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Le cortège heureux (23)

12 Janvier 2015 , Rédigé par Mbougar

Xar been dikk fu tadik é nu ken bind’ang.

Maam,

Anda tim ken la kang na adna fé ké.

Adna fa andona yé ma u kin a yoko na a nané ndetarr a xona, saté fa na xay a doxel, wina na way a mbarr ra, a ngass ra. U ñiss jara té tuss; to anda koy, ké modja xama dom ten, ten refé mu deet o na, winé na mbarr ra a njega ka da ngim na, ka tax na da mbog é ké da mbi ya Roog taxun, wala Jamm taxun. Nda a refa nga yé u Kiin’u ga o na a jega ka tax na u roka na ñox, wara u kend of, u pog of, bo ta jara nong u xona wo fa xoxof, wala u wara u bengé xé u ñoxor ta, an na la ko xam ma Ndigîl a ref na?

Na gam u jega bis ka ando na yé, in na nga yifa yé u Kiin refum kan sedda bo bugu xon. Yam a refa nga yé win wé, win wé andona yé deno layu yé den modju mbax keen a ñowa méké, mad u yonga a baxa fo’oy, xa xo lé deen a jariña den? Xa kam fé den a wagana den? Xa lôl som na yokat’a xam in ga a nga yé ndiki, Xo lé na taxat’a da mbarr ra. U Kiin a reta nga ba wecc é u kin a ref, mumel ké sax ndaxûn, a môjin; a réta nga ba wecc ké fokatun’a fu win lakass wé, jegga té ka tax na la yé u kin o. Ken layang koy, anda num, ka nand ta mbaxir na xup na; andamé adna fé neen som a mossu nand, to win é, naa faak, mbarir na den a fogu: nda kôy, Maam, and taga taxé in mad u gim a yé refu Kiin ten ref and ké u ñis a jara. Fat in jalel bo u fet koy. Wé na n’jala ké da mbiya moju yoob na adna fé… …

In ndéta bo ma ando na yé u send a woraté. U mofa nga in mbindof sax, a ñox a sobidong. Xa I mbaru mbi yé? Fat I ñoxor, nda a ñox é in né a né baxa fo’oy: fat I ñoxor fu Xoox lé. Ké I ngawlo xa, ba ref ké tax na I ndef leng. Yam leng som I ndef: Win I ndef, to taga som I n’jegu. Ké na jaxass a in, a godatir’a in, a maya, nda ba u moss u mbeccé ti ya ga fop a xupa nga ké na fokata in, ref u Kiin tekta té mayu. Guim u Kin bala u Guim a lakass (Roog fa xoxum sax, sadari num u lay, yam guim a Roog, ten ref guim u Kiin), tag a som wagat u fokat’a in.

Guim a ma guim é wetand win é taga a wa fax. Yam ka nand ta ka yob na, ka fop a and, ka ando na yé jarè layel, nda taga som koy jaru layel. Ké yox na teen, win é mbagun u mbi. U leng wagaté mof in mbindum, in sate um, a tima, a fog é ken a xewa, in pin lakass ké, in saté lakas ké, som a xew ka. Do-dofir ké na adna fé in o fop a cuxa, fañu dof koy, ten ref inoox, ñajj, xet kin fu yif lé wo.

Taga som bug ong u lay xé. Dimlé am nu ken fiya, bo ku ta wag na ref rek, a jàg.

Dil wa xong a paax,

Boy.

Texte 23

Chère Grand-mère,

Je ne sais plus que te dire de ce monde, où chaque jour charrie son lot de morts, de nouvelles macabres, de villes brûlées, de crimes, de meurtres, de disputes. Il semblerait que la vie et la dignité humaines n’aient plus aucune valeur. Et le plus tragique dans tout cela est qu’où que l’on porte son regard, chaque homme qui se bat et tue son prochain a des raisons auxquelles il croit –Dieu, et même la Paix-, et qui justifient qu’il supprime la vie des autres et de leurs enfants, voire donne la sienne propre. Mais si chacun a ses raisons, où est la Vérité ?

Il m’arrive aujourd’hui d’avoir honte à en mourir d’être un Homme. Car si c’est sans cesse verser le sang qu’être un Homme, être ce qu’il y a, suppose-t-on, de plus intelligent, de plus évolué sur cette terre, à quoi sert-il d’avoir une Raison, une Âme ? Mais aussitôt cette question est-elle posée qu’une dramatique réponse se dessine : c’est au nom de la Raison même, désormais, que les crimes sont commis…

Les bêtes n’ont rien à envier à un Homme qui oublie son être-homme ; ils sont meilleurs et plus beaux que lui. L’oubli de l’Humanité, de l’Humanité qui fonde et lie, ne permet plus aucune prétention, aucun orgueil, aucune singularité, aucune beauté humaine. Je n’ignore pas que tout ce que je te dis passe aujourd’hui pour un tiède humanisme au mieux, pour une coupable naïveté au pire. La violence, depuis toujours, semble inscrite au cœur des Hommes. Ce n’est pas une raison, cependant, pour se résigner à la dévalorisation, à la banalisation de la Vie. Que les cyniques rient ; ce qu’ils font est ce qu’il y a de plus facile aujourd’hui.

Il n’y a plus de retraite ici-bas. On hait désormais plus que jamais, plus que quiconque, les pacifistes. Mais puisqu’aucun pacifisme n’est plus possible, il faut faire en sorte que cette situation ne soit que provisoire. Pacifiste, il faut pourtant se battre pour le pacifisme ; c’est la grande équation de ce temps. Mais il s’agit de se battre sans sang, avec notre seule spiritualité. Elle seule peut prendre en chasse et tuer ce qui nous divise. Nous sommes et n’avons que l’Humanité. De nombreuses choses nous séparent, nous éloignent certes ; l’essentiel cependant est de ne jamais perdre de vue ce qui nous lie. Si l’oubli du fondement prévaut, vivre ne signifie plus grand-chose. En revenir à l’Homme, à la Foi en l’Homme. C’est la seule Foi nécessaire, devant même –j’ose le dire- la Foi en Dieu, absurde sans la Foi en l’amour de l’Homme.

Je crois qu’il faut rappeler cette évidence aux Hommes. Car au fond, bien qu’elle semble banale, connue, élémentaire, il n’y a qu’elle qui mérite d’être toujours, inlassablement rappelée puisqu'elle semble être celle qu'on oublie le plus aisément. Le reste est la responsabilité de chacun. Par la dramatique force des choses, plus personne ne peut plus se réfugier chez soi, dans son pays, dans sa conscience même, à se taire, en pensant que la fureur du monde l’épargnera miraculeusement. La fureur est à toutes les portes ; et plutôt que d’attendre qu’elle entre –car elle entrera- allons à sa rencontre, et armons plus que de simple raison : armons-nous d’Esprit.

C’est ce que je voulais te dire, grand-mère. Eclaire-moi, pour que chacune de mes actions soit la plus juste possible.

Tu me manques beaucoup,

Boy.

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Le cortège heureux (22)

8 Janvier 2015 , Rédigé par Mbougar

Texte 22

Chère grand-mère,

Peut-être avez-vous vu débarquer, hier, avec un léger étonnement, un groupe de douze personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre joyeux drilles. J’espère que vous les avez bien accueillies. Ne cherche pas à savoir la raison pour laquelle ils sont parmi vous : tu en pleurerais ; or, on ne doit plus pleurer, là-haut. Leur as-tu fait des « gaff malo », ces gâteaux de riz dont je raffolais, et que tu m’as tant de fois offerts dans mon enfance, lorsque je venais te voir ? J’aurais aimé que tu m’en fasses une dernière fois, que je goûte de nouveau à la saveur perdue de mon enfance…

Hier, par ici, vivre a été l’expérience la plus désespérante qui soit. Je n’en ai plus pu de ce méchant, triste et imbécile monde, où l’on ne peut même plus pleurer les siens en paix. J’ai enfin compris ce que voulait dire Baudelaire (je t’expliquerai un jour qui c’est), qui réclamait « le droit de s’en aller ». J’ai vu l’horreur, entendu la méchanceté, lu la bêtise, et je ne sais pas comment j’ai encore la force d’être là, parmi tout ça. Sans doute grâce à la beauté et à la solidarité, que j’ai aussi vues, et qui permettent de ne pas sombrer.

J’ai besoin de toi ; je suis redevenu un enfant. Reviens me voir, reviens me visiter : en songe, en rêve, en méditation, en un ininterrompu souvenir ; ne m’oublie pas, transmets-moi ta chaleur, communique-moi ta tranquillité, j’ai besoin d’innocence, j’ai la nostalgie du soleil, j’ai besoin de me moquer de toi, prie pour moi, trouve-moi un lieu où être heureux…

Je suis fatigué, Maam. Redonne-moi la force et la lucidité, aujourd’hui perdues, de chercher la Vérité.

Tu me manques,

Boy.

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Le cortège heureux (21)

5 Janvier 2015 , Rédigé par Mbougar

Texte 21

Je découvre, impuissant, que l’une des grandes forces de l’Homme m’habite aussi : j’oublie. Je suis en train, tout bonnement, de prendre le dessus sur la tristesse d’avoir perdu grand-mère, d’oublier l’intensité douloureuse du manque. Je rejoue au football, je lis, j’écris, je (re)fais la fête, des blagues douteuses, le malin et l’amour ; je redeviens vain, paresseux, irresponsable, orgueilleux, arrogant, narcissique ; il m’est même arrivé d’être formidablement heureux, ces dernières semaines. Je pressentais déjà, au moment où le cortège était sur le point de départ, que cet instant arriverait, où je devrais continuer à vivre, à me résoudre à replonger dans la banale expression du quotidien, tissé de splendeur et de misère. Je savais, à l’orée du chemin de ce cortège, que viendrait le temps où je redeviendrai fort, où le deuil commencerait à être fait. Prospectif, mon esprit anticipait alors le temps à venir, le temps redevenu normal et banal, et cette idée m’accablait : tout en sachant que c’était inéluctable, je ne voulais pas redevenir heureux. Comme prévu, je le redeviens peu à peu pourtant, naturellement, sans effort. Terrible, est la mort, qui rompt et bouleverse le cours de la vie ; mais invulnérable est cette dernière, qui reprend toujours le dessus. Il m’apparaît désormais clairement, comme une évidence, que l’humaine condition est aussi définie par l’éternelle tension de ces deux expériences fondamentales, inséparables et nécessaires entre lesquelles le pendule de la vie oscille : non pas la souffrance et l’ennui, comme eût dit Schopenhauer, mais le souvenir et l’oubli. C’est bien parce que je suis en mesure d’oublier grand-mère que je puis vivre, puisque cet oubli est la condition de son souvenir sans cesse vivifié, convoqué, raffermi : il est la condition même de ma vie désormais, où grand-mère ne peut plus exister qu’à travers la mémoire.

L’expérience de l’oubli –de la conscience de l’oubli-, pour nécessaire et provisoire qu’il soit, demeure toutefois douloureuse : elle ne va jamais sans cet épouvantable remords, dont les germes s’enracinent dans l’autre conscience, tout aussi aiguë et difficile : celle de ma veulerie, de ma légèreté, de mon incapacité à me recueillir plus durablement. C’est imbécile à dire, mais oui : j’eusse souhaité que mon cœur, plus longtemps encore, fût tout entier dédié à grand-mère. Mais le cœur a ses caprices ; face à l’infinie variété des émotions qu’offre la vie, il ne peut demeurer, cloitré à un seul sentiment ; toute stase définitive lui est impossible. J’aurais voulue que grand-mère fût jalouse, que de là-haut, elle accapare tout mon cœur. Mais grand-mère est morte ; la jalousie lui est impossible. Et moi je suis en vie : je suis en un lieu –la vie- « où le cœur se partage » -c’est le titre d’un magnifique livre de Marcel Arland, mais qui lit encore Marcel Arland ? Je dis caprices du cœur. Proust, lui, a trouvé une formule plus belle et exacte, pour décrire les infidélités du cœur et de la mémoire aux êtres chéris qui nous ont quittés. Ceux qu’on oublie égoïstement un temps, parfois long, avant que leur souvenir ne nous revienne douloureusement, accusant l’oubli où nous les avions un temps relégués. Ce passage, tiré de Sodome et Gomorrhe, est peut-être le plus beau d’A la Recherche du Temps perdu :

« (…) Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L'être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l'âme, c'était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré, et qui m'avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l'apportait). Je venais d'apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand'mère, telle qu'elle avait été ce premier soir d'arrivée, le visage de ma grand'mère, non pas de celle que je m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mère véritable dont (…) je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par notre pensée (…) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n'était qu'à l'instant – plus d'une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments – que je venais d'apprendre qu'elle était morte. J'avais souvent parlé d'elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n'y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand'mère, parce que dans ma légèreté, mon amour du plaisir (…), je ne contenais en moi qu'à l'état virtuel le souvenir de ce qu'elle avait été. À n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l'imagination, et pour moi, par exemple, tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de celles, combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand'mère. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur. »

« Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur »… J’espère que grand-mère pardonnera les miennes.

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Le cortège heureux (20)

1 Janvier 2015 , Rédigé par Mbougar

Texte 20

Chère grand-mère,

Un petit mot rapide, griffonné à la hâte entre la relecture d’un article pour une revue, et et la lecture –je le finirai, cette fois- des Frères Karamazov. Pardonne-moi de ne t’avoir pas écrit hier. Tu sais comment c’est, le nouvel an : les plats copieux, les indigestions, les mêmes vœux depuis qu’on sait lire et écrire, les messages collectifs, les appels à la famille (tout le monde te salue), les pétards, le bruit, la fête. Je n’ai pas pu y échapper, heureusement.

J’ai cependant beaucoup pensé à toi. Depuis bien longtemps, tu sais, j’aime à couvrir d’un mépris radical toutes les manifestations de fin d’année. Il m’a toujours semblé qu’elles n’étaient qu’un prétexte pour essayer de rebâtir du même sur de l’éprouvé, de secouer de poussiéreuses expériences qui hélas n’avaient plus rien à offrir : on célébrait le même, celui qui venait. D’ailleurs, ces dernières années, je n’aimais rien tant que lire ou me promener tranquillement pendant la dernière semaine de l’année, superbement misanthrope et haïssant l’espèce. 2015 pourtant, je le sais, sera différente : il va falloir apprendre à vivre sans toi.

J’oublie parfois que tu es partie, pourtant. C’est assez étrange : en écrivant ces lignes, il m’arrive de ne plus me souvenir que c’est de toi –je veux dire, toi n’étant plus là- que je parle. D’une certaine manière, c’est une bonne chose : c’est la preuve que petit à petit, au fil des textes, je me rapproche de toi, et que je perçois ton sang pulser vigoureusement, si proche, que la question de ton absence devient absurde. Je suis tel ce promeneur qui finit, absorbé dans sa contemplation, par s’oublier en elle.

Ceci est la vingtième perle de ton chapelet. Je l’égrène sans amertume aujourd’hui. Le cortège a parcouru la moitié du chemin déjà. Je ne suis pas fatigué. A bientôt là-haut.

Je t’embrasse,

Boy.

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