas le désir de l’autre ». Il me semble que c’est précisément de cette arrogance que Kamel Daoud a été victime, au point de réfléchir à renoncer prochainement à l’écriture de ses chroniques. Kamel Daoud a su résister à une fatwa, mais c’est une tribune d’universitaires qui l’aura atteint. C’est que ce coup-ci, d’une certaine manière, était le plus dur, car venu d’une sphère insoupçonnée ; il faut croire que le mépris intellectuel qu’on vous jette à la face est parfois plus dévastateur que la promesse du meurtre.

L’arrogance est la grande tentation dont doivent se méfier les sciences humaines et sociales. C’est en effet un piège et une erreur, surtout en ce temps, de croire que les sciences sociales seules sont en mesure de délivrer un discours clair sur une situation, de donner une interprétation lisible et vraie de l’événement au motif qu’elles l’auraient « objectivement » analysé. L’époque, certes, a soif de vérité devant cette sorte d’obscurcissement qui voile chaque fait ; obscurcissement qui vient tant de l’ignorance fondamentale dans laquelle on se trouve quant à ses causes profondes, que de la multiplicité des discours et théories qui prétendent l’expliquer. Vraie, aussi, est la difficulté à penser un événement dans sa globalité, tant la chaîne possible de ses causalités, les profils de ses acteurs, ses implications profondes, le langage pour le nommer, les réseaux qui le façonnent, ses vérités dernières, semblent n’apparaître que dans le fragment, qui est devenu l’expression privilégiée de notre condition postmoderne. Rien ne se donne plus à comprendre immédiatement et dans son entièreté ; aucune démarche ne saurait prétendre circonscrire dans son seul discours, dans sa seule orientation, toutes les significations et tous les enjeux d’un événement. Les questions de migrations et de terrorisme religieux, dans leurs diverses manifestations, ne sauraient simplement être expliquées par les sciences sociales sur l’exclusive base de données mesurables, factuelles, quantifiables, sur la seule base de travaux académiques. La rigueur scientifique quant à la présentation des faits est une chose ; il y a quant à leur analyse, cependant, une profonde part d’expérience et de sentiment qu’aucune science ou cours géopolitique ne saurait saisir, et à laquelle du reste, le plus souvent, ceux qui n’y connaissent pas grand-chose sont le plus sensibles. C’est là que l’écrivain est indispensable. C’est là qu’il nous faut un Kamel Daoud. Je ne sache pas qu’il soit populiste ni que son propos manquât d’ancrage dans la vie : il sait aussi de quoi il parle. Il l’a lui-même expliqué dans la lettre où il annonce qu’il réfléchit à arrêter d’écrire ses chroniques.

Le recours abusif au tout-scientifique (au tout sociologique en particulier) pour comprendre le réel, qui est très à la mode, ne doit pas faire oublier qu’il serait dangereux d’abandonner l’événement aux seules sciences sociales ou au seul discours politique. La Littérature a quelque chose à en dire, non seulement à travers la fiction, mais aussi à travers des essais littéraires, des chroniques, des pages de journaux, de la poésie, des réflexions dont l’orientation ne cherche pas à être rigoureusement scientifique, mais soucieuse d’autre chose, que le registre littéraire seul peut exprimer, et qui fait aussi partie d’une quête de sens.

Sur la nuit de Cologne, j’ai lu des textes philosophiques, écouté nombre de propos tenus par des responsables politiques (allemands ou français), consulté beaucoup d’articles et d’éditoriaux de journalistes. L’analyse de Kamel Daoud était, avec celle du philosophe Slavoj Zizek, l’une des plus intéressantes, pour une raison simple : elle ne s’est pas seulement limitée aux faits pour son interprétation ; son propos était relié à une expérience plus générale du rapport ambigu, malade lorsqu’il est radicalisé, de l’islam à la femme, à son corps, à sa sexualité. Thèse qui n’est du reste même pas provocatrice, mais qui détone dans la sanctification absolue (et superficielle) du migrant musulman qui prévaut aujourd’hui et dans l’approche entomologique des sciences sociales quant à ce phénomène.

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