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La grande urgence de l'Islam

25 Septembre 2014 , Rédigé par Mbougar

L’élan qui porte le hashtag #Notinmyname, que de nombreux musulmans, à travers le monde, relaient depuis hier, après que l’Etat Islamique, à travers une de ses branches armées en Algérie, a exécuté l’otage français Hervé Gourdel –toutes nos pensées et prières pour sa famille et ses proches- est doublement significatif. Il est, d’une part, peut-être le signe d’un espoir ; mais est aussi, d’autre part, et certainement, le symptôme même des difficultés actuelles de l’Islam.

Il faut d’abord s’intéresser au sens de cette réaction, qui est précisément celui d’une mise à distance, d’un « refus de l’amalgame », comme se plaisent à le répéter un certain nombre de médias, politiques, personnalités, blogueurs ou simples musulmans indignés. Devant la barbarie du crime, l’émotion et l’indignation qu’il a soulevées, #Notinmyname dit ceci : « ces gens qui ont tué, et qui ont tué au nom de la religion, ne sont pas nous ; nous n’avons rien à voir avec eux, et ce qu’ils ont fait ne relève pas de notre Islam ». Ce sens est celui de la recherche d’une solidarité qu’un certain nombre de musulmans veulent mettre en place précisément pour se désolidariser d’un certain nombre d’autres musulmans jugés (par eux) « barbares. »

Motif d’espoir, d’abord. Car sur le principe qui la fonde et l’intention qui la porte, cette réaction était au moins nécessaire. Evidemment, il faut refuser l’amalgame. Je fais partie de ceux qui ont longtemps condamné le silence, le terrible et coupable silence des musulmans dits « modérés » lorsque d’autres musulmans dits « radicaux » commettaient crime sur crime, attentat sur attentat, barbarie sur barbarie. De ce point de vue, la réaction, depuis hier, de ces milliers de musulmans, est à soutenir pour la simple raison qu’elle est, depuis longtemps, la première réaction d’ensemble et d’envergure, au sein même de l’Islam, d’une frange qui s’était jusque là distinguée par son extraordinaire apathie, se contentant, de façon isolée, sporadique, incohérente, irrégulière, inaudible, impuissante, de dire qu’ils étaient « différents » de ceux qui séquestraient, suppliciaient, exécutaient. #Notinmyname est peut-être, malgré sa confusion, son caractère virtuel, voire son opportunisme de circonstance, la première étape d’une vraie réaction, forte, populaire et à grande échelle. Je ne suis pas certain qu’il faille adopter, devant ce mouvement, une posture hypercritique et radicale, qui conduirait, immédiatement, dès sa naissance, à le condamner, au motif qu’il est inutile, insuffisant, sans répercussion, hypocrite. Je suis de ceux qui pensent qu’il y a dans ce mouvement des musulmans qui souffrent véritablement, qui ne se reconnaissent pas dans les actes semblables à l’exécution d’Hervé Gourdel, et qui voudraient donner de l’Islam une autre image. Qui a connu les temps où le silence des modérés était la seule réponse au bruit des radicaux ne peut qu’encourager cet élan à perdurer, à grossir, et, in fine, à oser affronter le vrai problème de l’Islam.

Car oui : il y a un problème dont #Notinmyname, et c’est là toute son ambiguïté, est également le symptôme. Ce problème est celui de la division bipartite de l’Islam. Si l’objectif de #Notinmyname est simplement de rejeter, loin, cet autre Islam, il échouera car il aura échoué à comprendre l’enjeu véritable du problème de l’Islam ; si cette réaction se borne au seul refus de l’amalgame, elle s’essoufflera sans avoir rien fait. Refuser l’amalgame doit être le départ d’une réflexion dont l’Islam ne peut faire l’économie sous peine de continuer à se fourvoyer dans ses contradictions, ses divisions, son manque d’unité ; une réflexion progressive, lente, difficile et, surtout courageuse –ô combien courageuse et salutaire- sur le rapport de tous les musulmans au texte fondamental : le Coran.

Je dis « tous » les musulmans : aussi bien les « radicaux » que les « modérés ». En réalité, je ne crois pas en l’existence d’un « Islam radical » et d’un « Islam modéré » ; ces catégories, « radical » et « modéré », me semblent vides de sens, commodes pour effectuer des distinctions superficielles au sein d’une religion qui s’abreuve au même texte : le Coran, que tous les musulmans reconnaissent. Que signifie, aujourd’hui, être un musulman modéré ? J’ai longtemps cru que cela voulait dire être pour un Islam des Lumières, un Islam progressiste. Je me suis cependant vite rendu compte que les choses n’étaient pas aussi simples que cela, dans la mesure où l’idée de progressisme elle-même, en Islam, est une notion très fluctuante, en tout cas floue et relative. Sur la question de l’homosexualité, pour prendre l’un des exemples les plus symboliques, et que j’ai personnellement pu éprouver récemment, cette relativité éclate dans toute sa force : c’est en effet ce même musulman, prétendument « modéré » et progressiste, qui refusera, « parce que le Coran le condamne », d’examiner la question, voire qui rejettera violemment, aveuglément, l’homosexualité. Or cet argument, « le Coran le condamne », qu’on le veuille ou non, est le même que le musulman radical emploiera pour justifier la lapidation d’un homosexuel ou d’une femme adultère.

Qu’est-ce, à partir de là, qu’un Islam modéré ? Quelle serait sa différence essentielle avec un Islam radical ? Est-ce que le fait de rejeter seulement ici, et de tuer là, alors même que le principe théorique de la négation de l’altérité est le même (le Coran le condamne), suffit à départager le modéré du radical ? Sans juger personne, voilà les questions que je me pose sur l’Islam.

D’un côté, ceux qui disent #Notinmyname jugent les musulmans de l’Etat Islamique « barbares » ; de l’autre, qu’on ne l’oublie pas, ces derniers les jugent « mécréants ». Chacun, de son côté, refuse à l’autre le statut de « musulman ». Qui est musulman, alors ? A quoi le reconnaîtrait-on ? Et au nom de quoi, d’un côté comme de l’autre, condamnerait-on l’autre musulman alors que, sur de nombreux points, la référence au Coran, l’attitude essentielle, sont les mêmes ?

Je suis d’ailleurs amusé de voir que le hashtag choisi est #Notinmyname. Je crois que les membres de l’Etat islamique eux-mêmes seraient d’accord avec ce mot d’ordre, car ils ne tuent pas au nom des musulmans du monde entier : ils tuent au nom d’une certaine vision de l’Islam, que le fait de dire #Notinmyname et de s’en arrêter là ne suffira pas à faire disparaître. Pour un musulman qui se prétend modéré, dire : « ce n’est pas en mon nom que ces gens ont tué » est nécessaire ; mais, ce refus de l’amalgame fait, il y a un autre impératif, plus décisif : celui d’oser interroger le statut de ces « gens », ce qui le lie à lui, la raison pour laquelle ils se disent, comme lui, musulmans, la raison pour laquelle, comme lui, ils citent le Coran et croient être sur le chemin prescrit par ce même Dieu auquel, comme lui, ils disent croire et être soumis.

L’on me répondra qu’il y a des dizaines d’écoles d’interprétation du texte coranique, qui régissent divers dimensions de la vie islamique : Pratique, Sémantique, Jurisprudence. C’est vrai. Mais tous les musulmans, aujourd’hui, les connaissent-elles toutes seulement ? Une majorité de musulmans ressort l’argument de la pluralité des interprétations possibles du Coran. Mais lorsqu’individuellement, ces musulmans sont confrontés à des choix à faire sur des questions essentielles (j’ai parlé de l’homosexualité, mais cela peut aussi bien s’agir du problème des droits des femmes, entre autres), font-ils référence, clairement, à une école interprétative donnée ? Il ne me semble pas. Il fut un temps où les écoles (acharite, mutazalite, malékite, etc) avaient une très forte influence sur les fidèles musulmans, qui s’y référaient continûment. Aujourd’hui, je suis moins certain de la force, dans tout le monde musulman, des écoles : le rapport de nombreux musulmans au Coran est plus direct, plus immédiat. Je ne sais s’il s’agit là d’une bonne chose ou non ; ce dont je suis certain, en revanche, c’est que cela induit la responsabilité, pour les musulmans, individuellement d’abord, et collectivement ensuite, de penser leur rapport philosophique au Coran. Car ce Livre, je le rappelle encore, est aussi celui de ceux qui tuent au nom de Dieu : ils en tirent aussi leur vérité.

Voilà un véritable problème, un problème de fond qu’on ne résoudra pas en disant simplement : « ce n’est pas nous ». A « ce n’est pas nous », il faut oser ajouter une réflexion courageuse sur le rapport au texte coranique, à la pratique religieuse, tout bonnement. L’Islam est peut-être une religion de paix et d’amour, mais il y a dans son texte fondamental des choses qui servent à d’autres "musulmans" lorsqu’il s’agit de justifier leurs crimes. Dire : « ils ont tort et se trompent, Dieu les punira » est trop simple et lâche : c’est aux « autres » musulmans, courageusement, ici, sur Terre, tandis que des gens se font séquestrer et tuer, de montrer pourquoi ils ont tort. Et cette épreuve ne sera possible, au départ, que par un regard nouveau, un regard philosophique, sur le Coran. C’est d’abord individuellement que chaque musulman doit être conscient de ces difficultés, et accepter de les penser, en arrêtant de se réfugier derrière la clarté supposée d’une toute- puissante et infaillible Parole divine.

La seule urgence de l’Islam, aujourd’hui, est une urgence littéraire et philosophique. Il faudrait bien entendu que les érudits, les philosophes, les sages, ceux qui savent et ont un certain pouvoir et une certaine connaissance, ouvrent le débat, mais celui-ci ne pourra perdurer que si l’ensemble des musulmans « modérés » accepte de le mener, et sans peur.

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