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Les Rêves dissipés III: la connerie.

22 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il fut un temps où, au sommet de mes ambitions les plus folles, aux extrémités les plus hautes et les plus grandioses des prétentions miennes, j’osais –oui, osais- placer la connerie –l’absolue connerie. Halte aux rires naissants, aux jugements hâtifs, aux accusations gratuites, aux étonnements surfaits : vous ne mesurez pas à côté de quel génie vous êtes passés : j’eusse pu être, avec un peu plus de soutien de votre part, le plus exceptionnel con qui ait jamais passé sur terre. Votre manque de discernement est à la mesure de ce génie que vous ne verrez jamais : immense.  

 

J’aurais pu être un con absolu. Un con sublime. Un con complet. Oui, définitivement : un con con. De toutes mes illusions perdues, celle-ci m’est la plus douloureuse à évoquer, car, jadis, la plus chère à mon cœur. Je ne serai jamais plus con. Mais s’il est vrai que les amours les plus douloureuses peuvent être les plus belles, souffrez, ô souffrez, vous, responsables de mon malheur et du vôtre, que je célèbre cette beauté avec la solennité et la tragique gravité qui conviennent. Entre ici, connerie splendide, et prends place, majestueusement, au panthéon de mes éloges.

 

Mon admiration pour la rhétorique requiert toutefois qu’avant l’éloge, je fasse un état des lieux de la connerie, ainsi qu’un réquisitoire contre ceux qui souillent cette grande condition.

 

Le total mépris dont ce temps couvre la connerie est proprement scandaleux, et mon cœur saigne en voyant comment la gens –c’est du latin, ignares- des cons racés, naguère hommes de qualité et de rang, a déchu, s’est éteinte, et est désormais traînée dans la boue de la mésestime et du déshonneur. La splendeur et la misère des cons est l’un des plus tragiques spectacles que l’histoire ait jamais présenté sur la scène des drames humains. J’en serai l’historien, le critique, le romancier. J’en fais le serment. Mais revenons-en à la chute du con, aussi pénible puisse-t-elle m’être. Con est devenu une insulte : c’est le premier signe de la perte de valeur et de sens que ce mot a accusé, ainsi que l’indice de la transformation, que dis-je, de la dégradation des épistémès de l’époque. La connerie, lignée d’élite autrefois, est désormais un foutoir impossible : on la prête au premier quidam venu, on en use pour qualifier n’importe qui, l’on en use comme insulte, comme jugement pour rejeter le tiers dans la sphère de l’inhumanité. Le renversement est en tout cas complet. Il n’est pas jusques aux contrées les plus vulgaires du langage, où cette dépréciation du con ne soit effective, et le pire est que ces expressions, symptômes de l’infâme parlure contemporaine, sont utilisées pour rire. Ce sont plutôt des larmes qui me viennent lorsque j’entends par exemple, gicler de quelque bouche rieuse et bête : « il ne faut pas parler aux cons, ça les instruit. » L’on fait outrage au con en ne lui témoignant pas le même respect et la même vénération que ce qu’il désignait à l’origine, et que Courbet a célébré avec tant de génie : l’origine du monde.

 

L’honnêteté et la lucidité élémentaires commandent de l’avouer : cette dégradation du con dans l’échelle des honneurs sociaux et humains à une cause que j’ai identifiée : la multiplication des cons. Trop de cons, plus de cons. Ou plutôt, trop de cons superficiels, plus de cons absolus. C’est l’éternelle antienne de la qualité qui meurt de la quantité. Il y a donc des cons, beaucoup de cons. Mais ceux, Dieu les maudisse, déshonorent la race à laquelle j’ai rêvé d’appartenir. Ces gredins, voleurs, falsificateurs, brigands, rabaissent le génie de la connerie ; et leur vice est aussi simple qu’il est dangereux : ils ont des prétentions. A quoi ? A l’intelligence. Voilà le drame de la connerie : être majoritairement représentée par  des individus qui prétendent être intelligents. Un con qui se pique d’avoir des lettres, qui prétend à l’intelligence, ne fait rien que tuer la vraie connerie. La connerie doit être absolue ou n’être pas : là est sa tyrannique beauté. En n’allant pas au bout de la connerie, en lui greffant ce je ne sais quoi de mêlé et de tiède qui affadit sa splendeur, ternit son éclat, altère sa franche saveur, ces hommes sans foi ni loi ni noix commettent un plus qu’une faute : un vice, plus qu’un vice : un crime, plus qu’un crime : un péché. Ce nauséabond relent d’intelligence dont ils compliquent la noble connerie est insupportable. La connerie est hostile à l’émancipation, sauf si ce n’est dans son sens propre ; elle est jalouse, passionnée, possessive. Il faut la servir totalement ou ne pas l’approcher du tout. Tout homme doit être passionné, dévoré par un feu intérieur, par un Absolu qu’il combat, et dont il ne peut triompher qu’en allant au bout de sa nature. Il faut vouloir aller au bout de la logique des choses, même lorsque l’on est con. Surtout lorsque l’on est con.  

 

Alors j’accuse. J’accuse les cons à demi, tâche de ce drap plusieurs fois séculaire et immaculé. J’accuse ce temps qui ne sait plus reconnaître les cons. Les vrais. Les justes. Les authentiques. Qui n’ont d’ambition autre que de persévérer et d’exceller dans leur condition de con.    

 

A vous, cons véritables, pénétrés de votre connerie absolue, vous qui savez que l’intelligence supérieure de la connerie est de comprendre qu’elle n’en doit comporter qu’assez pour n’être pas de la sombre bêtise ; à vous, cons qui détenez le génie de la connerie véritable, la transformation de toute situation humaine en un insensé spectacle ; à vous, cons absolus, qui savez que la plus grande arme contre le monde est la souscription à l’absurde le plus complet ; à vous, messieurs les cons, qui opposez l’humour des hommes à l’ironie cynique de ce monde ; à vous, qui détenez le secret de la victoire permanente sur la permanente tristesse : le Rire ; à vous, qui êtes assez intelligents pour avoir été cons ; à vous, dont le sublime éclat rehausse de ses couleurs le terne jour du quotidien ; à vous, héros de l’ombre, moqués de tous les jours, incompris, dévoués ; à vous qui vous sacrifiez et qui acceptez ce sacrifice ; à vous, boucs émissaires de l’envie humaine de trouver toujours des coupables à sa folie et à son incapacité ; à vous, cons ultimes, cons beaux, jeunes cons, vieux cons, mon hommage le plus tendre et mes admirations les plus nourries. Recevez-les, en signe de mon indéfectible amitié, et de mon regret à ne pouvoir faire partie de vos illustres rangs.

 

Je ne serai jamais con car vous ne me l’avez pas permis. Vous m’avez endoctriné. Fait croire au mythe du con dangereux. J’étais jeune, j’y ai cru. Cela ne m’excuse pas, mais cela explique. Lorsque j’ai compris, il était trop tard. Il faut être con jeune. Rattraper est impossible. Hélas.

 

Je me dévoue donc pour, à défaut de ne pouvoir plus être totalement con, défendre ceux qui le sont vraiment de toutes les méprises dont ils sont victimes, au premier rang desquelles, ces amalgames que l’on opère trop souvent entre la connerie et, dans le désordre, l’inintelligence, la bêtise, la stupidité, l’imbécillité, la crétinerie, le crétinisme, la sottise, l’idiotisme, etc.

 

La bêtise est sombre, définitivement sombre. Elle est l’absence totale d’intelligence, de lumière. La connerie a l’intelligence de ne pas vouloir être bête. Le con a du panache dans sa connerie : il sait qu’il est on et le revendique. L’homme bête ne sait pas qu’il est bête, et ignore encore moins ce qu’est le panache.    

L’imbécile a le choix entre la bêtise et la connerie et choisit allègrement la bêtise. Cela implique ceci : tous les imbéciles sont bêtes. Mais tous les hommes bêtes ne sont pas imbéciles.

 

Le crétinisme est une pathologie. La connerie est un bienfait.

 

La sottise est une bêtise sans la bête : elle suscite le rire et l’attendrissement. La connerie doit toujours susciter l’admiration.

 

Je m’en arrête là. Retenez que la connerie est supérieure à tous ces faux synonymes.

 

Ce texte, qui complète le triptyque de mes ambitions déçues, de mes prétentions inachevées, de mes rêves dissipés, de mes illusions perdues, arrive à son terme. Après l’avoir lu, j’espère que vous regrettez de ne m’avoir pas fait con. Imaginez ce que cela eût donné si je l’eusse vraiment, authentiquement été ! 

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Les Rêves dissipés II: Le football.

20 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

                                                                                                                 

Je n’ai jamais eu que trois authentiques rêves secrets –donc perdus- dans ma vie, jusqu’à présent.

 

Le premier : devenir épistolier. J’en ai déjà parlé .

 

Le deuxième : devenir footballeur, comme tout jeune sénégalais lors de la miraculeuse –c’est le cas de le dire : un milieu de terrain avec Diao, Cissé, et Bouba Diop, misère !- aventure de 2002. Sauf que moi, j’avais du talent. Technique, « wané » -quel grand compliment, dans la bouche d’un sénégalais !- faussement nonchalant balle au pied, j’avais mes chances. Jeune, l’on me disait que j’avais un don pour ce sport : j’y croyais volontiers, d’autant plus que je n’avais jamais mis les pieds dans une école de foot, mon père m’ayant inscrit au karaté. A l’orée de l’adolescence, mon destin était tout tracé, brodé au fil d’or en huit lettres capitales dans mon esprit encore juvénile et candide : football. Mon entrée au Prytanée a brutalement abrégé cette précoce ambition. Je ne serai jamais footballeur. Dans l’absolu, ce n’est pas grave. Etre footballeur ne veut plus tellement dire grand-chose: Alou Diarra n’en est pas un et Moussa Ndiaye n’en a jamais été. Je suis plus doué qu’eux, et pourtant, ils ont été en coupe du monde. Cruel monde. Cependant, suprême consolation, je me dis qu’après Zidane, il n’y a plus rien d’originalement beau à faire, plus aucune émotion neuve à procurer par un toucher de balle, un geste, un contrôle, un dribble, une passe,  sur un terrain de football.

 

Douze ans, et première chimère, donc. Cela vous brise en cœur d’enfant. Les années passèrent. Je grandis et m’endurcis dans les rudesses, les férocités et les bonheurs du quotidien prytane. D’obsession, le football devint un amusement. L’amertume de l’illusion perdue passa. L’insouciance dans le plaisir redécouvert la remplaça. Je cessai de rêver de football ; je le vécus. Dans sa plus simple, donc sa plus grande et sa plus pure expression. J’abandonnai doucement mon premier grand rêve sur le sable de Bango, le bitume irrégulier du terrain handball, la latérite du stade Me Babacar Sèye. Je devins un footballeur amateur, nourri aux plaisirs éthérés des rencontres entre amis, enivré aux clameurs et emportements des épiques « petits camps », à leur grandiose intensité virant, lorsque l’excessive passion l’emportait sur l’esprit du jeu, à un viril engagement, voire une certaine agressivité admise. Quiconque n’a jamais disputé un gain the money –dire gagnzemani-  à 14h sous l’implacable chaleur de Dakhar Bango, une inter-classe à 21h dans le froid d’un décembre saint-louisien, un derby dominical au terrain handball, ne connaît rien des sommets d’émotion auxquels la passion autour d’un ballon rond peut porter. Au Prytanée, je vécus autrement mon rêve. J’aiguisai là mes talents et y aboutis ma science du jeu. L’on m’y disciplina. L’on m’y fit gagner en rigueur et en puissance physique ce que je perdis en désinvolture et en dédain pour les tâches défensives. Mais jamais, jamais, je n’y perdis le bonheur supérieur et ultime de faire la passe au lieu de marquer, l’audace de contrôler au lieu de dégager, l’insolence d’oser garder le cuir sous la pression des adversaires. Cela, je ne le perdrai jamais. Je ne serai jamais footballeur, mais j’ai côtoyé au Prytanée des partenaires et adversaires qui m’ont offert ce que ce sport a de plus beau : le plaisir désintéressé de jouer. De jouer.

 

Je n’oublierai jamais. Bamé et son intelligence de jeu. Le talent pur et l’inébranlable volonté de Vieux. Boy Ndiaye et son explosivité  technique. L’élégance de Dakenzo. L’insolente aisance de Ndao Fall. La générosité et l’engagement de Nokho. La frappe de Fall. La précision de Ndiogou. La puissance de Mobéang. Le sens du but de Coulibaly. La feinte de frappe de Seck. Le velours de la patte gauche de Maramtaye. La souplesse féline de Diatta. L’envergure impressionnante de Yakhya. La malicieuse rudesse de Niandou. L’impérial CBK. La classe de Thior. La vista de Yanga. La létalité de Babs. Beousca et son sens de la passe. La virtuosité technique d’Issoufou. La vitesse de Niane –avant qu’il ne prenne du ventre. Kassé, mon rival que j’ai toujours battu. La désinvolture de Coly. La prestance de Ndecky. Et Bakhoum, mon joueur préféré, l’un des tous meilleurs maestros que j’aie jamais côtoyés. Et tous ces partenaires que je ne saurai tous citer –pardon à ceux-là : comme disent les lutteurs dans leurs trop rares éclairs de bon sens, « ku limm juum ». Mes hommages, messieurs, et merci pour tous ces orgasmes footballistiques. Aujourd’hui, à vingt-deux ans, le temps des rêves est définitivement passé, ne laissant là que le plaisir du jeu, que je maintiens intact et éprouve encore dans toute son entièreté sur les synthétiques de Choisy et de Créteil, en compagnie d’un talentueux acolyte, également zidanophile et zidanolâtre.

 

Il arrivera certainement un jour où je ne serai plus en mesure de bander. Mais même dans mon cercueil, je jouerai encore au foot. J’y tiens. Question d’honneur.

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"Amabam Amare..."

15 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

 Il n’y a qu’un seul sentiment humain vraiment sérieux et grandiose: c’est l’Amour.

 

Comprendre comment deux âmes étrangères l’une à l’autre au départ, deux solitudes originelles fondamentales, peuvent arriver, à se lier, à se trouver, à bâtir, sur un lit de bienveillance mutuelle, la complicité la plus émouvante, l’amitié la plus haute, la complémentarité la plus admirable, au point de trouver chacune en l’autre une raison solide de vivre et de souffrir, c’est atteindre à la grandeur et à la beauté de l’humanité. J’ai le bonheur de faire partie de ceux qui ne savent encore expliquer ce prodige, et qui n’en n’ont point même l’ambition.

 

Je n’essaierai pas d’expliquer le mécanisme de ce sentiment. Il faudrait, en plus d’une immense prétention dont je ne dispose pas, du génie, que j’ai moins encore, pour entreprendre de poser quoi que ce fût qui n’ai déjà été dit, écrit, peint, chanté, sculpté, montré, sur le plus beaux et le plus éternels des sujets humains. Les Hommes n’ont jamais parlé que d’Amour. Et il n’y a plus rien à réinventer là, mon cher Rimbaud, je le crains. Il ne reste hélas ! hélas ! qu’à vivre et revivre ce bonheur.

 

Je ne tenterai non plus de dire ce qu’est l’Amour. C’est pour celui-ci un visage. C’est pour celle-là un sourire. C’est pour certains une odeur. Pour d’autres un frisson. C’est pour d’aucuns une tyrannie. Pour quelques uns une souffrance. Ici le paradis. Là l’enfer. Il en est pour qui il tient dans un vagin. Ou un phallus. Ou à un phallus dans un vagin. A moins qu’il ne s’agisse d’un regard. D’une couleur. D’une chevelure. De tout cela à la fois, peut-être. Un sentiment mystérieux, terrible, inexplicable et complexe, certainement. Un élan simple, doux, pur, sans doute.  

 

Moi-même, pourtant attiré par l’Absolu, suis contraint de me rendre à l’évidence : l’Amour, tout en étant dans son idée proche d’un Absolu, ne peut rien être en son fait qu’une chose relative par excellence. Chacun en a une singulière opinion. Vous n’avez rien à foutre de la mienne, et cela est d’ailleurs heureux : on est quittes.

 

Souffrez ces banalités protocolaires et fermez-la.  

 

Il est paradoxal que cette époque, qui parle tant de l’Amour, ne sache pourtant pas en parler, c’est-à-dire n’en parle souvent que fort mal. Soit que la grandeur de ce sentiment l’impressionnât tant qu’il ne sache trop qu’en faire, soit qu’il se sentît obligé de toujours avoir à son égard une attitude exagérée, ce temps, en tout cas ne me semble n’être en mesure de parler de l’Amour que sous deux modes : l’immonde et imbécile niaiserie ou le cynisme systématique. Abêtir l’Amour ou le moquer. Le couvrir de mièvrerie en croyant l’élever, ou le revêtir de sarcasmes en croyant le démystifier. Deux attitudes extrêmes, qui semblent opposées –et qui s’opposent peut-être, en effet- mais dont le défaut est le même : le manque de ce que l’on pourrait appeler, pour reprendre une notion aristotélicienne, la médiêtè, l’équilibre naturel qui permet de trouver le juste milieu, la voix(e) juste, sur quelque sujet. Le fait que, parlant de l’Amour, ces deux positions, si différentes dans leurs conséquences, sont identiques en leur principe, et produites par un même mouvement : une idéalisation abusive de ce sentiment.

 

Les premiers, ceux qui font de ce sentiment une sirupeuse soupe, qui croient que le romantisme –le sens de ce mot n’est-il pas le plus galvaudé, aujourd’hui ?- n’est que l’imbécile exaltation d’un cœur ensanglanté, font de l’Amour cet infini merveilleux, indépassable, hors duquel aucune aventure humaine n’est possible. Ceux-là idéalisent et grandissent tellement l’Amour, qu’il les écrase au lieu de les sauver. Quant aux seconds, les cyniques, ils se moquent volontiers de cette conception idéale à laquelle ils ont pourtant, pour la plupart, un jour cru –en secret ou non, et peut-être même y croient-ils toujours sans l’avouer. Il reste cependant que railler une conception, c’est implicitement admettre qu’elle est possible, qu’elle existe, la trouvât-on ridicule ou absurde. Les niais et les cyniques ne sont pas si différents en cela que l’Amour leur semble être à tous quelque chose d’immense ; leur différence fondamentale est dans le fait que les premiers l’agrandissent plus encore et la déifient, tandis que les seconds tentent de l’abaisser et de la démystifier en la moquant avec une âpre ironie.

 

Tous deux se trompent. L’Amour n’est pas un enjeu. L’équation qui la concerne ne se pose en ces termes : y croire trop ou n’y croire pas du tout : l’un et l’autre sont insensés. Il ne s’agit pas de croire ou ne pas croire en l’Amour. Il s’agit de le faire. Bien de préférence. Il n’y a que ça de vrai. Faire l’Amour : il suffit de décomposer l’expression, de considérer ses deux termes dans une relation autre que figée dans leur compagnie, pour se rendre compte de la beauté de ce que cela peut désigner.   Ne pas idéaliser l’Amour, ne pas l’exagérer ni dans un sens ni dans l’autre, garder toujours à l’esprit que c’est le sentiment qui élève toujours l’Homme en premier lieu, et non l’inverse, ne le prendre ni avec sérieux ni avec désinvolture, en un mot, refuser d’être un mystique de l’Amour, aimer l'amour simplement pour ce qu'il est : voilà l’essentiel.

 

Il est temps de cesser de caricaturer l’Amour. Une petite brune aimée a magistralement résumé en une phrase ce que neuf-cent mots peinent à dire.  

        

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Amor Fati (VI) - Choses revues.

13 Février 2013 , Rédigé par Mohamed Mbougar Sarr

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Amor Fati (V) - Choses revues.

8 Février 2013 , Rédigé par Mohamed Mbougar Sarr

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Mein Gött, Mesut Özil.

7 Février 2013 , Rédigé par Mohamed Mbougar Sarr

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Dialogues sur le Lalo.

6 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

A El Hadj Souleymane Gassama, qui ouvrit ici ces dialogues, mes amicales et fraternelles salutations.

 

Les complicités les plus belles et les plus grandes, il est vrai, prennent dans le ciment du détail. Détail banal voire vain en apparence, mais qui seul, en son essence, permet cette authenticité, à laquelle ni les envolées lyriques enflammées sur l’amitié, ni les emphatiques et pathétiques déclarations à son sujet ne sauraient atteindre. Vous avez admirablement décliné, avec ce talent dans la description des instants cruciaux de l’expérience humaine, que je ne saurai totalement me défendre d’envier, mais que je sais admirer plus encore, tout ce qui nous lie, nous, pauvres donc authentiques pousses de dandies. Le football zidanesque. Balzac. Les femmes et leurs sortilèges. Les robes noires. Les charmantes jeunes filles que d’ignobles, infâmes et imbéciles trentenaires volent, au nez et à la barbe de nos virilités –mettez bites, si vous trouvez cela plus convenant. L’enfer que nous promettons à ces voleurs. Les chaussures à talons. Le Rire. Notre amour de la lâcheté. Notre mépris du banal, du commun, du massif. Notre salutaire lâcheté face à toutes les prédations. Notre fidélité, malgré tout, à nos femmes. Je souscris à tout et n’y rajouterai rien. L’ami, c’est l’autre con qui s’amuse avec autant de finesse que soi-même ; et l’amitié, une valse entre deux conneries assumées, complices, complémentaires. Aussi, puisque j’ai parlé de valse, accordez-moi encore celle-ci, Madame: votre élégante raideur, signe d’une pudique mais inébranlable fierté, ne vous empêche pas d’excellemment danser, Monsieur. J’en sais quelque chose, La Peña ne vous a pas oublié. Que les lecteurs hâtifs et malévoles, en ce point,  ne s’y trompent pas : tout ceci n’est bien sûr que métaphorique : les pédés, c’est eux.

 

Vous comme moi -vous, du reste, plus que moi- M. Gassama, avons une fibre d’épistolier, que nous tenons de la commune admiration que nous vouons à ces splendeurs que sont les correspondances. Les vraies. Celles qui scellent la complicité de deux esprits par le dialogue courtois. Nous savons donc que tout l’art de ces dernières consiste en la patience, au respect du déroulement formel, en le plaisir d’introduire honnêtement son sujet. Ces exigences n’auraient souffert que nous omissions ce protocole. Imaginez le drame ! Par fortune, nous sommes de sages disciples, sur ce point pour le moins. Poursuivons donc, la conscience allégée et acquittée de la bienséance, vers ce qui nous importe.    

 

Vous avez assez souligné l’extrême gravité du sujet qui nous réunit. Permettez, Monsieur, que je le surligne. Il faut parler du Lalo. Le réhabiliter. L’arracher au mépris social qui, on le sait, est le funeste destin de tous ces indispensables trésors du monde, dont le seul malheur est de se draper dans leur condition naturelle : la discrétion. Sauver le soldat Lalo. Donner raison à cette séculaire et noble idée, selon laquelle la magie des plus délicieuses saveurs, des plus exquis arômes, des plus fines sapidités n’est point offerte par la vulgaire addition des ingrédients les plus divers, mais par la cohérence que ceux-ci acquièrent sous l’effet de quelque puissant compositeur.

 

Nous y sommes, M. Gassama. La composition. Nous sommes au fond, restons-y. Voilà l’essence du Lalo. Voilà son effet. Voilà son principe. Voilà sa conséquence. Accordez-moi l’impertinence de rajouter à la remarquable métaphore musicale que vous filâtes dans votre correspondance de la nuit du 5 au 6 février pour caractériser la fonction du Lalo, ce mot, qui ne m’a pas semblé y figurer : la composition. Vous avez parlé de liant. J’ose composition. Car il ne s’agit ni plus ni moins que de cela : de ce génie de la coordination qui parvient, avec la fluidité d’une ballade ou d’une nocturne, à marier les tendances les plus apparemment antagonistes ou étrangères. Victor Hugo, esprit des plus délicieusement prétentieux que ce monde ait jamais portés, se vantait d’avoir « fraterniser la vache et la génisse. » Le Lalo, Poète émérite de nos palais esthètes, a supplanté le grand Mage à la libido intarissable, et a fait mieux : il a fait fraterniser le dugup et le nieex. Convenons de l’exploit. Saluons-le. Si le couscous est une science, le Lalo en est le principe. Si ce plat est une musique du goût, le Lalo en est la mesure.

 

La confidence appelle la confidence, cher ami. Et je vous sais assez versé dans les sciences occultes, vous, animiste assumé, païen dansant une plume dans le cul autour du Feu, pour ne point vous étonner du prodige qui va suivre. Peut-être même, qui sait, m’en donnerez-vous la clef. Oyez. Je tiens de ma grand-mère, la grande, la sublime Maam Mboyil, quatre-vingt huit hivernages, huit dents, complice de mes nuits d’enfance, cet inestimable témoignage. Cette admirable conteuse m’a rapporté comment, un jour qu’elle préparait un couscous, elle vit, dans un accès de transe, le Lalo, au fond de la calebasse où le mets encore sauvage s’assoupissait, se tenir, droit et fier, vêtu d’un élégant habit en queue-de-pie, devant les grains de semoule fratricides, et gesticuler énergiquement. Elle entendit une musique retentir, et de ses yeux stupéfaits, vit les grains de semoule danser et se réconcilier au son de cette musique que Maître Lalo, en sueur, orchestrait avec une maestria toute wagnérienne. Etonnant, non ? Cette nuit-là, l’effet de ce terrible récit m’a contraint à ces silences au fond desquels sourd la fascination, l’émerveillement, le goût enfantin pour les légendes et les mystères du Seigneur. Je n’ai pas osé interroger d’avantage Maam Mboyil, ce puits de science, sur le Lalo. Comment était-il ? Que mangeait-il à midi ? Et au Kebab ? Choisissait-il la sauce algérienne ou barbecue ? Et surtout, d’où venait-il ?

 

Cette dernière question est cruciale, M. Gassama. Il convient de ne point l’éluder. La réhabilitation du Lalo, et partant, d’une culture, la Mandingue, puis d’une civilisation, la noire, suppose la connaissance claire de ses fondations, de sa genèse. Vous avez déjà fort bien esquissé ce point. Permettez que je l’approfondisse.

 

Le Lalo, Monsieur, me semble indissociable de l’histoire de l’Enfant-Lion, Kaya-Manghan, celui qui tordit une lourde barre de fer pour n’être plus un cul-de-jatte. Soundjata. Vous sachant grand lecteur de sa geste, je ne m’attarderai pas sur les détails de sa vie. Je ne vous apprendrai rien. Mais il est, dans toute cette épopée, un point sur lequel l’Histoire passe trop rapidement, emporté par la grandeur de son sujet, omettant par cela même les détails qui font la beauté des légendes. Vous souvenez-vous que Kaya-Manghan, pour laver l’honneur bafoué de sa mère, la bossue Sogolon Djata, déracina un baobab qu’il vint planter devant la case de sa génitrice ? Oui, Monsieur, vous vous en souvenez. Et vous vous souvenez d’ailleurs, ce qui est anecdotique mais qu’il me plaît de rappeler, que ce baobab qui faisait au moins 108 empans de diamètre, soit environ 25 mètres, fut ceinturé et arraché de terre d’un seul bras par l’Enfant-Lion, avec la même facilité que papy rentre dans mamie. Enfin, si papy bande encore. Cependant, là où l’histoire du Lalo se confond avec la geste de Soundjata, c’est que ce baobab permit à Sogolon de s’approvisionner en feuilles de baobab. Mais contrairement à l’usage qu’on en faisait alors, elle ne se contenta pas de les bouillir puis d’en mêler le jus au couscous. Ce jour-là, visitée par la Muse de la gastronomie, elle eut une illumination. Elle cueillit les feuilles. Les étala au soleil. Attendit qu’elles sèchent. Les réduisit en poudres dans le royal mortier. Cela donna une poudre à la texture singulière et nouvelle. Elle vit que cela était bon. C’est, Monsieur, le soir même de l’exploit de son fils que Sogolon Djata, préfiguration du bossu de Notre-Dame, inventa –mesurez-vous la puissance que ce verbe prend ici ?- le Lalo. Peut-on rêver d’un destin autre que grand lorsque l’on vit le jour en de si mythiques circonstances ?

 

Soundjata se dopait au Lalo et en dopait son cheval. Soumaoro Kanté ne connaissait pas le Lalo. Voilà à quoi tint l’issue de la bataille de Kirina, 1235. De nombreux témoignages d’Ibn Battuta, hélas détruits par les hommes du Borgne Mokhtar Belmokhtar à Tombouctou, rapportent comment Soundjata et sa monture, dans la montée d’une des collines les plus raides de Kirina (12%) rattrapèrent aisément, de façon presque douteuse, Soumaoro et son rosse qui avaient 1’’21 secondes d’avance, et qui ne durent leur salut qu’à la magie noire. Le Lalo était derrière tout cela. J’ajouterai, pour la deuxième petite anecdote, que pour le premier repas qu’elle servit avec du Lalo, Sogolon eut la main lourde et en mit trop. Le Grand Soundjata eut une affreuse diarrhée ce jour-là. Mais cela, l’histoire ne le dit pas.

 

Qu’importe, d’ailleurs : le Lalo était né. Plusieurs siècles d’expérimentations, de raffinages, d’apprentissage de son utilité, de découvertes sur ses vertus, d’extases devant ses effets achèveront d’en faire le condiment sublime que nous célébrons aujourd’hui.  

 

Ce point réglé, M. Gassama, avançons encore.

 

Ma gratitude envers vous est grande, pour m’avoir introduit et initié, avec la patience, la sagesse et l’érudition de l’Aîné que vous êtes, aux secrets du Lalo translucide, que je ne connaissais pas. Peut-être même eussé-je mérité un soufflet ; croyez-moi : je l’eusse souffert sans broncher, j’eusse même tendu l’autre joue : la dureté du châtiment n’eût été alors qu’à la juste mesure du manquement. Je suis par trop homme d’honneur pour ne le savoir pas. Mais vous n’avez rien fait de tout cela, que certains puristes parmi les plus barbares n’auraient point hésité à faire. Grâces vous en soient rendues : votre bienveillance et votre grandeur d’âme naturelles vous honorent. Aussi vais-je tenter, à défaut de pouvoir justifier et encore moins excuser cette coupable inculture, de l’expliquer.

 

Vous n’ignorez pas, Monsieur, que je suis sérère, fière ethnie pour qui le couscous, « saadjth » pour seoir au dialecte, est plus qu’une habitude, une nécessité, et plus qu’un rituel, une religion. Il se trouve que mon village Fayil, havre au milieu du désertique Sine, fait partie des rares contrées en ce pays ou le couscous peut-être encore préparé dans la plus pure et reculée tradition de son art : sans condiments autre que du sel. De l’eau et du sel. Rien d’autre. Pas même, il faut s’en désoler, de Lalo. Je me rappelle de ces matins où, à peine revenus d’une virée nocturne en mer, les pêcheurs offraient à la cuisine les « babak », petits poissons de la taille de sardines, mais au goût infiniment plus relevé et frais. Je me souviens de la sommaire –cela devait se passer ainsi- préparation que mes tantes faisaient de cette garniture, avant de la déposer, presque frétillante encore, au milieu du plat de couscous brut, sans Lalo, avec pour seule sauce, croyez-le, de l’eau légèrement salée. Parfois du lait de vache frais. Le plat ainsi servi avait, je le lui reconnais, l’authenticité de la nature sans artifices, mais il lui manquait de la délicatesse, de la douceur, de la légèreté. Le Lalo était cette délicatesse, cette douceur, cette légèreté. Et lorsque, parfois, l’on en mettait, ce n’était jamais que le Lalo à la robe verte, notre village étant au milieu d’une steppe dont les baobabs sont les rois. J’ai grandi bercé par ce Lalo. Enivré par ses senteurs âpres qui n’en cachaient que mieux les beautés essentielles. Ce Lalo fut le Royaume d’enfance. Je n’en ai connu d’autres. Et pourtant, sachant que « Ku dul tukki xamul fu dëk neexé »j’ai voyagé. Mes années à Saint-Louis, Joyau du Nord, Signare de la vallée, Linguère du pays, ne m’ont pas appris à voir ni à reconnaître cet autre Lalo que vous m’évoquez : il faut dire que les couscous que je mangeais au Prytanée Militaire était de fort piètre facture. Veuillez, je vous le prie en retour, m’excuser ces digressions empreintes de nostalgie : c’est que j’ai pour le Lalo vert des amours datées et inoubliables. Il était, au milieu des rudesses du couscous brut, une île de douceur et de repos. Il me tarde cependant de faire l’expérience de ce Lalo qui m’est encore inconnu, et qui semble, malgré votre indécision à choisir (et vous avez raison, le Lalo est un et indivisible) recueillir vos faveurs.

 

Mon ami, je vous avoue que la thèse du Lalo utilisé comme lubrifiant sexuel est plus que tentante : elle est d’une pertinence remarquable ; et ce n’est pas sans une certaine excitation que j’ai reçu votre confidence, dont la teneur m’a éclairé sur un mystère qui a souvent occupé nos esprits hilares lors de nos fréquents attablements. Vous souvenez-vous de cet spécimen exceptionnel que vous connûtes jadis à Nice ? Oui, celui-là même qui, ayant introduit sa chose dans le trou qui ne lui est pas naturellement destiné, n’eut, face aux sursauts indignés de sa partenaire hostile aux fantaisies anales, que ce sublime et imparable mot à opposer : « je me suis trompé » ? Oui, vous vous en souvenez, car vous faillîtes, il y a deux jours encore, régurgiter votre mafé au visage impeccable de ce pauvre M. Faye en riant de cet épisode. Eh bien, figurez-vous qu’il usait de Lalo ce jour-là. La chose est glissante, et glisse si bien, en effet, qu’elle eût vite faite de faire franchir à notre homme les quelques centimètres qui séparent les célestes excavations. Tout s’éclaire enfin, Monsieur.

 

Mon cher ami, le Lalo sera sauvé ou ne serons plus. Comment oserions-nous regarder en face nos mères, si nous traversions cette existence sans n’avoir pas tenté d’exhumer le Lalo des oubliettes infâmes auxquelles les Hommes les jettent sans reconnaissance, sans n’avoir écrit une ligne pour le célébrer ? Je ne sais pour vous, mais moi, je tiens déjà ma plaidoirie pour le Jugement Dernier. Lorsque le Seigneur me demandera ce que j’ai fait de ma vie d’Homme, je lui répondrai que je n’ai pas abandonné le Lalo à l’anonymat. Vous le savez, je goûte peu à l’idée d’engagement dans son acception commune. Mais si je ne devais avoir qu’une cause dans ma vie, ce serait celle-ci. Je sens chez vous la même détermination. Ces dialogues ne resteront pas lettres mortes : ils constituent, à leur manière, une contribution, des prolégomènes à une ère meilleure, où le Lalo sera reconnue à sa juste valeur, à sa juste saveur.

 

Il est temps, Monsieur, que je vous rende la plume et l’encrier. Ce dialogue a déjà, je l’espère, redoré le blason de ce qui en a été le cœur. Il reste du travail, néanmoins. Le mépris qui pesait sur notre affaire est grand. Le dissiper est la tâche d’une vie. Soyez prêt, Monsieur. A la critique. A la polémique. A l’accusation de vanité et de mystification. Le scénario est classique. Vous le connaissez, pour l’avoir plusieurs fois déjà vécu. Il s’agira alors, pour nous, de ne pas céder sur l’essentiel: qu’une civilisation qui oublie son Lalo soit une civilisation atteinte.
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Regards sur la presse sénégalaise.

5 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faut être optimiste: le journalisme sénégalais n’est que moribond.

 

Par un affreux instinct de survie ou par un étonnant goût du putride, il sursaute allègrement dans ses propres entrailles déversées, se meut avec volupté parmi les puanteurs de son cadavre renversé, respire goulûment un air vicié par ses propres exhalaisons. A l’agonie, il est aveugle à sa mort prochaine. Qu’une entité soit provisoirement sauvée de sa mort propre par sa faiblesse et son incompétence générales, que cette même entité soit tellement enlisée dans une indigence ambiante qu’elle n’en parvient même plus à se rendre compte de la gravité de son état, cela est plus qu’un paradoxe, cela tient du miracle : il faut croire que désormais, la bêtise qui ankylose n’est plus tellement différente de celle qui sauve. Mais pour combien de temps encore ? C’est la seule question qui vaut la peine d’être posée.

 

Evidemment, je ne suis ni journaliste ni médiologue. Ma légitimité pour tenir un discours sur le journalisme au Sénégal n’est que celle d’un consommateur, d’un lecteur, d’un spectateur, autant de sujets qui sont peut-être, sur ce sujet précis pour le moins, aussi –sinon plus- autorisés à l’évoquer sous un angle critique que les acteurs professionnels.

 

Le Sénégal, certes, a une presse. L’irrépressible multiplication, depuis une décennie, des organes et groupes de presse divers, les innombrables informations que ces organes brassent et relayent à la chaîne, le vertige que leur croissance exponentielle ainsi que les programmes qu’ils proposent crée désormais chez le consommateur sénégalais, la montée en puissance et la plus grande visibilité des média en ligne, l’implantation progressive de ces media sur l’ensemble du pays, des principales métropoles aux terroirs les plus obscurs et les plus reculés, l’accès de plus en plus commode, pour tous et de partout, aux informations et programmes qu’ils prennent en charge, sont autant d’indices d’une presse qui, pour autant que l’on parle de présence et de couverture territoriales, de qualité des réseaux de diffusion, et surtout de quantité, est florissante. D’entre tous les phénomènes et bouleversements dont ces dix dernières années ont été, au Sénégal, le théâtre et/ou le producteur, l’un des plus impressionnants et des moins analysés, sans nul doute, a été l’extraordinaire essor de la presse.

 

Le Sénégal, donc, a une presse. Mais cela n’est pas le plus important. Le plus important est d’examiner cette question-ci, la seule urgente : quelle est la valeur de cette presse ? Essayer de répondre à cette question, c’est se heurter très rapidement à un constat dont l’amertume n’a d’égal que l’implacabilité : ce pays a une presse, mais n’a pas de journalisme, ou s’il en a, en portion si infime, si sporadique dans l’océan de bêtise qui l’entoure, qu’il finit par y être noyé. 

 

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Regards sur la presse sénégalaise

5 Février 2013 , Rédigé par Mohamed Mbougar Sarr

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