Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Nouvelles de Cap Horn

28 Novembre 2013 , Rédigé par Mbougar

De la littérature chilienne, je le confesse, je ne connaissais encore, jusqu’à peu, que Pablo Neruda. J’avoue que j’ai vécu, Les vers du Capitaine et La Centaine d’amour avaient été, dans l’enfer de mon été 2011, quelques stations d’une respiration salutaire, rares havres d’où, pendant quelques heures au moins, je contemplais, sans plus en souffrir les furies, les caprices et les tumultes des événements ; je me convainquais alors, le temps de ces vers, que l’homme était essentiellement un animal poétique. Neruda devint un camarade.

Et voilà qu’au cœur de l’automne et de minuit je découvris Francisco Coloane. Moins connu sans doute que son illustre compatriote, qui était, mettons, plus mondain et plus officiel, Coloane (1910-2002) n’en couvrit pas moins de son ombre tout le XXe siècle, au point de paraître aujourd’hui comme l’un des plus grands prosateurs non seulement du continent sud-américain, mais encore de langue espagnole du siècle dernier. Je l’encense peut-être prématurément, car je n’ai certes encore lui de lui que Cap-Horn ; Tierra del Fuego et El Guanaco, ses deux autres livres traduits, me sont encore inconnus. Mais il y a des signes qui ne trompent pas, et l’on reconnaît assez rapidement un écrivain : ses livres, qu’ils plaisent ou non, n’ennuient en tout cas jamais : il s’y tient toujours un propos qui ne souffre pas l’indifférence.

Cap-Horn, donc.

En lisant les quatorze nouvelles de ce recueil, je me suis mis à penser que ce qu’il y avait de plus difficile sans doute dans l’art d’écrire, c’était la description.

Digression. Cela peut sembler banal, ainsi dit, mais savoir décrire me paraît être à la fois la base et l’un des sommets de l’écriture. Décrire un paysage avec les mots justes, ne céder ni à la gratuite et surfaite poétisation ni au minimalisme qu’engendre l’ignorance, savoir nommer, avec un vocabulaire exact, les éléments d’un espace ou les caractéristiques d’un individu est une tâche sur laquelle achoppent bien des prosateurs. L’on reproche souvent à Balzac ses descriptions ; on ignore que c’est là ce qu’il y a de plus essentiel dans son œuvre. Car enfin, décrire n’est pas seulement rendre compte du caractère physique d’un personnage ou d’un lieu ; c’est aussi rendre, à travers eux, une atmosphère, un climat, osons-le mot : une morale. C’est somme toute esquisser l’âme d’un monde, annoncer le drame du récit, en préciser l’armature. Une description, pour autant qu’elle soit réussie, n’est jamais innocente ou décorative : elle est au service du récit, participe de son énergie ; la description littéraire est, proprement, une dynamique.

Or Coloane sait décrire. Cap Horn, de ce point de vue, est un hommage admirable à l’extrême pointe du Cône sud, à ces territoires argentins ou chiliens, où les frontières et les lignes de démarcation entre cap Horn et Páramo, Terre de Feu et Patagonie sont indistinctes mais que l’on hésite pourtant à mêler. C’est un paysage fantastique au sens fort du mot, une sorte d’univers primitif, de chaos où, entre les rumeurs du combat que se livrent le Pacifique et l’Atlantique, au milieu des blocs de glace qui dérivent, surgissent et disparaissent en une fraction de seconde, tels des fantômes, au détour du Canal de Beagle ou de la passe Brecknock, parmi les immensités glacées des plaines battues par le terrible mugissement des vents, l’homme voit, et sait, qu’il « n’est pas un empire dans un empire », non plus qu’il ne saurait être « maître et possesseur de la nature ». Les paysages de ces quatorze nouvelles sont si immenses, si hostiles, si farouches, si déserts, si indomptables, si terribles, si sublimes donc, que les hommes y semblent humiliés (heureuse ambivalence sémantique que ce terme revêt): leurs estancias, leurs cotres, leurs vaisseaux, leurs fusils, tout y semble fragile et soumis aux caprices et aux folies de la nature.

La force de Coloane est précisément d’avoir réussi à brosser, dans chaque nouvelle, le portrait d’une nature ainsi portée à une dimension supérieure à celle d’un simple cadre, d’un simple décor : c’est bien d’un personnage qu’il s’agit ici. Sauvage, terrible, imprévisible, et en cela même poétique, la nature de ces régions est l’interlocuteur premier non seulement du lecteur, mais également des personnages. Ce n’est plus Dieu ou le Diable, le Bien ou le Mal qui occupent la conscience des hommes ; et Dieu, et le Diable, et le Bien, et le Mal, sont tout entiers contenus dans ces paysages, en un unique bloc, au fond d’un précipice s’ouvrant subitement au bout d’une pente escarpée, à l’horizon d’une plaine assombrie par le brouillard, sur les eaux sombres aux secrets insondables. Quant aux hommes, nus devant et dans ce spectacle, ils sont confrontés à ces états qui tantôt les grandissent, tantôt les abîment. La solitude dans ce qu’elle a de métaphysique, l’angoisse, la peur, le sentiment du vertige, sont ainsi quelques grands thèmes de ce recueil, qui, au fond, m’a semblé poser cette question : qu’est-ce, fondamentalement, qu’être un homme dans le désert et le silence ? Que cela peut-il vouloir dire ? Comment se rapporter aux autres ? Sous ce rapport, Cap Horn est plus que l’œuvre d’un écrivain que l’on peut, à la première lecture, qualifier de « régionaliste » : c’est une véritable interrogation sur l’expérience humaine de la limite, de l’abîme. Quel abîme ? Le seul qui vaille vraiment, allons. Celui de la folie. Du coup de sang. De l’hallucination. Du délire. Du tourment. Je me suis surpris, lisant certains passages, à penser aux nouvelles fantastiques de Maupassant : Le Horla, La Peur, etc. Mais s’il est fatalement seul, livré à la nature, à la folie des autres ainsi qu’à la sienne propre, l’homme, dans ces nouvelles, peut aussi trouver un refuge —toujours provisoire, certes, mais inestimable— dans l’amitié. Coloane, qui a vécu sur ces contrées australes qu’il décrit mille et une aventures (il fut, dans sa jeunesse, berger, contremaître, marin, chasseur de phoques et même chercheur d’or) sait l’importance de la camaraderie, de l’équipe. Ces histoires, dans tous les sens du terme, sont viriles, en réalité. Peu de femmes y apparaissent, et les quelques unes qui s’y risquent connaissent un destin tragique, sont prostituées ou au cœur d’obscurs drames.

Tout cela est écrit dans un style étrange et mêlé, minimaliste et lyrique à la fois : minimaliste, en effet, puisque le silence des lieux, l’atmosphère qui s’en dégage, le caractère bourru et fruste des hommes qui les hantent commandaient une écriture qui leur ressemblât, ou plutôt, qui leur rendît un écho juste ; mais lyrique dès lors que la description de ces grands espaces, du vertige qu’ils infligent, des mystères qu’ils recèlent, devait porter ces nouvelles à la force poétique des grands récits du face-à-face éternel entre les hommes d’une part, la nature de l’autre. Ce recueil ne pouvait être écrit autrement, c’est bien la preuve qu’il est grand —je crois en effet qu’un livre est d’autant plus réussi et fort, qu’il donne l’impression, à sa lecture, de n’avoir pu être écrit d’une autre manière. Et c’est par ce style, tantôt aride tantôt chatoyant, sec ici, raffiné là, que Coloane, maître de l’art et de la technique de la nouvelle, arrive, en peu de pages, à développer avec une limpidité rare les histoires de Cap Horn, héroïques, mélancoliques, étranges, dramatiques souvent, tragiques parfois.

L’on me pardonnera de n’avoir pas cité de passages de ces nouvelles —faute grave, lorsque l’on prétend parler d’un livre. C’est simplement que je ne savais lequel choisir, tout le livre est beau, et je n’aime pas vraiment disséquer la beauté.

Francisco Coloane, Cap-Horn, 1941. (Traduit de l’espagnol par François Gaudry, 1994, Phébus).

Voir les commentaires

Avez-vous une soirée pour Michel Crépu?

20 Novembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Il est toujours très étrange d’incarner une voix, ou si l’on préfère, de mettre un visage, un corps, sur une voix et une pensée que l’on n’a jamais fréquentées que de loin. L’on est souvent déçu, ou au moins surpris : l’on s’attend à autre chose, on imagine, tel visage, tel sourire, telle chevelure, telle allure. L’on cède, en somme, à la fantaisie, qui est parfois plus puissante et riche que le réel. Par ailleurs, j’ai toujours pensé qu’il était tout aussi étrange, voire risqué et dangereux, de rencontrer et de discuter avec des esprits que, dans le secret de la solitude, l’on estime et même admire. L’on est, là également, souvent déçu, et on finit par se dire : « ce n’est que ça ». On se souvient de Rimbaud, traitant Théodore de Banville —qui ça ? —, qu’il admirait (au point de lui avoir envoyé ses premiers textes poétiques) de con, après l’avoir rencontré. La déception est la fatale rançon de l’admiration fantasmée.

Ce fut pourtant tout le contraire, avec Michel Crépu. Le « vénérable », comme dirait Jérôme Garcin en l’annonçant au début du Masque. Non, je n’ai pas été surpris. Ce visage étonnamment jeune malgré l’âge, ces yeux clairs et éclatants de malice, se rétrécissant en deux petites lignes surplombées par un grand front à chaque sourire, cette forme de vive intelligence chevillée à son corps même, s’exprimant tantôt par la profonde gravité d’une pudique retenue, tantôt à travers des saillies féroces, ironiques, humoristiques mais toujours érudites, et tout ça —tout, absolument tout, est dans ce « tout ça », l’incommunicable part de mystère de la sympathie pour un homme — : oui, c’était Michel Crépu, et je l’imaginais ainsi. Il faudrait ne pas l’avoir écouté, ne pas l’avoir surtout lu dans ses éditos à la Revue des Deux Mondes pour avoir pu l’imaginer en austère personnage aux traits figés dans la sévérité. « De toute la bande du Masque, lui glissai-je tandis que nous étions côte à côte dans le train qui nous ramenait vers Paris, vous êtes sans doute le plus drôle », au sens très noble de la finesse du trait d’esprit, mâtiné d’ironie, voire d’une méchanceté toute flaubertienne. Pour toute réponse, il éclata d’un petit rire, et entre deux plissements de ses yeux, fit : « O.K. »

Non, je n’ai été ni surpris et encore moins déçu par le propos de l’homme. Hier, à l’occasion d’une rencontre initiée par un de mes professeurs de Lettres de Khâgne à Compiègne, Mr Reynald-André Chalard —grâces et chaleureuses félicitations lui en soient accordées, ainsi que remerciements— autour des rapports entre Culture, Humanisme et Numérique, Michel Crépu était donc là, pour nous en entretenir. L’on eût pu s’attendre à un exposé, c’est-à-dire à une forme de cours, où sa parole, taillée dans le marbre de la vérité et/ou de l’expertise, choirait du promontoire de sa chaire pour nourrir (et écraser, peut-être) les esprits de l’assistance. Il n’en fut rien. Michel Crépu, tout au long de l’échange (car c’est bien d’un échange qu’il s’est agi) n’a jamais semblé certain de ce qu’il disait ; non pas que son propos fût confus : bien au contraire, c’est précisément au cœur de son opinion, qu’il a exposée et défendue avec une intelligence et un souci de la justesse toutes admirables, que se nichait cet aveu d’incertitude : « je suis pris dans une contradiction, je le sais ». C’est aussi cette humilité-là que j’ai aimée. Ce côté lecteur de Montaigne. Cette façon d’illustrer toujours la « docte ignorance », qui est, depuis Socrate, la condition d’un savoir éclairé.

Sa contradiction sur la question du numérique et de l’humanisme ? Elle est celle d’un homme qui admet voir dans le numérique un progrès « techniquement prodigieux » mais « impossible à vivre ». La formule est belle. Elle souligne le seul enjeu de ce débat : l’inquiétude. Car à l’évidence, Michel Crépu n’est pas contre le numérique —qui peut encore l’être sans se couvrir de ridicule ? Simplement, comme tous ceux qui lisent vraiment, et qui savent ce que la lecture demande de singularité, de « solitude », au sens pascalien, comme il l’a rappelé, il se soucie de l’homme, de son devenir au cœur de quelque chose qu’il a créé et qui le dépasse peut-être. Il pose la question de l’Homme au milieu des connexions, des tablettes, des bibliothèques téléchargeables, des écrans, des musées numériques. Et il la pose non seulement en demandant ce qu’il devient au milieu de tout cela, mais surtout, en interrogeant la notion, aristotélicienne, de mesure. Le numérique ignore peut-être l’idée de mesure, n’a pas d’échelle de mesure : il est le lieu d’une incessante multiplication de connexions, de flux qui, dans leur vertige, éloignent l’homme de la pensée de sa finitude. Le numérique, et c’est en cela qu’il est barbare —au sens de désarticulé, comme la langue des « barbaros », ceux que les Grecs anciens considéraient comme des étrangers— selon Michel Crépu, n’a pas de forme : il offre à l’homme l’illusion d’un possible infini. C’est là qu’est précisément le danger : en abandonnant son expérience de l’infini (par la méditation, la pensée de la mort, de Dieu, du Mal, etc.) au profit de l’infini numérique, l’homme en arrive à oublier sa propre finitude, puisqu’il ne la pense plus.

En somme, le principal danger du numérique —danger que seules la responsabilité et la conscience individuelles peuvent limiter— réside dans cette tragédie : qu’il éloigne peu à peu l’homme de cette part métaphysique qui lui est non seulement consubstantielle, mais encore, qui lui est nécessaire. La dimension métaphysique, la pensée de ce qui est essentiel et paradoxalement impensable, ne doit pas disparaître ; et au vertige de la navigation, il faut toujours préférer le vertige de la pensée et de la méditation. Voilà, en substance, le propos de Michel Crépu. Il ne l’a pas asséné, il l’a exposé, en acceptant ses limites et ses zones d’ombre, mais en essayant toujours de rappeler que son inquiétude était fondamentale, au sens où elle avait trait à un fondement de l’humanité. Ni mes provocations ni mon zèle n’auront réussi à l’ébranler. Il en a ri, comme toujours. Peut-être avait-il compris qu’au fond, j’étais d’accord avec lui sur presque tout.

Revenant de Compiègne, nous discutâmes de sujets et d’autres ; sa simplicité, sa courtoisie, son élégance, son ouverture et, à la fois, cette retenue qui confine au secret, me frappèrent une nouvelle fois. Roland Barthes ? « Il a beaucoup compté pour moi ; peut-être un peu moins maintenant, mais c’était quelqu’un… ». La lecture de ces dizaines d’ouvrages par mois ? « Il n’y a aucun secret, je lis naturellement… » Le Goncourt ? « J’aurais préféré Arden, de Verger. » L’équipe de France de foot ? « Je suis assez pessimiste, je ne crois pas qu’on s’en sorte. » Moi j’y croyais. Pour une fois au cours de cette après-midi, Michel Crépu n’a pas vu juste. Mais qu’importe. Il en rirait sans doute encore, ses yeux se plissant…

Hier, parlant du poète Keats, il citait une phrase que la femme du poète, Fanny Brown, aurait dite à une de ses connaissances, qu’elle essayait d’entraîner à la lecture de Keats : « avez-vous une soirée pour Keats ? » Il trouvait ces mots magnifiques, parce qu’ils disaient exactement ce qu’était pour lui l’expérience de la lecture : le fait de se donner du temps, de passer du temps, de converser, pendant longtemps, avec un auteur.

En organisant la rencontre d’hier, mon professeur et ami Reynald-André Chalard nous posait aussi cette question : « avez-vous une soirée pour Michel Crépu ? »

J’ai, d’une certaine manière, eu la mienne.

Voir les commentaires