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Odes castillanes (Chant premier)

26 Mai 2014 , Rédigé par Mbougar

Que m’accompagnent bandurria, pandero et guitare flamenca.

Noblesse et seigneurie castillanes requièrent que je salue d’abord le rival et frère vaincu à Lisbonne. L’Atletico Madrid a rappelé à tous, au Real Madrid compris, que le football, c’était d’abord l’agrégation de onze âmes en un seul corps organique, solidaire, impénétrable. Lorsque l’on séduit les cœurs sans être des plus flamboyants dans son style –quoiqu’il ne faille surtout pas réduire cette équipe à une pure stratégie défensive : elle joue très bien au ballon-, c’est que l’on a non seulement réussi à dissoudre les valeurs personnelles dans les valeurs collectives, mais encore, que l’on a fait de ces valeurs les naturels principes du jeu. Toutes les équipes clament avoir des valeurs. Mais combien y en a-t-il qui réussissent à traduire ces valeurs sur un terrain, en telle sorte qu’en les voyant jouer, l’on puisse trouver, dans chaque course, dans chaque dribble, dans chaque passe, chaque tacle, l’occasion de dire : « voici leurs valeurs » ? Fort peu, certainement. Cette année, l’Atletico Madrid seule aura autant dégagé, à mes yeux, cette impression de constance, de loyauté à des valeurs cardinales et à un style, quel que fût l’adversaire. Courage et rigueur. Pugnacité et abnégation. Intelligence et technique. Unicité du corps dans tous ses mouvements. Cette équipe me fait penser à une phalange hoplitique.

Diego Simeone, je dis ton nom.

*

J’avais douze ans en 2002. Je soutenais alors moins une équipe qu’un homme : Zidane. Je me souviens que le lendemain de la volée de Glasgow, dans la cour de la Mission catholique de Diourbel, j’avais, dans une ardeur passionnée, failli en venir aux mains avec un camarade, qui soutenait que le Maître l’avait exécutée du pied droit. L’imbécile. Lointaine époque, où j’avais vécu toute la victoire à travers un geste seul. Cela n’avait pas la même saveur, cette fois-ci. Ce que je veux dire, c’est que la victoire en Ligue des Champions de ce samedi est d’autant plus spéciale pour moi qu’elle est la première que remporte le Real tandis que je la soutiens en tant qu’équipe. Avant, je voyais Zidane, Ronaldo, Figo, Raùl, Solari, Guti, Beckham, Carlos, avant que de percevoir l’équipe ; celle-ci ne m’apparaissait qu’à travers ceux-là. Samedi, c’était l’inverse : j’ai senti une équipe –je veux dire : un collectif avec du cœur. Le mien en a frémi.

Je me rends soudain compte que j’aime profondément cette équipe : je l’ai aimée et défendue lorsqu’elle ne gagnait rien et que je ne comprenais pas. J’ai pleuré pour elle –contre Monaco, en 2004, ma propre mère n’a pas réussi à me consoler. J’ai feint le détachement avec le Real, feint de me purger de la passion insensée et absurde dont cette équipe me remplissait, mais chacun de ses matchs cruciaux me soulevait le cœur. Et à chaque saison, cela s’achevait dans la tristesse et l’incompréhension. Et la saison suivante pourtant, bête et folle, la passion redoublait comme resurgissait un fol espoir. Dans le football, l’amour n’existe qu’à l’épreuve des défaites, des désillusions, des tragédies, des nuits solitaires de défaite lorsque, brisé et les lèvres closes, l’on n’a même plus la force de son orgueil ; tout le reste, c’est du flirt. Imbécile, ô imbécile et grandiose passion…

*

Angel Di Marià ne me fait penser à aucun autre joueur de football, de ce temps ou du temps passé, et que je connais. Il n’a pas de paternité. Il n’a pas d’héritage. Il n’a pas de généalogie footballistique. Il n’est le produit d’aucune école. « Prolem sine matre creatam » eussent écrit Ovide, puis Montesquieu. C’est, au sens propre de ce mot que l’on veut, à tort, accoler à tout quidam, un joueur a-typique. Aux caractéristiques singulières. Je ne retrouve chez aucun autre joueur un tel alliage de vitesse, de volume de jeu, de technique, de capacité de percussion, d’audace, de précision (jeu court, jeu long), d’altruisme (dans la dernière passe), d’égoïsme (dans le dribble), de volonté d’aller toujours vers l’avant, de finesse dans le toucher, d’intelligence, de générosité dans l’effort, d’endurance, de polyvalence, de capacité à défendre et à partir de loin. Citez m’en un. Toutes les stars d’aujourd’hui peuvent avoir une ou plusieurs de ces caractéristiques ; mais laquelle les réunit toutes, qui éclatent de manière quasi égale à chaque match ? Et puis, bon Dieu, quel est ce physique sans nom ? Ces épaules affaissées, ces jambes interminables, ce muscle rare, ce pied large, ce cou long, ces bras tels les pales d’un moulin donquichotesque, ce profil d’oiseau de proie ou d’usurier (harpagonesque, gobseckien) font physiologie d’une telle maladresse, qu’on n’en comprend pas l’habileté qui s’en dégage, balle au pied… L’on sait que Garrincha avait bien un pied plus court que l’autre, d’où l’efficacité de son dribble. Mais son centre de gravité bas jouait en sa faveur. Même là, dans l’infortune de la nature, Di Marià est seul.

Les joueurs qui éliminent des lignes par de simples courses balle au pied, simplement par le dribble dans ce qu’il a de plus classique (feinte de corps, changement de direction) sont de plus en plus rares. Les configurations tactiques de plus en plus resserrées amoindrissent les chances de réussite des dribbleurs. Il faut, de plus en plus, qu’ils développent leurs aptitudes dans les petits espaces et le jeu court. Les courses endiablées et solitaires sont de plus en plus rares ; tout au mieux, il y a la contre-attaque, qui est évidemment collective. Di Marià cependant est l’un des derniers joueurs à refuser la mort de ce mythe. Non pas qu’il soit techniquement supérieur à tous les autres dribbleurs renommés ; mais simplement, il est, par confiance ou insouciance, moins soucieux de la perte de balle : l’espace dont il a besoin pour déployer sa course, il le provoque, il en fait une obsession. Quitte à agacer.

Le fait est que face aux blocs compacts et acceptant de défendre bas, il y a souvent deux solutions : soit les frappes de loin, soit l’élimination individuelle –le risque, donc. Di Marià incarne celui-ci dans toute sa splendeur et tout son panache.

Le détonateur offensif du Real, cette saison, son facteur X technique, le symbole de sa flexibilité tactique, ce n’est ni Ronaldo, ni Bale, ni Benzema, ni Alonso (qui stabilise) ni Modric (qui organise), c’est Di Marià, qui destabilise. Il est pour moi, un quart de poil derrière Modric, le joueur le plus essentiel du Real cette saison. Il ne lui manque que 7 ou 8 buts de plus par saison pour être très grand.

Que l’Argentine s’en remette plus à lui. L’autre enfant de Rosario, le génie, n’en sera que plus efficace.

*

Le Real a la chance de posséder dans ses rangs, à côté de Di Marià, l’un des autres rares joueurs capables de percer une ligne à lui tout seul. Mais là où Di Marià le fait souvent par la course et le dribble –par une succession de touches, donc-, celui-ci n’a besoin que de deux ou trois touches. Modric n’a pas la vitesse de Di Marià, ni son endurance dans la course longue, ni la largeur de sa foulée, ni sa gourmandise balle au pied, mais il a le plus exquis changement de direction –et, par conséquent, de rythme- du monde depuis le Xavi des belles années. Mais là où le génie du changement de direction de Xavi était contenu dans la première touche (le contrôle orienté), celui de Modric tient dans l’écart entre la première touche (qui discipline le ballon, le domestique, l’amadoue, le civilise) et la deuxième touche (qui acte le changement de direction, caresse le ballon). Dans cet écart, entre les deux touches, s’intercale tout le génie de Modric : la vitesse d’exécution, la maîtrise technique et l’équilibre du corps. Tout ceci se résume à un mot : l’appui. Modric me semble avoir les meilleurs appuis du monde –Suarez, Aguero, Touré et Messi ne sont pas loin. Non les plus puissants, mais les meilleurs : les plus en phase avec la continuité du geste à venir. L’assurance de ses appuis lui permet tout : une conservation de balle quasi-parfaite, une remarquable vitesse du dribble, un excellent équilibre, et, en plus, lui accorde toujours ce temps d’avance (l’on a toujours l’impression que ceux qui défendent sur lui ont une demi-seconde ou un demi-mètre de retard) qui lui offre la latitude du choix à faire. La verticalité de ses passes et l’opportunité de ses déviations sont un régal. Sa manière de toujours chercher les intervalles en fait un pendant idéal non seulement à Alonso, mais aussi à Di Marià. Et puis, il faut le remarquer, quelle solidité physique !

Tout ceci dit, rajoutons que rien, évidemment, n’égalera le bonheur de son extérieur du pied. Les courbes que ceux-ci tracent rivalisent avec celles d’une femme.

Je supporterai la Croatie pendant ce Mondial. A côté de l’élégant Rakitic et du talentueux Kovacic, Modric peut faire de ce milieu de terrain l’un des plus beaux à voir jouer.

Qu’on lui donne le 10 l’année prochaine. Il en a les épaules et le talent.

*

Avec Ramos, Pepe et Varane, le Real Madrid a l’une des plus séduisantes charnières centrales du monde. Tous trois sont athlétiques, bons au duel au sol, excellents dans le duel aérien. Mais surtout, tous trois sont techniques. Parenthèse. Que l’on ne s’y trompe pas : Pepe n’est pas que ce sanguinaire et détestable défenseur, dur sur l’homme, nerveux, fou, volontiers tricheur, et qui shootait dans les mollets d’un adversaire à terre. Il peut être aussi écoeurant pour un attaquant, par sa puissance, sa rudesse, sa présence dans les airs. A mes yeux, il a été le meilleur défenseur de l’Euro 2012. Refermez.

Enfin, je veux parler de Ramos. Le symbole, pour ma part, du Real Madrid des plus sombres heures. Mais aussi le symbole de la révolte. Des humiliations répétées en quart de finale. Mais aussi de la montée en puissance. De l’impuissance devant le règne barcelonais. Mais aussi de la contestation de cette souveraineté nationale. Des errances individuelles. Mais aussi de la rédemption collective. Ramos a joué avec Zidane. Il a joué avec Sneijder, Robben, Baptista, Emerson, Van Nistelrooy, Robinho, Gago, Higuain. A été associé à Helguera, Woodgate, Raùl Bravo. A suppléé Salgado. A admiré Raùl et Guti. A vu arriver Ronaldo, Benzema, Di Marià. Tout ce temps, il était là. Je suis heureux, aujourd’hui, qu’il soit l’un des héros du Real Madrid.

Je me souviens, en 2005, lorsque le Barça infligeait un cinglant 3-0 au Real, à Santiago Bernabeù. C’était le temps où Ronaldinho émerveillait, dansait, volait. Ce jour-là, il mettait deux buts, et Bernabeù lui faisait allégeance et lui marquait son respect. Deux buts presque similaires. Déboulé sur le flanc droit de la défense madrilène. Elimination de deux, trois maillots blancs. Plat du pied. But. Ce soir-là, Ramos a beaucoup appris. Sur les deux buts, il se fait avoir comme un enfant, impuissant, perdu, mystifié par le dribble fameux du brésilien. Lointaine époque…

Il est toujours aussi inutilement agressif parfois, certes. Mais il a énormément progressé, défensivement. Physiquement, il est devenu un monstre. Techniquement, il a toujours été très fort.

Et qui notera le nombre assez impressionnant de transversales de 40 ou 50 mètres, qu’il adresse (et réussit souvent) à Bale ou Carvajal ?

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Le Génie du Mouridisme

20 Mai 2014 , Rédigé par Mbougar

Longtemps, je me suis couché tard. Parfois, à peine mes yeux se fermaient-ils qu’il était temps déjà de les rouvrir. J’écoutais alors, assourdies, des notes majestueuses qui s’échappaient encore de mon ordinateur ; toute la nuit elles m’avaient empli d’une sérénité que je ne retrouve que dans peu de choses. Je n’ai jamais écouté, lu, récité les Khassidas de Cheikh Ahmadou Bamba qu’avec une singulière dilection.

Il faut le dire : aujourd’hui, je ne suis plus mouride que par mon amour des Khassidas. Tout le reste, et le Khalife, et les Ndigël, et le Magal, et les légendes miraculeuses et les sermons, tout cela n’a plus pour moi qu’un sens affaibli car perverti souvent ; tout cela n’est plus grand-chose à côté de la seule chose qui vaille : la Poésie. Car c’est bien de Poésie, de limpide Poésie, qu’il s’agit dans les Khassidas. De la régularité de la composition à l’amplitude du rythme, de la rigueur de la versification à l’ampleur du geste, de la beauté du son à la profondeur du sens, les Khassidas m’émeuvent. Et voici la solennité de Jazbu, et voici le rassurant air de Sindidi, et voici le réconfort de Matlabul Chifaï. Et qui n’entend pas la splendeur de Assiru Mahal Abrari… S’il y a une Vérité du Mouridisme, je ne l’imagine pas ailleurs. Cheikh Ahmadou Bamba lui-même l’a suggéré, qui disait : « Mon miracle, ce sont mes écrits. » Oubliez la prière en mer. Revenez-en au miracle de l’œuvre poétique et théologique. Revenez-en au prodige de l’esprit et du cœur.

Aujourd’hui, l’avenir du Mouridisme m’inquiète. Certaines de ses orientations m’interpellent. Certains de ses silences m’intriguent. Certaines de ses ostentations me gênent. Il commence à poindre dans le discours de beaucoup de ses partisans une radicalité et une fermeture que je ne retrouve nulle part dans les grands textes de Serigne Touba. Cela devient de l’idolâtrie. Et l’obscurantisme menace. J’ai entendu, au nom du Mouridisme et de Cheikh Ahmadou Bamba, des affirmations qu’un islamiste eût pu tenir.

Face à toute cette présomption, il faut retrouver l’essentiel : l’humilité. Celle-là même qu’en 2002, alors qu’il avait demandé à être laissé seul avec mes frères et moi, Serigne Saliou Mbacké, silencieux, lumineux, affichant derrière les volutes du thé qu’il venait de préparer pour nous un sourire d’enfant, incarnait. Lorsque, tête blanchie et humblement baissée, toujours sans dire un mot, et toujours souriant, il me tendit le verre de thé, j’avais partagé un sourire complice avec lui. Aujourd’hui, je ne repense pas à ce moment sans que mes yeux s’emplissent de larmes et mon cœur d’émotion. La même qui me saisit lorsqu’un chœur de Hizbut Tarqiyya entonne des khassidas. C’est à ça, à ce Génie du Mouridisme, qu’il faut retourner.

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Problèmes du critique littéraire (Introduction)

13 Mai 2014 , Rédigé par Mbougar

Il y a de cela quelques jours, alors que je lisais distraitement un dictionnaire de citations, je tombai sur ce mot de Philippe Néricault, un comédien du milieu du XVIIIe siècle, qui réveilla et retint mon attention : « La critique est aisée, et l’art est difficile ». J’y réfléchissais encore deux jours plus tard lorsqu’un lecteur, à travers ce blog, me demanda, après avoir écouté l’échange que nous eûmes, dans Confluences IV, avec le romancier sénégalais Sémou Mama Diop, « sur quoi reposait une bonne critique » et « quels étaient les éléments d’appréciation d’une bonne critique [littéraire]». Cette question, naturellement, prolongeait ma réflexion sur le mot de Néricault. Le sens de celui-ci est limpide. Il ne dit rien d’autre que ceci : « il est bien plus facile de critiquer que de faire soi-même » ; appliqué à l’art littéraire, il pointe du doigt le problème du rapport du critique littéraire à l’œuvre qu’il juge : le geste critique de ce dernier serait facile, voire infondé, devant celui, artistique, âpre, ardu, de celui qui fait de la Littérature. L’éternel face-à-face entre la critique et l’art, entre le critique et l’artiste, entre le jugement et l’œuvre, se rejouait encore, et le critique, d’une certaine façon, perdait.

C’est que la posture (le geste, le discours) du critique littéraire en face de l’œuvre littéraire est, en effet, problématique, et pour de nombreuses raisons.

D’abord, c’est une posture paradoxale. Le critique est, d’une part, celui qui porte un jugement sur une œuvre, qui postule, donc, une certaine supériorité de son jugement, qu’il veut objectif (et par là même, universalisable) ; mais d’autre part, son jugement, aussi objectif qu’il se réclame, n’est d’abord précisément…qu’un jugement : c’est-à-dire une opinion fondée expérience personnelle de lecture. En d’autres termes, le critique est celui qui veut arracher l’évaluation d’une œuvre à la relativité de l’expérience individuelle de lecture, mais qui ne peut le faire qu’à travers une lecture elle-même personnelle : prétendant à l’objectivité et à l’universalité de son discours, il ne peut en éviter et encore moins en abolir la part subjective et individuelle. Cette tension, paradoxale, mais qui est au cœur du geste critique, pose le problème de la valeur même de l’évaluation critique.

Le critique, ensuite, est une figure difficile à accepter. Il est souvent celui qui, du haut d’une chaire théorique où nul ne l’a placé, et investi d’un savoir mystérieux, jette sur les œuvres un jugement de valeur, alors précisément qu’il n’a lui-même souvent rien écrit qui justifiât sa posture privilégiée. D’où la récurrence des critiques vis-à-vis de son geste, surtout s’il commet une critique négative : « écrivez d’abord, on verra si vous faites mieux ou si vous avez autant de succès » ou « vous êtes jaloux, vous n’avez pas un quart du talent de l’auteur, c’est pourquoi vous le critiquez ainsi », etc. La figure du critique littéraire qui ne serait qu’un « écrivain raté », aigri, rancunier, jaloux, et qui n’aurait rien accompli dans le champ de la création qui lui permît de juger se dessine ici, et pose le problème de la source de l’autorité du critique littéraire : au nom de quoi, et d’où, parle-t-il ? Parfois associé à un imposteur, à un usurpateur d’autorité, le critique, à côté du problème de la valeur de son discours, doit aussi faire face au problème de sa légitimité.

Le critique littéraire, enfin, pose un problème moral. Parce qu’il prétend indiquer la lecture à faire ou à éviter, parce qu’il juge, parce que, d’une certaine manière, il s’érige en mesure de la qualité et la valeur, et qu’il remet en question le fait que goûts et couleurs ne se puissent discuter, ne réduit-il pas finalement la liberté du lecteur ? N’est-il pas celui qui remet en cause la suprême subjectivité de l’acte de lecture, qui refuse au lecteur le droit de lire ce qu’il veut, suivant l’inclination de sa sensibilité ? Ne serait-il pas, finalement, et c’est un problème essentiellement moral, un terroriste du goût ?

Ces trois problèmes, celui de la valeur, de la légitimité et de l’autoritarisme prétendu de la parole critique, qui sont intimement liés, posent, finalement, une question, qui interroge, à la fois, l’utilité et la valeur d’une parole critique dans le champ littéraire, mais aussi l’éthique du critique devant la Littérature. Cette question est simple: qu’est-ce qu’un critique littéraire ?

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De l'écriture perfectionniste: Rature.

6 Mai 2014 , Rédigé par Mbougar

Je ne crois pas, dans le champ de l’écriture, au perfectionnisme qui ne rature pas. Pour être tout à fait sincère, je ne crois pas même à l’écriture, exigeante ou dilettante, que n’accompagnerait de rature. L’écriture -et a fortiriori l’écriture perfectionniste- tient dans le temps et l’espace de la rature ; « la Littérature, c’est la rature. »

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Mais qu’est-ce, en son essence, qu’une rature ? Définition minimale : c’est le temps et l’espace où l’écriture postule et assume de naître de ce paradoxe, qu’elle s’y défait et s’y construit, s’y abolit et y renaît, s’efface et pourtant s’inscrit. La rature, c’est l’ontogenèse –puisque le texte est un corpus- de l’écriture, son principe inchoatif : la trace qui rend lisible tout le processus de l’écriture en train de devenir. Mais cette trace est, pour ainsi dire, négative : elle est ce qui, au premier abord, refuse, cache, nie le premier, l’instantané élan de l’écriture. Pour tout dire, la rature est une éthique de la forme : le devoir moral de refuser l’informe –ou plutôt, l’in-formulé- au profit du re-formulé. La rature, c’est l’instrument de la révolution –au sens astronomique- de l’écriture par et contre elle-même.

Mais encore : qu’est-ce, en son essence, qu’une rature pour un écrivain perfectionniste ? Bien plus qu’un geste : une nécessité ; pire encore : une condition. La rature est pour lui le souffle de son écriture : en étouffant le corps du texte –c’est-à-dire, en le rendant touffu-, il en constitue en même temps, et nécessairement, la salutaire respiration –stylistique.

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La rature, condition, donc, de l’écrivain perfectionniste. Lieu, par conséquent, de labeur et de souffrance. Mais pourquoi ? Parce qu’elle symbolise l’hésitation dans ce qu’elle a de plus terrible : la suspension de l’écriture. Poésie : « hésitation prolongée entre le son et le sens ». Rature : je dis hésitation prolongée entre le Beau et le Juste.

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Suspension de l’écriture. La rature serait-elle l’Epochê –quoique provisoire (mais comme toute Epochê ?) - du perfectionniste ? Ce dernier serait alors un stoïcien. Raturer, c’est encore, peut-être, hésiter et souffrir avant d’écrire le mot juste en lieu et place de celui que recouvre désormais la rature, et faire de cette suspension momentanée la condition même de l’écriture, son moment le plus intense et le plus hautement dramatique. Raturer : accepter la condition de la suspension ; mieux ou pire : l’aimer parce que c’est le principe de l’écriture. Amor Fati.

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Dramaturgie de la rature : écrire, relire, soupirer, désespérer, raturer, hésiter, s’emporter, vouloir mourir, ne le pouvoir, réécouter la phrase, souffrir de la voir mutilée, écrire, relire, soupirer –etc. Et cela jusqu’au dénouement.

Est-ce comique ou tragique ?

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La rature, pour l’écrivain perfectionniste, c’est encore le signe le plus absolu de son travail de et par l’écriture, le signe ultime de « l’artisanat du style ».

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Lis tes ratures. Je veux bien obéir à ce précepte conatif, à cet impératif catégorique, car il y a évidemment un infra-texte des mots raturés, mais comment, techniquement, lire ce qui, par définition, est caché ? Cela dépend peut-être de la forme et de la densité de la rature. D’où l’importance de la génétique textuelle.

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En dernière instance, il faut peut-être croire que, pour un écrivain perfectionniste, l’écriture ne peut être qu’un palimpseste permanent. Ecrire, effacer, réécrire par-dessus l’effacé le résultat de l’hésitation… Le stade « fini » de son texte arbore –fièrement ou honteusement, je ne le sais- les stigmates –cicatrisés à divers degrés- de ses états ultérieurs…

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La rature : terme de la charité de l’écriture, qui, au nom du style, accepte le repentir de l’écrivain, l’absout et lui offre une autre chance.

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Et, au fait, comment raturez-vous ? Cette question est peut-être, au moins, aussi fondamentale que « comment écrivez-vous ? ». La rature, selon sa forme et sa densité, altère différemment le corps du texte et l’harmonie de la page – et, par conséquent, le regard que l’on porte sur eux. Au fond, la forme de la rature, sa fréquence, son intensité, en disent beaucoup sur la manière dont travaille l’auteur, et même, peuvent révéler son humeur, son tempérament. Manuscrits de Balzac, par exemple : l’on sent l’énergie formidable, les foucades et saccades subites du génie laborieux (sans doute le seul chez qui cette expression ne soit pas oxymorique) ; il y a de tout : des traits apposés avec vigueur, des croix, de franches et noires biffures, des renvois de flèches, des marges investies de réécritures infinies, des lignes brisées, des taches, parfois, de café ; c’est dense, irrépressible, puissant, génial, touffu, désordonné. C’est Balzac.

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Et vous, comment raturez-vous ? Barrez-vous ? Gommez-vous ? Biffez-vous ? Mettez-vous entre parenthèses ? Laissez-vous, empli de dégoût, le mot inachevé et livré à son sort funeste ? Mettez-vous du Tipex ? Hachurez-vous ? Crucifiez-vous ? Encerclez-vous ? Noircissez-vous ? Et comment ? Vous êtes-vous jamais demandé ce que la forme de votre rature disait de votre humeur, et de votre manière d’écrire ? Evidemment, il faudrait encore que vous écrivissiez à la main : avec shift, tout cela n’a plus ni corps ni forme…

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