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Paris par une nuit de Noël.

25 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Je crois pouvoir dire, avec une fatuité parfaitement assumée, n’être pas trop désagréable à regarder marcher. La finesse et l’élancement de ma silhouette, mon buste droit voire raide –héritage (séquelle ?) de mon passé militaire, mon pas lent, indolent, insolent, régulier, aérien, cadencé, mon port de tête que je veille toujours à garder haut –j’ai la modestie de ne point mettre « altier », doivent certainement, lorsque je me meus, me conférer quelque charme, que l’inusable élégance du manteau noir à col éternellement relevé achève de polir. Je me fais toujours beau avant de m’en aller chercher Paris : il faut dire qu’entre nous, les choses vont lentement, l’on s’apprivoise. L’on a en commun un caractère sauvage et exigeant. Paris est une fête, a écrit Hemingway. Qu’il me permette de lui substituer une lettre : Paris est une bête. Fauve, dangereuse, attirante. Cela fait cinq mois maintenant que je combats cette bête-là, que j’essaie de la dompter, que j’essaie aussi de lui appartenir pleinement.  Le danger serait de se presser ; l’impatience ne mène qu’à la jouissance précoce, brève et inauthentique. Cinq mois ne sont rien à l’échelle ce grand dessein : sentir Paris. Les meilleures séductions sont les plus longues. Il n’en peut naître que quelque chose de grand et de vrai, qu’il s’agisse d’amour ou de haine.

 

Ses rues désertées, Paris est une ville plus détestable encore que lorsqu’elle est remplie de bruits et de fureurs. S’il est des villes qui se revêtent d’une poésie et d’un charme nouveau à la faveur de la nuit, de ses déserts et de ses silences, Paris n’en fait point partie. La nuit parisienne, comme la nature, a horreur du vide, et aussi du silence. Il y avait ce soir quelque étrangeté à la parcourir, à voir ses grandes allées d’habitude si affreusement gaies s’emplir d’une froide et calme menace. Les rues parisiennes sont faites pour la marée humaine : leur ôter cela, c’est leur ôter tout charme. Paris n’est pas de ces cités que la profondeur d’une nuit sans bruits ennoblit d’un plaisant mystère : elle ne vit que de ses bruits, de ses odeurs, de ses vagues humaines. Ses rues désertées, Paris s’attriste et n’offre plus au regard que son allure fantomatique, et qui l’est d’autant plus qu’on essaie de la dissimuler sous divers jeux de lumière. La ville-lumière pâlit sans ses enfants. Ses grands boulevards perdent de leur majesté, et leur vide a quelque chose de ce ridicule qui saisit le faste lorsqu’il est inutile ; ses avenues se déroulent sans fin, accablant le marcheur solitaire ; ses rues mêmes, dont les ouvertures subites, les tracés incertains et délicieux, les coudes inconnus, ne manquaient jamais de promettre quelque surprise, deviennent banales et grises : l’on a l’impression de les connaître toutes. Le pavé parisien, lorsqu’il n’est battu par le gigantesque et habituel pas de son peuple, n’a plus le charme de sa désuétude, et voit sa vigueur, son énergie vitale, s’y estomper. Antée n’eût pu y sentir le sein de sa mère Gaïa. Gavroche y eût péri sans s’être relevé une seule fois. Paris sans sa folie est effroyable froideur.

 

J’y marche lentement, sans but. Le réveillon de Noël, criminel d’une nuit de cette ville, me l’offre ainsi, nue et vulnérable. Par loyauté et par noblesse je n’exulte pas de voir ainsi le plus grand de mes défis. Les grandes adversités se taillent dans l’admiration et s’élèvent dans le respect et la noblesse. Paris est blessée ce soir, et n’ose me regarder. J’en viens, pendant ma marche, à avoir honte de cette victoire ignoble, sans enjeu. L’esprit de Noël, voilà le vrai coupable. Qu’est-il donc ? Je n’en sais rien : cet esprit ne dépasse pas l’huis des portes désespérément closes. Les parisiens ont l’esprit de Noël, le vivent et en font preuve, mais Paris ! Paris ne sait rien de tout cela. Sa nuit est fraîche sans être froide, ses trottoirs ne sont pas enneigés, sa lune est légèrement voilée : la ville baigne dans la mièvrerie, dans l’apathie, sans génie, sans éclat, sans révolte. Ses arbres, impeccablement alignés, se dressent roides vers la voûte céleste ; leurs contours sombres et leurs branchages nus et décharnés leur donnent l’air d’une armée de géants désespérés ou de martyrs sublimes dans leur renoncement. C’est cela, l’esprit de Paris ce soir. Ce n’est pas l’esprit de Noël, c’est l’esprit d’une maîtresse en larmes parce qu’abandonnée par ses amants. Cette pensée me redonne quelque sérénité. Je me sens fidèle comme un chien, tirant la langue et remuant la queue. On est quelques uns seulement à l’être. Un couple rencontré ici, un groupe de jeunes croisés là, une ombre solitaire se glissant au loin, et, évidemment, les clochards et les SDF. Ceux-là, j’ose les regarder dans les yeux, pour une fois. L’hypocrisie disparaît avec la multitude : il ne subsiste dans le désert de cette nuit que des individus, complices dans cette veillée commune au chevet de cette ville, patiente d’un soir. De temps en temps, le hurlement d’une sirène qui retentit au loin rappelle que l’esprit de Noël a ses inconvénients : est-ce un qui s’étouffe d’avoir trop pris de caviar ou de dinde, ou un qui a mis le feu à sa porte parce qu’il aura trop bu ? Questions qui meurent aussitôt nées, happées par les roulements de la pensée en marche.

 

J’ai marché longtemps, sans un mot, seulement absorbé par ce sourd dialogue avec cette ville moribonde que je tentais, par ma présence solitaire, de soulager un peu.

 

Je n’aime vraiment pas Paris, mais je hais la voir souffrir. Dernier attendrissement avant rentrer chez moi, avec la résolution de n'en ressortir que lorsque la ville sera guérie, et sans oser souhaiter joyeux Noël à la mourante du soir.

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Apophtegmes noirs sur le Bonheur.

24 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Arthur Schopenhauer, « le plus grand saccageur de rêves qui a passé sur cette terre », selon Maupassant, m’a visité en songe la nuit dernière. Il m’a demandé d’écrire ces quelques aphorismes, pour accorder mon esprit à celui de Noël. J’ai évidemment accepté. L’on ne désobéit pas aux morts, surtout lorsqu’ils sont allemands et s’appellent Schopenhauer.

 

 

 

 

L’indice le plus manifeste de la misère de sa condition est que l’Homme passe son existence tout entière à chercher le Bonheur, sans savoir ce que c’est. Poursuivre une chose dont on n’a aucune idée, aller de fugaces plaisirs en récurrentes déchéances, traverser cette vie sans en saisir l’Essence et la Beauté, obnubilé par un Absolu dont la promesse n’est jamais que lointaine, et dont on s’empresse de se détourner lorsque, au hasard de l’Errance, on la croise. Eternelle et absurde quête, qui se finit contre un mur : la mort.

 

*

 

Le Bonheur est impossible. Il ne peut y avoir, tout au plus, que quelques plaisirs. Heureuses les clairvoyantes gens qui auront fait leur ce principe. L’effroyable misère de la vie humaine leur en paraîtra immédiatement fort atténuée.  

 

*

 

Qui peut dire, sans mentir, sans sourciller, qu’il est heureux ? Le Bonheur a ceci d’inhumain, qu’il ne peut être tenu. On l’effleure un instant, on le caresse, et l’on n’a pas le temps de dire « je suis heureux » que déjà il fuit et emplit l’horizon. Il faut alors renaître des cendres de son désappointement et, habité par un inusable et mortel espoir, repartir à sa quête, naviguer sur des océans inconnus de malheur et de chutes, jusqu’au jour où les ans flétrissent.

 

*

 

Le Bonheur a ceci de pernicieux qu’il se présente, dans son Principe, comme un Absolu, alors même que dans son Fait, il a cent visages, et n’en a par cela même aucun. Le Bonheur n’est qu’un Masque, qu’il fait bon arborer pour paraître plus humain qu’on ne l’est ; arrachez le masque, vous verrez un Homme, dans toute la splendeur de son dénuement.

 

*

 

Tout Homme meurt sans avoir pu répondre à la seule question que cette vie pose : « Avez-vous été heureux ? » Je défie tout moribond d’y répondre : il mourra en réfléchissant.

 

*

Chercher le Bonheur est un Droit ; ne jamais l’attraper, un Devoir. Pire: une fatalité.

 

*

 

Il n’y aura sur cette Terre de Bonheur que lorsque les Hommes auront compris qu’il ne leur est rien proposé d’autre, comme perspective, que le Malheur.

 

*

 

Les Hommes sont éternellement fâchés de ce qu’ils ne trouvent pas le Bonheur. Là est l’erreur. Trouver le Bonheur n’est rien ; à la vérité, l’Homme n’est pas fait pour cet état : il s’y ennuierait et désirerait en sortir quelques temps seulement après y être entré. Comique et infâme condition que la nôtre, où chacun est condamné à courir sans être en mesure de ne rien faire d’autre. Car arrêter la Course sans être arrivé à la fin, c’est mourir de déception, tandis que l’arrêter lorsque l’on croit avoir trouvé la fin, c’est vivre d’Ennui. L’on jouit moins du Bonheur que sa quête. Cela est la tragédie. Cela est la beauté. Cela est la condition. Hélas, l’Homme est si tenu dans les fers par la jouissance hypothétique du Bonheur qu’il en oublie celle de sa recherche. L’on meurt en cherchant, sans avoir su jouir du Bonheur de chercher.

 

*

 

Il faut imaginer –seulement imaginer- les Hommes heureux : quel effroyable tableau ! La lumière y ternit quelques secondes après son apparition, les ombres y pénètrent et s’y étendent allègrement, les postures y deviennent factices et peu crédibles, les sourires s’y effacent vitement. Le Bonheur n’est pas de ce monde. Heureusement ! Son seul simulacre étouffe et gave.

 

*

 

L’argent ne fait pas le bonheur ; non plus que l’amour : le premier ne donne que son apparence, le second lui est infiniment supérieur -raison pour laquelle, d’ailleurs, il est si rare, éprouvé dans sa vraie force.

 

 

*

Un malheur ne vient jamais seul est le seul proverbe qui n’ait pas, dans la masse infâme et abrutie des sentences, son contraire. Il est plus que juste : il est évident. L’on n’a jamais vu autre chose qu’une procession de malheur ici-bas.  

 

*

 

Un malheur ne vient jamais seul. Le Bonheur ne vient jamais.

 

*

 

Il ne se trouve de vraiment heureux que ceux qui ont sincèrement renoncé à l’être. Le Bonheur ne se doit chercher.

 

*

 

Parce qu’il se présente comme un fin, tout Bonheur est inhumain. La vie humaine n’est jamais qu’un éternel moyen. La vivre comme si elle était une fin n’est point vivre : au mieux est-ce sur-vivre, au pire : non-vivre.

 

*

 

Toute considération d’un Bonheur au-delà de la vie fait de celle-ci une tyrannie. L’on sent d’autant plus les morsures de l’existence qu’on veut les ignorer, au motif qu’elles sont nécessaires à l’atteinte d’un autre possible qui nous ronge, et nous rongera jusqu’à la toute fin.

 

*

 

Si le Bonheur est une fin, elle est la seule fin qu’aucun moyen digne ne peut justifier. Car c’est une fin toujours illusoire. Or, qu’est-ce qui peut justifier une illusion, sinon la chute morale ?

 

*

 

Les Hommes sont si excités et maladroits lorsqu’ils tiennent leur bonheur qu’ils le brisent. On les regarde tristement alors, et l’on se demande si c’est vraiment pour cela qu’ils ont tant souffert et gémi. Un Homme heureux est au sommet, certes. Mais une fois à la cime, la seule action dynamique qui s’offre à lui est de redescendre, la queue basse, pénétré de l’absurdité de la rage qu’il avait manifestée à monter vaille que vaille.

 

*

 

Tous les Hommes cherchent le bonheur. Mais combien s’en trouve-t-il qui pardonnent à leurs semblables de l’avoir trouvé ?   

 

*

 

L’on n’aime pas l’idée générale Bonheur. L’on ne veut que son Bonheur et celui de ses proches ; celui des inconnus nous indiffère ou nous aigrit. C’est bien pourquoi le Bonheur est un malheur : il est d’essence égoïste.

 

*

 

Il ne fait pas bon être heureux. Etre heureux au milieu des malheurs et des vicissitudes de l’humaine condition, c’est trahir, c’est tricher. Le plus sûr moyen d’être malheureux, c’est d’oser montrer que l’on est heureux. Il faut soit refuser le bonheur, soit le vivre caché, et ce dernier cas échéant, il devient une honte, donc un certain mal-être.

 

*

 

Lisez ceci, oubliez-le aussitôt, replongez dans vos illusions et continuez à courir derrière votre bonheur. Peut-être l’absurdité de votre condition vous apparaîtra-t-elle un jour. Heureux jour, évidemment.

 

Joyeux Noël ! 

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Controverses cruciales.

14 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Esthètes et Dandys,

 

Poètes, Romanciers, Philosophes,

 

Physiognomonistes et Physionomistes,

 

Théoriciens du Beau et du Sublime, du Laid et de l’Ignoble,

 

Swaggeurs et Swaggeuses,

 

Hommes et Femmes à crêtes non encore pendus, tondus ou fous,

 

Coiffeurs Homosexuels ou non,

 

Panafricanistes,

 

Racistes et Antiracistes,

 

Esthéticiennes,

 

Porteuses de greffages malodorantes et de perruques empoussiérées,

 

Chauves,

 

Femen nues de tous horizons,

 

Blonds, Blondes, blondinets et blondasses, 

 

Rousses sublimes,

 

Catins,

 

Châtains,

 

Châtaignes,

 

Idiots, idiotes, bêtes, imbéciles éclairés,

 

Videurs,

 

Baudelairiens,

 

Brunes sublimes mes Amours,

 

Bénévoles et Contributeurs désintéressés,

 

Mesdames et Messieurs,

 

Auguste assemblée,

 

C’est avec tous les égards dus à Vos Eminences, et avec toute la gravité que requiert le sujet dont je m’en vais vous entretenir que je vous dépêche cette missive. Et si l’entreprise peut d’abord sembler impertinente ou emplie de vanité, veuillent vos clairvoyantes Pertinences voir au-delà, et me savoir gré, au moins, de la sincérité qui sourd en mon âme, principe de ma démarche, signe de l’étendue de ma détresse. Je n’eusse point même songé à vous invoquer si le dilemme qui m’ennuie ne le requérait réellement. La chose est une question de fond.

 

Vos Grandeurs s’impatientent, je vais vitement en venir à mon fait. Mais avant, permettez que je me présente. Ce n’est là ni coquetterie de mon esprit ni vanité de mon ego. Si j’ose parler de moi, c’est que mon humble personne a quelque rapport avec l’affaire.

 

L’avouerai-je, je suis un esthète, ou aspire, pour le moins, à l’être. Je ne crois en ce triste monde qu’au Beau. Je suis aveugle à tout le reste. La laideur me donne la diarrhée pendant plusieurs jours. Voilà ce qu’il faut savoir.

 

Il y a quelques temps, hanté jusqu’à l’hallucination par la Beauté des Femmes et de leur Univers, j’ai conçu le projet d’un ouvrage, « Prolégomènes au Mundus Muliebris », dont l’ambition démesurée est de montrer, à défaut de pouvoir jamais les comprendre,  l’infinie et sublime splendeur de ces êtres et de leur monde, dans ses concepts généraux comme dans ses détails. Cet ouvrage, en 417 volumes, est destiné à paraître en 2121.  

 

C’est ainsi que très vite, j’ai été forcé de rêver et m’esbaudir devant cette chose délicieuse chez une Femme, qu’est sa chevelure. La tentation est trop grande que je déflore ma réflexion sur ce sujet pour que j’y cède : cela sera fait à un moment plus heureux. Les chevelures, donc, m’ont piégé : leurs senteurs m’ont enivré ; leurs textures, assoupi ; leurs longueurs, emberlificoté, leurs douceurs, bercé ; leurs teintes et couleurs, fasciné. Les chevelures des femmes sont des mondes. Un esprit autrement plus grand que le mien a fait des vers sur la chose. Cependant, je fus tiré de ces oniriques visions par une difficulté dont je ne me sors toujours pas, et qui me donne, c’est ici le cas de le dire, du filin à retordre. Elle se peut résumer à une question. Je vous la livre dans toute la brutalité de son laconisme :

 

Les africaines sont-elles des brunes ?

 

L’épouvante me saisit. Voici que je sue et tremble. Mon cerveau se désordonne. Mes convictions s’ébranlent. Cette question est horrible. Je ne puis néanmoins, par déontologie, par loyauté, par fidélité, par souci d’Absolu et de justesse et, surtout, par Amour des Femmes, l’éluder. Ce serait trop commode. Ne cachant nullement ma préférence, mon adoration pour les brunes –race capillaire élue- c’est naturellement que le problème de mes sœurs africaines s’est imposé. J’ai donc osé la question. Temporairement incompétent, je l’ai soumise à un panel plus étendu. Twitter, dans ses prétentions aristocratiques, ne me répondit que timidement. Je me tournai vers le Grand Facebook.

 

La question fut posée, le débat fut âpre, les opinions croisèrent le fer, les intelligences s’aiguisèrent, les inintelligences se déguisèrent, les raisonnements se construisirent, les démonstrations se battirent, les avis divergèrent, l’on combattit héroïquement à coups d’idées colosses : mon mur, champ de bataille, Waterloo d’une après-midi, en est encore lézardé, et résonne encore du fracas épouvantable des analyses. Le sang coula. Ce fut une épopée.

 

Comment souvent, deux postures s’affrontèrent. L’on répondit oui. L’on répondit non.

Les tenants du oui fondèrent leur argumentation sur le fait que le brun, strictement entendu, est une couleur. Et les cheveux des africaines étant bruns, voire noirs, aucune subtilité ne saurait les exclure du Saint-Royaume de la brunerie. Le brun est une couleur. Les africaines ont les cheveux de cette couleur. Les africaines sont brunes. De l’infaillibilité du syllogisme.

 

Les tenants du non furent plus complexes, et non moins pertinents dans leur logique. Ils fondèrent leur posture sur cette vérité abstraite, que le brun se définissant précisément par rapport, par exemple au blond, au roux ou au châtain, et que les négresses ayant toutes la même couleur de cheveu, parler de brune en ce qui concerne leur chevelure est une absurdité. En d’autres termes, les africaines ont toutes des cheveux noirs, mais ces cheveux noirs ne peuvent être appelés bruns du fait même qu’elles ne se définissent par rapport à rien de différent chez d’autres africaines, par exemple.

 

La loi de la couleur affronta celle du « différentialisme » capillaire.

 

L’on ne tomba point d’accord.  La question prit un tour dramatique lorsqu’on faillit accuser son auteur, votre humble serviteur, de racisme. L’on fit de moi un assimilé qui cherchait à imposer aux africaines des codes et des schèmes qui n’étaient pas les leurs. L’on me dit que le qualificatif de brun n’avait aucun sens chez les africaines. Mais que sont-elles, en ce cas ? Je me défendis. Les panafricanistes enragés défendirent la singularité de la chevelure des africaines ; chevelure qui, comme tout le monde sait, est toujours naturelle, et n’a pas besoin de greffages et autres implants pour être. « Niuul kuuk » m’attaqua, "Khess pethie" s'y mêla, "Takh ci riip" s'y salit. Certains, philosophes, ramenèrent la question sur le plan de la subjectivité et de la perception subjectiviste ( !) du réel (sais-je moi-même, misère, ce que cela signifie ?) La bataille fut rude. Comme je l’ai dit, ce fut une épopée.

 

Ainsi ce termina ce formidable combat de titans : en queue de poisson. Cela finit comme cela commença. Je demeure encore irrésolu, incapable de trancher. Il le faudra pourtant. L’Eloge suppose la précision.

Voici donc, mesdames et messieurs auguste assemblée, la question que je vous soumets. J’attends fébrilement votre délibération. De son issue, dépend le sort de quelques millions de femmes, dont le charme n’a jusqu’ici été réduit qu’à leur derrière généreux. 

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L'Odeur de l'Argent.

11 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

"Si l'argent ne fait pas le bonheur, rendez-le!" Jules Renard.

 

Il ne m’est pas difficile d’imaginer ce qu’eût fait Balzac de cette histoire entre DSK et Nafissatou Diallo –un épisode parmi tant d’autres de la Comédie Humaine, un énième joyau sertissant le diadème- non plus qu’il ne m’est malaisé d’entendre ce qu’il en eût dit : la voix de Vautrin, Jacques Collin, Carlos Herera, en ce point, me parvient, emplie de cette désinvolture que le rappel de certaines évidences nécessite, mais, à la fois, terrible, portant une vérité qui ne l’est pas moins : le pouvoir de l’argent est l’éternel et  l’indépassable principe de ce cruel monde.Cette vérité, quoiqu’affreusement banale, réussit pourtant toujours à surprendre les Hommes lorsqu’elle se manifeste et se rappelle à leur souvenir. C’est à désespérer de la mémoire humaine. Et cependant que certains (les Templiers de la Vertu) s’indignent, que d’autres (Les Candides) se rendent seulement compte, et que d’autres encore (Les jeunes ambitieux aux dents longues) se promettent de faire désormais leur cet implacable viatique, Balzac, sur les hauteurs, regarde les Hommes s’agiter absurdement, ridiculement, et rit. Cela est arrivé, cela arrivera de nouveau. Cela se passera de la même façon  jusqu’à la fin des temps. Ainsi va le monde.

 

Il est dans l’ordre des choses étranges que la vertu et la morale ne semblent jamais tant scintillantes que battues: la défaite leur confère un caractère héroïque ; la résistance face aux tentations les ennoblit ; l’impossibilité de leur victoire les grandit paradoxalement. La seule certitude de mener leur combat, sans nécessairement en connaître l’issue –souvent triste- suffit à les élever. Cela est le sublime de la défaite. Mais si sublimes et grandioses soient-elles, que valent une vertu et une morale qui ne triomphent jamais, que l’on trahit dès que l’occasion –c’est-à-dire l’argent- s’y prête, que l’on achète dès que l’on peut, que l’on assassine dès que s’en offre la possibilité, moyennant bourses ? Idéalisme contre Réalisme. Opportunisme contre Honneur. Situation contre Valeur. Intérêt contre Vertu. Eternels dilemmes, plus ou moins complexes selon leur occurrence, auxquels tout Homme est constamment confronté et devant lesquels chacun est sommé de choisir. Essayer de dire que choisir est affaire de moraliste. Que chacun s’en réfère à sa conscience. J’ai trop peu foi dans la linéarité des destins humains et dans le caractère absolu de l’âme humaine pour me risquer à quelque choix.

 

Nafissatou Diallo a aujourd’hui enculé tout le monde, à la même profondeur : ceux qui l’ont défendue au nom de morale comme ceux qui l’ont accablée au nom de la décence. Elle a trahi la cause des premiers et est indécemment plus riche que la plupart des seconds. Que ces derniers s’égosillent, crient qu’ils avaient eu raison, rappellent sa vénalité, l’accusent de nouveau d’avoir fait tout ceci pour l’argent : elle les écoutera vociférer puis, avec un sourire, les regardera rentrer dans leur routine et leur pauvreté. Violée ou non ? Victime ou bourreau ? Souillée ou froide comploteuse ? Quid de la douleur, de la blessure de la victime présumée ? Toutes ces questions sont balayées dans la poubelle des spéculations, où elles pourriront. La vérité, la simple vérité, est qu’elles n’ont plus tellement de sens, aujourd’hui, devant les quelques millions d’euros de l’accord –ah, quel grand et puissant mot !- ? Tout ceci est horriblement comique et drôlement dramatique. Qu’une affaire qui a cristallisé les attentions du monde entier, attisé les passions, opposé les opinions, soulevé les plus complexes questions, donné lieu à des débats sur la lutte des classes, indexé les dérives et l’impunité des puissants, souligné l’impuissance des humbles, puisse se solder par un banal arrangement presque à l’amiable renseigne assez sur l’état du monde : il s’y lève des tempêtes et des montagnes, puis ces choses accouchent d’une souris. Cette souris se nomme argent. Ceux qui en ont en usent ; ceux qui n’en ont pas les accusent, les envient et les insultent, jusqu’à ce qu’ils en aient. Et là, cela devient une autre histoire. Nafissatou Diallo, sous la bêtise et la graisse de son visage, derrière son exécrable accent anglais, a compris cela, et a suivi la voie de ses intérêts, que l’argent lui a tracée. Qui, aujourd’hui, peut dire avec certitude qu’il n’en aurait pas fait autant, et n’aurait pas accepté l’accord ? Qui ? L’on peut toujours se draper dans le beau et éclatant manteau de la droiture morale, l’on peut toujours présumer de ses forces morales et de sa capacité à ne céder ni à l’opportunisme ni à l’appel de l’argent. Mais qui connaît ses vraies forces devant la chose ? Je ne défends ni n’accuse Nafissatou Diallo, ne l’admire ni ne la méprise : elle n’a fait que se plier à un principe horrible mais en même temps si simple, affreux mais également si banal, son geste en tant que tel me laisse indifférent. S’il devait y avoir émotion devant une chose, ce devrait être devant la logique qui a conduit à ce geste.

 

Il est malheureux de le dire, mais le cynisme semble être la seule chose à toujours réussir ici-bas. N’en abusez pas, mais n’oubliez surtout pas d’en faire preuve, parfois.

 

Et n’oubliez pas : à l’occasion, sucez utile.  Car l'argent a toujours l'odeur de la chose que l'on a dans la bouche pour l'avoir.

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