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Deuils (2): La grammaire de la vie

29 Novembre 2015 , Rédigé par Mbougar

C’est aussi à la grammaire de la vie que la récente flambée des violences terroristes a porté atteinte.

Car voici soudain que ce qui assurait une cohérence et un sens à ce texte qu’est le monde semble déstructuré, sans qu’aucun langage ne puisse en reconstruire la clarté. Le langage des politiques, malgré une réelle émotion, demeure, à de rares exceptions près (pour le meilleur, rarement, le pire souvent) profondément rhétorique et prévisible; celui des journalistes peine à donner une signification aux faits qu’il se contente de relayer mécaniquement en leur accolant les habituelles épithètes de circonstance ; celui des experts tourne, se retourne, puis s’enfonce, bavard, dans des analyses obscures, sans nuances ; le nôtre quant à lui, agressé par tous ces langages, obligé de se débattre avec chacun d’eux pour retrouver un sens perdu, se tait par incapacité, ou alors se fait entendre, ne manquant pas, le cas échéant, de dire des bêtises ou des banalités. La violence est agrammaticale : cela ne signifie pas qu’elle n’a pas de grammaire, cela signifie qu’elle nous prive (le « a » gagne ici son plein sens) de celle dont nous avions l’habitude et l’usage pour nous en imposer une autre que nous ne comprenons pas et qui nous effraie ; une grammaire où les sujets sont piégés, les verbes invertis, les compléments vidés, les subordinations infinies et finalement insensées. On en arrive à ce stade où la faute de langue est confondue au Péché moral : chaque phrase couve un piège mortel ; et dans l’attitude, comme dans la parole, on ne sait plus comment construire sa relation à l’autre (ce qui est le propre de la grammaire : la structuration, par les règles de la langue, de la pensée). On cherche ses mots.

Mais l’agrammaticalité a une autre forme que la fébrilité du langage et de la vie : l’excès inverse : la brutalité. Car l’émotion que produit la violence engendre elle-même une multitude de discours sans retenue, sans ponctuation, sans logique rigoureuse, sans style, eux-mêmes assez violents, et qui se croisent sans cesse —que l’on regarde les indécentes polémiques engendrées sur les réseaux sociaux à la suite des attentats de Paris, au sujet d’une supposée hiérarchie des morts. Le résultat est aussi dramatique qu’inévitable : le monde devient un texte illisible, dans lequel les rares tentatives de retrouver un « ordre du discours » sont immédiatement noyés par le bruyant et brutal désordre de tous les autres. L’on atteint l’acmé du chaos lorsque plusieurs discours, qui ne relèvent ni du même champ (religion, politique, histoire, etc.) ni du même registre (cynisme, ironie, empathie, indignation, élan patriotique etc.), sont mis sur le même plan, sans hiérarchisation ni logique de la pensée, et convoqués dans un même espace de parole.

Désir de comprendre, impossibilité d’entendre. Envie d’intelligence, constat des formes perverses que l’intelligence peut prendre. Quête de sens, découverte de la multiplicité des significations possibles. Volonté d’éprouver la pureté de l’émotion, crainte d’être dans la tiédeur de la creuse et dangereuse émotivité. Le monde depuis quelques semaines ressemble à une phrase inachevée, à laquelle personne ne semble plus pouvoir apporter le dernier mot. Une « hésitation prolongée » entre plusieurs pistes dont la synthèse échappe encore à la raison.

Face à tout cela, peut-être, le silence et la retraite, nécessaires au recueillement, à la réflexion, à l’autocritique, à la reconstruction patiente d’une grammaire intime et collective.

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Deuils (1): L'humanité de la peur

28 Novembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Dire d’abord combien, ces dernières semaines, la violence qui s’est déversée sur le monde m’a profondément peiné. Dire, ensuite, toute mon émotion et toute mon empathie pour ceux qui l’ont directement ou indirectement subie, vécue, éprouvée. Puis dire que je pardonnerai très difficilement à ces hommes de m’avoir privé de mes échanges poétiques avec le flamboyant ami Miguel Bonnefoy ; des quelques verres que j’aurais bu avec l’aîné Jean Bofane en écoutant ses commentaires de dandy hédoniste sur la vie ; des discussions sur la Littérature que je m’apprêtais à tenir en compagnie de l’érudit Sami Tchak ; des pas de danse subtils auxquels le camarade Max Lobe n’eût certes pas manqué de m’initier dans la chaleur de quelque nuit. Et dire enfin, dire surtout, que je ne leur pardonnerai jamais de n’avoir eu aucun égard, aucun amour, pour la vie. Ni la leur, ni celle de chacune de ces dizaines de personnes qu’ils ont assassinées au Radisson de Bamako. Tuer un autre Homme —et le tuer pour une cause qu’on estime supérieure à la Vie— est peut-être le seul véritable acte contre-nature ; encore que —et c’est tragique— nous soyons tellement habitués au meurtre qu’il semble être rentré dans l’ordre des choses.

Provisoirement, ces intégristes l’ont emporté sur nous. Cette peur qu’ils nous font aujourd’hui ressentir partout (l’ubiquité est le nouvel attribut de la violence contemporaine) signe leur succès. Ils sont terroristes : la peur qu’ils suscitent est leur raison de mourir. Mais leur victoire, disais-je, est provisoire ; elle est éphémère pour une raison qui tient à cette même peur qu’ils cherchent à créer en nous. Car ce qu’ils ne savent pas, c’est que si la peur est leur raison de mourir, elle est aussi de celles-là qui nous poussent à nous accrocher plus obstinément à cette chose qu’ils abominent tant et à laquelle ils sont inaptes : la Vie. La peur est une formidable pulsion de vie; et l’on aime plus encore les choses qui nous rendent heureux —le vin, sa mère, le couscous, les femmes, La Littérature, faire l’amour— lorsqu’on a peur de les perdre absurdement dans un hôtel à Bamako, sur une terrasse à Paris, dans une Université au Kenya, dans un marché à Baga, dans un musée à Sousse.

C’est, en définitive, ce qui nous rend peut-être plus humains que les terroristes. Ils répandent la peur pour tuer. Nous l’éprouvons et la beauté de la Vie, sa fragilité, nous sont comme révélées. Mais tout cela requiert de ne pas laisser la peur nous paralyser, de ne pas la laisser nous réduire au silence, de ne pas la laisser nous enfermer. Que s’ouvre la parole ; que le langage signifie encore. Que l’on refuse de balbutier : parlons clair ; trouvons, au fond de nous, une justesse à nos mots, une beauté à nos gestes, une grâce à notre manière d’être. Que la peur féconde ce qu’il y a de meilleur en nous. Redécouvrons l’humanité de la peur, et non l’inverse.

Chacun de nous est désormais responsable. A côté de la lutte contre les intégrismes à l’échelle des Etats, il y a le combat, plus essentiel, qui doit se livrer à l’échelle individuelle, intime. Parler comme un Homme. Agir comme un Homme. Etre sensible à la Vie et à la Liberté de l’autre. Etre sensible au simple fait de l’altérité. Car chacun de nous porte en lui un intégriste, qu’il laisse grandir à compter du moment où il croit que la réalité qu’il vit, ses croyances, sa culture, son identité, son Dieu, sont les seuls vrais, les seuls souhaitables, les seuls possibles.

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