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Le cortège heureux (9)

8 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 9

Les jumeaux Souhaïbou et Cheikh, mes deux plus jeunes frères, ont été les derniers à profiter du talent de matrone de grand-mère. Son dernier grand-séjour chez nous leur était en partie dédié : elle venait aider ma mère à s’occuper des deux chenapans.

Je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs de cette période : je l’ai trop peu vécue, j’ai trop peu été là lorsque mes jeunes frères étaient introduits à la vie par grand-mère. Mais des quelques semaines que j’en ai vécues, je garde les images d’une grand-mère tendre et attentionnée, bien que les deux garnements lui fissent des misères. Elle les observait grandir, notait les traits encore fragiles de leur caractère, qui s’affirmait. « Cheikh a plus de malice mais Souhaïbou est plus fort physiquement », notait-elle d’un air pénétré et convaincu. Et je revois encore les enfants se chamaillant avec elle, lui arrachant son mouchoir de tête avant de fuir, la taquinant inlassablement ; et je la vois qui se bat –au sens propre- contre l’un d’eux (ou les deux), qui se protège, qui menace, qui crie, jure, profère de terribles malédictions (nu njeeng ké jaam ! ka nu boow ! Vous n’aurez pas la paix ! Vous êtes impolis !) aux deux enfants qui s’en amusaient.

D’une certaine manière, se vérifiait dans ces scènes cocasses et tendres cette affirmation, selon laquelle il n’y pas de grande différence entre les personnes âgées et les enfants : ce sont deux extrémités d’une seule ligne ; extrémités où règnent l’insouciance, la facilité à oublier, la susceptibilité, une extrême gentillesse, l’innocence. Grand-mère a été, bien souvent à son corps défendant, la partenaire de jeux de Souhaïbou et Cheikh ; elle a été leur première éducatrice, leur matrone, leur nounou, leur berceuse. J’espère qu’ils s’en souviendront.

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Le cortège heureux (8)

7 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 8

Ma mère m’a raconté un épisode qui a eu lieu lors des dernières semaines de la vie de grand-mère.

Elle était déjà affaiblie, et tout le monde se doutait, savait sans trop vouloir y penser, qu’elle n’avait plus longtemps à vivre. On espérait pourtant qu’elle verrait 2015. Mais pendant ces derniers jours, donc, ces jours où elle refusait de s’alimenter –« comme si elle voulait se laisser mourir », me dit ma mère- grand-mère retrouva pourtant, le temps d’une matinée, une énergie inconnue : ce jour-là, au réveil, elle avait perdu un objet, qu’elle s’était aussitôt mise à chercher frénétiquement.

Et pendant des heures, me dit-on, grand-mère passa sa maison au peigne fin, en répétant, dans une litanie démente où l’abnégation le disputait au désespoir : « In ga a i rang rek faax ké, to daan ka tim » (Si je ne trouve pas [cet objet] ce serait terrible, et je ne dormirai plus ». Elle mit ainsi la maison dans un désordre indescriptible, comme hallucinée, cherchant toujours l’objet désiré. Mes tantes et cousines qui se trouvaient à ses côtés tentèrent de la calmer, inquiétées par cette subite débauche d’énergie qui contrastait tant avec son apathie des jours passés. On voulut qu’elle se recouchât ; ma grand-mère refusa avec force. Mes tantes et cousines, et même des voisins, n’eurent d’autre choix que de l’aider à chercher l’objet perdu. Celui-ci demeurait caché pourtant, et lorsque l’ardeur des chercheurs faiblissait, ma grand-mère, terrible, tonnait : « I nga a ngi ran koy u leng daan ké in mbin néké » (Si on ne le retrouve pas, personne ne dormira dans cette maison). Elle refusa de manger, de se reposer, de se calmer. Elle semblait avoir retrouvé ses forces : l’objet perdu l’obsédait. On fouilla les chambres, la cuisine, les réduits ; on suspecta un des nombreux enfants qui venaient jouer dans la maison de l’avoir dérobée ; rien n’y fit. Grand-mère répétait que l’objet ne bougeait jamais de la commode à côté de son lit, dans laquelle elle le gardait très précieusement, et disait ne pas comprendre comment il en était sorti. On cherchait toujours…

Les heures passèrent. L’objet demeura caché. On finit par le croire définitivement perdu. Grand-mère ne supporta pas cette idée et, ce jour-là, malgré toute son énergie du matin, retourna se coucher en début d’après-midi plus fatiguée que jamais.

Ce n’est qu’au milieu de l’après-midi, lorsqu’elle se réveilla de sa sieste, que l’on retrouva sous l’oreiller de grand-mère l’objet tant voulu. Il n’était pas perdu : grand-mère l’avait sans doute simplement sorti de son tiroir, l’avait regardé puis, au lieu de le remettre à sa place comme d’habitude, avait certainement dû le conserver près d’elle, sous l’oreiller. Et au réveil, elle avait oublié qu’elle l’avait gardé là…

Les derniers jours de sa vie, grand-mère avait commencé à voir défaillir sa mémoire, cette formidable mémoire qui jadis connaissait jusqu’au plus lointain de mes ancêtres. Sa mémoire déclinait lentement, au point qu’elle oublia où elle avait laissé cet objet qu’elle aimait tant, et qu’elle passait de longues minutes, chaque jour, me dit ma mère, à regarder en silence.

C’était une photo de moi.

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Le cortège heureux (7)

6 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 7

Il y a une beauté physique propre à la vieillesse. C’est la beauté du visage, la beauté de la figure, qui, autrement, dans un canon différent de celui de la jeunesse, subsiste. Alors que le reste de leur corps, bien souvent, a perdu toute vigueur, toute fermeté, toute tenue, le visage des personnes âgées se réinvente. La vieillesse est peut-être un naufrage : corporel, mental, cognitif ; mais elle peut aussi être le retour de la beauté de la figure dans ce qu’elle a de pur, de non superficiel, de non artificiel. Le visage de grand-mère était beau.

C’était un visage émacié : les joues, décharnées, étaient creuses ; la mâchoire, que les dents depuis longtemps avaient désertée, était douce, et s’arrondissait, à la pointe basse du visage, en un petit menton discret. Quoiqu’elle eût de très petites lèvres qui, avec le temps, semblaient s’aplatir et s’amincir davantage (sa bouche n’avait pas beaucoup de relief), j’avais l’impression que sa lèvre inférieure était légèrement plus grande que l’autre. Elle avait un nez assez quelconque, ni trop grand ni trop petit, ni camus ni aquilin, ni droit ni bosselé : je ne sais pas, à vrai dire, comment décrire son nez.

Jusque là, rien, sans doute, de bien singulier : le bas du visage de grand-mère était tout ce qu’il y avait de plus commun, ou du moins, il ne s’y trouvait aucun signe qui pût faire parler d’une beauté. C’est que celle-ci émanait du haut du visage, et précisément, de ses yeux. Ses maigres joues rehaussaient ses pommettes, extraordinairement anguleuses (j’en ai assez des pommettes « saillantes ») ; sont front également était plutôt fort (il faut arrêter avec tous ces fronts « bombés ») quoiqu’elle le dissimulât en partie souvent, coquettement (j’y reviendrai, sur cette coquetterie) derrière un mouchoir de tête. Il reste en tout cas que ces deux renflements, celui du front et celui des pommettes, avaient pour effet de creuser autour des yeux de grand-mère de profondes orbites. Ma mère a hérité de cela, et moi aussi, en partie, ainsi que certains de mes frères. Mais grand-mère était la seule chez qui cette caractéristique conférât au regard une sorte d’intensité : petits et alertes au fond de leur cavité, donnant toujours l’impression d’être plissés, ses yeux éclataient d’une extrême blancheur, et qui frappait. Le regard de grand-mère n’était pas de ceux-là, extraordinaires, capables de « fouiller l’âme », de « transpercer le cœur », etc., mais quitte à alimenter ce cliché, je dirais que c’était un regard qui troublait : il s’en dégageait une vivacité, une ironie et une alacrité, qui irradiaient et ennoblissaient ses traits. Les contours de ses yeux, comme son front, étaient parcourus de rides qui semblaient s’être figés, dessinant sur son visage immobile les stigmates du temps. Et pour compléter toute cette noblesse, ses cheveux : je ne les ai pas souvent vus, mais l’élégance de leur blancheur me revient. Grand-mère, m’a dit un jour ma mère, a commencé à avoir des cheveux blancs très tôt. Cela aussi, elle nous l’avait légué : ma mère, en a eu assez jeune aussi ; quant à moi, ô désespoir, j’en compte déjà quatre…

Le visage de grand-mère n’était pas un visage « doux », contrairement par exemple à celui de ma mère, aux traits plus déliés. C’était au contraire un visage assez sec, mais d’une sécheresse solennelle : ses traits, à la fin, semblaient sculptés dans la majesté du grand-âge, figés dans cette expression à la fois grave et sereine, et où la beauté reposait.

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Le cortège heureux (6)

5 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 6

Grand-mère marchait souvent pieds nus, lorsqu’elle était à Fayil. Elle avait besoin de ce lien essentiel -physique et spirituel- avec la terre où elle était née, où elle avait grandi, où elle avait enterré son mari et ses amis. Mes parents m’ont raconté qu’à plusieurs reprises, longtemps avant son décès, ils avaient essayé de lui faire quitter le village, de la faire venir chez nous, pour prendre soin d’elle, mais qu’elle avait toujours obstinément refusé, comme si, sentant sa mort prochaine, l’idée qu’elle se advînt ailleurs qu’en cet espace l’épouvantait. Mon père m’a dit que, comme toutes les personnes très âgées du village, « elle avait un rapport étrange à la terre de Fayil ». Cette « étrangeté », dans la bouche de mon père, n’est pas péjorative ; elle signifie à la fois : intensité, profondeur, respect, amour. Grand-mère n’a jamais connu que cette terre là : elle l’a travaillée dans les champs, y a bâti sa maison, y a enterré son mari. Le monde est vaste, mais où donc aurait-elle pu mourir dignement ailleurs qu’en cet espace ?

Fayil était à grand-mère ce que Gaïa était à Antée : une mère, une énergie vitale –l’énergie du tellurique, du chthonien. Le tellurique ou le chthonien, c’est la force cosmique contenue dans la terre, force torrentielle et ambiguë : d’une part, espace de germination, de genèse de la vie, et, d’autre part, domaine des puissances obscures, des morts et des esprits qui y reposent. C’est Déméter et Hadès : l’équilibre entre le vivant et l’infernal. C’est le contact de cette vibration essentielle, de cette tension qui figurait la condition humaine même, que grand-mère recherchait en permanence.

Lorsqu’elle était chez nous, elle m’a souvent dit : « Kan diil wa Fayil bo ta jiraxam», Fayil me manque à m’en rendre malade. Cette phrase me paraissait alors banale, je la tenais pour une de ces exagérations dont grand-mère avait le secret. Mais aujourd’hui, ces mots prennent un tout autre sens ; ils signifient : j’ai la nostalgie du lieu qui me fait vivre, d’où je tire ma respiration. Grand-mère exprimait par cette phrase simple les deux sens de la nostalgie : le sens médical, celui d’une « maladie née du désir de retourner chez soi », et le sens poétique, que Chateaubriand a si bien et simplement décrit : « le regret du pays natal ». Sa nostalgie était la plus pure qui soit : ni celle des personnes, qui sont périssables, vont et viennent, ni celle des « moments », qui ne reviendront jamais malgré tout, mais celle de la terre, qui ne bouge pas, ne meurt pas, n’est pas irrattrapable, mais qui, simplement, est loin.

Mais la nostalgie est finie, et grand-mère est au cœur de sa terre désormais.

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Le cortège heureux (5)

4 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 5

Personne, point même ma mère, ne connaissait l’âge exact de grand-mère. On sait simplement, sans plus de précision, qu’elle avait entre 81 et 85 ans. Elle serait donc née entre 1929 et 1933. Entre l’année du premier krach boursier mondial et celle de l’accession d’Adolf Hitler au Reichstag. Elle avait, quoiqu’il en soit, dix ans au moins à la fin de la deuxième guerre mondiale. Mais que savait-elle vraiment de tous ces événements qui se déroulaient à l’autre bout du monde, qui engageaient son avenir sans pourtant qu’elle y prît part, sans même, peut-être, qu’elle en eût la moindre conscience ? Comment, dans un petit village sereer reculé au fond du Sine, percevait-elle le vaste monde et les tragédies qui s’y déroulaient en 1939 ?

Elle a connu la période coloniale, vu une révolution (les indépendances), assisté à la naissance d’un monde et à la disparition progressive d’un autre ; elle a été spectatrice des progrès techniques au Sénégal, avec ce qu’ils ont de déroutant et de bouleversant. Avec la fabuleuse mémoire qui était la sienne, elle aurait peut-être pu apporter un témoignage : non point sur toute une époque, mais sur la manière dont elle l’a traversée. Ce qui m’intéresse, c’est elle : la façon dont elle a vécu, ce qu’elle a fait, supporté, mis en œuvre pour survivre. Car avec sa mort, c’est la singularité d’une existence qui a disparu : grand-mère, dans son corps et son esprit, a vécu ces 80 années d’un point de vue que nul autre n’a eu. C’est caractère unique, et à jamais perdu de sa vie qu’il aurait été intéressant d’interroger. Connaître non pas l’Histoire, mais son histoire particulière, ces menus détails intimes qui la définissaient à des moments précis.

Que reste-t-il d’elle, aujourd’hui ? Que reste-t-il de 80 ans d’existence ? Hormis dans le cœur de ceux qui l’ont connue et aimée, où subsiste-t-elle ? Où est aujourd’hui sa trace ? J’ai bien peur que grand-mère n’ait quitté le monde comme elle y est arrivée et comme, finalement, elle l’a traversé : dans la discrétion. Discrétion élégante, humble et pudique d’une vie en noir et blanc ou sépia, remplis de souvenirs dont ne savait s’ils étaient empreints d’une nostalgie triste ou heureuse. Discrétion et plaisant mystère de de la vie d’une née vers.

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Le cortège heureux (4)

3 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 4

Et la dernière fois que j’ai vu grand-mère ? C’était il y a quatre ans. J’étais allé la voir, chez elle, au village, à Fayil.

C’était une belle et chaude journée de juillet. A Fayil, les premières pluies venaient à peine de tomber, et l’on se demandait, anxieux et inquiet, si l’hivernage, qui avait mis du temps à arriver, s’installerait vraiment et serait généreux. Les champs de mil pourtant commençaient légèrement à verdir, et quelques audacieuses têtes d’épis jaunissaient au bout de longues et fines tiges ; les premiers grains s’affirmaient ; bientôt, il faudrait envoyer les enfants pour les protéger et leur permettre de s’épanouir. Armés de lance-pierres et d’ustensiles sur lesquels ils taperaient pour faire du bruit, ils devraient, une nouvelle fois, affronter les terribles et pugnaces nuées de mange-mil. Encore fallait-il, bien sûr, que la pluie continuât de tomber, et le soleil, de briller.

J’avais déjà rendu visite aux sœurs de mon père, à mes grand-tantes, à mes oncles, à mes cousins, qui habitaient Thiouthioune, Sasarr, et Ndorong[1]. Il ne me restait plus qu’à aller voir ma grand-mère, à Sessène. J’ai toujours beaucoup aimé le chemin vers chez elle : le petit sentier qui y mène serpente entre les habitations et les champs, en sorte que, tantôt, le regard se perd sur les étendues des seconds, tantôt, revient vers les habitations devant lesquelles, à l’ombre généreuse de grands arbres, des gens –souvent des femmes qui s’adonnent à quelque activité domestique- vous regardent, vous saluent, vous hèlent, vous appellent ; je réponds, devance les salutations, m’arrêtent parfois longtemps ; on me demande comment je vais, comment c’est, « là-bas », on me demande si je continue à bien travailler, on m’encourage, on prie pour moi, me demande des nouvelles de Ma Sabo et de mes frères, me dit que j’ai maigri, me demande quand je me marierai, me promet une belle jeune fille, me rappelle la belle fête que fut notre ndût[2], etc. Tout cela est singulier comme atmosphère : le rythme du temps semble ralentir, il règne une forme d’active paresse, de contemplation dynamique, pour tout dire, d’otium et pourtant, on s’y fait –mieux : on s’y plaît. Je continuai.

La concession de ma grand-mère, à l’époque, était constituée de trois bâtiments enclos par une palissade en paille dont les trois quarts étaient affaissés. Le bâtiment central est une espèce de grand appartement où l’on trouve deux grandes chambres, une véranda et deux petits réduits (pantaré, dit-on en sereer : j’ai l’intuition que ce mot renvoie à un mot français, mais lequel ? penderie ? ) à chaque aile du bâtiment, qui servent d’espace de rangement des ustensiles de cuisine et des outils champêtres : houes, dabas, hilaires, tout le rudimentaire matériel de travail qui contribue à dégrader la santé des villageois, mais auquel beaucoup d’entre eux semblent tenir, soit parce qu’ils ne peuvent s’acheter les machines modernes, soit parce qu’ils jugent que le travail ne peut être bien fait qu’ainsi. Ce bâtiment principal, qui est le cœur de la concession, a été rénové par ma mère et sa sœur, ma tante Penda, ainsi que par ma grand-tante, Gnila. Mon père y a peut-être aussi contribué. Autrefois, dans ma jeunesse, il n’était pas en ciment comme aujourd’hui : c’étaient alors deux grandes cases jumelles en banco ; la toiture n’était pas en tôle de zinc, comme maintenant, mais bien en paille. C’étaient de belles cases, dont l’intérieur était souvent frais, gardant la fraîcheur des nuits dans la terre avant de la libérer le jour levé. Enfin, c’était un autre temps… Il subsiste cependant dans la concession une grande case, qui est le deuxième bâtiment de la maison. C’était la case de mon grand-père maternel, Ngor, qui était décédé une dizaine d’années plus tôt. Le troisième bâtiment était la cuisine ; quant aux toilettes et à la salle de bain, elles étaient situées à l’abri des regards, derrière la maison, dans l’arrière-cour, à la lisière des champs qui s’étendaient immédiatement après. Mon endroit préféré de la maison, cependant, était la cour, toujours égayée par le jeu et les chamailleries des bandes d’enfants (de petits cousins, d’inconnus), par le caquètement incessant des poules, le glou-glou des dindons… Et, au milieu de tout cela, un bel arbre –je n’ai jamais su ce que c’était- se dressait, sur lequel, bien sûr, enfant, avec mes frères et mes cousins, nous grimpions et jouions imprudemment, au grand dam de grand-mère, qui a toujours eu peur d’une mauvaise chute.

Quand j’arrivai, ce jour-là, je trouvai quelques enfants dans la cour, et dans la cuisine, une de mes cousines, qui aidait grand-mère et lui tenait compagnie à la maison. Effusions, joie des retrouvailles, rires… Grand-mère, me dit-elle, était dans sa chambre. Je ne lui avais pas dit, bien sûr, que je venais. Ma mère, lorsqu’elle m’appelait alors que j’étais toujours en France, me disait que grand-mère demandait toujours de mes nouvelles et répétait que je lui manquais. Aussi avais-je souhaité lui faire cette petite surprise, en venant à l’improviste.

Ma cousine me précéda dans l’une des grandes chambres du bâtiment central, qui était la chambre de grand-mère. Nous la trouvâmes étendue.

- Maam détang u xé déti do nga ! (Grand-mère, regarde qui est venu te voir !)

-Anu xeen éé ? (Qui est-ce ?) dit-elle en se redressant difficilement.

-Ga i no ? (Tu ne le vois pas ?), reprit en riant ma cousine.

-Ga a tim a ga a paax way ! Anu xeen é ? (Je ne vois plus très bien ! Qui est-ce ?)

Ma cousine s’écarta légèrement, j’avançai vers elle, ému et heureux de la revoir. Elle plissa les yeux, s’approcha encore un peu. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son en sortit, elle cligna des paupières, regarda ma cousine qui était hilare devant ses grimaces, me regarda encore, reporta encore son regard sur ma cousine, comme pour lui demander de s’assurer que c’était bien moi.

-Ti yé Boy Sarr o ndigil? (C’est vraiment Boy Sarr?)

-An bugo ta ref u lakass é (Qui d’autre veux-tu que ce soit ?)

-Wuy u ! Wuy Roog Seen ! Ey Boy Sarr koy dé, ey koon ! (Mon Dieu! Boy Sarr! Boy, Sarr, mon petit…).

Elle se leva avec une énergie insoupçonnée, et me prit dans ses bras en continuant à parler et à sangloter :

-Ey Boy Sarr koy dé ! Woy o dé ? Gnaka fapess fog a mé ga a ti rong! Mban garo yé? Na fi yo yé? Ey koon ! Yega yooya ! Mban garo yé ? Wé i ramo lay u ten ? Ey Boy koy dé ! (Boy Sarr, c’est bien toi ? Sur la tête de mon père, j’avais cru que je ne te reverrai plus ! Comment vas-tu ? Mon pauvre et cher enfant… Que tu as maigri ! Quand es-tu revenu ? Tu aurais pu me le dire ! etc.)

Et elle me serrait dans ses bras, me regardait, me touchait le visage, les mains. Elle ne pleurait pas, mais ses yeux… Il y a quelque chose d’inexprimable –que je ne veux pas exprimer- dans ces retrouvailles avec ma grand-mère. Ce moment nous appartient : égoïstement, je le tais.

Nous passâmes la journée entière ensemble, à parler, à parler, à parler… Surtout elle : elle me faisait part de ses inquiétudes de me savoir loin, là-bas, chez les blancs, me demandait de faire attention, priait pour moi, me demandait si je mangeais, voulut sacrifier une petite chèvre pour fêter mon retour (je l’en empêchai), esquissa quelques pas de danse, me fit part de ses soucis de vue et d’ouïe, m’apprit qu’elle allait toujours aux champs, me dit qu’elle avait pensé à moi chaque jour, me demanda, avec l’espoir que je lui réponde « non », si je repartirai... Elle rit beaucoup aussi. Elle riait comme une enfant, un rire sonore et clair, un rire comme seule une grand-mère heureuse de revoir son petit-fils peut en produire… Ca a été l’un des jours où j’ai été le plus heureux, et je ne le dis pas simplement pour la circonstance.

La journée passa vite, le soir s’annonça. Elle me demanda quand je rentrerai, je lui dis que je repartirai certainement le lendemain, mais que je repasserai bien sûr la voir.

Je tins parole. Et lorsqu’au soir du lendemain, je fus sur le point de la quitter, après m’avoir chargée de cadeaux en tous genres, prodigué d’interminables prières, elle me regarda pendant longtemps en silence. De longues, très longues minutes où elle ne dit rien, se contentant simplement de me fixer.

Ma gorge se noua. Je savais ce qu’elle faisait et pensait en ce moment même. Ce regard de ma grand-mère me faisait lire clairement en elle.

-A wa refé xé in fakit kang u ga’a na adna. (Il se peut que ce soit la dernière fois que je te vois en cette vie).

-Mamé? Wassi ké lay’a! Xé i batu nga ir ! (Mais non ! Arrête de dire cela ! On se reverra !)

Elle sourit. Mais cette fois-ci, c’était un sourire mélancolique voire triste, un sourire comme seule une grand-mère qui a peur de n’avoir plus assez à vivre pour revoir son fils pouvait en produire…

La toute dernière fois que je l’ai vue, c’était par Skype. Et même à travers l’écran, ce regard : « la dernière fois, peut-être… »

[1] Thiouthioune, Sasarr, Ndorong et Sessène sont des « bourgades » de Fayil, des quartiers.

[2] Le ndût est, chez les sereer, un important rite d’initiation, qui marque l’entrée dans « la case des hommes », après la circoncision. L’on y inculque aux jeunes circoncis, souvent d’une même génération, des savoirs divers : des sagesses, des connaissances pratiques et surtout, un certain nombre de valeurs. L’élève en sort initié, responsable, prêt à affronter la vie. On lira utilement à ce propos L’éducation du jeune sérère niominka, de Mamadou Lamine Sarr.

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Le cortège heureux (3)

2 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 3

Grand-mère marche lentement, pourtant, je n’arrive pas à la rattraper. De petits pas d’une aérienne légèreté, sans aucune pesanteur, sans aucune souffrance, comme d’habitude, la portent vers sa dernière demeure. Il faut que je marche d’un meilleur pas pour lui tenir la main.

J’ai parlé, hier, parmi les premiers souvenirs que j’avais de grand-mère, de ses tentatives désespérées de m’initier « à ses jeux et à son monde ». Je voudrais revenir sur ces instants, qui sont sans doute ceux que je regretterai le plus, pour le reste de ma vie, de n’avoir pas prolongés ou vécus de nouveau, plus tard.

Grand-mère a été, avec ma mère, l’ouvrière des premières manifestations de l’intelligence, chez moi. Mon esprit a frétillé pour la première fois au contact du sien. Nous nous asseyions l’un en face de l’autre et, de sa voix éraillée, grand-mère ouvrait ce dialogue à jamais connu:

-An tchi ka u n’jaangoj ? (à qui offrirai-je un n’jaagooj[1]?)

-Miiii ! (Moiiiii !) répondais-je avec enthousiasme.

-Wo ané ? (Toi qui?)

-Mi Boy. (Moi, Boy.)

-Boy ané? (Boy de qui?)

-Boy Mame Sabo? (Boy de Mame Sabo)

-Mame Sabo ané? (Mame Sabo de qui?)

-Mame Sabo Mboyil. (Mame Sabo de Mboyil).

-Mboyil ané? (Mboyil de qui?)

-Mboyil Sanou.

-Sanou ané?

-Sanou Ndeffaan.

-Ndefaan ané ?

-Ndeffaan Koumba.

-Koumba ané ?

Etc.

Et cela continuait jusqu’à ce que, par ignorance ou par défaut de mémoire, je ne puisse plus remonter la lignée maternelle. Le dialogue s’interrompait alors ; grand-mère riait et se moquait avec gentillesse de ma piètre connaissance de mes aînés ; puis, les yeux tantôt clos, tantôt fixés sur moi, elle récapitulait le dialogue et le poursuivait dans un magnifique soliloque dont j’étais pourtant le spectateur privilégié ; elle devenait alors, sous mes yeux ébahis par l’opération magique en cours, une opération d’une schizophrénie volontaire, belle et contrôlée, à la fois la poseuse d’énigmes et l’enfant qui répond, l’interrogatrice et l’interlocutrice, le Sphinx et Œdipe ; c’était du théâtre, elle était sur la scène puissamment éclairée du passé, et, des coulisses, à la dérobée, je l’observais ; elle traversait les âges, les générations, les siècles, reconstituait par la mémoire et par la parole le lignage maternel dont j’étais issu. Elle me présentait mes aïeux, me réconciliait avec mon histoire, m’apprenait le nom de mes ancêtres, m’arrachait au temps présent pour me porter par son langage et son esprit à la rencontre de ceux qui portèrent mon sang, dont je suis l’héritier, et dont le nom devait m’être connu et ne jamais sombrer dans le sacrilège oubli. Elle parlait. J’écoutais : parfois avec attention, trop souvent avec étourderie et distraction, toujours avec fascination. Sa mémoire était fabuleuse. Elle s’arrêtait longtemps après avoir commencé, en disant, presque désolée et coupable : « en ce point, je ne sais plus, c’est ici que ma mémoire s’arrête, même si ma mère et ma grand-mère m’ont portée plus loin. J’ai oublié le reste». Mais ce point déjà remontait à des époques reculées : il était, à ce moment précis, dans la mémoire de grand-mère, c’est-à-dire dans la mémoire des Hommes, l’origine identifiée, relatée, et transmise de génération en génération, de mon histoire.

-Tu as bien écouté ? me demandait-elle, enfin sortie de cette forme de transe de la mémoire.

-Oui, mentais-je.

-On recommence alors. An tchi ka u n’jaangooj ?

Miii!

Et le dialogue recommençait, et je répondais, parvenant parfois, quand j’avais été concentré, à aller plus loin que la précédente fois, ou n’arrivant même pas, plus souvent, parce que j’avais écouté d’une seule oreille, à atteindre ce point. Lorsque cette dernière configuration se produisait, grand-mère s’énervait, jurait, me traitait de cancre, puis recommençait son soliloque. Et nous poursuivions jusqu’à ce qu’elle ait jugé que j’avais fait des progrès (généralement, c’était lorsque j’arrivais à rajouter deux noms à celui où j’avais avoué mes carences précédemment). Je pouvais seulement alors retourner jouer, bien que, la plupart du temps, je m’échappasse bien avant.

A la séance suivante, ce n’était pas la lignée maternelle, mais celle de mon père, que grand-mère m’apprenait, puisqu’elle la connaissait aussi. Elle ne la savait certes pas aussi bien que la sienne propre, mais elle la maîtrisait néanmoins assez pour remonter à plusieurs générations en arrière. D’ailleurs, à proprement parler, elle ne m’apprenait pas la lignée paternelle : elle me la faisait « réviser » car, bien entendu, du côté de mon père, mes tantes, mes grands-tantes et ma grand-père paternelle lorsqu’elle le pouvait (elle était très malade) ne chômaient pas : elles veillaient à ce que je sache parfaitement cette partie de mon ascendance.

Il y a, je crois, excepté son volet ludique et pédagogique, d’importantes dimensions anthropologique, philosophique et littéraire dans cet exercice. Je ne veux pas trop m’y étendre car ce n’est pas le sujet ici et je veux rester proche de grand-mère, mais j’en dirai toutefois quelques mots.

La dimension anthropologique est liée, naturellement, à la fonction de la parole dans la culture traditionnelle africaine en particulier, sereer en général. Je n’enfoncerai pas des portes ouvertes, beaucoup de choses ont été écrites sur la question. Je ne veux non plus alimenter le cliché –faux- d’une Afrique irréversiblement liée à sa tradition orale. Mais celle-ci est importante pour cet épisode précis que je relate, je ne peux l’économie de son analyse. L’oralité, chez grand-mère, n’était pas seulement le simple vecteur d’une passive transmission ; je veux dire qu’elle ne se contentait pas, dans un geste mécanique de la parole, de me répéter ce qu’elle a reçu pour que je le répète à mon tour, sans émotion et sans vie ; ce n’était pas du psittacisme : grand-mère m’initiait. Elle m’initiait non seulement à l’Histoire, (à travers mon passé), mais elle m’initiait encore, d’une certaine manière, à la logique : celle, presque syllogistique, des relations familiales (Si Mboyil est la mère de Mame Sabo, et que Mame Sabo est ma mère, alors Mboyil est ma grand-mère : cela semble banal, mais j’avais trois ans). Anthropologiquement, ce petit jeu était également le lieu d’une petite curiosité, qui renseigne sur les sereer : autant du côté de mon père que du côté de ma mère, on ne m’apprenait toujours que le lignage maternel. Je ne connais ainsi le lignage paternel d’aucun de mes parents au-delà de deux générations. Il faut peut-être en conclure (j’avoue le faire imprudemment) que les sereer sont, comme tant d’autres, un groupe social où l’ascendance maternelle est primordiale. Aujourd’hui encore, lorsque je retourne dans le village natal de mes parents, et qu’on me présente à quelqu’un qui ne me connaît pas, on lui dit : « U bengé Mame Sabo yo », c’est l’enfant de Mame Sabo.

Sur le plan philosophique, cet exercice auquel me conviait grand-mère, à bien y réfléchir, n’est pas sans me rappeler, quoique ses buts, principes et motivations en fussent tout autres, les dialogues de Socrate. Bien évidemment, je n’étais pas plus Protagoras ou Ménon que ma grand-mère était Socrate ; et certes, elle ne m’interrogeait pas pour savoir quelle était la nature de la Vertu, de l’Amour, du Beau ou de quelque autre catégorie idéelle d’un dialogue platonicien. Mais il y avait chez ma grand-mère, lorsqu’elle m’interrogeait, quelque chose qui la rapprochait de Socrate : sa démarche philosophique. Socrate interrogeait pour accoucher les esprits ; cette maïeutique, grand-mère la pratiquait aussi. Car que faisait-elle, sinon tenter de faire naître de ma mémoire les traces de mon histoire ? Ses questions, répétées, anaphoriques, me piquaient (comme l’attitude de Socrate est comparée à celle d’un « taon », ou d’une « anguille ») et m’enjoignaient, sans que cela fût jamais brutal, de répondre. Grand-mère m’a appris le questionnement, l’effort de la mémoire, la nécessité de l’entretenir. Elle m’a surtout appris les bases de l’entretien, peut-être du dialogue : une question, une réponse, et, conditio sine qua non à l’harmonie du tout, une écoute.

Grand-mère, enfin, sans le savoir, me professait une démarche littéraire ou, du moins, rhétorique et linguistique. Rhétorique, parce qu’elle replaçait au cœur de ma pensée et de ma parole dans le monde la mémoire, la memoria, qui, on le sait, est l’une des cinq dimensions fondamentales du discours et de la rhétorique classiques (les quatre autre étant : l’inventio, la dispositio, l’elocutio et l’actio). Dimension linguistique, enfin, parce qu’elle m’apprenait une technique linguistique pour égrener et apprendre les noms de mes ancêtres : la liste. Grand-mère, sans le savoir bien sûr, était une merveilleuse taxinomiste.

Avant de dessiner mon arbre généalogique à l’école française –ce fut très facile, vu que j’en savais une bonne partie alors- je l’ai d’abord vu fleurir dans mon esprit. Une fleuraison élégante et dense, faite de tous ces noms mystérieux mais qui m’étaient devenus progressivement familiers. Cet arbre, ce grand majestueux bel arbre, c’est grand-mère qui l’a semé, et je regrette aujourd’hui d’en avoir perdu certains fruits.

J’aurais aimé, une dernière fois, qu’elle me demande, de sa voix éraillée : « An tchi ka u n’jaagooj ? ». Qui le fera désormais ?

[1] Je ne suis pas certain de la signification du mot, qui ressemble beaucoup au mot pour dire "crabe" en sereer: « tjaangooj ». Serait-ce son pluriel ? Et si oui, quel sens cela aurait-il ? Vérification à faire auprès de ma mère.

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Le cortège heureux (2)

1 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 2

Les deux extrémités de la mémoire me sont apparues cette nuit, tandis que je trottinais derrière grand-mère. Quel est mon premier souvenir d’elle ? Et quel est le dernier ?

La première image que j’ai de grand-mère remonte à une vingtaine d’années environ. J’avais trois ou quatre ans, l’âge, en tout cas, où une grand-mère est ce qu’il y a de plus fatigant, de plus ennuyeux, de plus désespérément lent. J’étais son enfer, comme mes jeunes frères et mes petites cousines, plus tard, seront le sien ; je me moquais d’elle, je l’imitais, je la frappais et m’enfuyais sur mes petites jambes en sachant que les siennes étaient déjà trop vieilles pour qu’elle songeât à me poursuivre ; elle n’abandonnait cependant pas la partie ; ou du moins, elle faisait tout pour me la rendre la plus ardue possible : lorsqu’elle réussissait à m’attraper, à m’amadouer par des sucreries, et à me tenir tranquille, elle essayait par ses armes, de me convertir à ses jeux et à son monde, les plus ennuyeux imaginables pour moi, bien sûr. Je me laissais faire quelques minutes, pendant lesquelles le visage de grand-mère rayonnait. Mais ces moments ne pouvaient bien sûr pas durer : bientôt je m’échappais, et elle s’exaspérait, jurait en sereer. J’avais souvent, enfant, l’avantage sur ma grand-mère.

Je dis souvent et non point toujours, car il y eut bien un épisode où grand-mère, malgré elle sans doute, gagna. Je me rappelle ce jour –je devais être très jeune alors, et n’y repense pas sans une honte mêlée d’amusement- où j’avais fait mes besoins non pas dans l’horrible pot de chambre bleu qui était destiné à cet effet, mais à même le sol. La chose était terrible, j’avais fait dans la masse, chié gros et compact ; l’odeur était insoutenable, on se bouchait le nez, on battait en retraite dans les chambres, les mouches étaient à la fête. Ma mère était furieuse, et me menaçait. Grand-mère, ayant entendu le bruit, sortit de sa chambre, et croisa ma mère qui s’armait pour nettoyer mon méfait. Elles se tinrent à peu près ce langage, en sereer :

-Xa xewu yé, Ma Sabo ? (Que se passe-t-il, Ma Sabo[1]?)

-Xacca Boy fekké yo, Ya ! Ten modju and mé u pooté ten a refna, nda a dyin a xom in mbin né! (C’est Boy[2], maman! Il sait parfaitement où se trouve son pot de chambre, mais a volontairement fait ses selles dans la maison !)

-xon xun xun! Ma xomu yé ? (xon xun xun[3] ! Où a-t-il fait caca ?)

-U xoy méké som, na salle fé ! (Il est juste là, dans le salon !)

Ma grand-mère vint au salon, où, fièrement, je veillais sur mon malodorant trésor. Elle me jeta un terrible regard, je lui rendis un sourire fier, un sourire d’enfant amusé, et qui prend toute situation comme prétexte au jeu. Elle se boucha le nez, et recula en proférant de petits jurons :

-Deteen ta jaala ! xon xun xun ! Allah boni toy ! dit-elle en disparaissant. (Regarde-le qui rigole ! Xon xun xun ! Dieu nous préserve de la merde !)

Mais cet « Allah boni toy [4]! », qu’elle avait lâché avec une parfaite moue d’indignation, qui était à la fois l’expression de son exaspération et de son dégoût, fit rire tout le monde. Par ce mot d’esprit, elle désamorça, par le comique, la bombe, qu’au propre comme au figuré, j’avais lâchée. Cet Allah boni toy !, qui me fait hurler de rire dès que j’y repense, est la première grande victoire de ma grand-mère sur moi ; il m’avait privé de l’irremplaçable et essentiel plaisir enfantin de jouir de ma bêtise alors que les adultes en souffraient.

[1] Ma Sabo est le nom de jeune fille de ma mère. Grand-mère était l’une des quelques personnes à l’appeler ainsi.

[2] Boy (Sarr) est le surnom qu’affectueusement on me donne dans ma famille. On m’appelle toujours ainsi.

[3] Xon xun xun ! est, en sereer, une onomatopée exprimant le dégoût devant une odeur particulièrement forte et désagréable

[4] Allah boni toy ! mérite évidemment un petit commentaire. L’expression est drôle, d’abord, parce qu’elle est un mélange de deux langues, une espèce de sabir fait de peul (Allah boni) et de sereer (toy). Que grand-mère ait mêlé le sereer, sa langue maternelle, au peul, qui est la langue d’une ethnie « rivale » des sereer (les sereer et les peuls sont en effet des « cousins à plaisanterie », et ne ratent pas une occasion de se taquiner, de se chamailler gentiment, chaque ethnie traitant les membres de l’autre « d’esclaves ») est assez surprenant. Mais l’expression est drôle aussi par sa spontanéité, et la façon qu’elle a eu de mettre le sublime et le grandiose, Dieu (Allah) et le vulgaire, le bas, la merde (toy) dans une même phrase. Grand-mère seule était capable de ça ; elle avait un sens inné et involontaire –c’était ça le plus hilarant- du comique, et d’ailleurs, toute la famille s’accordait pour dire que « maam ka jalaat », que « grand-mère est drôle ». Invoquer Dieu pour lui demander de la protéger de la merde, il fallait y penser, personne ne l’a jamais fait au monde, il me semble.

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Le cortège heureux (1)

1 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 1

Ma grand-mère maternelle est morte le mardi 25 novembre 2014. Je ne l’ai appris que quatre jours plus tard, le samedi 29 novembre à 13 heures et 22 minutes, alors qu’elle avait déjà été enterrée. Pendant ces quatre jours où je ne savais pas, j’ai été heureux, j’ai fait des caprices, j’ai été stupide, vain orgueilleux, alors même qu’une part de mon monde n’existait plus. Je n’en veux cependant pas à ma mère de ce silence : elle ne savait pas comment me l’annoncer. Qui, du reste, sait annoncer la mort de sa mère ? C’est finalement mon père qui m’a mis au courant, dans son style si singulier : un petit mot sobre, sans pathos, mais délicat et pudique.

J’ai beaucoup pleuré. La mort de ma grand-mère est la première qui me met dans un tel état. J’ai pourtant perdu beaucoup d’êtres chers : mes autres grands-parents (à l’exception de mon homonyme, Mbougar, mon grand-père paternel, que je n’ai pas connu), des tantes, des oncles, des cousins, des amis. Mais à chaque fois, soit que je fusse trop jeune pour que l’émotion m’ébranlât véritablement (c’est à la fois la grâce et la monstruosité de l’enfance que de ne pas comprendre la mort), soit que, malgré la douleur, je parvinsse à me contrôler, j’arrivais en tout cas à garder quelque contenance : quelques larmes versées en cachette, tout au plus…

Mais pour grand-mère, j’ai perdu toute dignité, toute contenance, toute retenue, toute pudeur, toute force morale. Je suis soudain, le temps d’un quart d’heure, retourné en enfance –mais une enfance où la mort serait comprise. Filets de morve mêlés aux larmes, hoquets, bruyants sanglots, complaintes.

Je pleurais parce que grand-mère était morte, bien sûr. Mais je pleurais aussi par lucidité, par une douloureuse lucidité : émergeait en ma conscience, alors même que je m’effondrais, claire, évidente, implacable, l’idée que la vie continuerait néanmoins, et que je devrais vivre. Grand–mère était morte, et tandis que je la pleurais, je pensais à la vie. Je me trouvais monstrueux, et cette haine contre moi-même, née de ce que je n’arrivais pas à pleurer exclusivement grand-mère, à ne pleurer que pour elle, à lui consacrer toutes mes larmes, redoublait ma détresse. J’aurais voulu qu’elle fût la seule à qui ce moment appartînt ; au lieu de cela, la peine que provoquait sa mort le partageait avec celle que la vie à venir, la vie en perspective, causait.

Je sais maintenant pourquoi j’ai autant pleuré grand-mère. C’est parce que, pour la première fois depuis que j’avais conscience de la mort, je n’ai eu aucune envie, pendant un quart d’heure, de continuer à vivre. Les autres morts m’attristaient ; cependant, je trouvais toujours dans la vie à venir des motifs d’espérer, des occasions de prier pour ces morts, de se souvenir d’eux, de les célébrer dans et par la mémoire. Avec grand-mère, pour la première fois, la vie à venir était une lancinante et insupportable idée ; je la détestais. Je ne voulais ni espérer, ni me souvenir de grand-mère, ni la célébrer dans et par ma mémoire : la vie qui s’annonçait, la vie avec ses levers de soleil et ses aubes et ses crépuscules magnifiques, la vie avec sa chaleur, la vie avec son bonheur et ses malheurs, ses petites comédies, ses mensonges, ses menus drames et ses grandes tragédies, la vie quotidienne, enfin, surtout, la vie sans grand-mère, me dégoûtait. Je n’en voulais plus. Je savais pourtant que, le quart d’heure écoulé, malgré la trace encore nette de ma haine de la vie, j’allais continuer à vivre.

L’inédit mélange de ces trois émotions –la douleur de la mort de grand-mère, la haine de la vie à venir, le dégoût devant l’idée que cette vie serait vécue par moi et que j’y serai probablement heureux- m’a déchiré.

C’est alors que m’est venue l’idée, tandis que, n’ayant plus la force de ma peine, je marinais dans cet état d’apathie languide, de néant intérieur, d’absolue paralysie qui succède toujours aux grands et pathétiques effondrements, d’écrire.

Ecrire : non par thérapie –je n’ai jamais cru à ce mythe, non par désir d’oubli –bien au contraire, non par douleur –la tristesse même est périssable, et qu’écrirai-je quand elle se sera évanouie ? ; mais écrire pour la seule chose qui vaille : accompagner grand-mère.

Même si je n’aime pas le mot, c’est sans doute une manière de deuil. Mais je n’y veux ni lourde austérité, ni accablante tristesse. Il y a les prières, le recueillement, les messes et les récitals, les rakkas et les in memoriam ; mais il y a aussi l’écriture, et c’est aussi par elle, par l’écriture, que je veux marcher pendant quarante jours encore à côté de grand-mère.

Ces mots, je l’espère, lui feront cortège ; j'espère qu'ils arriveront à être son cortège, non pas funèbre, mais heureux.

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