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Lecture numérique et Sinéités

28 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Ceci est l’introduction d’une réflexion personnelle sur le rapport entre la Lecture et le Numérique. Vous pourrez la trouver en intégralité sur le site d’un ami, Cadrans, dont j’indique le lien à la fin de cet extrait. Profitez en pour découvrir cet espace, très intéressant. Et surtout, donnez votre avis sur la question, qui nous concerne tous.

L’on échoue toujours, aussi[1], à parler de ce qu’on redoute. La crainte a ceci de commun avec la passion qu’elle enlève toujours à la parole sinon sa lucidité, au moins sa clarté. Et le cœur de la peur, comme celui de l’amour, n’est jamais clairement dit : on croit, en le surchargeant de parole, de mots, d’extases, d’exagérations, en conjurer l’aphasie menaçante ; on ne fait en réalité bien souvent qu’en décrire seulement —et seulement, hélas— les effets. Mais les effets ne suffisent jamais, et la peur elle-même n’est jamais vraiment dite, communiquée.

Il se peut que ce soit le fatal sort du langage de n’être jamais qu’incomplet. Mais il se peut également que ce soit nous qui n’y regardons pas bien au premier abord.

Ainsi ai-je longtemps manifesté de la crainte devant l’irruption du numérique dans le geste de lecture sans pouvoir en dire la nature véritable. Je ne fis alors, comme toujours, que trouver des justifications fort annexes et légères: « il me faut le froissement de la page qui se tourne, et le numérique ne me l’offre pas ; j’ai besoin de l’odeur si singulière des pages d’un vieux livre, et le numérique ne m’en enivre pas ; la sensation physique du livre m’est nécessaire et le numérique me l’ôte » etc. Autant de considérations respectables et non dépourvues de vérité, mais insuffisantes, somme toute, à expliquer la vraie teneur de ma crainte du numérique. Le bruissement des pages et leur odeur, la présence physique du livre (son poids, son format…) ne constituent pas le fondement, l’essence du geste de lecture : ils ne sauraient tout au plus en être que des effets, c’est-à-dire un ensemble d’éléments qui en découlent et qui créent une atmosphère à/de la lecture, mais qui ne sont pas essentiellement, à elles seules, la lecture. Ce qui se passe dans l’acte de lecture —je veux dire, ce qui se joue intérieurement— dépasse en effet des éléments d’atmosphère : l’on pourrait même dire que l’un des buts de la lecture est d’arracher l’esprit et le corps à l’atmosphère, à l’ambiance. Et du reste, j’ai appris récemment que certaines tablettes —à moins qu’il ne s’agisse de liseuses, la nuance m’échappe — reproduisaient désormais à l’identique le bruit d’une page que l’on tourne. Il n’est pas interdit de penser qu’un jour, ces technologies parviendront à reproduire leur odeur. Je ne sais alors, si cela arrivait, ce que je pourrais bien dire pour frapper encore le numérique de ma suspicion de lecteur « précieux ».

Il fallait donc parvenir à dire la crainte.

Mais gardons-nous d’abord d’une méprise. Je ne suis pas contre le numérique —qui peut l’être encore sans être ridicule ? Je sais tout ce que, dans le champ particulier de la littérature, la technologie numérique peut apporter, exhumer, révéler, fixer, éclairer. Du numérique, je connais les prodiges techniques : j’appartiens à une génération qui s’en est enivrés. Mais savoir tout ceci ne m’a pas empêché d’être inquiet, au sens très métaphysique, gidien, de l’inquiétude. Mais quelle est, donc, cette inquiétude ? Quelle est l’origine de ma peur ?

La suite de la réflexion sur ce lien

[1] En écho au dernier article publié connu de Roland Barthes, « On échoue toujours à parler de ce qu’on aime. »

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Contradictions (IV)

28 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Comme tous les sénégalais nés à la fin des années 80 ou au début des années 90, Regards m’a profondément emmerdé dans ma jeunesse.

Regards, c’était cette émission qui, dans l’immonde hiérarchie des programmes de l’Ennui que proposait alors la RTS, était située, pour le jeune garçon que j’étais, à peine en-dessous de l’imbattable et austère Tontu bataaxal.

Regards, c’était cette sorte d’émission à la ligne éditoriale protéiforme, à la fois culturelle, scientifique, littéraire, qui tenait de la discussion et de l’interview, de la vulgarisation scientifique et du face-à-face critique, enfin, d’On n’est pas couché et d’Apostrophes.

Regards, c’était, avec TGP, le symbole du moment où, réalisant avec effroi qu’il n’y aurait pas de film d’action, il fallait aller se coucher.

Mais Regards, surtout, c’était Sada Kane. Sada Kane et son air toujours un peu étonné —comme Pivot. Sada Kane et son rictus éternel. Sada Kane et ses cravates. Sada Kane et son regard bienveillant en toutes circonstances, et son verbe un peu traînant, et son amour des livres.

Depuis que j’ai compris ce que Sada Kane faisait, avec Regards d’abord, puis, plus tard, avec Empreintes, Impressions (le substantif mis au pluriel sans déterminant fait toujours intelligent, en guise de titre d’émission culturelle) et L’Entretien, je nourris pour cet homme, respectable sous bien des rapports, des sentiments partagés.

D’une part, en effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, je suis très critique à son encontre. Je le trouve en effet quelque peu tiède, sans réelle énergie dans son évocation des livres, assez convenu dans ses lectures et ses questions. Il m’a toujours semblé, devant les livres, un peu timide, ne les investissant pas, ne se les appropriant pas, ne les fouillant pas à l’excès. Il me paraît toujours, par pudeur sans doute, rester à la lisière des œuvres, à leur bordure, d’où, toujours conciliant, il ne tranche véritablement jamais, préférant laisser les auteurs s’exprimer sans réellement les pousser dans leurs derniers retranchements. Parfois, alors qu’ils parlent, évoquant tantôt avec labeur, tantôt avec une ridicule fatuité leur travail, il les interrompt et leur pose l’une de ses questions favorites : « On a l’impression en lisant que c’est autobiographique. C’est vrai ? ». J’ai toujours trouvé cette question agaçante, parlant d’un roman. La réponse est évidemment : oui et non. L’on met toujours de soi dans un roman, mais sous le mode du mensonge. Essaye de démêler tout cela qui pourra. Mais Sada Kane aime cette question, c’est son dada. Je lui en veux un peu pour cela aussi, tout en sachant pourquoi il le fait, peut-être : il est dans un pays où il importe de savoir si les choses sont vraies ou fausses, inspirées d’événements vécus ou inventés. Il est en somme dans un pays où la biographie de l’auteur intéresse au premier chef. Sada Kane sacrifie à cette exigence rituelle, puis se tait, écoute, sourit. Les plus exécrables plumitifs, sur son plateau, sous son regard bienveillant, au gré de ses commentaires souvent élogieux, ont l’air de génies.

Mais d’autre part, aussitôt mes réticences commencent-elles à dominer qu’elles sont contrebalancées par une irrépressible tendresse pour cet homme. Et alors j’ai honte de lui en avoir voulu. Je lui en demande trop. Après tout, Sada Kane n’est pas un critique littéraire mais un journaliste culturel ; et de ce point de vue, il fait un admirable et indispensable travail, qu’il faut saluer. Il est le seul, depuis vingt ans, qui tente, tant bien que mal, de faire la promotion de la culture en général, de la Littérature en particulier, au sein d’un pays qui, dans sa grande majorité, se fout royalement de ces choses qui ne nourrissent pas et ne font pas rire. Il est le seul qui, au milieu des programmes-vedettes que sont les émissions de lutte, de danse, de talk-show, de musique, au milieu des téléfilms aux audiences monstrueuses, essaie encore de démontrer que la culture est nécessaire à tout pays, surtout ceux qui croient qu’elle est vaine. Sada Kane est, dans son amour et sa promotion de la culture et de ses objets, un lointain héritier de Senghor : cela seul suffit à l’absoudre de tout. Et alors, je le regarde avec plus de clémence ; mieux, avec sympathie et respect. C’est un journaliste. Il parle de sa passion sans froisser. Invite des auteurs confirmés, célèbres, inconnus, débutants, bons, médiocres. Leur donne la parole. Les écoute. Leur donne une audience. Privilège rare dans un pays qui se fiche majoritairement de ses écrivains —s’il les connaît. Initiative louable dans ce Sénégal-ci. Celui de Bantamba, de Di namaa neex, de Dakar ne dort/ne bosse pas. Sada Kane a la discrétion des grands journalistes, la patience des grands maïeuticiens : il écoute les invités, les accouche par ses brèves interventions, les laisse, seuls, démontrer leur talent ou sombrer dans leur vanité. Il sait que la télévision est un excellent miroir d’intelligence mais aussi un redoutable instrument d’ironie. Mais surtout, cela se voit, il a la passion de la lecture et de la discussion. Dans son air un peu étonné, il faut voir l’émerveillement perpétuel devant les mystères de la Littérature. C’est l’émerveillement au sens d’étonnement philosophique, le dia to thaumazein grec, qui a été, selon Aristote, le début de cette discipline.

Au fond, je tiens Sada Kane pour une sorte de gâchis —de paradoxal gâchis—, d’où ce sentiment partagé : il aurait pu être le grand journaliste culturel du pays, sorte de Bernard Pivot sénégalais qui aurait pu donner à la vie littéraire du pays (et de la sous-région) un souffle, et à ses émissions, le caractère des rendez-vous incontournables ; mais il est trop humble pour cela : il fait ce qu’il peut dans un pays où rien n’est simple dans son domaine, armé de sa passion et de sa curiosité, avec cette humilité et ce sens du service de la Littérature qui le rendent infiniment respectable et l’élèvent au-dessus de bien des prétendus journalistes. J’ai l’impression qu’il fait moins qu’il ne peut ou n’aurait pu. Mais ce moins est déjà beaucoup. Sada Kane ne se presse pas, il va à son rythme, il se hâte lentement.

Chi va piano…

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Sur l'Université sénégalaise.

27 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Je ne connais pas vraiment l’Université sénégalaise. Je n’y ai jamais été. Les seuls échos qui m’en parviennent sont le fait de témoignages et d’anecdotes de camarades qui essaient d’y poursuivre leurs études, d’images que m’en donne la télévision sénégalaise, d’articles que je lis sur quelques sites, de reportages diffusés ça et là. Au cours de mes études secondaires à Saint-Louis et lors de quelques rares séjours à Dakar, j’ai certes eu l’occasion de me rendre, respectivement, à l’Université Gaston Berger et à l’Université Cheikh Anta Diop, qui sont les deux principaux pôles de l’enseignement universitaire sénégalais ; mais mes séjours dans ces supposés temples du savoir étaient toujours trop brefs, et du reste, consacrés à des fins autres, pour que j’en pusse tirer un portrait qui ne fût pas trop léger. Pour être rapide, je ne connais l’Université sénégalaise que par une sorte d’ouï-dire. Je n’en sais pas fondamentalement la réalité, et tout propos de ma part, à son sujet, pourrait être tenu, au pire pour faux, au mieux pour imprudent, en tout cas comme empreint d’une forme d’illégitimité. La critiquerais-je que ses acteurs auraient vite fait de me rabattre me jeter à la face : « tu ne sais pas de quoi tu parles, tu n’es pas ici, tu ne sais pas ce que l’on vit. » Conditions et tensions éternelles de l’exilé, étranger partout : sur sa terre d’exil comme, au fil du temps, sur sa terre natale.

Cela n’empêche cependant pas, tout ceci dit, d’avoir un regard sur cette Université ; car enfin, l’ouï-dire n’est pas nécessairement la fausseté, et les témoignages que j’en reçois sont ceux d’acteurs, qui y vivent, qui en ont une expérience, qui la connaissent, qui sont donc légitimes. Et puis, je ne crois pas être trop imbécile : j’observe, je recoupe, j’interroge.

L’Université sénégalaise, vue d’ici, est essentiellement une série d’images, c’est-à-dire une série de topos, c’est-à-dire encore, enfin, une réputation. Persistante, presque figée dans la psyché collective.

C’est d’abord l’image de phalanges d’individus (d’étudiants ?) qui luttent contre les forces de l’ordre au milieu de fumées de lacrymogènes et de pneus brûlés. Cette image, d’une certaine façon, est celle qui fait de l’Université un haut lieu de contestations : contestation politique, contestation sociale, contestation scolaire. Et il est vrai que l’Université, en général, a une longue tradition contestataire. Il n’aura pas fallu attendre Mai 68 pour savoir que c’est le lieu par excellence que la communauté (c’est bien à cette idée d’un ensemble que renvoie l’étymologie, universitas) investit lorsqu’il s’agit de mettre en crise un pouvoir institutionnalisé : Platon déjà, dans son Académie (qui n’était pas encore une Université, mais qui en esquissait le trait), contestait l’institution sophiste, comme celle d’Aristote contestera en partie la sienne plus tard. En ce sens où elle abrite souvent une grande part de la communauté des forces d’une nation (sa jeunesse) et où, surtout, elle est le théâtre de la dynamique du Savoir (recherche, publications, transmissions, débats), l’Université est de fait un lieu sinon de contestation, au moins d’exercice critique. Mais ce que je vois de l’Université sénégalaise est très loin de l’exercice critique. La contestation critique doit s’inscrire dans une dynamique, c’est-à-dire dans un mouvement vers, dans une dialectique des positions d’où doit surgir une solution. Or c’est tout l’inverse (c’est du moins ce que son image me dit) au sein de l’Université sénégalaise : sa contestation, dont la forme instituée est la grève, me semble toujours introduire une paralysie. N’est-il d’ailleurs pas devenu un banal élément de langage, dans le paysage journalistique ou politique sénégalais, que de parler d’évoquer « la paralysie du système universitaire/éducatif sénégalais » ? Tout se passe d’une certaine façon comme si l’Université sénégalaise contestait toujours, faisait toujours la grève, mais sans aucun résultat, dans une routine de la grève et une permanence de la paralysie (pléonasme ?) sans issue. D’où la réputation.

L’Université sénégalaise, c’est ensuite l’image d’un immense foutoir : vaste aire géographique au paysage bordélique, où les vieux pavillons en ruines côtoient les neufs, où des tronçons de routes se perdent dans des étendues de sable désertées, où quelques coins privilégiés et bien tenus en cachent d’autres aux allures misérables et à l’esthétique inexistante. Mais au-delà de cette forme d’indiscipline spatiale, c’est surtout l’image d’une indiscipline humaine qui se dégage de ce lieu. Mes rares incursions dans l’Université (celle de Dakar en particulier) m’ont renvoyé l’image d’une sorte de souk géant : troupeaux de bêtes, d’hommes, étals de linge, de marchandises, cohortes de boutiques, de voitures, de buvettes, d’affiches ; et le tout se mélangeait dans une atmosphère fantastique, qui évoquait tout sauf un haut lieu de Savoir. Je n’exagère pas : des témoignages que j’ai reçus m’ont régulièrement fait état de ce désordre propre à l’Université, où fleurissent le commerce (légal ou illicite), les petites affaires et, comble de l’écart par rapport à la vocation originelle du lieu, les groupuscules religieux regroupant naturellement les étudiants, mais encore des individus étrangers. C’est l’image d’un endroit fabuleux, surpeuplé, où tout est possible, où l’on peut trouver et voir toutes choses. L’on m’a régulièrement rapporté ces anecdotes dont l’Université est féconde : celles d’individus louches logeant, on ne sait trop comment, dans les pavillons, celles de gens (je ne sais s’il convient de les nommer « étudiants ») qui, ayant « cartouché » un nombre incalculable de fois (les cartouches se rechargent toujours), ont fini par élire domicile dans les lieux, sans occupation précise, celles, encore de filles, précoces mères de famille, qui vivent avec leur progéniture dans les chambres. L’image d’un lieu sans discipline, sans lois, permissif à tout, poreux à tout, sans rigueur, se forme ainsi.

L’Université sénégalaise, enfin, c’est l’image du lieu où, majoritairement, la poursuite des études relève du chemin de croix. La paralysie du système, dont j’ai parlé, entraîne lenteurs, lourdeurs, impasses : ce sont des étudiants, bacheliers en juillet, qui ne sont pas encore orientés en octobre (et qui, par conséquent, ne font rien, chôment), ce sont des grèves à l’infini, ce sont des kyrielles de débrayages, ce sont des examens tardifs, ce sont des administrations lentes. Mais ce sont, surtout, d’innombrables étudiants dont on se demande comment ils ont atterri là : la bêtise dans le regard, incapables d’une locution claire, baragouinant laborieusement une langue française qu’ils charcutent de fautes dignes d’un élève de CM2. Combien d’étudiants parviennent au bout de leurs études (je veux dire, au moins le Master 2) ? Combien d’entre eux intègrent le milieu professionnel ? Je ne sais. Mais ce que je vois me dit qu’ils ne doivent pas être nombreux, non pas parce que les débouchés n’existent pas, mais simplement parce que les étudiants, dans une grande majorité, sont médiocres.

La série d’images aurait pu se poursuivre ainsi longtemps. Mais je l’arrête là, pour poser une question : et le savoir, dans tout cela ? Où est l’image du Savoir ? Quelle image d’un lieu de Science, d’intelligence, de passion pour la découverte l’Université sénégalaise m’a-t-elle déjà renvoyée ? Quels échos ai-je déjà eus d’un lieu propice à l’épanouissement intellectuel ? Trop peu. Rares. Inexistants. Ce ne sont toujours que plaintes, colères, lamentations, fustigations, frustrations, violences. Ce ne sont jamais que des images très éloignées du Savoir. Mais est-il encore à l’Université ?

Pourquoi n’entends-je jamais parler de tel colloque qui a été intéressant, de tel laboratoire de recherche qui est stimulant, de telle publication admirable, de telle conférence enrichissante ? Je suis certain pourtant que tout cela, même en nombre limité, existe. Mais les principaux concernés, les étudiants, n’en parlent jamais. Comme s’ils ne s’en souciaient pas. Comme si cela ne les intéressait pas. Comme s’ils n’avaient conscience de la vocation du lieu qui est le leur. Comme s’ils préféraient toujours revendiquer, se battre, contester, faire la grève. Les causes de ces grèves, d’une certaine façon, m’importent peu. Justes ou non, elles ne m’intéressent pas : ce qui m’intéresse, c’est de savoir si ces étudiants, si révoltés et si enthousiastes à revendiquer, ont le désir de la connaissance ; ce qui m’intéresse, c’est de savoir s’ils revendiquent parce que les conditions de la production de l’intelligence sont menacées, ou s’ils le font comme des mutins de Panurge.

Le plus souvent, hélas, c’est le deuxième cas de figure qui se présente. L’étudiant qui revendique est celui-là même qui se révélera incapable d’expliquer le motif de sa revendication clairement, dans une langue et une grammaire (c’est-à-dire une pensée) correctes.

J’ai appris récemment que Souleymane Bachir Diagne, l’un des seuls intellectuels de stature internationale que le Sénégal possédât, avait été déclaré « persona non grata » au sein de l’Université où il a enseigné la philosophie pendant près de 20 ans, et avait vu une conférence qu’il animait avec l’éminent philosophe béninois Paulin Houtondji sur Senghor être interrompue par étudiants qui manifestaient contre une série de réformes qu’auraient soutenues Mr Diagne. Je ne connais ni le détail de ces réformes, ni la justesse ou non de l’opposition des étudiants, mais l’interruption de cette conférence elle-même, quel qu’en fût le motif, me paraît être le symbole, triste, du statut du savoir au sein de l’Université. Revendiquer est une chose, nécessaire et normale tant qu’elle se fait dans le respect ; revendiquer en paralysant la dynamique du savoir, qui plus est entre les murs de sa propre université, en est une autre, qui ne me semble dire qu’une chose : l’absence de passion pour l’intelligence. L’Université sénégalaise souffre peut-être de plusieurs maladies, mais l’esprit de la plupart de ses propres étudiants me semble être la plus grave de toutes.

L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, puisqu’elle est la plus connue, a pour devise « Lux mea Lex ». Très belle devise qu’un de mes regrettés professeurs, poète et érudit, traduisait de plusieurs manières :

« L’ordre, c’est mon droit.

La science, c’est ma foi.

Le travail, c’est ma voie.

La lumière, c’est ma loi.

La réussite, c’est ma joie. »

Il semble que tout ceci soit, depuis très longtemps, en train de s’éteindre. L’image de l’Université ne reflète plus de lumière. Eclipse. Rideau.

Nox mea lex.

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Les courages coupables

27 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Lorsqu’il y a quelques années, Souleymane Jules Diop, exilé au Canada, fustigeait à travers les colonnes d’un blog, Lignes ennemies, et les ondes d’une émission radio, Degg dëgg, le régime d’Abdoulaye Wade et, plus généralement, de nombreuses personnalités de la scène politique sénégalaise, il s’est trouvé de nombreuses gens pour saluer et exalter la noblesse de son combat et la grandeur de son courage.

Lorsque Macky Sall a affirmé il y a quelques mois, devant Obama, que le Sénégal n’était pas un pays homophobe, mais que l’homosexualité n’était pas encore prête, pour d’évidentes raisons culturelles, sociales, religieuses, à y être acceptée, et que, par conséquent, il n’était pas encore question de la dépénaliser, la plupart des observateurs, ont qualifié sa position de courageuse.

Lorsqu’il y a quelques temps encore, Bousso Dramé s’indignait contre le traitement avilissant que les services de l’ambassade de France lui ont infligé —et, au-delà, infligent à tous les sénégalais qui demandent un visa pour la France— et qu’elle avait fini, dans un superbe et fier geste, par refuser le visa, la majorité des internautes sénégalais avait célébré, admiré, sanctifié son courage.

Quoique la tentation en soit fort grande, je ne commenterai pas individuellement ces faits. Chacun s’en fera —s’en est déjà fait, à la vérité— une opinion. J’aimerais en revanche examiner une tendance plus générale qui se dégage de leur communauté: les semblables traits de caractère sous lesquels on les a dépeints : ceux du courage.

Comme Valéry, en son temps, parlait de la liberté, il me semble que ce mot, « courage », fait, en ce temps, partie des quelques uns qui ont désormais « plus de valeur que de sens ». La raison en est simple : l’époque a une telle propension à l’indignation, qu’elle en a fini par associer cette dernière au courage. S’indigner, c’est d’emblée, systématiquement, être courageux ou du moins, être perçu comme tel. Or, je ne crois pas que cela soit vrai. Il ne suffit pas de s’indigner pour être courageux et, il faut peut-être le rappeler, l’indignation n’est pas le courage. Elle ne saurait être au mieux qu’un lit pour le courage ; lit sur lequel —et là est mon problème avec la perception du courage— tant se couchent mais duquel trop peu osent se lever. J’ai parlé du Sénégal, et de faits sénégalais, dans l’introduction de ce texte. C’est que c’est mon pays, et que je le connais.

Et il y a dans ce pays une grande facilité à prêter du courage aux autres, c’est-à-dire à ceux qui dénoncent. Pourquoi pas, après tout ? Tout peuple a non seulement besoin de héros, mais a, encore, ceux qu’il mérite. Ceux du Sénégal ne seront pas difficiles à identifier : ce sont, alignés côte-à-côte, des rappeurs, des lutteurs, des marabouts, des hommes politiques, et tout un ensemble d’acteurs de la société civile dont la voix est assez audible pour porter une dénonciation. Alors ils dénoncent : la misère sociale, la supposée déliquescence des mœurs, les forfaitures politiques, le chômage, etc. Les objets de ces dénonciations sont nombreux et, souvent, ne peuvent être contestés. Qui, qui peut être pour le chômage ? Qui ose n’être pas contre la misère ?

Je trouve que les dénonciations et les indignations de la plupart des héros sénégalais sont banales. Je veux dire par là trois choses.

Premièrement, qu’elles sont les mêmes depuis des décades. C’est la preuve, peut-être, que les mêmes problèmes subsistent —et doivent par conséquent être dénoncés— ; mais c’est à mes yeux le signe, surtout, de l’essoufflement d’un mode de dénonciation qui se suffit de la seule mention des problèmes. Mais la mention a ceci de dramatique qu’elle n’est jamais qu’épisodique, ré-active, saillie de circonstances lorsque la conjoncture s’y prête, et aussitôt évanouie celle-ci dépassée. Autrement dit, toute dénonciation est stérile qui n’a pas de génie ; et par génie, j’entends la capacité à se renouveler dans sa forme comme dans son fond, et l’exigence de formuler une critique nouvelle, de parler d’un lieu nouveau.

Deuxièmement, qu’elles sont rassurantes. La force d’une dénonciation tient peut être dans ce caractère inquiétant, qui montre d’une réalité donnée un risque inconnu, insoupçonné. Or, par un paradoxe bien curieux, les dénonciations des héros sénégalais sont convenues : elles disent toutes exactement ce que la majorité de la population attend qu’elles disent. L’on me répondra que dénoncer, c’est peut-être parler d’une situation vécue, connue par tous, et insoutenable. Cela est vrai, certes. Mais il est plus vrai encore, à mon sens, qu’une dénonciation doit apporter un plus à la simple monstration d’une situation : elle doit être à son égard un acte de pure critique, qui essaie, donc, de la comprendre dans tous ses phénomènes, de l’arracher des faux-semblants des subversions faciles, de l’analyser et de livrer, peut-être, les moyens de la faire évoluer. Une dénonciation n’est pas une posture ; on ne la fait pas pour plaire, et encore moins conforter ceux qui sont victimes d’une situation dans leur statut —car ce faisant, l’on devient un révolté sans intelligence, qui ne bouscule pas la structure mentale qui emprisonne, mais se contente d’en déplorer le danger. Une dénonciation doit être la convergence de trois choses : une intelligence, une passion, une conscience. Ces trois entités, mises au service d’une cause, doivent d’abord s’évertuer à combattre la situation à la racine de son mal, quitte pour cela à tenir un discours très critique à l’endroit de ceux qui en pâtissent. Mais y a-t-il un seul héros sénégalais qui ait déjà risqué d’être impopulaire ?

Troisièmement, enfin, qu’elles sont sélectives. Une indignation est peut-être souvent sélective. L’on s’indigne la plupart du temps pour/contre des réalités qui nous touchent de près ou de loin. Mais par sélectives, j’entendais plutôt ce caractère, propre à la majorité des dénonciations sénégalaises, qui font qu’elles manquent l’essentiel, ou du moins, les choses essentielles. Loin de moi l’idée, aussi absurde que répandue, d’opposer des causes, de les hiérarchiser: au bout de ces dernières, souvent, ce sont des hommes qui souffrent ou meurent, et ces choses-là n’ont pas d’échelle, pour ma part au moins. J’observe simplement qu’il y a une forme de convergence des divers problèmes du pays vers un seul et même creuset, qui est l’origine même du Mal. En tirant la ficelle de toutes ces situations intolérables jusqu’à leur commencement, en remontant la chaîne des causes jusqu’à leur point de départ, en refusant, tout simplement, de s’émouvoir des seuls effets, de se suffire des seuls affects, pour regarder vers les vraies causes, en traquant la bêtise des mœurs jusqu’à leur matrice, l’on tombe presque inévitablement sur un problème, qui peut prendre diverses formes (traditionalisme, identité culturelle): la religion telle qu’elle est conçue et pratiquée au Sénégal, et l’immobilisme qu’elle imprime sur l’esprit même de son peuple. L’on peut ratiociner à l’infini, la question, au fond, reste la même, dans ce pays. Elle est simple : quelle part d’existence la religion laisse-t-elle à l’intelligence humaine ? Mais quel héros sénégalais osera s’attaquer à un tel problème, avec tout ce que ça implique de critique d’une structure mentale ossifiée, terrorisante, monstrueuse, sacrée, inattaquable ?

La relation de tout cela avec le courage est évidente ; elle se peut formuler en quelques mots, en guise de boutade: au Sénégal, l’on n’est souvent courageux qu’avec ce que l’on ne craint pas.

Le courage véritable n’est pas seulement de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ; il est encore, il est surtout, d’oser penser, puis dire, simplement, sans volonté de broncher aux conséquences ni vanité de verser dans la posture, ce que les autres, par peur, jugent, croient, souhaitent impensable.

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Carnets littéraires (9)

15 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Je suis toujours assez embarrassé lorsque l’on me demande ce que je fais.

Je n’ose, peut-être par une imbécile pudeur, répondre « je suis chercheur » car, à l’évidence, je n’en suis pas (encore) un ; et de la même manière, je juge absurde de me présenter comme « étudiant en recherche », car j’estime que la recherche est une expérience dont aucun enseignement ne saurait rendre la vérité. Mais enfin, j’arrive toujours, car il faut néanmoins répondre à l’Autre, à dire quelque chose, un truc qui me semble à peu près correspondre à ce que je fais : je dis souvent que « je suis engagé dans la recherche.» Cette réponse commode, toutefois, ne m’assure qu’un provisoire salut, car à peine l’ai-je proposée que déjà l’interlocuteur enchaîne :

—Ah, et tu es chercheur en quoi ?

—En Littérature, fais-je alors le plus souvent, pour n’avoir pas à expliquer le détail de mon Master de recherche, qui est également le champ véritable de mon travail : les Arts et les Langages.

—Ah, reprend alors l’interlocuteur, c’est intéressant.

A ce moment du dialogue, quelques secondes s’écoulent généralement, au cours desquelles l’interlocuteur me regarde curieusement —comme, précisément, l’on regarderait une curiosité, avec un mélange de fascination, de pitié, d’incompréhension, peut-être d’admiration, sans doute de mépris— alors que de mon côté, je redoute que la question, qui a déjà dû germer dans son esprit, ne s’échappe de ses lèvres. Mais elle s’échappe toujours, méchante, terrible, tyrannique, implacable.

Et que cherches-tu en littérature ?

Aphasie de ma part. Petit rire gêné. Babil. Baragouinage. Je dis quelque chose, développe vaguement, laborieusement, le sujet de ma recherche.

—Ah (l’Autre commence toujours par dire « Ah »), c’est vraiment génial, comme recherche.

Il s’interrompt alors quelques instants, pour ménager l’effet de la blague qu’il va sortir.

—Ah, eh bien, bon courage pour ta recherche ; j’espère que tu trouveras, (m’) achève-t-il dans un rire gras.

Puis Il part, me laissant seul et effondré.

*

J’éprouve toujours de la culpabilité, et doublement, lorsque j’entretiens un tiers (comprendre : quelqu’un qui est étranger au milieu de la recherche en Arts et Langages —Littérature, Histoire des Arts, Linguistique, Esthétique— ) de mes études.

Le premier sentiment de culpabilité, qui se dissipe assez vite, naît de ce que l’Autre associe systématiquement la recherche à un résultat ; c’est bien là le sens de sa blague. Il s’attend non seulement à ce que je trouve —attente tout à fait légitime, du reste— mais encore à ce que ma trouvaille soit utile. Je veux dire : utile au monde, comme on dit, utile à l’espèce humaine. Etant tout à fait conscient de cet infra-discours qui soutient tacitement sa blague, je ne puis m’empêcher, dès lors, de me sentir coupable, car évidemment, les choses sont plus complexes qu’elles n’y paraissent. Je sais que la recherche ne me mène pas systématiquement à une trouvaille, ou pour mieux dire, à une découverte. Du moins, elle ne mène jamais à une découverte au sens où l’on entend généralement ce terme : quelque chose qui bouleversera la face du monde. Je dirai même qu’il est inscrit dans la fatalité que la recherche en Arts et Langages doive toujours décevoir : ce qu’elle révèle est, d’une certaine manière, toujours en deçà de ses espoirs et de ses attentes. J’ajouterai que la recherche est une éternelle dynamique : elle ne s’arrête jamais, ouvre toujours des espaces nouveaux et, par cette expérience même de l’ouverture des possibles multiples —voire infinis— refuse toujours l’idée d’une fin. L’on ne trouve jamais vraiment, et l’on meurt en cherchant. C’est là toute la beauté de la recherche : au soir d’une vie de chercheur, en se retournant sur ce que l’on a fait, l’on se rend compte qu’il y a eu du chemin parcouru, des choses creusées, du plaisir, mais l’on se rend davantage compte qu’il y aura toujours du chemin à faire. Mais celui-là n’est plus le nôtre. Chacun son lot. Chacun son expérience. Chacun son aventure. Lorsque l’on sait cela, la blague de l’Autre ne nous fait sentir coupable que quelques instants, et alors qu’Il s’éloigne, l’on se relève lentement de l’effondrement, et l’on pense : « je ne trouverai jamais vraiment, mais je serai toujours sur la voie de le faire, j’y serai toujours presque… »

Mais il y a un second sentiment de culpabilité, plus tenace, celui-là. C’est celui qui vient du souvenir de cette innocente (en apparence) question de l’Autre : « et que cherches-tu, en Littérature ? ». Je ne puis m’empêcher, en l’analysant, de me sentir coupable pour la simple raison que je songe aux autres chercheurs. Le chercheur en médecine, en bactériologie, en pharmaceutique, en biologie, à côté, est peut-être sur le point de découvrir le vaccin, le sérum, le médicament qui changera, sauvera la vie de milliers de gens. Le chercheur en Histoire, à côté, est peut-être en train d’éclairer une période inconnue de l’Histoire des hommes. Le chercheur en Anthropologie et/ou en Ethnologie révèle des choses essentielles sur le mode de vie de peuples mal connus, renseigne sur la façon dont des gens, confrontés à des situations singulières, arrivent à survivre. Le chercheur en sociologie analyse des logiques et des tendances sociales et sociétales, produit un discours sur ce qui nous arrive, sur ce qui change, sur ce qui reste, sur comment cela change et reste, etc. En somme, les autres chercheurs semblent chercher des choses assez concrètes.

Mais la Littérature ?

Dans ce « et que cherches-tu en Littérature ? », je sens, en creux, deux réticences, du moins, deux interrogations : celle relative à l’abstraction et celle relative à l’inutilité. La Littérature est perçue comme abstraite et, presque par conséquent, inutile. Elle n’est, aux yeux de l’Autre, qu’un divertissement, tout au plus. Et jamais Il ne s’imagine qu’elle puisse receler une complexité qui méritât une recherche. Toutes les questions autour de la valeur littéraire, du langage, de la langue, de l’écriture, de l’histoire littéraire, du comparatisme, du style, du sens, de la forme, de l’intention, de la lecture, et caetera, qui sont au cœur même de la recherche en Littérature, semblent généralement dérisoires, alambiquées, insensées, absurdes. Ca ne nourrit pas. C’est vrai.

Je ne me lancerai pas ici dans un plaidoyer en faveur de la Littérature et de la recherche théorique qui l’accompagne. D’excellents livres ont été commis sur le sujet ; et, d’ailleurs, la Littérature se défend toute seule, et fort bien. Je vais plutôt essayer de donner une idée de ce que cela peut être, que de faire de la recherche en Littérature. Je vais tenter, à travers un exemple, de dire ce que l’on peut chercher en Littérature.

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J’avais il y a quelques jours, dans le cadre d’un séminaire de Littérature à l’EHESS, à lire un texte d’Henri Michaux, intitulé Bras cassé. Il s’agit d’un court texte, mais lumineux d’intelligence, dans lequel Michaux relate son expérience d’une fracture : à la suite d’une chute, il s’est cassé le bras droit, celui-là même avec lequel il écrit. Le texte esquissait une réflexion sur la chute, la douleur, l’immobilité, l’équilibre, le déséquilibre, la variété et l’infinie complexité des sensations ; le corps mutilé —provisoirement— devenait ainsi le terrain d’une expérience physique, mentale, morale ; et, étonné, Michaux faisait la découverte de son « Etre gauche », cette partie de lui « sans style, sans animation, sans formation (…) inculte ». Cet « Etre gauche » (il faut évidemment entendre « gauche » dans tous les sens) devenait pour ainsi dire le lieu d’une intelligence, ouvrait pour Michaux la possibilité d’une individuation, c’est-à-dire d’une tentative d’exprimer tous les états et toutes les sensations de l’Etre, en en investissant toutes les formes, avec patience et attention. La fracture, en somme, était un champ poétique : refusant de se taire « face à ce qui se dérobe » au langage, Michaux tentait de dire la fracture. Mission, peut-être, de la poésie : dire ce qui semble indicible.

En refermant ce texte, alors que je méditais, ébloui, sur ce qu’il m’avait offert, je songeai soudain à un autre poète : Blaise Cendrars, que je connaissais un peu. Lui, aussi, avait éprouvé l’expérience de la mutilation : en 1915, engagé dans la Légion pendant la Première Guerre mondiale, il avait perdu un bras —son bras droit. Il avait alors raconté cette expérience et, plus généralement, celle de la guerre, dans une suite de livres autobiographiques à partir de 1943 : L’Homme foudroyé, Bourlinguer, La Main coupée, Le Lotissement du ciel. Michaux s’était fracturé le bras ; Cendrars avait perdu une main. Michaux avait écrit Bras cassé ; Cendrars, La Main coupée. Michaux a écrit quelques semaines après sa fracture ; Cendrars a attendu plus de 25 ans avant d’écrire.

Dès lors, foule de question : que dit vraiment Cendrars sur l’expérience de la mutilation —définitive, ici— et de la perte ? Pourquoi a-t-il attendu si longtemps avant de parler de tout cela ? Quelle est la raison de cette différence dans le rapport au temps, dans l’expérience de la mutilation, chez les deux poètes ? Rouvrant Bras cassé, je remarquai, au début du texte, que Michaux écrivait que face à l’expérience de la perte, beaucoup préféraient se taire, par « pudeur » ou « point d’honneur ». Etait-ce là une allusion directe à Cendrars ?

Michaux a-t-il lu Cendrars, au point de voir en lui un alter ego dans l’expérience de la perte ?

La voilà, la recherche. Cette question, anodine est devenue une obsession. Qu’il l’aie lu ou non, quelle différence cela fait, me dirait alors l’Autre ? Qu’est-ce que cela peut nous faire ? Quelle importance ?

Aucune, à ses yeux. Une immense, aux miens. Fouiller dans le texte de Michaux, voire dans son œuvre, faire de même avec celle de Cendrars, essayer de voir dans celui-ci des traces que je pourrais retrouver, sous une forme autre, dans celui-là, déchiffrer des allusions, passer des semaines sur l’usage d’un même terme chez les deux, découvrir une dimension jusque là ignorée, confronter les deux discours sur la blessure, la douleur : voilà mon bonheur. Voilà pourquoi j’aime la Littérature. Evidemment, ce n’est pas cela qui me ferait manger. Mais ça me tiendrait en haleine. Ca me hanterait. Ce serait, au sens propre, mon démon. Et pendant des mois alors, ce travail de fourmi m’occuperait, avec ses espoirs, ses fausses intuitions et ses petits bonheurs. Et je serais plus heureux alors que bien de tranquilles gens.

Je n’ai évidemment pas le temps de faire tout ça. J’ai déjà mon sujet propre. Mais voilà, par exemple, ce que l’on pourrait chercher en Littérature.

Ca semble absurde. C’est que cela se nomme passion.

—Ah ! répondrait alors, au terme de ma saillie passionnée, l’Autre, le regard empreint d’une curieuse lueur…

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