Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

De l'écriture perfectionniste: la mutilation

31 Janvier 2014 , Rédigé par Mbougar

Le perfectionnisme, dans l’écriture, est d’abord une succession d’inachèvements, c’est-à-dire de mutilations : le texte du perfectionniste n’est jamais entier, il se définit essentiellement par le manque ; en d’autres termes, il est toujours blessé dans sa chair même, dans l’adipeux tissu de mots qui l’incarnent. Car le texte est un corps –corpus de textes, corps du texte, comme on dit. Mais ce corps, chez l’écrivain perfectionniste, offre à voir les stigmates de l’indécision et de l’insatisfaction perpétuelles de son créateur.

L’on pourrait dire que c’est là le lot de tout texte en train de se faire, et que chaque texte, à des instants précis de son élaboration, est mutilé, inachevé, se constituant en une succession de manques jusqu’à ce qu’on lui porte une fin. La dynamique même de l’écriture, inscrite dans un certain temps et un certain espace, suppose des moments du texte, au cours desquels il apparaît toujours inachevé, cherchant la voie de sa clôture. La différence avec le texte de l’écrivain perfectionniste me semble résider dans le fait que ce dernier habite la blessure plus longuement : je veux dire par là que la mutilation, dans l’écriture perfectionniste, est presque un état, et non un passage, une station, et non une étape. L’écrivain « normal » considère toujours que son texte est en train de se faire, qu’il progresse, que sa mutilation n’est que provisoire ; l’écrivain perfectionniste, par son geste même, condamne son texte à demeurer dans une mutilation permanente. Son insatisfaction est un refus, ou, pour mieux dire, une crainte de la clôture : il n’est jamais autant perfectionniste que dans cette peur de la fin. Mais cette peur, marque de sa condition, l’expose éternellement à la vue, douloureuse, du texte déchiré, toujours ensanglanté, toujours mutilé.

[Et qu’est-ce que la mutilation ? Une absence. Dans le corps du texte, cette absence s’exprime par le vide de la page, par le blanc typographique. Ce blanc n’a pas une portée mallarméenne : il n’est pas le lieu d’où surgit un langage poétique incréé, et en train de s’instituer sans sujet (« L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète etc. »), mais plutôt l’incapacité du texte non à démarrer (ce n’est pas le banal syndrome de la « page blanche »), mais à continuer, à se poursuivre.]

Autre paradoxe de l’écrivain perfectionniste, donc : c’est cela même qui le singularise qui le fait souffrir. Il ne supporte pas de voir son texte inachevé, mais supporterait encore moins de le voir achevé. Il faut toujours qu’il le touche ; mais chacune de ses opérations sur le corps du texte accentue sa mutilation, creuse un stigmate nouveau. L’écrivain perfectionniste est devant son texte tel Thomas devant le Christ ressuscité: profondément sceptique, il a besoin de toucher le corps miraculeux qui se présente à lui, de mettre son doigt dans ses stigmates pour croire en la vérité (du corps sacré). Mais ce contact charnel (c’est le geste du perfectionnement : le peaufinage infini), loin de lever son doute, l’aggrave. Et l’écrivain perfectionniste doit encore retoucher.

Cette condition, proprement, est tragique dans la mesure où elle n’est possible que par une série de gestes que l’écrivain perfectionniste prend lui-même en charge (il ne peut faire autrement). La mutilation du texte, pour lui, est tragique parce qu’il en est à la fois l’auteur et la victime. L’écrivain perfectionniste est le Sisyphe de la Littérature : comme lui, il est le créateur de son propre supplice.

Il m’est difficile de les imaginer heureux.

Voir les commentaires

De l'écriture perfectionniste.

30 Janvier 2014 , Rédigé par Mbougar

Pour Lyncx.

Certaines gens répondent, lorsqu’on leur demande de nommer leur plus grand défaut, qu’ils sont perfectionnistes ; il arrive même –l’on touche alors là aux limites de la coquetterie- que ces mêmes gens fassent du perfectionnisme, aussi, leur plus grande qualité. Qu’à cela ne tienne : il faut bien qu’il y en ait qui prétendent se connaître. Je ne puis cependant m’empêcher de penser que l’essence même du perfectionnisme réside dans une tension perpétuelle : le perfectionniste, par perfectionnisme précisément, est incapable (refuse, à vrai dire) de se définir comme tel : ce serait déjà, le cas échéant, l’aveu d’une nature achevée ; or le perfectionnisme, dans son geste, est un éternel inachèvement, une fuite en avant sans fin vers la promesse d’un mieux, l’espoir sans cesse postulé, inépuisable, d’une amélioration.

Cela est valable pour l’écriture. Cependant, alors que le geste du perfectionniste peut s’apparenter à une coquetterie ailleurs –voyez le sourire, béat d’autosatisfaction, de l’homme qui époussette une ultime fois la voiture qu’il vient de nettoyer scrupuleusement-, il me semble être dans l’art, dans l’art littéraire particulièrement, l’expression d’une souffrance absolue.

Déjà jeté dans la prison qu’est, par sa nature même, la langue dans laquelle il écrit, le perfectionniste a, de surcroît, à être aux prises avec les tourments de sa singulière nature : ce que la langue lui offre, et qui est déjà si petit eu égard à l’infinie variété de ses sensations, il se doit d’en faire un usage unique par le truchement de son art, afin non pas de rendre exactement ces dernières –cela est d’emblée tenu par lui pour impossible-, mais, au moins, de les approcher au mieux. L’écrivain perfectionniste est doublement soumis à l’esclavage de la langue : il l’est par nature –mais c’est le cas de tous les écrivains, quoique le sien soit peut-être plus extrême, puisqu’il perçoit de façon plus aiguë les limites intrinsèques à la communication ; mais il l’est aussi, et c’est un esclavage autrement plus brutal et tyrannique, par sa conscience : il s’impose le devoir d’élever, par le style, la langue, qui ne lui facilite pourtant rien. Cette générosité, à la fois contrainte et consentie, est en tout cas le moment d’une blessure que le perfectionniste finit par assumer, voire revendiquer. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes : à la fois esthète et forçat, maître et serviteur de la langue, artiste et artisan, aimant aussi profondément la langue qu’il peut la haïr, l’écrivain perfectionniste l’est précisément parce qu’il fait de la langue un problème –un véritable problème, c’est-à-dire un problème moral. Il se pose, à son sujet, une question : comment continuer à l’aimer alors précisément qu’elle le travaille, c’est-à-dire, en se référant à l’une des étymologies de travail, tripalium, le supplicie littéralement ? Cette question est celle des saints et des martyrs ; les perfectionnistes, dans l’écriture, sont peut-être l’un et l’autre.

Flaubert, figure totémique de cette race d’écrivains, s’est beaucoup exprimé sur le sujet, dans le cadre de sa propre entreprise d’écriture. Je vais tenter, à travers une série de petits textes que celui-ci introduit, de me mettre dans son sillage, et de décrire, d’accompagner, une collection de gestes, de moments, d’états, de signes caractéristiques, presque de propriétés, du perfectionnisme de/dans l’écriture. Ces propriétés, que j’expliciterai, sont, selon un choix arbitraire, mais que j’essaierai de justifier plus loin, au nombre de six, et toujours à mettre en relation avec l’écriture : la névrose, la mutilation, le désir, la rature, le temps, la mort.

Voir les commentaires

Où est donc l'intelligence de Souleymane Bachir Diagne?

12 Janvier 2014 , Rédigé par Mbougar

Souleymane Bachir Diagne porte en son corps même, comme un stigmate, tout un langage de l’intelligence. Je veux dire par là qu’il a les poses classiques de l’intellectuel —il faudrait peut-être, après les décennies de soupçon que ce mot à traversées, apprendre à n’en plus avoir peur.

Par pose, il ne faut évidemment pas entendre posture (c’est-à-dire, au fond, imposture) intellectuelle, mais bien matérialité : la pose, c’est le corps qui s’offre au regard ou à l’objectif, et qui attend. Mais cette attente, inscrite dans l’immobilité, n’en est jamais, pour autant, neutre ou silencieuse : la pose est d’abord un certain discours, de l’ordre de la séduction. Immobile, dans un mouvement savamment interrompu et figé au bon moment, le corps qui pose est toujours une litote : il cherche à dire plus en disant le moins possible, à produire tout ce qu’il peut d’effets en s’évertuant à cacher, dans le même temps, les artifices dont il use. La pose, c’est le corps qui séduit tout en s’en défendant ; c’est le corps orchestrant, à la fois, sa mise en scène érotique et sa prétention au naturel.

Souleymane Bachir Diagne a les poses classiques de l’intellectuel, donc, qui se déclinent en une série de gestes : les jambes croisées, celle du dessus se balançant légèrement de temps à autre ; le poignet, souple, effectuant des moulinets pendant quelque démonstration savante ; les doigts, toujours en mouvement, traçant dans l’air des signes invisibles, jouant une symphonie de significations dans une combinatoire mystérieuse ; la tête, parfois légèrement inclinée alors que la parole est aux autres ; l’index, étalé le long de la joue, titillant l’oreille, tandis que le reste de la main, recourbé en un poing incomplet, sert de reposoir à la tête, etc. Le plus beau, dans ces poses, est qu’elles arrivent parfois à aller au-delà de leur propre mise en scène, à n’être plus seulement choisies par une volonté qui déciderait de les prendre pour produire quelque effet. Il arrive en effet un moment, c’est ce que je crois, où le corps parle en son nom propre, et décide d’être l’analogie de l’esprit, de séduire comme lui, à sa manière. Il arrive un moment où la pose réussit à toucher à la vérité de l’être, à en constituer l’émanation ; et pendant ce moment alors, la pose parvient à se confondre au naturel. Et là s’exerce la vraie séduction, la plus efficace de toutes : celle qui est innocente. Souleymane Bachir Diagne était innocent, hier, dans ses poses ; celles-ci séduisaient, annonçaient déjà, naturellement, son intelligence et sa finesse.

Mais elles les annonçaient seulement : la pose, en effet, en tant qu’elle est une immobilité, n’est pas dynamique. Son discours, pour arriver au mouvement, doit être pris en charge par une série de poses, qu’il faut aligner, changer, remplacer fréquemment. Cela arrive à faire discours, mais ce discours manque de fluidité. Or l’intelligence est dynamique, fluidité, alacrité, mouvement incessant, bouillonnement. Cela ne peut tenir en une série de poses.

Où est donc l’intelligence de Souleymane Bachir Diagne ? Où la voit-on?

Elle ne se voit pas (limite de la pose) ; elle s’entend. L’intelligence de Souleymane Bachir Diagne, c’est, en dernière instance, son énonciation. Claire, exquise, logique, elle est le point d’orgue d’une pensée fluide et ordonnée de sa genèse à sa formulation. « Ce que l’on conçoit bien, s’énonce clairement/ Et les mots pour le dire arrivent aisément » ne sont pas que des vers de l’Art Poétique de Boileau : ils formulent aussi un précepte, mieux : un principe. Mais de quoi ? De grammaire. Et qu’est-ce que la grammaire ? La structure de la pensée. L’ordre du logos. De la raison et de la parole, donc, selon l’antique polysémie du terme. Souleymane Bachir Diagne a la grammaire irréprochable ; c’est le début et la fin, la condition et la conséquence, de tout discours intellig—ible/ent.

Avant que d’écouter l’intelligence de Souleymane Bachir Diagne, il convient d’abord de se donner du temps pour l’entendre.

Voir les commentaires