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Rituel du plaisir

15 Septembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Elle est là, au milieu de la nuit, nue et lisse, propre et prête. C’est à vous de lui embraser les sens. Elle vous attend.

Tout commence par le jeu des mains. Ne sous-estimez pas leur importance : c’est parce qu’il est le plus intelligent des êtres que l’homme a des mains. Aristote l’a dit. Alors méritez votre intelligence, soyez en digne : usez bien de vos mains. Ne l’empoignez pas sans délicatesse ; évertuez-vous d’abord à la sentir, à en épouser les formes, à en éprouver la texture, la longueur, la robustesse. Prenez-votre temps surtout, pour toucher, humer, palper, peser, soupeser. Procédez à un éloge de la lenteur, et méprisez férocement la tristesse générale de cette époque hâtive et précoce, qui expédie –ô criminelle tendance- le plaisir sans rien savoir de ses secrètes beautés.

Ce que l’on tient aujourd’hui pour le plaisir n’est que la vulgaire, incomplète et furtive sensation que la pauvreté de leurs empressements offre aux Hommes de ce temps maudit. Nous avions jadis d’authentiques hédonistes ; nous n’avons guère plus que des jouisseurs sans âme, de pauvres sybarites, plus préoccupés de l’acte et de ses immédiats, artificiels effets, que de sa qualité quintessentielle. On se précipite à l’acte sans le penser ; on en effectue le geste sans l’aimer vraiment ; on sacrifie son intensité à la bestialité, sa profondeur à sa rapidité. Or, mais c’est une évidence inconnue de nos sociétés, le plaisir absolu n’est jamais dans l’acte, sauf à en admettre alors l’infinie faiblesse. Non : le plaisir véritable et pur, intense et puissant, est dans le désir, le fantasme, l’attente, l’écoute. Refusez jusqu’à l’insoutenable stade de découvrir un secret : il s’ouvrira naturellement à vous, et il n’y a rien de plus beau. Plus qu’une nature, la volupté est un art : celui de savoir oublier le temps. De le laisser glisser sur vous.

Laissez-la venir à vous, vous appeler. Caressez-la. Tantôt du bout des doigts, tantôt à pleines mains, jamais sans finesse. Laissez-la peu à peu prendre vie, sentir qu’elle est aimée, désirée, voulue. Il doit s’agir d’une rencontre, elle doit venir à vous, en sorte que l’acte soit un partage. Faites-la jouer entre vos doigts, feignez de vous en détourner quelques instants, revenez-y, repartez, réglez l’intensité de vos caresses. Et de votre désir. Surtout, ne cédez pas brusquement : le charme serait rompu. Ne vous jetez pas goulûment sur elle, vous gâcheriez tout. Vous êtes le maître du temps. Vous décidez.

Redécouvrez les courbures que vous croyiez connaître. Parcourez encore le tracé généreux de ces gibbosités, et ayez l’humilité d’admettre qu’elles se sont réinventées, qu’avec le temps elles sont plus belles, que vous êtes devant elles comme un néophyte. Souriez. Pas un sourire carnassier, non plus qu’un sourire vengeur : ce qui va s’ouvrir bientôt entre vous n’est pas une lutte, mais un pur acte d’amour. Ne l’oubliez jamais : l’objectif n’est pas de faire crier « grâce !» mais, entre les flammes du plaisir, de faire murmurer : « merci ».

Ca y est. Vous sentez que c’est le moment : sous vos mains elle s’embrase déjà alors que vous n’avez pas encore allumé le feu. Elle frémit, elle tressaille. Vous aussi. Attendez encore quelques instants, jusqu’à n’en plus pouvoir, au point de croire que vous êtes au bord de l’explosion. Fermez les yeux, approchez-la de vos lèvres. Son odeur vous envahit. Ivresse. Prenez la en bouche, fermement mais sans brutalité. Faites attention à ne pas trop mettre les dents. Le contact, enfin. C’est le meilleur moment.

Puis, puis Madame, Monsieur, avec une douceur dont vous ne vous imaginiez pas capable, mettez-y le feu. Inspirez. Soufflez tendrement. Recommencez. Deux, trois, quatre fois. Elle rougeoie. Les brindilles bruissent. La pipe est allumée. N’ouvrez pas les yeux. La première bouffée doit donner le ton.

Le reste vous appartient. Plaisir du rituel.

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Journal

7 Septembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Soudain, obsédante, m’assaille l’idée de tenir un journal. Ce n’est évidemment pas la première fois qu’elle se manifeste : j’ai des lambeaux de journaux commencés, abandonnés, repris, à nouveaux suspendus, perdus pour certains, à jamais inachevés pour tous. Dommage, ils avaient de beaux titres, je crois : Bas-fonds, Apartés, Narcisse aveugle, Oratorios ou, simplement, Carnets (plus sobre que le solennel Journal et moins écolier que Cahiers)... Les raisons pour lesquelles je ne les ai jamais poursuivis, et qui m’empêchent encore d’en commencer un énième, tiennent à la nature même du journal comme genre littéraire, et je mets dans ce commode mot –nature- un attelage hétéroclite de notions qui sont loin de l’être : la discipline (question de régularité), le ton (puis-je impunément parler dans ce paragraphe de cul, et dans le suivant, du bouleversement causé par une œuvre d’art ?), les sujets (une fois écrit, ce qui est intime le demeure t-il ?), le rapport à l’œuvre publique (le journal doit-il éclairer l’œuvre déjà publiée ?). Mais tous ces problèmes sont mineurs devant celui qui me préoccupe peut-être le plus : le style.

Il y a, quant à lui, un problème, simple à identifier, mais encore impossible à résoudre pour moi : celui de la tenue de la langue. Il m’est difficile d’écrire, par exemple : « Vu aujourd’hui une belle femme en rentrant chez moi, etc. », ou « Ecrit ce matin quatre paragraphes méprisables que j’ai lâchement laissés en l’état, etc. ». Une sorte de honte du style m’envahit dès lors que j’écris une phrase sans sujet, en la commençant directement par le verbe, pour donner l’illusion de la spontanéité, de la rapidité du style (et, donc, de la véracité de l’impression), de l’urgence même de l’écriture diariste. Or l’écriture telle que je la conçois est toujours ironique : elle est la mise à distance (au sens esthétique, et non moral) par la stylisation et la pensée, par le caractère littéraire qu’on leur donne, de l’observation, de l’impression, du rapport, de la note, du portrait. Comment donner au journal ce caractère moins rigoureux quant à la forme, moins soucieux de la langue (en apparence, en tout cas), sans pour autant céder au relâchement du style ? C’est toute la difficulté : se regarder tenir son journal, tant l’écrire qu’on en perd la saveur, l’écrire non pas nu dans son lit, mais en costume trois-pièces –cravate serrée- et l’œil sévère –ce qui, blague à part, est souvent mon cas. Il y a, semblerait-il, une forme de noble paresse, de facilité, qui donne sa facture naturelle, libre –et géniale, parfois- au Journal.

J’en arrive à croire –mais ai-je seulement raison ?- que tous les grands diaristes (Kafka, Gide, Pavese, Léautaud, Jules Renard, Léon Bloy, Woolf...) sont de parfaits hypocrites. Ils donnent l’impression d’avoir une spontanéité admirable, d’écrire sans efforts, d’avoir du génie tout le temps, à chaque entrée, dans chaque trait de plume, mais cela est faux. Nul n’écrit sans efforts, et ils sont tous en costume trois-pièces, même Woolf. Il n’y a plus d’illusion à se faire : le journal d’un écrivain n’est que temporairement intime, et l’écrivain le sait. Sa spontanéité géniale, c’est un truc, de l’écriture. Mais il se pourrait que j’aie tort, et qu’écrire un journal soit le lieu d’une géniale facilité que le besogneux, laborieux et obscur prosateur que je suis n’a pas encore.

Ecrit ceci pour la première page de mon nouveau journal.

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Nous autres, idolâtres.

3 Septembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Oui : la photo du petit Aylan est insoutenable. Il est impossible de la regarder sans se sentir profondément ému, désespéré, révolté. Il est impossible de la regarder, tout simplement. Elle signe notre honte, révèle notre impuissance, souligne nos échecs. Comme tant de clichés auparavant, passés depuis au rang de symboles, celui-ci est déjà historique, réussissant, avec cette économie de moyens qui est la plus juste expression des grandes tragédies, à dire l’indicible.

Evidemment, sous le coup de l’émotion et de l’indignation qui lui est souvent consubstantielle, il a plu dès hier soir, sur les réseaux sociaux et dans les rédactions, l’habituelle salve de commentaires et d’éditoriaux dénonçant cette inhumanité, cette barbarie, cette tristesse, toute la faillite des politiques migratoires occidentales, tout un système fondé sur les exclusions, les fermetures, le refus de la circulation des Hommes en détresse. Cela durera un certain temps. Trois, quatre, cinq jours ; une semaine, peut-être, pour les plus tenaces. Ensuite, l’on passera à autre chose, en attendant la prochaine photographie.

Je ne critique pas ici le fait que l’actualité passe à autre chose : c’est le propre même de l’actualité d’être éphémère, transitoire, mouvante et rapide, bondissant d’événement en événement au fil des nouvelles. Je ne critique même pas, et je le pourrai, ô combien, le fait que les indignations soient non seulement sélectives, mais encore, ponctuelles, furtives, saillant soudain en pics désordonnés et intenses avant de s’aplanir et se fondre tout aussi brusquement dans le roulement indifférent des jours ordinaires. Impossible, aussi, de reprocher à l’auteur de cette photo de l’avoir prise : il a fait son travail, et le cliché est assez éloquent pour se défendre immédiatement de toute accusation de sensationnalisme morbide.

Non : ce que je critique, ce n’est ni la formidable faculté d’évacuation de notre mémoire (car c’est cette faculté qui nous permet de continuer à exister, et le monde serait impossible à vivre en hypermnésie) ni l’existence de photographies semblables. Ce qui m’attriste, c’est cette impression, terrible, que nous ne sommes plus capables, par nous-mêmes, spontanément, sans support, de nous indigner profondément, aussi intensément qu’après avoir vu les images, en face d’une réalité dont nous n’ignorons au fond rien de la tragédie, mais qu’il faut toujours qu’on nous rappelle de la plus brutale des manières. N’y a-t-il donc guère plus qu’une photo-choc pour nous rappeler que des enfants, des femmes, des hommes, meurent ainsi depuis des années, pour les mêmes raisons, avec les mêmes intentions, dans une macabre répétition ? Serions-nous à ce point devenus sceptiques, que nous ne croyons et ne réagissons désormais plus qu’à ce que nous voyons, ce qu’on est obligé de nous jeter à la figure ?

Toutes ces réactions circonstanciées sont naturelles. Mais elles finissent par être aussi tristes, finalement, que le dramatique phénomène qu’elles dénoncent. Car elles ne lui prêtent attention qu’à travers des clichés, le réduisent à des existences minces dans le temps, courtes dans l’espace. Elles le banalisent en cela qu’elles ont à son égard la même attitude, la même réponse. Elles ne vont pas vers lui ; elles attendent qu’il vienne à elles sous la même forme : l’image. Nous voici tous (re)devenus idolâtres : à genoux devant les images, les idoles du seul dieu auquel, semblerait-il, nous soyons aujourd’hui fidèles et sensibles : l’Image elle-même. L’Image brute. L’Image qui fait pleurer.

L’idée d’humanité, avant tout, a des fondements immatériels : la conscience, simplement, de l’existence de l’autre, de sa situation, de sa demande, de sa soif et de sa souffrance. Si, aujourd’hui, il faut nécessairement, presque systématiquement, une image pour rappeler cette altérité et cette souffrance à notre conscience, pour rappeler cette l’existence de cette conscience tout court, il faut croire que quelque chose en nous a failli avant même les politiques.

Cette photographie du petit Aylan m’a ému. Mais elle ne m’a rien appris sur le drame qui l’a conduit sur cette plage où il est mort. Que nul ne fasse semblant, en profitant de l’émotion qui le submerge, de découvrir la vérité. Nous la savions déjà.

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