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La Parole de la langue.

23 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

Une langue, évidemment, n’est pas que le moyen d’une communication : l’acte de langage qui l’aboutit (parler à l’autre) dépasse le seul cadre d’une relation au monde. Car c’est avant tout une éthique que la langue engage ; l’expression dans une langue donnée est une série de choix conscients, qu’un locuteur effectue parmi le matériau linguistique, syntaxique et lexical dont il dispose pour construire un énoncé : par ce fait même, il s’approprie la langue, l’investit, fait d’elle un prolongement de sa pensée et de son corps. L’on ne fait pas que parler une langue : on l’habite toujours d’une certaine manière. Toute langue est une demeure, le lieu d’un éclat d’intimité, l’espace d’une élection de soi. Il est vrai, certes, que l’excellence de cette élection est plus ou moins atteinte selon le degré de maîtrise de la langue ; mais il reste que dans l’intention même de parler dans quelque langue, il y a le désir de s’unir à elle.

L’on dit que la langue est l’un des éléments définitoires centraux de l’identité. C’est vrai. Mais il me semble que les raisons que l’on donne d’habitude pour justifier cette affirmation ne sont pas suffisantes. L’on invoque souvent le poids de la culture, l’attachement à une tradition, l’appartenance à une ethnie, l’héritage d’une certaine histoire, la charge symbolique d’un certain espace, pour expliquer l’importance, pour l’identité, de la langue. Toutes ces raisons sont fondamentales et légitimes. Mais elles me semblent méconnaître une dimension plus fondamentale et légitime encore : celle de l’Homme. Je veux dire que cette langue, toute liée à une culture, une tradition, une histoire, un territoire qu’elle soit, n’est qu’une catégorie imparfaite de l’identité si un Homme, avec son esprit, avec son corps, son intelligence, son énergie, sa pensée et sa parole propres, ne se l’approprie pas. L’on peut très bien tout connaître de l’histoire d’une langue, la pratiquer, et pourtant, n’être pas capable d’en ressentir l’émotion profonde ni d’en faire le ferment d’une part d’identité. Tant que l’on ne se rapporte à une langue que comme vecteur d’une communication et comme symbole d’une culture, il y a une part essentielle, je le crois, que l’on manque d’elle : l’on en manque la parole.

Qu’est-ce, pour soi, que la langue que l’on parle ? Quel rapport a-t-on avec elle ? Que nous dit-elle ? Répondre à ces questions, c’est aller au-delà des grandes et sublimes figures de sens que constituent la Culture, le Territoire, l’Ethnie, l’Histoire : c’est, en dernière instance, accepter d’épouser la langue –d’en épouser tous les contours ; c’est encore accepter de faire corps avec elle, de se l’approprier vraiment, de l’habiter et de la laisser nous habiter. C’est une expérience intime, solitaire, silencieuse, essentielle.

Il ne faut jamais se contenter de parler une langue : il faut aussi lui parler.

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Cheikh Yérim Seck ou la Trahison de l'écriture.

16 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

« Le journal au lieu d'être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s'est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. (…) Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes ; et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de Plutarque : nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. (…) Les crimes collectifs n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement. »

Honoré de Balzac, Illusions perdues.

Il faut toujours en revenir à Balzac, qui avait, avec quelques autres, beaucoup vu de notre temps. Qui a lu Illusions perdues ne s’offusque désormais qu’à peine, et avec ce froid, terrible détachement propre aux gens que le cynisme du monde n’affecte guère plus, de ce que peut être le pouvoir politico-journalistique. Tous les scandales, toutes les liaisons dangereuses, tous les trafics d’influence, l’ensemble des corruptions, toutes les obscurités, toutes les tristesses, l’entière toute-puissance, toute l’hypocrisie, la totale impudence, toutes les bassesses, tout le chantage, toutes les trahisons, enfin, qu’enfante la collusion du monde politique et du journalisme, sont déjà, avec éclat, dépeints à chaque page d’ « Un grand homme de province à Paris », partie centrale du roman.

De ce point de vue, découvrir, hier, que les personnalités que cite Cheikh Yerim Seck, dans son immonde lettre de remerciement, sont celles du gotha politique, religieux et économique sénégalais, ne m’a que fort peu surpris. J’ai parcouru la liste sans m’émouvoir, sans m’étonner, en m’attendant presque à trouver tous ces noms, alignés et fiers, les uns derrière les autres, solidaires dans leur condition et leur petit « oligopole », comme l’écrit l’ami Elgas ici. Liste prévisible : c’est cela, qui est terrible.

Au fond, donc, ce n’est pas l’existence de cette petite société qui m’indigne. Je ne la découvrais pas. Tous ces gens ont le droit d’être riche, de s’entraider entre privilégiés, de prétendre qu’ils sont vraiment amis –pourquoi pas ?-, de faire valoir leur influence, d'intriguer. Qu’à cela ne tienne. Ils n’inventent rien.

Non : ce qui m’a frappé dans cette lettre, c’est qu’elle ait pu être écrite –je ne parle même pas du fait qu’on l’ait publiée, mais écrite, simplement écrite. Avec cet esprit.

Je m’étais, au cœur de l’affaire Yérim Seck, prononcé en faveur de la prudence, c’est-à-dire de la nécessité, tandis que la justice œuvrait, d’éviter la passion qui conduit aux jugements hâtifs et aux simplifications. Et quoique Aïssata Tall fût –et reste, je l’espère- une camarade, j’avais, en lui témoignant mon soutien moral, refusé de prendre parti. L’obscurité qui entoure toujours les viols présumés m’avait voilé, comme elle voile tout tiers, dans ces cas. Nul ne peut prétendre, aujourd’hui encore, en étant assuré de la vérité, et même après la décision de la justice de condamner Yérim Seck, dire ce qui s’est passé exactement dans cette chambre d’auberge.

Mais l’on peut être certain d’une chose désormais : c’est de l’esprit de Cheikh Yérim Seck. Le même avec lequel il a commis cette lettre. Les premières lignes seules disent tout. Je ne connais pas l’homme qui les a écrites –plût à Dieu que je ne le connaisse jamais-, mais qu’il les ait écrites, précisément, renseigne sur sa morale.

L’écriture n’est pas qu’un moyen, elle n’est jamais innocente : c’est une forme, c’est-à-dire, aussi, l’émanation d’un fond, une Valeur ; en un mot : un choix éthique –un ethos. Yérim Seck, en voulant sans doute en user pour faire preuve de gratitude, de loyauté, de fidélité, et paraître sous un jour chevaleresque, n’a rien fait que se trahir. L’écriture, « entre la langue et le style », est l’espace où celui qui écrit, qu’il cherche à l’éviter ou non, « s’individualise, s’engage ». Yérim Seck n’a pas lu Barthes.

Cette lettre –son écriture- est insupportable. L’homme qui l’a écrite est d’un cynisme absolu, d’un mépris sans bornes, d’une intelligence rabaissée, d’une inélégance totale, d’un cœur vide. Mais surtout, l’homme qui l’a commise est sans honneur. C’est la leçon de l’écriture. C’est la leçon de cette affaire –indépendamment de sa vérité factuelle, qui n’est plus, il me semble, ce qu’il y a désormais de plus important. C’est, enfin, la vraie grande leçon qu’Aïssata Tall, à travers cette épreuve, indirectement, et à son corps défendant, a administrée aux sénégalais.

Cheikh Yérim Seck, en tant qu’homme, n’est qu’un triste sire.

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Délibération.

11 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

Je suis un homme parce que je doute, et parce que la lumière se dérobe éternellement à mes idées et à mes sentiments. Je n’ai jamais habité que dans mes tensions, jamais connu d’autres terres où vivre que celles de mes déchirures; et si la clarté du cœur est une grâce, je ne suis pas de ceux qu’elle a touchés.

Je ne suis pas triste. Je ne suis pas seul. Je ne vais pas mal. J’ai joué au foot samedi, et marqué un but de la tête en m’élevant plus haut que les autres. Il faisait beau. Les notes de Myamba s’égrenaient. Le monde était calme. Mais simplement, une expérience humaine se produit : j’y prête attention, comme à toutes les expériences humaines –c’est tout.

Exilé en moi-même, j’essaie d’y trouver un ordre et une unité qui se refusent à mes mains. Et, là, dans le constat lucide de ma matité, et dans ce paradoxe même, je me découvre la force d’une conscience et la fragilité d’une condition.

L’on m’appelle. Me parle. Me dit que je fais de la peine. Qu’on ne me reconnaît pas. Sans colère alors je me défends, m’explique, fidèle à mes convictions et à la suprême dictée de ma liberté. Force d’une conscience.

L’on m’appelle. Me parle. Me dit que je fais de la peine. Qu’on ne me reconnaît pas. Et sans colère alors l’on m’explique, l’on m’ouvre un cœur. Je n’ai jamais pu ignorer la confession d’un cœur humain chéri et blessé. J’écoute, ému. Fragilité d’une condition.

La liberté et la conscience ont un prix. Je l’ai payé, comme j’ai pu le faire par le passé. Et je suis sûr de le payer encore dans l’avenir. Mais jusqu’à quand ? Que ferai-je devant le prix fort ?

Aporie. Je ne peux renoncer ni à l’un ni à l’autre.

Si la clarté du cœur est une grâce, je ne suis pas de ceux qu’elle a touchés.

Il me faut lire et écrire.

Littérature. Je n’ai jamais vraiment dit ce qu’elle signifiait pour moi, même si j’en parle beaucoup. C’est que, comme tous ceux qui en parlent beaucoup, elle voulait dire plusieurs choses. Mais aujourd’hui, ça se précise. Littérature : c’est, au moins, le langage de mes éclats. Aux deux sens de ce mot.

Je cherche une Forme à mes contradictions.

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Opinion sur l'homosexualité au Sénégal.

6 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

Il s’est trouvé un certain nombre de personnes, dont quelques uns parmi mes amis chers, pour m’interpeller, à la suite de la deuxième émission de Confluences, sur la question de l’homosexualité au Sénégal, qui y a été traitée. Les questions, nombreuses et surprenantes parfois (Es-tu vraiment pour l’homosexualité ? Etais-tu d’accord avec ce qui a été dit sur le sujet ? Etiez-vous seulement sérieux ? Comment peux-tu te dire musulman et reconnaître l’homosexualité ? Etc.), expriment toutefois, au fond, deux sentiments : d’une part, la surprise devant mon propos, et, d’autre part, une forme d’indignation relative au caractère blasphématoire de notre position, par rapport à l’Islam et au Coran.

N’ayant ni l’envie ni même le loisir de répondre longuement, comme il le faudrait, à chacun, je vais essayer ici de le faire pour tous. Mais évacuons avant tout deux questions, dont la réponse sera aisée.

Etions-nous sérieux ? Evidemment.

Etais-je d’accord avec ce qui a été dit ? Oui : les avis donnés, dans leurs infimes nuances et variations, et avec leurs réserves singulières, convergeaient tous, cependant, vers un même point : que la situation de l’homosexualité, au Sénégal, devait progressivement changer, et la pénalisation dont on la frappe, cesser. C’est mon avis.

Je voudrais enfin que l’on tînt ce texte non point comme une justification (il n’y a rien à justifier, et mes camarades de Confluences ont livré leur opinion avec liberté et intelligence), mais bien comme un développement de ma pensée concernant un sujet sur lequel, il est vrai, je ne m’étais jamais exprimé de façon manifeste –c’est-à-dire dans ces colonnes.

Mon opinion sur la question de l’homosexualité au Sénégal part d’un constat, simple mais fondamental : que cette question est mal posée dans ce pays. Et par « mal posée », j’entends qu’elle est littéralement mal posée : les termes et le langage dont on use pour la formuler me semblent, au départ, fallacieux. L’on dit en effet : « pour ou contre l’homosexualité ? ». La chose est commode : elle installe, immédiatement, la nécessité d’un choix définitif ; dans la binarité qui la porte, il faut lire la sommation (au sens presque militaire du terme), faite par toute une société, de choisir son camp : dites que vous êtes contre, vous êtes un sénégalais modèle, du bon côté, dites que vous êtes pour, l’on vous accusera d’être aliéné, complexé, occidental, athée, homosexuel. Mais surtout, cette question, « pour ou contre l’homosexualité », annihile, par sa forme même, toute forme de complexité ; elle cache les enjeux véritables, de fond, que la question de l’homosexualité, dans la société sénégalaise, interroge ; en un mot, elle est réductrice. Car où est la pertinence de demander si l’on est « pour ou contre l’homosexualité » ? Le fait est que, pour ou contre, l’homosexualité est là, et les homosexuels existent : ils sont dans la société, y évoluent, et y vivent, cachés certes, leur orientation sexuelle. Ce n’est pas parce qu’une majorité de sénégalais dit être « contre » l’homosexualité que celle-ci cessera d’être, ni parce qu’on pénalise, que l’on dénonce, que l’on bat, que l’on tue, que l’homosexualité disparaîtra d’une société d’où, peut-être, elle n’est jamais partie. Alors au lieu du « pour ou contre », qui est simpliste, je préfère deux autres questions, qui me semblent poser des enjeux de fond, et à partir desquelles mon opinion sur l’homosexualité au Sénégal a fini par se former, au terme d’un long temps de réflexion.

La première est celle-ci : une société dite républicaine et laïque a-t-elle le droit de stigmatiser et d’exclure de son sein, par une violence symbolique, juridique ou physique, une minorité, à l’argument que la pratique sexuelle de cette minorité est différente de celle de la majorité et serait contre-nature ?

Quant à la seconde, je la pose en ces termes : comment parvenir, dans une société à la culture majoritairement religieuse et dominée par l’Islam, à faire avancer la question de l’homosexualité sans se mettre en contradiction avec la religion ?

La première question me semble, en réalité, poser deux problèmes : le problème de la pénalisation d’une part, et celui de la discrimination de l’autre.

La pénalisation de l’homosexualité au Sénégal est exprimée en ces termes, dans le Code pénal : « … sera puni d'un emprisonnement d'un à cinq ans et d'une amende de 100.000 à 1.500.000 francs, quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. Si l'acte a été commis avec un mineur de 21 ans, le maximum de la peine sera toujours prononcé. » (Article 319, Loi n° 66-16 du 1er février 1966). Fort bien. Mais je pense qu’il manque à cette pénalisation, comme le soulignait un de mes camarades, de la clarté. Qu’est-ce, en effet, qu’un acte contre nature ? Je n’ai pas lu tout le Code pénal sénégalais, et il est possible qu’ailleurs, l’acte contre nature soit défini avec plus de précision. Cependant, ce dont je suis certain, c’est que l’acte contre nature ne peut, essentiellement, être défini sur un plan strictement juridique. Je veux dire par là que la définition de l’acte contre nature, qu’elle soit argumentée ou implicite (comme c’est le cas au Sénégal : l’on fait comme si cela allait de soi), est toujours corrélée à une structure morale. L’incarnation de cette structure morale, au Sénégal, ne sera pas difficile à identifier : il s’agit de la religion. Autrement dit, le Droit est incapable de définir un acte contre nature autrement qu’en s’appuyant sur une représentation religieuse. La pénalisation de l’homosexualité n’est pas fondée en Droit, elle est fondée en religion. Voilà le cœur du problème au Sénégal : la pénalisation des homosexuels y est faite moins au nom du Droit qu’au nom de principes culturels dont la religion serait l’incarnation ultime, principielle et finale. Ceci établi, je pose une question : le Sénégal est-il, oui ou non, une République laïque, qu’on me passe le pléonasme ? Je veux dire : l’Etat, avec les trois pouvoirs qui le fondent, est-il, oui ou non, indépendant des lois religieuses ? Le Sénégal se veut une République, mais la condamnation de ses homosexuels y est majoritairement religieuse. Que l’on se comprenne : je ne condamne pas la religion, je condamne son immixtion, et pour mieux dire, son diktat, sur une question de Droit, et qui engage des vies, des libertés et des dignités humaines. Le Sénégal est un pays à la laïcité paradoxale, qui proclame l’indépendance du pouvoir étatique par rapport au pouvoir religieux, mais qui condamne juridiquement ses homosexuels sur la base d’un langage, d’un principe, d’une morale religieux. C’est au nom d’un principe républicain que je juge cette pénalisation de l’homosexualité infondée. Soit l’on est dans une République, et la laïcité impose que l’on reconnaisse les libertés individuelles fondamentales, soit l’on est dans une République islamique (ou religieuse, du moins), et alors, il n’y aurait rien à redire si les principes religieux dictaient le code juridique. A ce que je sache, le Sénégal n’est pas encore une République islamique, bien que, par certains côtés, il en possédât toutes les apparences. La pénalisation de l’homosexualité, sur le seul plan juridique, est fondée sur un paradoxe. Voilà pourquoi, dans un premier temps, je la rejette et la juge inadmissible.

Cependant, la première raison de mon opposition à la pénalisation des homosexuels, le primum mobile de mon rejet de cette loi, c’est qu’elle est, fondamentalement, une discrimination. Et qu’est-ce qu’une discrimination ? La mise à l’écart, la stigmatisation, l’exclusion, le rejet, la non reconnaissance, le mépris, la haine d’un groupe humain différent, et dont la différence, qu’elle soit d’ordre racial, religieux, ethnique, sexuel, est un péché qui justifie l’emprisonnement, la géhenne, la violence, l’oppression, la terreur, l’éradication, le crime. Au Sénégal, le terme de discrimination n’est jamais pris en compte dans le traitement de la question de l’homosexualité, comme si l’on oubliait, soudain, que ce mot existait, et qu’il charriait avec lui son cortège d’histoire tragique. Et quand bien même le terme serait, un jour, par miracle, évoqué, l’on s’empresserait de le compliquer de nuances, de niveaux, de degrés, de stades. Et l’on dirait : « oui mais ce n’est pas la même discrimination, la nôtre n’est pas grave. » Y existe-t-il de petites discriminations ? Je n’en sais rien. Mais je sais que le principe de la discrimination est invariable. Et c’est ce principe qui agit lorsque l’on condamne les homosexuels, lorsqu’on les bat, lorsqu’on les insulte, lorsqu’on les tue. Je vais le dire, une bonne fois pour toutes : je suis contre toute forme de discrimination, et, partant, contre celle (petite, moyenne, immense, grave, moins grave, au premier, deuxième, dixième degré) que subissent les homosexuels au Sénégal. Je suis contre toute forme de discrimination, pour la simple raison que je n’oublie pas, moi, que c’est sur ce principe que se sont bâties quelques unes des tragédies de l’histoire de l’humanité : la Traite négrière (discrimination raciale), la Shoah (discrimination ethnique, religieuse), le génocide rwandais (discrimination ethnique). Suis-je dans l’excès ? Possible. Mes parallèles sont inopportuns? Egalement possible. Mais je sais que ce qui relie tous ces événements est un principe, et que ce principe se retrouve dans le rejet de l’homosexualité. Toute discrimination, c’est ma conviction profonde, est discrimination d’un principe humain ; et lorsque l’on rejette l’autre -la différence de l’autre-, ce n’est pas seulement parce que c’est un Homosexuel, un Noir, un Juif ou un Tutsi: c’est, au fond, parce que c’est un Homme, et que l’on oublie, aveuglé, de se demander si c’est un homme.

J’en arrive maintenant à ma seconde question, que je ne rappellerai que pour plus de clarté : comment parvenir, dans une société à la culture majoritairement religieuse et dominée par l’Islam, à faire avancer la question de l’homosexualité sans se mettre en contradiction avec la religion ?

Je ne tolère aucune forme de violence à l’égard des homosexuels. Cependant, parce que je sais que la culture (au sens restreint de Ciosaan : la culture comme us et coutumes traditionnels) et la religion constituent les deux piliers de la société sénégalaise, et qu’elles véhiculent des valeurs qui, pour le meilleur et le pire, façonnent, à travers l’éducation, l’identité d’une majorité de sénégalais, je puis aisément comprendre qu’une forme de réticence s’exprime, chez cette majorité, devant une pratique que la religion condamne et que la culture semble proscrire. C’est dire ici qu’il n’est nullement question de condamner sans examen, de façon brutale et définitive, la culture et et la religion. Car ce faisant, je tomberais alors dans le même travers que je leur reproche lorsqu’elles s’opposent à l’homosexualité : le rejet aveugle et, hélas, parfois violent. Or j’estime que la condition d’un discours intelligent –que l’on ne perde jamais de vue l’intelligence- sur la question de l’homosexualité, qu’on la défende ou qu’elle inspire réticence, c’est d’éviter le rejet radical, le refus, la fermeture. D’un point de vue religieux comme d’un point de vue culturel, je crois qu’il est possible de prêter, de faire attention à l’homosexualité. Il faut oser, de quelque bord que l’on soit, quelles que soient les valeurs religieuses ou culturelles dont on se réclame, créer les conditions d’un dialogue sur cette question. Car tant qu’un dialogue existera, fût-il lent, long, ardu, l’on avancera ; et l’intelligence seule (intelligence, au sens étymologique de intelligare : ce qui fait lien) y gagnera. Il n’y a qu’un danger : la cécité volontaire, le refus obstiné, viscéral, de dialoguer ou comprendre. Refuser de comprendre, refuser, par conséquent, l’intelligence, est le privilège des bêtes ; or l’homme n’est pas une bête : il a une raison, il a une intelligence. Et il pense. Alors pensons.

Lorsque l’on brandit la culture traditionnelle sénégalaise et ses valeurs comme argument du rejet de l’homosexualité, il y a plusieurs postulats qui structurent le raisonnement, et dont on use comme arguments d’autorité: d’abord, que l’homosexualité est un fait culturel; ensuite, qu’elle est étrangère à la culture traditionnelle sénégalaise, et que cette dernière, par conséquent, ne la connaît pas ; et enfin, conséquence des deux premiers postulats, que l’homosexualité, telle qu’elle s’exprime aujourd’hui dans la société sénégalaise, est une perversion culturelle venue d’ailleurs, inconnue « chez nous » mais s’y manifestant parce que « l’Autre », « l’Etranger », « le Barbare », nommons-le : « l’Européen », l’y aurait apportée comme une peste, comme un fléau. Au cœur de toute cette subtile gymnastique intellectuelle, un principe. L’on en connaît l’antienne, elle est vieille : tout ce qui fait peur, tout ce qu’on ne veut assumer, tout ce qui fait honte, n’est jamais d’ici, mais d’ailleurs. Je vais le dire plus clairement : j’ai l’impression que l’homosexualité, au Sénégal, était tacitement admise (tant qu’elle restait dans la discrétion, comme le soulignait si justement ma camarade de Confluences) jusqu’à ce que l’Occident commence à s’en mêler. C’est à partir du moment où les pays occidentaux ont commencé à lutter pour la dépénalisation et la reconnaissance de l’homosexualité, que les Sénégalais, dans leur majorité, ont commencé à complètement rejeter ce phénomène. Il me semble y avoir dans le rejet culturel de l’homosexualité une part forte d’anti-occidentalisme : une façon de dire : vous ne nous imposerez plus rien, nous sommes souverains et nous refusons que, non contents d’avoir introduit l’homosexualité chez nous, vous vouliez en plus nous obliger à la dépénaliser. Ce raisonnement, en plus de révéler un regard biaisé sur ce que peut être une culture (prise ici, de façon dangereuse, comme argument au repli identitaire), marque surtout un manque total de perspective historique. Une seule question importe donc ici : l’homosexualité a-t-elle existé dans nos sociétés traditionnelles ? Et si oui : comment se manifestait-elle ? Quelle était l’attitude à son égard ? J’ai bien conscience que mes propres arguments pourraient paraître « faibles » et insuffisants à retrouver la trace d’une pratique homosexuelle dans l’histoire de la société sénégalaise. Ce que j’en sais est ce que tout le monde, ou presque, sait : la présence et le rôle d’individus efféminés, réputés homosexuels, confidents des femmes, dans les cérémonies traditionnelles (baptêmes, mariages), au cours desquelles, à la vue de tous, ils s’activaient avec des manières qui ne laissaient pas de beaucoup de doutes sur leur orientation sexuelle, mais que tout le monde admettait. Peut-être, comme le soulignait encore ma camarade dans sa belle chronique, la discrétion de cette ancienne génération d’homosexuels les sauvait-elle de la vindicte sociale. Il reste en tout cas qu’en s’appuyant sur des exemples de ce type, des témoignages, des enquêtes, la lecture des romans sociaux, de travaux universitaires, il est possible de dresser un tableau de l’histoire de l’homosexualité dans la société sénégalaise, de ses manifestations, de sa perception à travers les époques. L’une des solutions pour créer les conditions du dialogue que j’évoquais passera par le démontage méthodique de ce mythe d’une société sénégalaise traditionnelle « pure », sans homosexualité. Lorsque l’on aura établi que ce n’est pas l’Europe qui a porté le « mal » au Sénégal, que l’on aura démontré que ce « mal » était là et a tout le temps été là, alors seulement, peut-être, les choses commenceront-elles à changer.

Sur le plan religieux, la méfiance à l’égard de l’homosexualité est fondée sur de plus solides arguments. Il suffit en effet de lire le Coran pour y trouver des passages où la condamnation de l’homosexualité est réelle. Ainsi :

« Allah a dit dans la sourate Al A'raf n°7 verset 80 et 81: « Et Lot quand il a dit à son peuple: Allez vous commettre une turpitude concernant laquelle personne dans l'univers ne vous a précédé? Certes vous assouvissez vos désirs charnels avec des hommes et pas avec des femmes. Mais vous êtes plutôt un peuple outrancier ».

Allah a dit dans la sourate Al Chou'ara (Les Poètes) n°26 versets 165 et 166: « Allez vous accomplir l'acte sexuel avec les mâles de ce monde ? Et vous délaissez les épouses que votre Seigneur a crée pour vous? Mais vous êtes plutôt un peuple de transgresseurs ».

Allah a dit dans la sourate An Naml (Les Fourmis) n°27 versets 54 et 55 : « Et Lot quand il a dit à son peuple: vous livrez-vous à la turpitude alors que vous savez? Allez-vous assouvir vos désirs avec des hommes au lieu des femmes? Mais vous êtes plutôt un peuple d'ignorants »

Allah a dit dans la sourate Al Ankabout (L’Araignée) n°29 versets 28, 29 et 30: « Et Lot quand il a dit à son peuple: certes vous commettez une turpitude que personne dans l'univers n’a commise avant vous/ Allez-vous avoir des rapports sexuels avec des hommes (…) ? / Seigneur, donne-moi la victoire sur ce peuple de corrupteurs. »

J’aimerais, avant de continuer, remarquer que la condamnation des homosexuels dans le Coran, si elle est réelle, ne se traduit pas dans une violence que la brutalité de la vindicte actuelle pourrait laisser supposer. Car à entendre ceux qui s’appuient sur le Coran et la religion pour justifier leur rejet, l’on pourrait penser que l’évocation de cette pratique y est d’une violence immense. Force est de constater qu’il n’en est pas ainsi : le texte coranique n’encourage ni ne prescrit la violence –et encore moins le meurtre- contre les homosexuels. Le texte, auquel il faut retourner, révèle que la condamnation y est morale et non physique ou juridique, dans la mesure où il ne s’y trouve aucune mention d’un châtiment, et encore moins de prescription pour l’appliquer. En réalité, toutes les occurrences, dans l’Islam, d’un passage d’une condamnation morale à une condamnation juridique sont tirées des hadiths ; hadiths qui, aujourd’hui encore, suscitent de nombreux débats relatifs à leur interprétation, leur authenticité, leur nombre, etc. Les multiples lectures des hadiths relatifs à l’homosexualité semblent révéler une chose : que s’il est clair que l’homosexualité est considérée par l’Islam comme une faute, il n’y a en revanche pas de consensus sur la criminalisation des homosexuels. Sont-ils malades, comme certains le soutiennent parfois ? Doit-on les punir ? Comment ? Qui doit les punir ? De multiples réponses sont possibles, pareillement fondées sur les hadiths.

J’avoue n’être pas assez armé philosophiquement, ni riche d’une suffisante culture islamique, pour procéder à une exégèse des hadiths et en proposer une herméneutique. Mais le texte du Coran, qui est le texte fondamental, n’indique nulle part une quelconque violence juridique.

Tout cela, en somme, pour en arriver à ce point : je peux comprendre qu’un musulman, en s’appuyant sur la lecture du Coran, exprime sa réticence à l’égard de l’homosexualité.

Mais réticence n’est pas rejet violent, et il y a loin de la condamnation morale à la violence juridique. Au cœur de cette tension, se trouve une idée essentielle, sans laquelle, à mes yeux, aucune avancée sur cette question n’est possible : la tolérance.

La Méfiance (à l’égard des homosexuels) et la Tolérance (à l’égard de la différence) semblent opposées et inconciliables, mais elles n’en demeurent pas moins produites par le même mouvement : l’Islam (« L’Islam, religion de tolérance », etc.). Si la Tolérance est une Valeur fondamentale de l’Islam, je ne peux concevoir qu’on l’ignore et l’oublie dans le cas précis de l’homosexualité. Entre la Méfiance et la Tolérance, je choisis la Tolérance ; non pour une tiède raison humanitariste, mais bien pour une raison logique –au sens presque aristotélicien. La Tolérance (T) est le terme qui permet à la contradiction Tolérance/Méfiance (T/M) de continuer à exister (même sous le mode de la confrontation). Plus clairement, si l’on choisit M, l’on supprime immédiatement l’idée de T (et supprime donc une valeur islamique). A l’inverse, si l’on choisit T, l’on garde M, car T est précisément ce qui fait coexister l’objet de la Méfiance avec la nécessité éthique de ne pas le supprimer (cet objet). Appliqué à l’homosexualité, cela donne ceci : 1) Méfiance et Tolérance sont également des valeurs prônées par l’Islam ; 2) Si l’on rejette l’Homosexualité, on supprime du même coup la Tolérance comme Valeur ; 3) Mais si on ne supprime pas l’Homosexualité, et qu’on choisit donc la Tolérance, la Méfiance demeure, mais mâtinée d'une reconnaissance de la différence.

Car toute Tolérance est tolérance de quelque chose : non l’acceptation béate de cette chose, mais bien la dynamique qui conduit à vivre avec elle, maintenant la dialectique, la tension, sans supprimer aucun des termes qui la forment. Tout dépend évidemment de ce que l’on met derrière le mot de tolérance. Certains ne tolèrent que ce qui ne bouleverse pas le confort de leurs habitudes spirituelles. Mais est-ce alors réellement de la tolérance ? Peut-on dire que l’on a toléré lorsque l’on n’a pas été à l’épreuve d’une altérité radicale, extrême, qui nécessite une véritable et profonde conscience de la différence. La tolérance, à mon avis, n’a de sens véritable que confrontée à des cas extrêmes, où c’est l’intelligence autant que le cœur qui est mis à l’épreuve. L’éthique de la tolérance, c’est apprendre, sans que cela implique de cautionner la pratique de l’autre, à vivre avec lui, pour l’élémentaire raison qu’il est un homme.

Pour toutes ces raisons, au nom de la République, de l’Horreur de la discrimination, de la Tolérance, je suis pour que les homosexuels aient leur place dans la société sénégalaise. C’est d’ailleurs plus un espoir qu’autre chose. Car je sais que si ça devait arriver, je ne serais plus là pour le voir. C’est un processus qui, compte tenu des mœurs sénégalaises, sera long, et ira à son rythme. Mais c’est un combat qu’il faut oser entreprendre. La discrimination, avant d’être la haine de la différence, est d’abord la peur de la différence. Et une peur, elle s’accepte d’abord, elle s’apprivoise ensuite, elle se vainc enfin. C’est tout un processus que le peuple sénégalais doit accepter de commencer, en dialoguant, dans un esprit de paix et de fraternité humaine. Il y a un choix à faire, entre le Rejet et la Tolérance. J’ai fait le mien.

Suis-je encore musulman, enfin ? Cela ne regarde que moi. Je puis en tout cas dire que sans être athée ou agnostique ou que sais-je d’autre, parmi toutes ces attitudes dont le principe est le scepticisme ou le doute envers l’idée de Dieu, il m’est tout à coup devenu indifférent d’aller en enfer ou au paradis.

Je ne crois pas à un Dieu de Terreur, d’Exclusion. Tout ce qui m’intéresse, c’est l’humanité, l’expérience humaine, toute l’expérience humaine, dans sa diversité. C’est-à-dire ma vie avec les hommes. Car c’est à travers cette vie là, et ma morale envers ces hommes-là, que je me sens plus digne, et meilleur.

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Le Mal et la Littérature

3 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

(...) Or la Littérature, évidemment, est un blasphème. Dans La Littérature et le Mal, Georges Bataille (grand penseur de la Transgression, de l’Erotisme, du Sacré) nous parlait du rapport non seulement évident, mais encore, nécessaire, que la Littérature entretient avec Mal. La Littérature n’aurait selon Bataille, pour toucher à quelque chose qui serait de l’ordre de l’Essentiel, qu’une solution : se confronter au Mal de l’Homme ; et s’y confronter, cela ne veut pas simplement dire décrire des situations où l’Homme ferait le Mal, mais plutôt exprimer, immédiatement, « une forme aiguë du Mal » que porterait l’Homme.

Cette idée est très forte. Elle rappelle que la Littérature doit fondamentalement constituer une transgression de l’Etre tel que les lois morales, les interdits, le surmoi, l’ont façonné. Elle ne doit rien s’interdire : elle parle de l’Homme, avec tout ce qu’il peut porter d’abjection.

Tous les grands écrivains censurés, officiellement (Baudelaire, Céline, voire Flaubert), officieusement (Apollinaire, Sade, Aragon), tous les grands écrivains, en somme, qui ont une véritable réflexion sur la Littérature et ses possibilités, ont en commun ceci : ils ont compris que le Langage littéraire, en exprimant le Mal, devenait, par transmutation, ou transsubstantiation diabolique (l’écriture incarnant, performativement, la parole du Mal) le Mal même. Ainsi le Mal chez Flaubert se trouve-t-il dans sa névrose de la Phrase ; chez Céline, dans l’obsession du Style ; chez Baudelaire, dans le mélange du classicisme le plus rigoureux et de la Modernité la plus déroutante ; chez Sade, dans la sensualité même de l’écriture.

La Littérature donc, est plus intelligente que la Censure. Certes, cette dernière la frappera toujours, et toujours croira la vaincre. Mais la Censure, c’est sa bêtise, se trompe éternellement de cible : elle cherche toujours à cacher l’objet de la Littérature, alors que ce n’est pas son objet, mais la Littérature même, qui est le Mal.

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