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Vie et Geste extraordinaires du Bienheureux Mr G.

19 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Déjections littéraires.

Note du scribe: Tout ce qui va suivre n’est pas le fruit de mon imagination, qui n’est pas si fertile. J’écris directement sous la dictée de celui a vécu cette histoire, qui est un être réel. Rien n’est modifié, rien n’est stylisé, rien n’est arrangé. All is true.  

 

 

Chant I : Où je me présente. Où je vous présente l’acolyte. Où nous faisons une terrible rencontre.

                                                                

 

Mon nom est G. Comme le point. Sauf que moi, je l’ai vraiment trouvé. Gräfenberg lui-même, quoiqu’il l’ait théoriquement découvert, perdait tous ses moyens quand il s’agissait de le trouver pratiquement. Il l’a cherché de A à Z. Cet homme n’était pas génial. Cet homme était con : il ne connaissait pas son alphabet. Moi, après avoir trouvé ce fameux point, que croyez-vous que j’ai fait ? Je lui ai mis une virgule. C’est mon côté fasciste littéraire. Je tiens à préciser que j’avais six ans.

 

J’en ai maintenant 25. Autant en centimètres entre les jambes, au repos. Dix fois plus en Q.I., les jours où je m’accorde le droit d’être bête.  

 

Je tiens, avant de poursuivre, à clarifier un point. Certains pourraient croire, en ce point du récit, que je suis un petit prétentieux.

 

C’est le cas, en effet.

 

Cette affaire réglée, il est temps d’en venir à celle qui nous importe : ma geste. J’évoquerai d’abord la mienne avec les femmes. A défaut de les connaître, je les ai pratiquées, sous toutes les coutures, sous tous les angles, sous toutes les perspectives. J’ai connu les plus hauts sommets, gravi les plus épiques, prestigieux et redoutés cols –j’ai eu une chute terrible lors de certaines montées du si fameux col de l’utérus ; j’ai bu sans renâcler aux fontaines les plus troubles, giclassent-elles tels de brûlants geysers. Je vous raconterai cela une autre fois. A côté de toutes ces gloires, cependant, j’ai traversé les moments les plus délicats. Certaines femmes sans pitié, comme Dieu le fit avec Satan, m’ont précipité sans me demander mon avis au fond du trou. Le leur. Là, bravement, j’ai creusé encore : il faut avoir du panache, dans le triomphe comme dans la chute. Le panache, je l’ai toujours eu. Je vais vous le prouver. Ecoutez cela.

 

C’était une nuit d’automne, Il pissait légèrement sur la ville, le pavé moqueur me déroulait son tapis d’airain de feuilles chues, mon équipe venait de perdre,  je chialais, j’étais prêt à provoquer Dieu en duel singulier, l’acolyte était là pour tenir mes armes. L’acolyte est ce qu’on appelle, pour être bref, un étrange type. Sa triste condition de nain me le rend néanmoins sympathique. L’on se sent grand et rassuré, à côté d’un homme qui fait en taille le triple de votre phallus au repos. Ce soir-là, donc, disais-je, l’acolyte et moi écumions la ville, à la recherche de quelque romanesque aventure.

 

Un dancing à l’allure plutôt alléchante s’offrit vite à notre quête. Des postérieurs sublimes y brillaient de mille promesses, une musique suggestive en sortait, le Diable habitait là. Je frémis. L’acolyte sautilla. Nous nous avançâmes vers l’endroit. A son entrée, se tenait une sorte de chose épouvantable, mi-homme mi-cheval. L’on a coutume d’appeler cela un videur. Le centaure nous considéra. Je ravalai mon mépris. Lui affichai ma mine la plus hypocrite. Négociai. Il ne comprit rien à mon charme.

 

-Pas femme, pas rentrer.

 

-Mais… Mais c'est injuste! J’ai une bite, et il en faut, dans cet endroit, Monsieur ! J'ai le droit! tentai-je, avec énergie.

 

-Non.

 

L’œil bête mais méchant de l’être me menacèrent, ses muscles achevèrent de me dissuader. Je battis en retraite. Derrière moi, l’acolyte n’avait pas dit mot. Ce nain est un traître.

 

Nous en étions à palabrer sur la bêtise du centaure lorsqu’une voix, de derrière nous, interrompit nos conciliabules.   

 

-Vous donc bien jeune, pour être père.

 

Je me retournai, avide : la douceur de la voix faisait espérer la splendeur du reste. Et là, je l’aperçus. Qui ? L.

 

Il faut en ce point s’arrêter. Je ne repense pas à cette vision sans émotion. Vous la rendre avec exactitude m’est une terrible épreuve. Entrevoyez la chose, si vous le pouvez.

 

L. était de la pire des espèces parmi les espèces de femmes : celles qui ne sont ni belles ni franchement laides. On l’embrasse du regard, puis toute la faculté de notre jugement semble inopérante. Elle est là, c’est tout. L. avait les cheveux blonds, et était robuste. Le bassin lourd et n’offrant aucun signe d’agilité, la cuisse forte, le sein indécis, l’on eût dit une caryatide. Son visage, quoique l’on devinât par endroits qu’il recelait encore les beautés d’une jeunesse qui résistait comme il pouvait à la fanaison, semblait masqué par quelque voile. Effet des volutes de fumée qu’elle envoyait de sa bouche en fumant. La chose s’approcha. A mon mollet, je sentis l’acolyte qui se cramponnait, dans un instinctif mouvement de crainte. Je détaillai mieux l’affaire. Elle avait le menton prononcé et méprisant, le sourire vague, le regard empli de vice. Je frémis.

 

-Comment, mademoiselle ?

 

-Je disais que vous sembliez bien jeune pour avoir un fils ? Pourquoi est-ce qu’il se cache, le petit minot ? Viens voir maman L. !

 

-Ce n’est pas mon fils, c’est mon acolyte.

 

-Ah mais, sa taille…

 

-Cela se nomme un nain.  

 

-Ah…

 

-Je m’appelle G. renchéris-je, ne lui laissant pas le temps de réfléchir à la condition de l’acolyte. Et vous ?

 

-L. J’ai cru comprendre que vous vouliez rentrer. J’ai suivi votre discussion. Il vous faut de la femme. Je suis de la femme.

 

-Vous êtes sûre, mademoiselle ? Je doute de tout !

 

Elle ne comprit pas la subtilité. Je passai.

 

-Peut-être pourrions-nous aller autre part ? Qu’en dites-vous ? Enfin, si la compagnie d’un nègre et demi ne vous effraie pas ?

 

-Je l’ai assez élastique. En poussant un peu… Et puis vous savez, je suis allé plusieurs fois en Afrique. Les plumes dans le derrière, les danses, tout ça, je connais.

 

-Ah…

 

Nous allâmes dans un autre lieu, où nous fîmes mine de danser. La raideur de son bassin s’y confirma, la profondeur de son gosier s’y révéla. Elle but trois bouteilles de bière. Son œil s’assombrit d’inavouables projets. Nous sortîmes, et nous en fûmes chez moi. Deux bouteilles divines plus tard, L. tenait toujours, et semblait plus en forme que jamais. L’acolyte, ivre –ces gens-là ne peuvent pas contenir beaucoup, hélas-, s’était mis à raconter des conneries. L. quant à elle semblait ne plus sentir quelque effet que ce fût. Elle en était à son septième verre lorsqu’elle lâcha ceci, après nous avoir tous deux regardé longuement :

 

-Vous savez, je vous regarde depuis tout à l’heure, et je vous trouve tous deux très beaux. Je ne sais pas

lequel choisir… Je vous veux tous les deux, mes pigeons ! Venez !

 

C’est là que le drame se produisit. En voulant me lever pour fuir cette furie, je glissai et basculai en avant, dans les bras de L. Son étreinte fût une prison.

 

-Ah ben, c’est toi que Dieu a choisi.

 

Dieu, finalement, avait remporté notre duel. Vieux tricheur.  

 

Désespéré, je jetai un regard derrière moi, pour quérir le secours de l’acolyte, les supplices les plus terribles s’adoucissent lorsqu’ils sont partagés. Mais je ne vis rien. L’acolyte était parti quand L. avait dit « venez ! ». Ces nains sont des traîtres.

 

Seul face à la bête, je fus désemparé. Elle remplissait le lit, affalée, baleine échouée sur une jetée de malheur. Je repris trois verres du céleste breuvage. L’Enfer, c’est la conscience du désastre. M’enivrer, m’abîmer dans l’inconscience, vite…    

 

-Est-ce que je peux dormir ici ?

 

Comme si elle me laissait le choix.

 

Elle ôta ses vêtements. Je rajoutai une couche aux miens. Deux minutes s’écoulèrent pendant lesquelles je résistai héroïquement. Mais que faire, face à quelqu’un de plus fort ? Je suis maigre, malingre, et sec. Elle était forte comme la mère Thénardier. Elle m’ordonna de me déshabiller. J’obtempérai. Le moment crucial approchait. Il fallait que je tentasse un dernier hoquet de défense. Ne jamais mourir sans avoir combattu.

 

-Je n’ai plus de capote.

 

-Tant que tu n’es pas malade.

 

-Je le suis.

 

-Qu’as-tu ?

 

-Le SIDA.

 

-Tu mens.

 

-Que puis-je faire d’autre ?

 

Le dialogue s’acheva là. Je n’avais plus de munitions. Essoufflé, j’éteignis la lumière, la queue basse. L’ombre massive de L. me recouvrit aussitôt.     

 

Je vous épargne les détails de la lutte.  

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L'Ame du Politique.

17 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

J’ai toujours pensé que les hommes politiques n’étaient pas comme nous autres. Supérieurement intelligents ou infiniment bêtes, insolemment talentueux ou incroyablement médiocres, honnêtes ou corrompus, charismatiques ou austères, ils m’ont en tout cas toujours semblé, quelles que fussent leur nature, leur affiliation politique, leur conviction, différents. Pas simplement de cette différence, superficielle, qui fait que des hommes n’ont pas les mêmes idées, mais de celle-là, plus profonde, qui sépare les fins auxquelles leurs idées respectives tendent. En clair, les hommes politiques m’ont toujours paru différents par la force leur ambition, latente ou manifeste.

 

Parenthèse. Je ne puis me défendre, pour n’en faire pas partie, d’admirer grandement les Hommes ambitieux. Ce sont de terribles êtres qui, lorsqu’ils  sont assez forts pour ne point s’assujettir au diktat d’un monde qui confond trop vite l’ambition et l’immodestie, la volonté de parvenir et la sotte prétention, sont géants, irrésistibles, proprement romanesques. Je tiens cela de mes apartés avec Eugène de Rastignac, de mes promenades avec Julien Sorel, de mes correspondances avec Raphaël de Valentin, de mes errances nocturnes avec Georges Duroy, de mes méditations poétiques en compagnie de Lucien de Rubempré. Autant de jeunes âmes assoiffées d’un absolu plus grand qu’elles, d’un destin qui les dépasse mais contre lequel elles se battent à mains nues, lancées dans une quête dont l’issue ne peut être que le triomphe ou la mort. La seule manière véritable de nourrir son ambition, c’est de lui offrir complètement son âme, au risque de n’en avoir plus. C’est le prix. Toute autre nourriture est une tricherie. Digression close.

 

L’ambition des hommes politiques tient en un mot, qui résumé toute leur différence : le pouvoir. Mot terrible, s’il en est. Cause de tant de tueries et d’inhumanités. Origine de tant de fratricides, de génocides, absurdités. Pomme de la Discorde : n’est-ce pas pour pouvoir, plus même ou du mois autant que pour savoir, qu’Eve, puis Adam, se laissèrent tenter ? Le pouvoir, cette si humaine inhumanité, supérieure à tout autre moyen humain, même à l’argent : l’argent est le nerf de la guerre ; le pouvoir est le nerf de l’argent. Le pouvoir est si grand, qu’il a débordé les limites d’un simple moyen : il a fini par devenir une fin, un achèvement. Mais s’il est une fin, le pouvoir est une fin qui ne rassasie pas, qui ne lasse jamais, mais qui affame, creuse l’âme. C’est son paradoxe : qu’une fois que l’on y accède, son exercice porte fatalement à en vouloir encore. Trêve de banalités. Charles Louis de Secondat, Baron de Montesquieu, meilleur écrivain que philosophe politique soit dit en passant, résumait superbement la chose par cette assertion passée à la postérité : « (…) c’est une expérience éternelle que toute personne qui a du pouvoir est portée à en abuser. »

 

C’est donc à cette chose terrible que les hommes politiques font allégeance. Ce n’est pas nier leur patriotisme, leur amour pour leur pays, leur volonté de servir le peuple, leurs convictions dans le progrès, leurs efforts pour le développement, que de faire de la quête du pouvoir leur fin ultime. Car il doit bien s’en trouver, du commun lot, quelques uns qui soient animés d’une authentique foi dans la noblesse de la politique, et d’une croyance forte en l’engagement pour un avenir collectif meilleur. Présumons-le. Mais tout engagement politique, quel que soit son motif et son principe, est indissociable d’une quête assumée ou dégagée du pouvoir. Tout homme politique qui affirme n’être pas hanté par le pouvoir ment. De même que celui qui concède n’y penser que peu. Car ce peu est déjà beaucoup. L’on imagine que très mal ce qu’il faut de force mentale, d’ambition, de froideur, de feinte, de cynisme,  pour faire un homme politique, fût-il le plus le incapable de tous. C’est toujours d’une certaine façon sa quête du pouvoir qu’il accomplit, lorsqu’il agit, discourt, acte, signe, milite. Tout intègre et probe qu’il soit ou cherche à paraître, l’homme politique ne se départit jamais totalement de cette passion dévorante. Celle-ci est là, tapie au fond de son cœur, soigneusement dissimulée ou au contraire volontairement exhibée. Ce n’est point pourtant par nature qu’il est ainsi. Mais dès lors qu’il fait irruption dans cet implacable milieu, et qu’il voit l’épithète politique lui être accolée, il est pour ainsi dire obligé de nourrir de l’ambition pour cette chose au nom de laquelle tous les autres trahissent, s’affrontent, s’insultent, s’allient, se séparent, trichent, se combattent avec violence, cette chose devant laquelle toute retenue et toute élégance ne se maintiennent que difficilement.

 

Me demanderait-on de prouver ce que j’affirme que je ne le pourrais certainement pas. Que la politique soit intrinsèquement liée à la recherche du pouvoir, que celle-ci soit inhérente à celle-là, n’est pas un théorème. C’est une intuition. Fondée sur la nature humaine et sur l’essence de l’art politique lui-même. S’engager. Débattre. Solliciter. Convaincre. Mentir. Tout cela au nom de quoi, dites-moi ? Je ne crois pas en une gratuité de l’acte politique, ni, hélas, à sa morale. Il se joue en son sein, sinon une passion dévorante pour le pouvoir, au moins une fascination pour celui-ci. C’est ce qui fait la force des grands hommes politiques : l’intelligence avec laquelle ils vivent cette passion, rusant avec elle, la domptant, la caressant. La plupart des hommes politiques n’accèderont jamais au pouvoir suprême. Certains d’entre eux, les plus sublimes, l’effleureront du bout des rêves. Mais en fin de compte, le plus grandiose dans le pouvoir se situe dans sa quête : c’est là que l’humanité, confrontée à sa nudité et à ses limites, se révèle vraiment. La quête du pouvoir politique est aussi quête de soi. C’est pourquoi je ne puis mépriser totalement certains hommes politiques. Car au fond, c’est leur identité sans fard qu’ils touchent en cherchant à s’élever. C’est une autre expérience humaine de l’authenticité. Certaines aboutissent à la grandeur. D’autres à la splendeur puis à la misère. D’autres encore à la plus élémentaire bêtise. Et dire que Farba porte le même nom que Léopold.

 

Je ne ferai évidemment jamais de la politique. En admirer les mécanismes et les jeux m’est  infiniment plus agréable que la faire.   

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Sept-cent quarante.

6 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

C’est l’âge de ce blog. 740 jours. Deux années et dix jours. Cela est passé vite. L’on ne voit jamais son enfant grandir qu’avec surprise. Je me souviens encore lui donnant la vie, en pleine nuit, les sens tendus, excité par un certain nombre de sentiments diffus, voire inconnus, mais dont l’adjonction me faisait éprouver une impression fort étrange. Toute parturition enivre.

 

J’ai créé ce blog sans but ni objectif précis, ou s’il s’est trouvé qu’il y en eût, ceux-là m’échappaient encore, du moins à l’époque. Je ne les cernais pas distinctement, au commencement. Et les quelques phrases que j’ai affichées au fronton de ce lieu : « Parler de tout. Ecrire sur tout. Tout revoir. Mais subjectivement, égoïstement, méchamment s’il le faut. Mais sans jamais se mentir. Et librement, surtout. » sont bien commodes : faussement grandiloquentes, affirmant une certaine désinvolture, elles ne révèlent au fond que ce qu’il y a de vague et d’imprécis dans l’esprit d’un jeune homme de vingt ans, qui a soif de tout, qui se pique d’avoir quelques lettres, qui se croit assez intelligent pour émettre quelque jugement qui compte, et qui veut mettre tout cela au service de l’esprit. Toutefois, il a chu de ce grossier et obscur bloc de candide prétention deux pierres précieuses que la tenue ce blog, par l’exercice auquel il soumet l’esprit, a taillées, polies, lustrées : l’autonomie et la liberté de la pensée d’une part, la singularité d’un style de l’autre.

 

Penser librement et asseoir cette pensée sur un style personnel. Il n’y a plus eu, au fur et à mesure que j’ai avancé dans l’expérience de ce blog, que cela qui ait vraiment compté. J’irai même jusqu’à considérer qu’il n’y a que cela qui doive véritablement compter, chez quelqu’un qui manie une plume. Réfléchir et servir cette réflexion par une voix à nulle autre pareille. Ce  sont là les deux axes, simples et difficiles à la fois, qui ont éclairé cet espace.  

 

D’abord, la pensée. Penser seul. Penser dans la solitude de son propre cœur et la souveraine hauteur de son seul esprit. Assumer cette pensée. La décréter audible par le seul fait qu’on la rend publique. La proclamer. En être capable. En avoir l’immodestie et s’en glorifier. Brandir cette pensée. Lui faire gagner en finesse et en originalité ce qu’elle peut perdre, ce qu’elle doit perdre en conformisme et en facilité. Refuser la bêtise des autres et du monde. La railler, la souligner, la combattre avec légèreté. Penser avec les autres parfois. Contre eux souvent. Avec un égoïsme revendiqué, toujours. Penser en riant. Faire du rire une pensée. Abhorrer la tiédeur et les concussions intellectuelles. Haïr tous les conformismes : le conformisme est le meurtre de la pensée. Vomir sur un certain anticonformisme facile et opportuniste: celui-là est le conformisme le plus admis de ce temps. Refuser d’être un révolté : tout le monde l’est et l’on ne sait plus ce que cela veut dire. Refuser d’être un subversif : la subversion permanente est une prison. Rester dans l’indifférence lorsqu’il le faut. Etre inaccessible quand la masse grouille. Ne désirer qu’être intelligent. Ne se suffire que de l’intelligence. Celle du cœur, celle de l’esprit. N’accepter que le talent. Ne prendre parti que pour ces causes-là. Ce sont toutes ces exigences qui ont servi de principes à ce blog ; principes auxquels je m’efforce, sans y arriver toujours, de seoir.   

 

Ensuite, le style. Etre capable de s’en forger un sans n’en abandonner aucun. Etre en mesure de les convoquer tous. De choisir celui qui convient mieux à la circonstance. Laisser ensuite l’écriture se jouer, et le talent opérer. S’enivrer des plaisirs qu’offrent, circonlocutions interminables, circonvolutions proustiennes, splendeurs syntaxiques, les tournures grandiloquentes, précieuses et surannées. Se délecter des sèches fulgurances d’une écriture dépouillée et tranchante. N’avoir pas peur de l’adjectif. La beauté de langue française est dans l’épithète. La crainte de l’adjectif peut être le début de la platitude. Oser l’emphase. Maîtriser la solennité et la gravité. Maîtriser plus encore le rire et l’absurde. Ne rien tenir pour vulgaire. Le style peut enrober n’importe quelle vulgarité d’un caractère coloré. Célébrer le cynisme. Couronner l’ironie. Etre de mauvaise foi et s’y complaire sans regret et même avec aise: c’est un gage de talent. Faire du rire une loi. Ne jamais manquer d’humour. Ne pas trop user de l’autodérision : les imbéciles pourraient confondre cela à de la modestie, chose qu’il faut haïr par-dessus tout. Avoir de l’idée. Avoir un style aussi intelligent et fin que la pensée qu’il veut soutenir. Toujours veiller à écrire bien. Mépriser ceux qui trouvent cela compliqué ou pédant. La correction, la fluidité d’un style, sont autre chose que sa complexité.

 

Ne jamais dissocier le fond de la forme, toujours allier la pensée au style, afin de toujours produire de l’idée, fût-elle dans l’absurde : voilà, 740 jours après sa création, ce qui constitue la raison d’exister de ce blog. Il est devenu un exercice, un journal de pensée, un grimoire, un bréviaire, un miroir de mon esprit. Mais un miroir fêlé, légèrement déformant, mais qui laisse passer la lumière, pour reprendre la belle image de l’autre.

 

Ma plus grande hantise a été -et reste- que de journal de pensée, il devînt journal intime, dépotoir public de mes émotions et blessures les plus secrètes, me livrant ainsi en pâture aux autres, à vous autres, lecteurs, qui êtes avides de sentimentalisme, vous qui êtes trop rarement pudiques, vous qui aimez chercher la nudité du cœur qui souffre derrière la fragilité du mot qui feint d’être neutre. Foutez-vous de ma personne comme je me fiche de la vôtre. Ne nous unissons que dans et par le texte et ses idées. Baisons-là. Forniquons dans ce lit de mots. Coïtons dans ce bordel anonyme. Jouissons dans le Q de mère qualité, si elle est là. Puis ressortons et oublions-nous, jusqu’à la prochaine fois. Risible et lointain idéal d’impersonnalité, sans doute, en un temps où l’exposition des sentiments est aimée des lecteurs, et impossible à totalement éviter des auteurs –n’échoué-je moi-même pas parfois à demeurer distant ? Nous sommes tous des romantiques. Sans leur talent, hélas.   

 

J’ai aussi longtemps craint, car immense en est le risque, et grande la tentation dans un blog, de faire de la morale. Donner des leçons m’a toujours répugné, moi qui déteste en recevoir et qui n’en retient que fort peu, et encore sont-ce celles que la vie, seule maîtresse que l’on ne peut défier, m’inflige. Je méprise ceux qui viendraient chercher là quoi penser. Je me défends de professer ou de prêcher la morale ou la vertu. L’expérience m’a montré que ces deux choses-là ne sont belles qu’en perdant, que chacun les apprenne seul. Je ne me sens pas la force ni le droit de les dicter. Au nom de quoi ?

 

Choses revues. Hommage au père Hugo. Je n’ai pas un millième sa spontanéité, sa facilité, son grand front. Lui, voyait. Moi, il me faut du temps, beaucoup de temps, pour revoir.

 

Choses revues. Tombeau de quelques flatteries que je reçois poliment avant d’ensevelir secrètement– je ne sais pas recevoir les éloges, ce n’est pas de la modestie, c’est de la gaucherie ; écrin où ont éclot quelques amitiés sincères, forgées dans une communauté de goût et d’esprit; déclaration d’amour à la langue, à Balzac, au football (c’est-à-dire à Zidane) ; fouet rieur mais sans complaisance pour le Sénégal et l’Afrique –qui bene amat, bene castigat ?         

 

 Choses revues. Blog où un jeune homme, trop peu sérieux pour être un chroniqueur rigoureux, trop peu ambitieux pour être écrivain, trop talentueux pour n’être pas un brin prétentieux parlant actuellement de lui à la troisième personne –n’est-ce pas là un signe ?- polit son narcissisme et agrandit son ego déjà fort étendu. Mais tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ? C’est une drague, non ?

 

Avec dix jours de retard, joyeux deuxième anniversaire à ce blog. Bonne année et merci à ses quelques lecteurs.  

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De Hustera.

4 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Traité savant et sérieux sur un obscur phénomène psychique, neurologique, fonctionnel et féminin.

 

A Marion B., princesse polonaise et poétesse très fêlée.

 

Ainsi que la surface des mers les plus calmes se trouble parfois de solitaires et sauvages îlots, il arrive que la douceur naturelle des femmes, êtres de lumière et de beauté, sylphides et sensibles, comme tout le monde le sait, se complique ponctuellement d’instants de fureur aussi splendides que sont sublimes leurs élans de grâce. Ces moments fulgurants, que l’on ne s’y trompe pas, ne sont pas de la colère. La colère n’est qu’une petite chose banale et rapide, souvent terrible dans sa promesse, toujours  lamentable dans sa chute. La colère, comme l’éjaculation, n’est jamais que mâle. Hélas.

 

L’homme, donc, a des colères. Mais la femme ! La femme peut aller au-delà de la simple colère : elle a des accès de fureur plus totaux, plus absolus, plus complexes, plus incompréhensibles, plus violents, plus obscurs, plus orageux, plus incontrôlables ; en bref, plus grandioses et admirables. Le sang de l’homme ne fait qu’un tour. Celui de la femme, lorsqu’elle s’emporte vraiment, ne fait pas de tour : il bleuit. Et alors, comme les reines de jadis, elle devient magnifique dans son transport –c’est le mot pédant distingué pour emportement. La femme, donc, même dans la colère, est supérieure à l’homme.

 

Car la femme a l’hystérie.

 

Cela est autre chose. Cela est plus puissant. C’est cela que l’on va essayer d’analyser.  

 

Définissons. Qu’est-ce que l’hystérie ? Un état sublime. Quels en sont les signes ? Une rage inouïe : un dérèglement du corps, subséquent à celui, terrible, de l’esprit. A-t-elle un autre nom ? La fureur, c’est-à-dire l’appellation antique de la folie. Combien de temps dure-t-elle ? Cela est toujours fulgurant : une bonne hystérie est une hystérie brève. Au-delà de cinq minutes, cela devient simulation. Qui est sujet à cet état ? Les femmes. Rien que les femmes. Voilà ce qu’il faut savoir pour aller plus loin.

 

Continuons. Mais avant, défendons-nous. Nous en voyons qui s’indignent et agitent déjà leur méchant clitoris. Nous en percevons qui se dévêtent dès maintenant, prêtes à nous livrer en pâture à leur poitrine carnassière. Halte à la méprise, malheureuses. Nous le répétons avec la certitude de l’expérience empirique: l’hystérie, tout le monde le sait, est une maladie –nous osons le mot- strictement féminine. Nous ne croyons pas au hasard ; et que ce terme, hystérie, trouvât précisément son origine dans le mot grec d’ « hustera », celui-là même d’où a jailli « utérus », ne saurait être totalement fortuit. L’hystérie est fille de l’utérus. L’utérus est fille de la femme. La femme est la grand-mère de l’hystérie. Qui peut dire non à cela ? Nous jugeons du reste utile de préciser que les hommes devenus femmes peuvent accéder à cet état, à la condition que leur transformation soit complète, et qu’il n’y ait plus trace de phallus. L’hystérie se dessine dès lors que toute vie mâle se dissipe. Nous en voulons pour preuve le témoignage irremplaçable et unique de Tirésias, premier transsexuel. Dans l’Antiquité grecque, il confessait deux vérités cruciales, que notre temps a reconnues :

 

1)       Les femmes ont dix fois plus de plaisir que les hommes lors du coït.

Et surtout :

Les transsexuels peuvent être sujets à une hystérie d’une intensité analogue à celle des femmes.

D’où cette sentence que nous érigeons en loi :

 

Qu’importe l’utérus, pourvu qu’on ait l’hystérie.

 

Progressons encore. Toute femme dotée d’un utérus est donc potentiellement hystérique. Potentiellement. Comme l’on dirait que toutes les femmes sont potentiellement femmes-fontaines. Ou que tout homme a potentiellement un troisième lobe de cerveau dans son pénis. Toute femme dotée d’un utérus est potentiellement hystérique, donc. Est-ce à dire que toutes les femmes sont hystériques ? Que nenni. Le potentiellement change quelque chose. Que change-t-il ? Tout. Que cela signifie-t-il ? Ceci : il faut qu’il y ait quelque chose qui exploite le potentiel et le révèle, de manière à ce qu’il ne soit plus potentiel, mais qu’il devienne réalité effective, de façon à ce qu’il ne reste pas à l’état de possibilité, mais qu’il se mue en pouvoir. Une question, dès lors, s’impose : quelle est cette chose qui élève certaines femmes à la grandeur de l’hystérie et la cache à d’autres ? En termes plus scientifiques : quel est le mode d’élection à l’hystéricité parmi les utérus ? Voici notre réponse : c’est le suffrage aristocratique. Il faut être apte à l’hystérie. Toutes les femmes sont potentiellement hystériques mais cette chose qui fait que certaines le deviennent réellement tient en sept lettres : la passion. Une femme incapable de passion verra l’hystérie lui être inaccessible à jamais.

 

Mais précisons. Ce serait erreur, par passion, d’entendre ces élans enfiévrés de l’âme transie d’amour, faits de pâmoisons grotesques, de mélancolies surfaites, de pâleurs épouvantables et de soupirs imbéciles. Par passion, nous entendons caractère : c’est-à-dire cette chose mystérieuse chez les femmes qui les porte à tout refuser de ce qui est simple et insipide. Les femmes sujettes à l’hystérie ne savent pas s’ennuyer –c’est un drame, car il faut savoir s’ennuyer avec panache- et refusent de s’ennuyer. Elles ont de la passion, c’est-à-dire qu’elles vivent les événements avec trois ou quatre cœurs, dont les sensibilités sont différentes. L’hystérie suppose l’instabilité. L’hystérie suppose la complexité de la psyché. L’hystérie suppose la confusion. Toute femme dotée d’un utérus, capable de passion, régulièrement instable, indécise, irrésolue, confuse, qui dit oui, non et peut-être au sujet d’une même chose, est certaine d’accéder à l’hystérie. Nous le disons avec la certitude de l’expérience empirique. En ce point, il nous faut nous impliquer encore personnellement pour dire que de la même façon que l’hystérie chez certaines femmes nous fascine, nous admirons celles qui n’y sont pas sujettes. Elles sont douces et toujours tendres. Cela est plutôt agréable.

 

Mais revenons-en à notre hystérie. Décrivons cet être terrible qu’est la femme hystérique. N’étant nous-mêmes point femme, nous ne nous borderons qu’à décrire les manifestations externes, physiques du phénomène ; quant à son mécanisme et ses conséquences psychologiques, quoique nous les sachions quelque peu pour les avoir longtemps étudiés, nous en ignorons encore une trop large part –la chose est complexe et obscure- pour prétendre les rendre dans leur détail clinique. Nous préférons, par rigueur scientifique, reporter leur étude complète à d’ultérieurs développements. Nous en dirons toutefois quelques mots, pour en donner une idée générale.

 

L’hystérique. C’est une créature étrange, qui n’est pas comme nous. Son Q.I. est de 723, 67. Mais c’est une intelligence mise au service de la folie. Paradoxal, non ? Ses yeux brillent d’un éclat terrible et épouvantable, qui lui confère un regard dément. Elle bave presque. Elle est agitée, ses nerfs sont tendus. Elle a chaud. Elle ne parle pas : elle crie, et sa voix est au sommet de l’aigu. C’est un couinement strident.  Son débit est rapide, torrentiel. L’on ne comprend pas ce qu’elle dit. Elle cède très vite à la violence. Elle pleure parfois. Ses cheveux sont en ordre de bataille. Ses ongles poussent. Ses poils se dressent même lorsqu’elle est parfaitement épilée. Elle est sublime en vous terrorisant. Vous avez peur mais vous l’admirez. Cela dure quelques minutes, puis elle se calme, épuisée par une telle débauche d’énergie. Dans son esprit, il se passe un phénomène sur lequel nous reviendrons : l’inversion. Tout se chamboule, tout se bouleverse. Elle n’a plus de repères.  

 

Voilà ce que nous pouvions dire sur l’hystérie, magnifique état dont nous ne savons, en réalité, s’il est plus beau d’en être le sujet ou le spectateur. Rendez hommage aux hystériques. Du moins, tant qu’elles ne vous tuent pas. Dernière chose, messieurs : évitez de mettre une hystérique dans votre lit. Vous mourriez sans avoir eu le temps de dire : « pas si vite, chérie. »

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