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A mon chevet: La Rochefoucauld

14 Juin 2015 , Rédigé par Mbougar

La Rochefoucauld est d’une telle indélicatesse qu’on ouvre ses Maximes[1] comme on monte à l’échafaud : les cheveux dressés sur une tête que l’on sait près de tomber, tranchée par une implacable observation. Des grands moralistes français classiques (au sens très large du mot, ce qui me fait remonter leur tradition à Montaigne), il ne s’en trouve pas de plus impitoyable (« il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté » Réflexions morales, n°474) ; et si tous ont en commun cette acuité, cette terrible profondeur du regard, qui leur permettent de jeter l’âme de tout un monde, la vérité de toute une condition, la splendeur et la misère d’une société entière dans une seule réflexion, sentence ou maxime, il reste que la manière, le ton, le style, la couleur diffèrent de l’un à l’autre.

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Montaigne est moraliste sans le savoir, ou pour mieux dire, il renverse le projet des moralistes tel qu’il s’est dessiné dans la seconde moitié du XVIIe siècle : les mœurs qu’il dissèque ne sont pas celles d’une société objectivée mais les siennes ; il est à la fois la matière et le sujet de ses réflexions. Pascal est trop désespéré pour être juste (à moins qu’il ne soit trop juste –trop lucide- pour n’être pas désespéré) ; il eût été le plus féroce de tous si le Ciel ne l’eût par trop hanté. La Bruyère, est trop humble dans son projet; il n’assène pas mais décrit ; il juge moins qu’il n’essaie de comprendre ; ses Caractères ne sont pas tant des décrets, des typologies figées, que des tentatives de donner à voir l’homme sous toutes ses coutures ; sa férocité est toujours tempérée par une certaine empathie pour ses semblables. Vauvenargues, talentueux et intègre, surpasse La Bruyère dans sa tendresse pour les Hommes, quoique ses jugements ne manquassent ni de finesse ni de vérité : il est d’un optimisme louable mais naïf à certains égards. Rivarol est un grand styliste, mais trop mondain pour que sa langue, magnifique pourtant, hisse ses réflexions hors de la cancanerie ou du cynisme. Quant à Chamfort, la solitude et la misanthropie ont fini par l’emporter sur le génie de ses remarques ; celui-ci s’en est tant assombri, qu’il a tenté de se suicider, de dire adieu à une société qu’il avait trop comprise sans doute –geste extrême, à la fois cohérent et paradoxal pour un moraliste. Je n’inclus pas Corneille, Racine, La Fontaine, Boileau, Voltaire, Condorcet, Fontenelle, Rousseau, Diderot, etc. Leur cas est plus complexe, bien que chacun d’eux, à sa manière porte en lui l’esprit d’un moraliste.

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La Rochefoucauld n’est pour sa part ni cynique (ce serait une commodité) ni cruel (ce serait une prétention), ni méchant (ce serait peu bienséant) ni misanthrope (ce serait trop grande vanité); non : il fait preuve d’une lancinante honnêteté, d’un refus si cultivé de la complaisance qu’il en apparaît cassant : « la vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal (R.M. n°64)», ou encore : «On ne se blâme que pour être loué » (Maximes écartées, n°52) . La Rochefoucauld est l’incarnation même du versant âpre de la vérité. Mais il ne s’agit pas là –et c’est en cela qu’il est proche de l’humilité de la Bruyère, bien qu’il en fasse montre sur un autre plan- d’une vérité qu’il édicterait, placé sur quelque promontoire d’où il surplomberait, en les jugeant, ses semblables. Il s’agit bien plutôt ici d’une vérité qu’il cherche là où elle est sans doute le plus difficile à trouver : à sa genèse. Par cela même, La Rochefoucauld est radical, aux deux sens du mot : radical, bien sûr, dans la mesure où il ne fait pas de compromis avec les modes ; mais radical, surtout, parce qu’il est fidèle à l’étymologie du terme : c’est un penseur de la racine, qui remonte à la racine, à la source de toutes les futilités pour mieux les dénoncer.

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De tous les commentaires, nombreux, du fameux pessimisme de La Rochefoucauld qu’il m’a été donné l’occasion de lire, celui de Barthes[2] est le plus frappant. Barthes cherche en effet, d’abord, ce pessimisme dans la structure logique, grammaticale même des maximes de La Rochefoucauld, où transparaît en permanence une « identité déceptive » que la « copule restrictive » « n’est que » exprime. En d’autres termes, selon l’analyse de Barthes, La Rochefoucauld serait pessimiste par déception –et non par nature : son désespoir provient moins d’une humeur ou d’une essence que d’une démystification de l’apparence, qui recouvre toujours une vérité moins glorieuse, qui serait la réalité. Ce serait la raison pour laquelle, dans la construction même de ses maximes, les grandes vertus supposées, ce que Barthes nomme les « irrealia » les apparences, ont peu de chances de survivre si elles sont énoncées en ouverture de la phrase (et elles le sont souvent) : car « n’est que », inexorablement, funeste cavalier de la vérité, arrivera, et démystifiera, et décevra, et désillusionnera. Il n’y a qu’à voir la maxime qui sert d’épigraphe à ses Réflexions morales : « nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés ». Avec la Rochefoucauld, il n’est plus permis simplement de croire béatement en un ordre social, moral, politique, que certaines valeurs convenues soutiendraient obscurément ; ces valeurs, il faut toujours qu’il les travaille, qu’il les interroge, qu’il cherche à leur faire avouer (puisqu’elles mentent forcément) leur vérité. Il y a dans l’œuvre de La Rochefoucauld un effort de rationalisation du discours, effort dont le terme est l’inéluctable épreuve de la déception, donc d’une lucidité possible. C’est tout le sens de la conclusion (parodique, mais assez juste il me semble) de Barthes à ce propos : « le pessimisme de La Rochefoucauld n’est qu’un rationalisme incomplet ».

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Il y a une vanité, en particulier, qui obsède La Rochefoucauld, et qu’il traque donc sans relâche : l’amour-propre, « le plus grand des flatteurs » (R.M. n°2). Celui-ci s’exprime principalement dans la fausse modestie (« le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois » R.M., n°149) et le désintéressement intéressé (« l’intérêt … joue toutes sortes de personnages, même celui du désintéressé » R.M. n°39) ; en somme, à travers toutes les attitudes qui, sous couvert de magnanimité, ne sont destinées qu’à mieux flatter l’ego. Et c’est cela qui est terrible avec La Rochefoucauld : nous serions tous des tricheurs, d’infâmes usuriers qui ne feraient que calculer, mesurer, chercher à mieux valoriser notre image. Et le fait même de prétendre n’en avoir pas (d’amour-propre) serait le pire aveu de son emprise sur notre vie.

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J’ouvre La Rochefoucauld comme je me tiens devant un miroir : je me vois nu dans chacune de ses réflexions, comme s’il les avait écrites pour –ou contre- moi. Ni le jeu de l’hypocrisie sociale, ni la vanité, ni l’auto-complaisance, n’arrive à dérober à ma vue mon corps et ses imperfections, mon esprit et ses travers, et ses petites combines et ses misérables arrangements et ses basses tricheries : il me parle, je ne veux l’écouter, l’écoute pourtant, pleure, il continue à parler, et ce qu’il dit me touche. C’est cela, la grande force de La Rochefoucauld (et de tous les moralistes plus généralement) : où que je sois, à quelque moment qu’il le lise, je me sens concerné. Je ne le lis pas pour être heureux, mais pour éviter d’avoir l’illusion que je le suis. Je sais à peu près ce que je suis en le refermant : peu de chose ; et alors, au milieu de l’ouragan, je me rappelle ce qu’est pour lui l’idéal de l’honnêteté : une sorte d’homme sans qualités revendiquées, un homme « qui ne se pique de rien » (R.M. n°203).

[1] La Rochefoucauld, Réflexions ou Sentences et Maximes morales, Introduction et Notes de Jean Rohou, Collection Livre de Poche classique, 2007.

[2] Barthes, « La Rochefoucauld : Réflexions ou Sentences et Maximes », in Nouveaux essais critiques.

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Souffle court

9 Juin 2015 , Rédigé par Mbougar

L’ouragan passe ; lentement certes, mais il passe. Peut-être même vais-je bientôt pouvoir recommencer à écrire plus régulièrement.

Quelques uns n’ont eu de cesse de me rappeler qu’il fallait garder la tête sur les épaules, comme si la tentation que celle-ci grossisse tellement que je m’en perde et en perde l’essentiel était plus qu’une possibilité : une certitude. Je ne cessais de leur répondre, pathétique, presque suppliant, que tout ce que je souhaitais, c’était continuer à écrire dans le silence, loin de tout cela ; mais cette réponse même semblait suspecte, insincère, un peu poseuse.

Ce qu’il y a de terrible dans tout cela, c’est que désormais, chacune de mes attitudes sera potentiellement une posture, un mépris, un engagement ; chacune de mes phrases, une surprise tantôt agréable, tantôt blessante ; chacun de mes silences, un brouhaha assourdissant. Il y a, je le sens, un fantasme du changement que ma personne nourrira désormais. Comme si l’on n’attendait qu’une chose : pouvoir dire : « voyez-le, il a changé depuis… » ou « regardez-le, maintenant, il se prend pour… ». Je perçois soudain, de façon abrupte, ce que je n’avais jusque-là qu’entrevu de loin : ma responsabilité lourde quant au langage.

Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que les efforts les plus absolus pour s’effacer, être le plus discret possible, ou le plus naturel possible, me semblent vains, tout à fait superficiels.

Ce qu’il y a de plus terrible, c’est qu’aucun naturel n’est plus possible. Il faut se tenir. Ne plus péter en public, sinon silencieusement –mais on sait que les pets silencieux sont les plus redoutables.

Je me rends peut-être paranoïaque. C’est finalement ça, le plus tragique. C’est peut-être ça, la tête qui grossit. Mais il est peut-être déjà bien, je crois, de s’en rendre compte, d’être le plus lucide possible, le plus qu’on peut proche du soleil, de ses brûlures et de sa lumière.

Face à tout cela, une seule solution : non pas écrire pour me remettre –ça n’a jamais rien guéri, chez moi- mais écrire ce que j’ai lu. Le livre : le voilà, « le remède dans le mal », pour reprendre un beau titre de Starobinski.

J’ai récemment lu (parfois en entier, d’autres fois des extraits, des chapitres, quelques feuillets seulement) Kafka, Malick Fall, Thomas Mann, Colette, La Rochefoucauld, Arendt, Baudelaire, Odysseus Elytis, Foucault et Kourouma. Ils ont été ma respiration lorsque l'air manquait. Mes bronchies.

C’est d’eux que j’aimerais parler prochainement. De ce qu’ils m’ont dit sous assistance respiratoire.

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