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Le cortège heureux (19)

30 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 19

Il m’est soudain revenu à l’esprit une image de grand-mère, comique, mais qui était bien le signe qu’elle était d’un autre temps, et que d’une certaine manière, le nôtre lui était complètement étranger. A moins qu’il ne s’agît de l’inverse. Cette image, pour revenir à elle, est celle de grand-mère qui sort son argent.

Nous autres, jeunes générations, sommes à l’ère des distributeurs, des cartes bancaires ; la première à être si assujettie à la banque, aux taux, aux prêts, aux découverts : nous sommes la génération dont l’argent n’est pas totalement le nôtre, puisqu’il circule, puisqu’il est de droit celui du monde ; la génération de l’argent dématérialisé, désincarné, qu’on ne transporte pas sur soi : nous avons des portefeuilles où, la plupart du temps, ne se trouvent que peu d’espèces : les cartes les y ont remplacées.

Grand-mère n’avait point même de portefeuille. Elle appartenait à une génération où l’argent n’était jamais plus en sûreté que sur soi, sous une paillasse, dans un pot dissimulé sous un lit, sous un matelas. C’est fou, comme cette naïveté me semble plus rassurante que notre présomptueux système, et comme je songe soudain à notre servitude, nous autres qui confions notre argent à un ordre économique que nous croyons infaillible, cet ordre qui génère des « assurances », (mais qui assure l’assurance ?), et dont, pourtant, la fragilité a été tant de fois mise en évidence au cours de l’histoire.

J’imagine grand-mère à un rendez-vous avec un conseiller, grand-mère qui consulte son relevé de compte ; le surréalisme, aujourd’hui, n’est plus «la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection », ce serait tout simplement grand-mère avec une carte bancaire.

La voici qui sort son argent : une vieille petite femme qui défait un nœud serré, une sorte d’excroissance de son pagne, et dont les petits doigts agiles défont la complexe structure d’où, au bout de longues opérations de dénouement (plus sévères que la vigilance du distributeur qui vous demande votre code), ils tirent un vieux billet froissé, plié en dix ou en douze, près de se déchirer en lambeaux, décoloré, exhalant l’âpre odeur de la terre de la sueur, celle versée pour le gagner honnêtement.

Je songe à ce petit nœud, à sa sèche clôture, à son sensuel secret, à son tissu sans faille. Et d’un coup toutes les alarmes, et les codes bancaires, et les systèmes de protection, et la cybercriminalité, et les coffres-forts aux alliages d’airain, et Fort Knox, me semblent tous proprement ridicules.

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Le cortège heureux (18)

27 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 18

S’il fallait associer grand-mère à un moment de la journée, je l’identifierais volontiers, et sans hésitation, à la nuit. Non pas à la nuit ténébreuse et effrayante, non plus qu’à la nuit illuminée, dont l’obscurité porte comme un écrin l’étincelant joyau d’un clair de lune, mais à la nuit jeune encore. C’est le moment de la brise du soir qui se retire après avoir rafraîchi, des contours des choses qui commencent à s’envelopper dans le mystère, du silence qui s’installe, du monde qui, ensommeillé, s’étire, du feu qui lance ses ultimes crépitements. C’est, en somme, le moment de « la Nuit qui songe » (Nuit de Sine, de Senghor, figure à peu près cette atmosphère), le moment où le « ngirin » est au cœur du monde. Grand-mère était l’incarnation même du « ngirin ».

Le « ngirin » -en sereer, verbe dérivé du substantif « kiran » (le soir)-, c’est tout simplement le fait de veiller, la veillée, pour tout dire. C’est un bien beau mot, aujourd’hui un peu galvaudé, que celui de veillée. Au sens, propre, le mot est religieux, et désigne le rituel, en signe d’hommage, fait pour accompagner, pendant une nuit de silence et de prières, les morts avant leurs funérailles. Sans sa dénotation religieuse, la veillée reste cependant connotée par une singulière atmosphère de communion, de recueillement, de partage, de silence. Aujourd’hui, ce caractère très retiré n’est presque plus : la veillée renvoie plutôt au bruit, à la fête, ou à quelque activité sans véritable intensité spirituelle ; aujourd’hui, on ne veille plus, on fait plutôt « nuit blanche ».

Le ngirin, c’était le moment où, aux côtés de grand-mère, nous nous asseyions, veillions, rêvions. Les voix devenaient des murmures, l’on craignait de rompre l’équilibre du monde. Et pourtant, puisque d’habitude la lumière était bannie de ces instants, que seule importait la douceur vaporeuse du sfumato, qu’on ne percevait que les silhouettes, la voix concentrait toute l’identité. Alors qu’elle murmurait, il fallait en deviner l’émotion, en percevoir les nuances, en entendre les accents humoristiques, plaintifs… A ce petit jeu, grand-mère était admirable. C’étaient les seuls moments où j’avais l’impression que sa surdité la laissait en paix, et qu’elle-même arrêtait de parler fort, pour retrouver le velours d’une voix feutrée.

Enfant, c’était l’heure des contes qu’elle racontait, et que j’avais fini par connaître par cœur (aujourd’hui hélas, j’ai oublié beaucoup d’entre eux) et des lignées maternelles psalmodiées ; à l’âge adulte, c’était plutôt l’instant des silences partagés et des discussions plus graves, sans oublier, aussi, les rires étouffés…

Dans la froidure des nuits hivernales d’Europe, reçois, grand-mère, ces textes comme autant de veillées, ou fruits de mes veillées désormais solitaires dénuées ton chaleureux murmure.

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Le cortège heureux (17)

25 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Chère grand-mère,

J’espère que tu n’as pas trop froid ce soir, là-haut, et que Dieu a quand même mis un peu plus de chauffage pour l’anniversaire de son Fils. Comment va-t-il, d’ailleurs, lui ? Dis-lui qu’ici-bas, on le fête sans plus trop l’écouter, le célèbre sans vraiment plus le comprendre. Essaie de le convaincre de redescendre, et de ramener avec lui la ligue de tous les prophètes. Avec ce qui l’attend ici, il aura besoin de toutes les forces vives du paradis. Et même de l’enfer sans doute, qui doit être une cour de récréation par rapport à ce qui se passe par ici. Je crois, en fait, qu’il serait plus sage de ne rien lui dire ; il a déjà assez souffert pour les autres comme ça ; qu’il profite de son jour et soit égoïste, pour une fois.

Baba et Serigne bi sont avec moi ce soir. Nous pensons bien à toi, et aurions aimé, en ce jour, te voir mettre tes plus beaux habits pour la messe. On n’a pas pu faire de saaç comme tu aimes, on a donc mangé ce qu’on a pu. Au moment où je t’écris, nous nous apprêtons à passer à la glace Haagen Dazs. Je ne suis pas certain que tu aurais vraiment aimé… Maman se remet peu à peu. Je sens dans chaque mot qu’elle prononce ta présence, ton souvenir. Elle semble fragile, mais je sais que c’est une femme forte, et papa la soutient bien. Il lui faut du temps. N’oublie pas, parfois, de lui rendre visite, la nuit. Cela lui fera plaisir, je crois.

Ton cortège grossit de jour en jour. Beaucoup, qui ne te connaissaient pas, en ont intégré les longues files joyeuses. L’entends-tu, heureux et bruyant, qui marche derrière toi et refuse que ta dernière marche soit triste et sombre ? Nous prenons parfois quelques jours de retard, mais j’espère que tu ne nous en veux pas. Nous faisons de notre mieux, et ne désespérons pas, fol espoir, de te rattraper. Cela me remplit de bonheur, en tout cas, de te voir si alerte, si vivante.

Joyeux Noël grand-mère, je ne veux pas trop te retarder. J’entends Dieu qui t’appelle. Qu’avez-vous au menu ce soir ? Raconte-moi tout ça quand tu auras un peu de temps…

J’allais oublier de te dire : j’ai publié un livre hier, mon premier roman. Tu figures en bonne place, sur la liste des dédicataires. J’espère que tu es fière de moi, à défaut de pouvoir le lire : c’est écrit en paragnessé, en effet, hélas pour toi. Mais je te l’aurais volontiers traduit en sereer.

Voilà, grand-mère. Cette fois, je te laisse, file. N’oublie pas de prendre un selfie avec la star du jour, et de me l’envoyer. Mais si, tu sais comment faire. Ou sinon, demande à Dieu de te montrer : il sait tout, Lui.

Je t’embrasse. Tu nous manques beaucoup,

Boy.

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Le cortège heureux (16)

22 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 16

-Eééé ? Xar layo yé ? Ramm a ma ramm ! (Hein ? Qu’est-ce que tu as dit ? Je suis sourde !)

Grand-mère, vers la fin, parlait assez fort, et demandait à ce que l’on fît de même pour qu’elle entendît. Cela, bien sûr, donnait lieu à dialogues d’une drôlerie absolue, dignes du théâtre de l’absurde. Elle entendait d’autres choses, d’autres mots, d’autres noms, et cette compréhension parallèle a été à l’origine de bien des quiproquos, malentendus, confusions, auxquels je ne repense pas aujourd’hui sans rire. Par exemple, la dernière fois que je l’ai vue, après l’effusion heureuse des retrouvailles, il y a eu entre nous cet inoubliable petit échange :

Moi : Maam dilo a xong ! (Tu m’avais manquée, grand-mère !)

Elle : Eééé ?

Moi (haussant la voix) : Dilo a xong layum (J’ai dit que tu m’avais manquée !)

Elle : Xarr ? (Quoi ?)

Moi (hurlant presque, un rire au fond de la gorge) : Dilo a xong wé ! (Je te dis que tu m’avais manquée !)

Elle : Roog Seen, diw wa xamo yi ? (Roog Seen, tu t’es enduit de moi ?) me demanda-t-elle, un peu effarée, ayant entendu « diw wa xong » (je me suis enduit de toi) au lieu de « dilo a xong ».

J’éclatai alors franchement de rire, et elle, comprenant que sa surdité nous jouait des tours, sourit en murmurant, comme souvent : « Ga a dé Boy, ramm a taama ramm! » (Tu vois, Boy, je suis devenue sourde). Aujourd’hui encore, je ne sais pas si elle a compris que je lui disais qu’elle m’avait manquée…

Elle riait avec nous de cette surdité partielle qui, pourtant, était assez triste, au fond. Car qu’est-ce qu’être dure d’oreille, sinon ne plus recevoir l’entièreté de la parole humaine, la voir courir le risque d’être corrompue, pervertie, incomplète ? Je suis de ceux qui aiment la vieillesse, et qui ont hâte, d’une certaine manière, de goûter à ses beautés et privilèges, mais plus je songe à grand-mère, et plus les désagréments du grand-âge m’apparaissent. Vieillir, intimement, c’est être victime du lent l’abandon de son propre corps. Et face à cela, je crois, il y a deux attitudes : s’en attrister, être malheureux et en vouloir à la vie –c’est l’aigreur. Ou, au contraire, l’accepter, la prendre avec élégance, légèreté et, surtout, autodérision. Bien vieillir, c’est savoir encore rire de soi devant sa propre tombe qui se creuse. Je crois que grand-mère y arrivait finalement assez bien.

J’espère, à certain âge (si j’y arrive, ce qui n’est pas dit) m’en souvenir. Ce sera ma manière à moi de rendre hommage à la surdité de ma grand-mère et de m’imprégner de son attitude. Ma manière à moi –Dieu, que cette image est belle aujourd’hui, Maam- de m’enduire d’elle.

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Le cortège heureux (15)

20 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 15

Montaigne, citant Cicéron qui citait lui-même Socrate, me rappelle « que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Autrement dit, et pour résumer, qu’il faut, pour ne pas craindre la mort et mourir heureux, s’adonner à l’activité philosophique. Cette sagesse que reprend Montaigne est un mélange harmonieux d’épicurisme et de stoïcisme. Mais grand-mère ? Philosophait-elle ? A-t-elle craint de mourir ? Comment s’y était-elle préparée ?

Grand-mère ne craignait pas la mort ; ce qu’elle craignait, c’était de mourir sans avoir revu ceux qu’elle aimait, particulièrement ses petits-enfants. Je ne pense pas seulement à moi, bien entendu, mais aussi à deux de mes frères, ainsi qu’à mes petites cousines. Il y a de ce point de vue un paradoxe, d’une certaine manière : d’une part, grand-mère, sans résignation, attendait avec patience l’heure de son départ, mais d’autre part, cette patience avait pour corollaire l’urgence de revoir, pour une ultime fois, ses enfants. Tension entre deux attentes contradictoires, antipodiques : attente de la mort et attente des êtres aimés. Cela a peut-être été la grande peine de ses derniers jours ; et ma mère, à chaque fois que nous nous appelions et que je demandais des nouvelles de grand-mère, me disait que cette dernière répétait à longueur de temps n’être pas sûre de pouvoir tenir jusqu’à notre retour.

L’une des profondes raisons de ma tristesse, aussi, c’est que je me sens coupable. Non de sa mort, mais de n’avoir pas pu la revoir une dernière fois, de n’avoir pu partager l’ultime étreinte, l’ultime complicité d’un regard, d’une anecdote futile, d’une dispute badine, d’une taquinerie. Je sais bien, cependant, ce qu’il y a d’illusoire à vouloir parler d’un ultime moment avec une personne aimée, âgée, dont la mort est proche : on ne sait jamais quel sera le dernier moment, si ce rire est le dernier qu’on partage, si cet au revoir est un adieu. La culpabilité du dernier moment est toujours éprouvée a posteriori, je le sais. Il est stupide, peut-être, de dire : « j’aurais pu ou dû », je le sais. Pourtant, cela n’empêche pas la culpabilité.

Mais je ne crois pas aux adieux définitifs. Je la reverrai. J’en suis convaincu, et cela me rend heureux.

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Le cortège heureux (14)

18 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 14

L’idée que grand-mère est partie sans peine me remplit soudain d’un sentiment étrangement heureux. A plus de quatre vingt ans, hormis sa surdité –sur laquelle je reviendrai-, elle n’était pas vraiment malade : elle était certes très affaiblie quelques semaines avant de s’en aller, mais n’est-il pas normal que le corps et l’esprit, à l’approche de la dernière heure, se manifestent ainsi ? Je l’imagine, s’en allant tranquillement, le visage détendu et rêveur, comme si elle sombrait dans un profond sommeil, dans une attitude assez semblable à celle de la Fileuse endormie de Courbet. Je me figure sa mort comme une scène de la vie quotidienne, en somme…

Malgré les progrès de la médecine, et la (très relative) sécurité de notre époque, je suis toujours assez agréablement surpris lorsqu’une personne meurt de simple vieillesse, au bout d’un cycle que rien, ni les maladies ni les accidents de l’existence humaine (guerres, famines, etc…) n’aura précipité, hâté, écourté. Je trouve belle cette idée, que grand-mère soit partie parce qu’elle avait fini, parce que sa route ici s’était achevée, était allée à son terme. Il n’est à mes yeux aujourd’hui mort qui soit plus belle. Et aux morts héroïques et aux sacrifices sublimes, je préfère les morts douces et amicales. C’est une forme de privilège que de partir en paix. Montaigne le dit, qui a mieux que quiconque réfléchi à la mort :

« Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres : c’est la dernière et extrême sorte de mourir : plus elle est éloignée de nous, moins elle est espérable : c’est bien la borne au-delà de laquelle nous n’irons pas, et que la nature a prescrit pour n’être pas outrepassée : mais c’est un sien rare privilège de nous faire durer jusque là. C’est une exemption qu’elle donne par faveur particulière… » (Essais, Livre I, Chap. LVII, « De l’âge »).

Grand-mère est partie comblée de faveurs : celle de la mort et celle de la vie. Je me console ainsi de n’avoir pu être là pour la regarder les recevoir. On se rattrape comme on peut.

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Le cortège heureux (13)

17 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 13

Le cortège a ralenti, laissant grand-mère, qui ne peut ralentir, prendre quelques jours d’avance. La seule question, bien sûr, est la suivante : pourquoi le cortège a-t-il ralenti ? Je ne suis moi-même pas sûr de le savoir. Les souvenirs de grand-mère ne m’ont jamais paru si nombreux, les réflexions qu’elle m’inspire, jamais autant variées, les questions que sa vie suscite, jamais si essentielles. Tout cela doit être écrit, et depuis quelques jours pourtant j’ai du mal à terminer mes phrases. Les textes des jours derniers ont été commencés puis abandonnés, inachevés, béant piteusement en plein milieu d’un développement. Ce n’est cependant pas le syndrome de la page blanche (je n’ai jamais cru à ce mythe) ; simplement, je crois que pendant tous ces jours où j’ai, sans relâche, écrit pour, avec, sans grand-mère, j'ai très peu mesuré les effets profonds que sa disparition finirait par causer en moi. Et par effets profonds, j’entends : l’épreuve de la lucidité, celle qui succède au temps de l’irrépressible déversement.

Le désespoir a son énergie, la peine aussi. Jusqu’au douzième jour, je n’aurai écrit que par douleur pure, mû par elle, porté par la formidable force des souvenirs mêlés à l’amertume. L’impuissance, la colère, la douleur, étaient là, je n’avais qu’à me servir, à me laisser porter, à répondre sans efforts à l’appel de la transe. Cette obscure possession créatrice aura mis douze jours à s’estomper. Désormais, je suis livré à moi-même : ni plus triste (c’est même tout le contraire : je goûte de nouveau à une forme de légèreté) ni plus nostalgique, mais plus seul devant l'office rituel de l'écriture. Je songe à un aphorisme de Char : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Grand-mère est le soleil, et il me faut désormais la regarder dans les yeux, avec ce qu’il me reste de mélancolie. Ecrire dans le calme et le silence de la tempête dissipée. Le véritable deuil commence maintenant; maintenant que la fureur s’est déposée au fond de mon être comme le limon au fond du fleuve jadis furieux, aujourd’hui apaisé.

Il y a une chose en tout cas que j’aurais apprise au cours de ces quelques jours de halte : je ne suis plus seul dans ce cortège. Je ne l’ai jamais été. Dès le premier jour de marche, d’autres m’ont rejoint : des parents, des frères, des amis, des anonymes. Ils accompagnent aussi grand-mère, et leur présence amicale, remplie d’empathie, est rassurante. Certains témoignent, d’autres s’enquièrent de mon état, d’autres encore me remercient, me présentent leurs condoléances; tous, enfin, me soutiennent, m’aident à leur manière. Je veux ici les remercier tous. Hier, l’un d’eux m’a écrit ce mot, pudique, et qui m’a touché:

« Je n'ai pas osé ces trois jours réclamer Mboyil. Je ne sais ce qui me pousse mais je souhaiterais, peut-être comme tous ceux qui ont embarqué comme moi dans le cortège heureux continuer la marche, maintenir la cadence.
Ce n'est qu'un souhait, j'imagine qu'il y a des raisons bien sérieuses à cette trêve. »

Continuer la marche. Maintenir la cadence. Oui, c’est cela qu’il faut. Accompagner grand-mère jusqu’au bout. Je me le suis promis, je le lui ai promis. Ne ralentir personne.

Puisque ce cortège a perdu quelques jours, il avancera désormais au fil des « textes », jusqu’au quarantième. Cela ne change rien au fait qu’il demeure toujours, plus que jamais, heureux.

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Le cortège heureux (12)

12 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 12

Ngor Sène, mon grand-père, le mari de grand-mère, était un homme plutôt grand. Il devait faire plus d’un mètre quatre-vingts. Ma mère, pour la taille du moins, tient plutôt de ses gênes : elle mesure un peu plus d’un mètre soixante-quinze. Je m’inscris dans cette lignée élancée, et mes jeunes frères semblent promis à cette morphologie. Il faut dire qu’en plus de Ngor, mon grand-père paternel (l’illustre Mbougar Ier) était, raconte-t-on, un colosse aux énormes pieds. Et grand-mère, dans tout cela ? J’ai envie de dire, pour filer une métaphore connue, qu’elle était « le nain juché sur les épaules des géants ». Elle était plus petite que nous tous, mais voyait certainement plus loin.

Il faut un jour, mais cela est sans doute trop intime pour être raconté ici, que je demande à ma mère quelle était la relation de grand-mère à Ngor. Ce dernier était un homme discret, effacé, d’une grande douceur dans la voix, et dont le regard était un peu triste. Je me rappelle sa grande et fine silhouette (je ne peux m’empêcher, en y repensant, de songer à une statue de Giacometti), l’élégance de sa démarche lente, ses couvre-chefs qui tutoyaient le ciel. Il était beau, Ngor. Que se disaient-ils, avec grand-mère ? Quand s’étaient-ils rencontrés ? Où ? Qui fit la cour ? Y eut-il des râteaux ? Je ne connais rien de toutes ces histoires, rien de leur amour. J’appartiens à une génération qui n’est peut-être pas déracinée, mais lutte âprement contre le déracinement.

Je ne suis pas certain que Ngor –c’est lui qui a donné son deuxième prénom à mon frère Babacar- soit déjà venu chez nous, que ce soit à Diourbel, Louga ou Thiès. C’est définitivement grand-mère que nous connaissions le mieux. Ce sentiment est aussi lié, sans doute, au fait que Ngor est parti très tôt, en 2001 je crois, à l’âge où la mort ne signifiait pas beaucoup pour les enfants que nous étions. Le jour de sa mort, je m’en souviens, a été la première fois où j’ai vu maman pleurer. Cela m’avait choqué, j’avais été paralysé un certain temps. Mais quelques minutes plus tard, je jouais au foot sous le soleil. Aujourd’hui encore, Ngor demeure un certain mystère, un mystère élégant, grand, beau. Chez grand-mère, dans la véranda, une photo de lui, accrochée au mur, trône. Le regard de Ngor, dans mon souvenir, n’y est pas triste.

Il m’a fallu 24 ans, et le choc de la mort de grand-mère, pour que je ressente si puissamment ma partielle ignorance, finalement, de la vie des miens. Je ne connais que leurs noms, et quelques anecdotes qu’on m’a racontées, ou que j’ai vécues. Pour le reste, ma famille est discrète ; le passé demeure dans les mémoires, caché. Je ne veux pas qu’il soit perdu. Il faut que ma famille parle, même si ça doit leur coûter l’abandon de la sacro-sainte réserve qui la caractérise. Je suis décidé à poser des questions et à attendre patiemment des réponses.

Je consacrerai une grande partie de mon prochain séjour au Sénégal à cela. Après être allé sur la tombe de grand-mère, j’enregistrerai et écrirai.

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Le cortège heureux (11)

11 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 11

Il m’a fallu rouvrir Maïmouna d’Abdoulaye Sadji. Je me rappelais vaguement –ma première lecture de ce roman a eu lieu il y a quinze ans au moins- qu’au début du roman, alors que la belle Maïmouna se prépare à partir pour Dakar, Yaye Daro l’apprête, l’attife, la pouponne. Je sais désormais pourquoi ces pages étaient les seules, de tout le roman, à m’être restées en mémoire : elles sont magnifiques par leur exactitude et leur délicatesse, leur sensibilité et leur précision. Personne, mieux que Sadji, n’a su décrire la coquetterie et la paresseuse élégance des femmes sénégalaises. Grand-mère eût très bien pu être dépeinte dans ces pages. Je me la figure en Yaye Daro, c’est-à-dire en une espèce de gardienne de la correction et du bon goût vestimentaires, et, plus généralement, en une experte dans le si délicat et difficile art d’être belle, soigneuse, élégante, racée.

Grand-mère avait une malle. Toutes les femmes coquettes ont, ou devraient avoir une malle, où bat le cœur de leur attirail de beauté. Car la malle, lourde, en fer ou en bois, un peu décatie, n’arborant que le charme de sa désuétude, protégée par de grands cadenas, la plupart du temps fermée et rangée sous un lit, porte en elle le secret, donc le désir. La malle est le symbole de la coquetterie, d’abord, parce qu’elle la scelle pour mieux la révéler au moment opportun : voir la femme, avec des gestes lents et précis, l’ouvrir, c’est accéder au cœur même du mundus muliebris. C’est un privilège. Grand-mère me l’a déjà accordé.

Dans sa malle, il y avait bien des choses : de magnifiques pagnes tissés, brodés parfois de filins d’or, qu’elle offrait surtout aux jeunes mamans afin qu’elles y emmitouflassent le nouveau-né (les fameux « pay ») ; des dizaines de camisoles impeccablement repassées, parfumées et amidonnées, destinées aux grands événements et aux messes ; quelques rares bijoux, aussi beaux qu’ils étaient sobres ; des tissus entiers (piis) qui n’attendaient qu’une confection, et dont grand-mère semblait plus fière de les posséder en l’état que taillés en vêtements ; et d’autres effets que je ne connaissais pas… Ah, oui : j’allais oublier le plus important : la grande collection de mouchoirs de tête, de voiles et de châles de gaze dont elle disposait, pour recouvrir sa tête blanchie. Je crois que, finalement, c’était son effet favori, et me rappelle qu’elle avait une gestuelle d’une grâce folle au moment d’arranger un mouchoir de tête défait ou sur le point de s’affaisser. Ses mouchoirs de tête n’étaient pas complexes ; ils étaient même plutôt simples, mais avaient l’insolente beauté du (faussement) négligé. Dandy à sa manière, peut-être, grand-mère…

Je ne suis pas sûr de l’avoir déjà vu maquillée, je ne crois même pas que la malle contînt du maquillage. Et il est vrai qu’à un certain âge, ce sont les marques de l’usure du temps qui tiennent lieu de masque de beauté… Grand-mère et ses petits pagnes, et ses petites camisoles, et ses gros bracelets, et ses boucles d’oreille, et ses foulards innombrables. J’espère que la malle est toujours là, avec ses impénétrables secrets.

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Le cortège heureux (10)

10 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 10

Le nom complet de grand-mère était Marie-Madeleine Mboyil Diouf, quoique, dans le village tout entier et au-delà, on ne l’appelât que par son nom typiquement sereer, et non par son nom de baptême : Mboyil, donc. Elle était en tout cas l’un des symboles de l’harmonieux syncrétisme religieux qui caractérise ma famille : du côté de mon père comme du côté de ma mère, les confessions, parfois au sein d’une même fratrie, sont mêlées : le christianisme, l’islam et, en arrière-plan de tout cela, bien sûr, (nous sommes quand même sereer), un discret fond animiste. Grand-mère croyait aux pangols [1]et au Salut, invoquait aussi facilement Roog Seen que Jésus-Christ. Cela, bien sûr, est une richesse incommensurable : avoir un pied dans l’animisme, l’autre dans le monothéisme, est une façon d’assumer la singularité d’une culture traditionnelle sans pour autant rejeter les sagesses des religions révélées. C’est la raison pour laquelle, pour faire une petite digression, « Ceddo » d’Ousmane Sembène est l’un de ses films que j’ai le moins appréciés, moins parce qu’il péchait dans son esthétique, son scénario, son intrigue (Sembène, de ce point de vue, est un maître absolu) que parce qu’il adoptait un parti pris un peu trop radical : les religions révélées ont remplacé l’animisme ancestral. Je ne crois plus que ce soit si vrai : partout au Sénégal, subsistent, il me semble, des traditions animistes qui s’allient, dans une relative mesure, aux dogmes religieux monothéistes. C’est un métissage peut-être plus heureux qu’on ne le croit, et grand-mère en était une éclatante preuve. Il eût peut-être fallu une suite à Ceddo… Enfin, je suis étrangement heureux, en tout cas, que grand-mère fût pratiquante catholique assez régulière sans renier son inscription dans sa tradition. Qu’elle se nommât Marie-Madeleine Mboyil comme je m’appelle Mohamed Mbougar.

Le dimanche, à Fayil, elle allait à la messe, vêtue, dans mes souvenirs, d’un ensemble bleu aux motifs jaunes (pagne, camisole, mouchoir de tête) sur lequel était imprimé le visage du Christ. Et soudain, l’idée qu’elle ait un jour, le regard passionnément jeté sur l’abside, su réciter « Je vous salue Marie », ou mieux encore, en latin, le « Pater noster », me fait éclater de rire, bien que je la trouve assez sublime… Comment est-elle arrivée au catholicisme ? Qui l’y a initiée ? Quand a-t-elle été baptisée ? Autant de questions dont l’importance ne m’apparaît que maintenant, maintenant qu’il est trop tard. Vivre, finalement, c’est toujours avoir quelques questions de retard.

Cela fait dix jours que j’ai appris le départ de grand-mère, et que j’essaie de trottiner derrière elle. J’espère la rattraper. Mais pour l’instant, elle marche d’un pas résolu et léger. Mais où va-t-elle ? Vers le paradis ou vers la demeure des ancêtres ? Il faut que croire que chez elle, les deux avaient fini par ne faire qu’un.

[1] Les pangols sont, dans la culture sereer, les « esprits » protecteurs du village : esprits des ancêtres ou des dieux, incarnés dans des animaux, des objets, des arbres, des lieux symboliques.

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