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Un sac et trois passions

25 Janvier 2016 , Rédigé par Mbougar

Il est impossible de parler de cette histoire de sac sans s’empêtrer dans de terribles contradictions. Car dénoncer l’absolue bêtise de l’hystérie qui l’entoure est encore une façon d’y participer. J’ai bien conscience d’alimenter la machine. J’y consens cependant, et d’autant plus qu’il y a eu à son propos un certain nombre de remarques qu’il est possible de faire, et qui ne relèvent pas simplement de ce détestable unanimisme consanguin consistant à le diaboliser. Remarques, pour être plus précis, sur les passions qu’il a révélées chez beaucoup de Sénégalais.

La première est celle de l’insignifiance. Je n’aurais jamais cru qu’il viendrait un jour où ce pays, pourtant capable de bien des choses, en arriverait à manifester, avec cette intensité et cet acharnement, cette passion de la futilité. Car voici un pays pauvre, qui n’a encore bien résolu aucun de ses problèmes sociaux et économiques de base (l’éducation, la santé, l’emploi), qui compte encore dans ses rues, dans une relative indifférence, des centaines d’enfants livrés à eux-mêmes, et qui est pourtant capable, pendant des jours, de faire polémique autour d’un sac à main avec un sérieux tragique. Voici un pays dont les universités souffrent, dont les agriculteurs souffrent, dont la situation tout entière est un formidable défi lancé à la réflexion, à l’intelligence, au travail, à l’innovation, au génie, en somme, et qui pourtant, de génie, n’a que celui de l’inanité. Les questions sont simples : que voulons-nous pour ce pays ? quel est le projet politique —au sens de collectif— qui nous anime ? quelle est notre force de proposition, en termes d’idées, de projets, de modèles ? Questions, hélas, à des lieues des préoccupations de ce peuple. Qui a sacré le divertissement. Dont une grande part de la jeunesse a choisi ses idoles parmi toute cette cohorte de lutteurs, chanteurs, danseurs, acteurs, animateurs de télévision, dont les talents, s’ils en ont, ne sauraient jamais, aucunement, influer de façon significative sur le destin de ce pays. En fin de compte, toute cette folie autour de ce sac nous indique ce qui nous tient à cœur, nous autres Sénégalais, ce qui nous fait bouger, réagir. Ce sac, avant que d’être celui de tel ou tel, avant que d’être un symbole prétendu d’homosexualité lorsqu’un homme le porte, avant que d’être cet objet diabolisé, c’est d’abord nous. Le peuple sénégalais. Il y est tout entier, densément agglutiné au fond de la poche centrale, pitoyable, comique, superficiel, barbotant, vociférant, éructant, chiant. Bien vivant. Voici ce que vaut le débat public de ce pays. Voilà ce qui fait bouger les tripes de ce pays. Pour cela, il mérite son sac. Il est le sac.

Je le crois d’autant plus que l’homme duquel toute cette histoire est partie est l’un de ceux qu’une majeure partie du pays chérit. C’est une bien cruelle ironie que l’homme par qui le scandale arrive, l’origine du Mal, soit en même temps une idole nationale. Et voilà bien emmerdés ceux qui l’aiment, l’adulent, et sont en même temps d’une absolue intolérance pour toute question qui touchât de près ou de loin à l’homosexualité (inconfortable situation qui est à peu près celle de très nombreux habitants de ce pays). Que Waly Seck soit ou non homosexuel, on s’en fiche, ce n’est pas le problème. Mais voilà que soudain il rappelle l’absolue et pure violence —physique, symbolique, verbale— dont ce peuple peut faire preuve pour ce qu’il estime être son identité. Entre son identité (comprendre : sa religion, puisqu’il y a peu d’autres choses dans ce mot au Sénégal) et ses urgences sociales, économiques, politiques, les Sénégalais ont choisi : ils préféreront toujours aller tabasser un homosexuel que bâtir un hôpital ; ils courront volontiers manifester pour la mort des homosexuels mais resteront assez indifférents lorsqu’il s’agira de se mobiliser pour défendre la cause des talibés. Tant que ce pays ne sera capable d’être ému, bouleversé, ébranlé, que pour supprimer ce qui ne relève pas de son identité religieuse —battre un homosexuel, par exemple— rien ne sera possible, et il demeurera à jamais dans le sac, content d’être pur et d’avoir bravement défendu ses valeurs, celles-là même qui ne protègent ni de la mort des enfants talibés, ni de la corruption, ni de l’absence d’hôpitaux, ni de l’hypocrisie. Le Sénégal ne semble uni, l’idée d’effort national ne semble avoir pour lui sens, que lorsqu’il faut, au nom de la religion, jeter l’opprobre sur ce qui n’en relève pas. Passion de l’anathème.

Il y a au Sénégal une psychose, une obsession, une peur névrotique de l’homosexuel, dont l’expression est, de plus en plus, la violence. Pour arriver en effet à cristalliser dans un objet aussi banal qu’un sac toute cette énergie, il faut bien que la figure de l’homosexuel masculin hante désormais la psyché collective du Sénégalais. Paranoïaque, ce dernier cherche l’homosexuel, il le cherche partout, il le traque, il le voit partout, il veut le voir partout. S’effectue ainsi cette opération délirante : le pays commence à fantasmer l’homosexuel : il le désire pour mieux le tuer, il veut le porter à la lumière pour mieux le renvoyer dans la ténèbre. L’homosexuel est ce que le peuple cherche et, s’il ne le voit pas, l’invente, lui substitue un objet, un langage, une manière symboliques. J’ai pensé un temps que ce qui posait le plus problème aux sénégalais quant aux homosexuels n’était pas au fond leur existence, mais leur visibilité dans l’espace public. J’ai comme l’impression que ce n’est plus cas depuis quelque temps. Au fur et à mesure que des homosexuels sont découverts, qu’il y a de plus en plus d’affaires les concernant, monte aussi, parallèle, un sentiment d’homophobie qui n’est plus larvé, latent, doux, mais violent et dur : désormais, de plus en plus, il me semble que c’est bien l’idée qu’un homosexuel puisse exister comme homosexuel qui gêne : présent dans l’espace public ou pas, visible ou non, on le cherchera, on le dénoncera, on ira le débusquer dans le plus profond terrier. L’homosexuel, au Sénégal, est en train de devenir celui qui n’a droit à aucune vie privée ; il n’y a pour lui que l’espace public, donc la violence et la honte. Et en attendant d’en trouver de nouveaux, il faut bien que cette violence, qui n’a cessé de s’accroître, contre le fait homosexuel, s’exprime d’une façon ou d’une autre : un homme qui porte un sac féminin d’apparence est un pédé ; un homme qui parle d’une certaine manière est un pédé ; un homme qui marche d’une certaine façon, qui a certains gestes suspects, est une tarlouze. Ou doit l’être ; et dans ce « doit », la supposition égale la nécessité, la suspicion, le besoin de trouver un coupable, un homme sur qui déverser cette violence, cette peur, cette crainte. Que ce soit vrai ou non n’importe plus : l’essentiel est que l’homme suspecté corresponde aux critères que l’imaginaire collectif a fixés comme ceux de l’abomination. Na gooré.

Cela me mène à ce constat : paradoxalement, les Sénégalais me semblent être en train d’avoir la passion de l’homosexualité. Passion, ici, au deux sens du mot : le sens étymologique —c’est ce qui les fait souffrir— et le sens courant —c’est ce qui les intéresse fortement, les motive. Pour l’instant, l’expression de cette passion est violente. Je crois que c’est elle, cependant, qui déterminera de façon définitive le sort des homosexuels sénégalais qui seront —qu’on s’en convainque— de plus en plus nombreux. Soit leur sort s’améliorera parce qu’on les aura défendus, que le gouvernement aura eu le courage de les protéger en tant que citoyens d’un pays laïc et vies humaines, ou encore, que le peuple sera de plus en plus tolérant à leur égard ; soit ils disparaîtront tout bonnement parce qu’on les aura tous tués. Il arrivera en effet un moment, si les choses continuent ainsi, où la pulsion de violence, dans son escalade, se muera en pulsion de meurtre ; et ni la prison ni l’hôpital (que certains, dans leur aveuglement, croient être en mesure de « corriger » les homosexuels) ne suffiront à les protéger de la mort qu’on voudra alors leur donner à tout prix.

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