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Le Malheur des Autres.

30 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

J'ai toujours trouvé étrange, voire absurde, voire imbécile, cette habitude, cette manie, cette religion que beaucoup d'entre nous ont de se référer à la condition et aux malheurs des autres pour n'avoir pas le droit de se plaindre des leurs propres. S'entendre dire, comme dans un mauvais sermon: "Rends grâce à Dieu, car n'oublie pas qu'il y a pire que toi" ou "Estime-toi heureux, profite de ce que tu as et pense à ceux qui ne l'ont pas, ou qui n'ont rien" me donne de l'asthme. Si l'on n'a même plus le droit de grommeler contre sa propre existence, si l'on ne peut même plus s'adonner à ce si jouissif exercice que la plupart des Hommes se plaisent à éprouver et dont ils se délectent, à savoir maudire la vie, si, enfin, être égoïste une seconde, penser à sa propre gueule, être seul dans un monde que l'on exècre par ce qu'il vous écrase, est impossible, à l'argument que d'autres souffrent plus encore, quel est précisément le sens de vivre? Prince du haut de mes souffrances intimement vécues, je prends le droit, imprescriptible -je le veux- de m'en plaindre. Elles peuvent être dérisoires en comparaison de celles d'autres, certes, mais elles sont miennes. Et nul autre ne les éprouve, ne les perçoit, ne les connais. Permettez-moi un instant, je vous prie, d'oublier l'humanité et de me lamenter outrageusement, exagérément, excessivement, comme Achille pleurant Patrocle.

 

Il y a toujours pire que soi, évidemment. La souffrance est peut-être l'un des rares terrains de l'âme humaine où, à défaut de hiérarchisation, il faut au moins faire preuve de relativisme, pour seoir à la solidarité. Que l'autre puisse souffrir, je le reconnais volontiers: il faut bien qu'il y en ait qui souffrent comme moi, pour seoir, là aussi à la solidarité de notre misérable condition humaine. Qu'il puisse souffrir plus que moi, rien n'est moins sûr, mais pourquoi pas, si cela peut avoir quelque enjeu ou quelque sens de hiérarchiser les souffrances humaines. Mais que je doive taire mon propre malheur parce que l'autre souffre autant, voire plus que moi, est tout bonnement stupide. Je ne vois au nom de quoi je devrais être tenu de cacher mes cicatrices parce l'autre a des blessures encore saillantes. L'on me répond que c'est moralement que je suis tenu d'être silencieux; l'on me rétorque que c'est moralement que je dois être décent; l'on m'assène que c'est moralement que je dois penser à la souffrance de l'autre avant de crier la mienne. Je veux bien, moi; car je suis pour la morale, qui est toujours un bel et noble argument. Mais la morale justement, en ces temps, me semble être une grande et glorieuse putain, que tous les défenseurs autoproclamés des causes d'apparat, tous les bellâtres d'un humanisme incompris et usurpé, tous les coeurs généreux pour la seule gloire, tous les imposteurs avachis dans l'aisance, mais si prompts à défendre une misère dont ils n'ont jamais perçu l'odeur que de loin et dont ils n'ont vu la grisaille qu'au travers de leur écran plat, abordent, accostent, arrêtent et finissent par mettre, après conciliabules et commerces faciles, dans le lit de leurs obscurs intérêts. Je ne crois pas au diktat d'une morale qui me somme de taire mes malheurs parce qu'il en existe de pires. Car je ne sache pas que crier sa peine ait jamais empêché de voir et de s'émouvoir de celle d'autrui. 

 

La morale, si elle existe et si elle doit intervenir entre les Hommes, n'a de grandeur véritable qu'enracinée dans l'intimité de la conscience, la sincérité du coeur, la profondeur de l'âme; elle ne saurait tenir ni dans la parole qu'on dit ou ne dit pas, ni dans le geste que l'on exhibe ou n'exhibe pas. La morale n'est pas un jeu d'apparence: ce qui compte en elle, c'est son idée, son principe, ce je ne sais quoi d'immatériel qui règne dans le coeur, et dans le coeur seul: non sa publicité, non sa démonstration ostentatoire. Entre crier son malheur et pourtant s'émouvoir du malheur d'autrui, peut-être pire que le sien propre, et taire son malheur par souci de conformisme, par souci d'un trompeur moralisme de façade, mais n'être point touché du malheur de l'autre, mon choix est fait. Qu'il y ait pire que moi n'empêche pas que mon mal existe et me ronge; que la misère de l'autre me crève les yeux n'empêche pas que je voie la mienne et m'en afflige et m'en plaigne. Et cela, ni les Hommes et leurs friables codes de solidarité ni ce qu'ils font de Dieu et de la religion ne m'empêchera de le penser. Comme une pleureuse, je me lamenterai de ma pauvreté devant la misère d'un mendiant; et ce n'est pas pour autant que j'aurai honte. Il faut refuser que le sentiment devant la misère de l'autre soit l'étalon de la conduite à avoir devant la sienne propre. Il y a bien sûr le courage, la noblesse, l'élégance, la pudeur... Mais que vaut tout cela devant la vérité d'une douleur humaine, subite et imprévisible? La souffrance est souvent égoïste.

 

L'on vit en un temps où un certain humanisme tiède et sans teneur impose que l'on ait honte d'être malheureux devant les autres, et qu'on ait également honte d'être heureux devant eux, un temps où il faut se justifier en permanence devant le tribunal. Il faut non seulement, par humanisme, soigner ses attitudes, mais il faut encore commander ses émotions. L'autre est devenu un méchant dieu, une tyrannie: il n'est plus cet égal, cet autre levinassien dont le visage et la souffrance qui y est peinte indiquent l'humanité et provoquent la pitié; il est devenu l'Autre, sans visage distinct mais si impressionnant, imposant que l'on pense à lui et s'émeuve en son nom sans avoir à se justifier, simplement parce qu'il est l'Autre et qu'il peut potentiellement souffrir. La conscience et la liberté individuelles brimées, empêchées par la gigantesque et oppressante ombre de l'altérité, la peur de dire que l'on souffre parce que l'autre souffre plus encore: cela s'appelle résignation. L'autre roi, l'autre tyran, l'autre bourreau, qui exige et emprisonne. Un certain Sartre expliquait admirablement ce phénomène au siècle dernier.

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Devoir d'inutilité

24 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Si notre époque devait prendre la forme d’une question, celle-ci tiendrait en quatre lettres, quatre malheureuses lettres, innocentes en apparence, mais sous lesquelles se jouent et s’actent des drames, se font et défont des destins, éclatent et se dénouent des tragédies : « A quoi sert ceci ? » Question pragmatique, question lapidaire, question précise. Question qui dicte le sens, ordonne les choses, régit et jauge la valeur des hommes, de leurs actes et de leurs choix. Question, enfin, à laquelle rien ni personne ne doit échapper, sous peine d’être exclu et rejeté dans la marginalité.

 

Ce temps est celui, bien étrange, où l’on est sommé, sans recours possible, d’être utile ; le temps où l’on doit absolument servir à quelque chose ; celui où être, avec toute la charge métaphysique que ce mot peut convoyer, revient à être utile. La valeur des actes humains, ainsi que la valeur même des Hommes, se mesurent à leur utilité au tout social. Celle-ci est devenue l’étalon de l’humanité, de la grandeur, de la bonté, du respectable, mieux, pire, de la dignité. Il faut être utile ou n’être pas : hors de l’utilité, point de Salut possible et point d’humanité. Il en va du milieu professionnel comme du milieu familial, comme de tout autre milieu, du reste : partout et toujours, toute entreprise, toute décision, tout projet est soumis à la rituelle question de passage : « A quoi sert cela ? » Il faut toujours justifier ses actes, les légitimer par l’utilité de leur fin, pour espérer être crédible. L’on en est à un point où tous ces principes extérieurs à celui de l’utilité -au sens de ce qui doit servir immédiatement- tous ces principes extérieurs donc, comme le plaisir, l’envie ou la simple curiosité ne suffisent plus à fonder une action. Ils ne suffisent même plus à fonder une pensée. Car à force d’être soumis à une constante pression, exercée de l’extérieur par un entourage –une famille, un patron, des amis, bref, par la société comme entité- chaque individu en arrive, par habitude, ou rancœur, ou mimétisme, à reproduire à son tour, dans sa propre conscience, la logique dont il est la victime : sommé d’être utile par un tiers, chacun exige en retour de l’autre qu’il fasse de l’utile. Ainsi chacun tyrannise-t-il chacun, et la loi de l’utilité tyrannise-t-elle tout le monde. 

 

Il ne s’agit pas à proprement parler d’utilitarisme, au sens philosophique. En effet, dans l’utilitarisme philosophique, le principe d’utilité, quoique jugeant toujours la pertinence d’un acte à l’utilité de ses conséquences, impliquait toujours une dimension de bonheur collectif. L’utilitarisme commande à l’acte d’être utile, mais utile au sens où il contribue à la construction, à la mise en place, à l’élaboration d’un bonheur dont le plus grand nombre profiterait. Cette idée d’un bonheur mis en perspective fait que l’utilitarisme, quoique très pragmatique, peut souffrir que le résultat ne soit pas immédiat, pourvu simplement qu’il ne soit pas nul. En d’autres  termes, à partir du moment où l’acte participe au devenir d’un bonheur collectif, il est utile. La notion de temps n’entre pas en jeu. Et c’est là que se situe la principale différence du principe d’utilité philosophique de celui qui commande cette époque, et que cette époque commande : dans nos sociétés, l’utilité doit être immédiate. Elle peut viser au bonheur –pas toujours collectif- mais à un bonheur immédiat. Aujourd’hui, l’utilité n’a que faire d’un bonheur lointain et hypothétique, elle n’a que faire d’un bonheur construit, promis : elle veut le bonheur hic et nunc.  Dans l’utilitarisme philosophique, l’acte est jugé à sa conséquence –ce qu’il fait en vue d’un bonheur collectif ; dans l’utilitarisme actuel, il est jugé à sa fin, et à sa fin immédiate. L’essentiel de nos jours n’est pas de promettre l’utilité dans un avenir plus ou moins proche, mais de produire dans et pour l’immédiat présent.

 

Produire. Le mot est lâché : cette époque est celle d’un productivisme outrancier, et érigé en loi. C’est l’époque où il ne fait pas bon ne pas servir à quelque chose. Qui accuser ? Le capitalisme ? La mondialisation ? Le libéralisme ? Tout cela à la fois, c’est-à-dire ce que l’on désigne souvent sous le vague nom du « système » ? Je ne sais vraiment, et cela m’importe peu, finalement. Qu’il faille être utile et faire utile, pourquoi pas, après tout ? Un réalisme élémentaire, en ces temps cruels, féroces, de sélection, en ce monde de requins, commande de ne pas trop verser dans cet idéalisme niais, proche de la posture, voire de l’imposture, où l’on refuserait systématiquement de se mêler au système. Cela est de la bêtise. Le système, moi, je l’attaque, le dénigre, le ronge dès que je peux, mais de l’intérieur ; car je ne puis nier que j’en fais partie, que je le sers et qu’il me sert, et que parfois, il m’assure quelques avantages. Ainsi va le monde : à coup d’hypocrisies assumées et partagées. Mais l’hypocrisie même a ses hiérarchies : il en est qui l’ont dans le sang ; et d’autres qui se l’injectent peu à peu, par nécessité. Inutiles, chères consciences morales, chers aboyeurs, chères polices humanistes, droit-de-lhommistes, vous autres qui ne fautez jamais et qui réuississez le tour de force d'être moralement immaculés, de vous indigner : vous êtes pires que moi.  Le monde est ce qu’il est : peu de chose ; et il ne s’agit plus pour moi, pardon grand Karl, de m’échiner à le transformer, mais de connaître ceux qui l’habitent : les Hommes.  Voilà qui est dit.

 

En fait, pour revenir à mon histoire, ce qui me gêne dans le devoir d’utilité, c’est son caractère absolu, c’est lorsqu’il devient un despotisme moderne et nouveau. C’est lorsqu’il ne laisse plus de place à l’inutilité. Or, c’est ma conviction profonde, il y a une dimension inutile dont tout homme doit avoir soif : celle du Beau. A son fondement, l’Art n’a de principe et de fin que le Beau, qui est inutile, et qui est donc absolument nécessaire à l’Homme harassé par les exigences de la production. L’on peut lui faire porter ou défendre des causes par la suite, mais où chercher sa vocation originelle ailleurs que dans le seul plaisir esthétique ? Il faut de l’inutilité. Ne serait-ce que quelques minutes par jour. Refuser d’être utile tout le temps, c’est pour l’Homme s’assurer la Liberté : celle de créer, de contempler, de se perdre sans remords dans les joies de la beauté. Libertés nécessaires, libertés indispensables.  Etre inutile, oser vouloir être inutile, se dresser contre l’exigence d’utilité immédiate, oser répondre « à rien » lorsque l’on demande à quoi sert ce que l’on fait, et rire de, et moquer, et mépriser superbement ceux voudront précisément vous mépriser, être fier de cette inutilité bienheureuse, quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, qu’importe, mais l’être ! Voilà l’affaire. Le désir d’inutilité fait partie des quelques vrais héroïsmes encore possibles.

 

Baudelaire, le grand Baudelaire, réclamait que l’on ajoutât aux Droits de l’Homme deux autres, fondamentaux: celui de s’en aller, et celui de se contredire ; je n’en veux qu’un : celui d’être inutile non-utile me semble même plus juste- et vain.   

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Psychanalyse d'une aventure prytane.

20 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faudra tôt ou tard que je règle mes comptes avec le Prytanée Militaire de Saint-Louis. Ses légendes, ses valeurs, ses mythologies, son image, ses règles ainsi que toutes ses leçons qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, pour le meilleur et/ou le pire, à façonner les individus qui sont passés par cet établissement. Si tout homme a quelques obsessions intimes, douloureuses, tues, le Prytanée fait partie des miennes ; et parler de cet établissement, de ce que, profondément, il fait d’un Homme, est la colossale tâche d’une vie. Face à aux vrais démons de l’âme, la mort est le seul exorcisme possible.

 

Le Prytanée. Gloire d’une institution dont l’origine et  remonte  à l’organisation politique d’Athènes au IVe siècle. Prestige de huit lettres qui forment un mythe. Secret d’un cadre que l’on ceint de mystère. Plus de trois années après l’avoir quitté, j’entretiens toujours avec cet établissement  une étrange relation dont la nature, alors même que je m’y trouvais encore, m’étais difficilement saisissable. Du reste, elle l’est encore. J’avais espéré que le temps et l’exil, le recul et la distance, l’apaisement et  le souvenir, expliquant les obsessions, ensevelissant les traumatismes, facilitant la vérité, m’auraient aidé à y voir plus clair. Force est aujourd’hui de constater que je ne suis guère plus avancé qu’avant ; et même que, ce temps qui devait m’éclairer m’aveugle plus encore et m’égare d’avantage.   Ancien Enfant de Troupe (AET), je jette sur mon passage au Prytanée un regard vague, froid et passionné, informe, confus, reconnaissant et vengeur à la fois, amoureux sans être dénué d’amertume. Mes souvenirs, tantôt colorés lorsque je songe à ce que je dois à ce septennat, s’emplissent tantôt de gris lorsque je pense à ce qu’il m’a ôté, gâché, caché, et que je ne retrouverai jamais plus. Globalement, je crois garder de cette école un excellent souvenir, mais je ne puis nier qu’il fut également une sorte de monstre, m’arrachant à ma famille et à mes jeunes frères –qui ne me connaissent pas- pour m’offrir une seconde famille qui, pour belle qu’elle soit, reste néanmoins seconde…

 

Cependant, si le temps a eu quelque mérite, c’est celui de désensabler mes yeux de tout idéalisme. Je ne regarde plus le Prytanée avec cette forme de fierté exacerbée, frisant parfois l’imbécillité, qu’un Enfant de Troupe ou un E.T. jette généralement sur cette institution. Ce que j’ai perdu en amour béat, je l’ai gagné en lucidité, seule lunette avec laquelle je veux regarder le Prytanée. Je veux oser la lucidité ; et à ne pas voir encore ce que je cherche, j’essaie du moins de regarder sans illusions, sans prismes, sans une nostalgique et fausse idéalisation.

La fameuse grande famille des Enfants de Troupe, qu’elle l’accepte ou non, a des allures de secte ; secte à laquelle, qu’à mon tour, je le veuille ou non, j’ai appartenu, appartiens et continuerai sans doute d’appartenir. Il ne s’agit pas ici de s’émouvoir du fait ni de s’indigner de ses effets ; il s’agit plutôt de le constater dans sa banale vérité, et d’en tirer des leçons, des conséquences et, peut-être, une morale. Oui, le Prytanée a des airs de secte, avec son monde clos, mystérieux, ses codes sélectifs, ses rituels, ses traditions et ses secrets que ses membres, « happy few » conscients de leur privilège, perpétuent et gardent, les tenant jalousement hors de toute intrusion extérieure. Les cooptations sont rares, et les quelques « heureux » qui intègrent la secte prytane sont triés sur le volet, et doivent encore prouver qu’ils méritent d’être là. Ceux-là portent un nom d’ailleurs bien éloquent : « collatéraux », comme s’ils étaient des accidents… Le Prytanée est un sorte de temple –d’excellence, certes, mais aussi religieux, où se rassemblent, prient, vivent, meurent et se renouvellent des hommes. Ceux-là, l’on tente de les rendre pareils par la transmission de certaines valeurs qu’ils devront partager et garder, l’on tente de les unir à travers une communauté de condition, d’esprit, de destin, au moins pendant sept ans. Tout, jusqu’au vocabulaire des grands symboles du Prytanée –les images du « creuset », du « prestigieux moule »- tend à rendre l’idée d’une communauté indifférenciée d’individus, l’idée d’une masse, l’idée d’une mêmeté, passez-moi le terme. L’uniformité que l’on cherche à créer au Prytanée n’est pas que vestimentaire ; elle ne s’exerce pas simplement dans le cadre et pour les besoins des impératifs d’un régime semi-militaire : elle vise aussi –surtout ?- à atteindre les cœurs, les esprits, les âmes. Le Prytanée cherche à uniformiser, et réussit souvent à uniformiser les émotions à son égard. Cet établissement est une sorte de dieu, abstrait, comme tous les dieux, impalpable, intouchable, métaphysique, mais pourtant si présent, pesant, oppressant, couvrant de son ombre tutélaire les caractères, les sentiments, es états d’âme de cinq cent jeunes, qu’il protège certes, mais qu’il façonne pareillement, et dont il brise parfois la particularité. Je ne puis m’empêcher, songeant au Prytanée, de penser à l’Etat « doux et tutélaire » tocquevillien, ou au Léviathan hobbessien, sortes de choses géantes, surplombant une masse indifférenciée d’individus. Le Prytanée est un dieu, dont les E.T. sont les fidèles, conscients ou non, consentants ou pas ; il est une religion dont les élèves sont les prophètes et à la fois les serviteurs. Il existe une certaine idée du Prytanée, à laquelle tout E.T. qui se respecte a cru un jour, et à laquelle la majorité d’entre eux (A.E.T. compris) croit encore. Et croire en l’idée du Prytanée –voici le socle sur lequel l’école a bâti sa légende- c’est être pénétré sinon d’un sentiment de supériorité, au moins d’un autre d’exceptionnalité dont jouirait l’établissement. Supérieur ou marginal, le Prytanée n’est en tout cas pas une école comme les autres, et ne doit jamais l’être. Cette idée, pour banale qu’elle soit, est toutefois fortement implantée dans la psyché des E.T., ces grands êtres qui, lorsqu’ils parlent des autres, des « civils », cachent mal le soupçon de mépris qui point dans leur ton. Comme beaucoup –tous ?- j’ai cru un temps à cette idée, et même au moment où j’écris ces lignes, je ne suis pas certain qu’elle ait complètement disparu de mon esprit. C’est que ladite idée, si elle n’est pas une vérité absolue, n’est en tout cas jamais fausse. Oui, le Prytanée n’est pas comme les autres établissements. La nature a horreur du vide ; le Prytanée a horreur de la banalité, voire de la normalité. Ces choses le rebutent, elles lui sont mêmes interdites. Infiniment supérieur ou largement décalé, l’E.T. ne veut ressembler aux autres, et sait, en effet, qu’il ne leur ressemble pas : c’est un être exceptionnel, au sens premier de ce terme. Et de la conscience de cette exceptionnalité, naissent tant d’éloges, tant de panégyriques, tant d’admiration, tant de déclarations enflammées d’amour à cette institution de la part de ses élèves, qui chacun, de façon plus ou moins affirmée et exacerbée, traduit sa fierté –autre mot-clef du lexique prytane- d’appartenir à la glorieuse famille dont le grand N’tchoréré, (ses portraits m’ont toujours paru affreux, peut-être était-il réellement laid) est le parrain. Cette fierté, quel que soit le statut de l’élève, E.T. ou A.E.T., est souvent présente. Durant leur cursus, les E.T., tout en ne manquant jamais une occasion de se plaindre des conditions « merdiques » de l’école et de leur situation, ne manquent non plus jamais celle lui réaffirmer leur gratitude et leur fidélité, avec fierté, orgueil. Quant aux A.E.T., entre deux plongées dans les vicissitudes post-prytanes, ils se laissent généralement aller à de nostalgiques rêveries, où l’époque de leur cursus au Prytanée est, c’est la configuration la plus fréquente, qualifiée de période dorée de leur existence. Dans les deux cas, le Prytanée est auréolé d’une certaine force lumineuse, presque sacrée, que l’on célèbre. Les E.T. pardonnent souvent tout au Prytanée. C’est bien là le signe de leur fanatisme. Je ne me défends pas d’être atteint, bien au contraire.

 

Il faut bien comprendre, en fait, que je ne cherche pas ici à faire le procès d’une attitude. Mais ce que je cherche à juger et à condamner, c’est cet esprit de système, de caste, de harde, qui peut conduire tout E.T. ou A.E.T. à aimer et idolâtrer le Prytanée non parce qu’il le veut profondément, mais parce qu’il le doit, non selon sa propre sensibilité, mais selon celle, tyrannique, qui naît d’une sorte de devoir de gratitude auquel il est astreint sous peine d’être exclu de la famille prytane –suprême déchéance pour un E.T. ! Ce que je refuse, en clair, c’est que tous les E.T. soient d’une certaine façon condamnés à aimer et idéaliser le Prytanée de la même manière, pour les mêmes raisons, comme des robots, selon des critères que l’on leur a inculqués sans qu’ils ne s’en rendissent compte. Je déteste le Prytanée lorsqu’il devient cette machine à cloner les émotions et les hommes.

 

Je fais partie des A.E.T, peut-être rares, qui croient que l’odyssée prytane est avant tout personnelle. Mieux : particulière. Encore mieux : singulière. Mieux encore : intime.  Je crois, et défends, qu’aucune trajectoire n’est pareille à nulle autre, qu’aucun parcours n’est similaire à aucun autre, au sein de cette institution. Le Prytanée, dans mon esprit, est une lumineuse constellation composée de centaines d’étoiles, similaires en apparence, mais dont chacune brille d’un éclat qui lui est propre, et qui le différencie de tous les autres astres. Je triche peut-être, car il est bien facile, quelques années après, de penser ainsi ; mais il me semble qu’en terminale déjà, j’esquissais sans oser l’avouer clairement cette idée. Appartenir à la grande famille n’empêche pas que tout E.T. soit d’abord un individu de cette famille, c’est-à-dire un être singulier, que l’on ne peut et ne doit cloner, qui est toujours différents des autres individus de l’entité. De la même manière que dans le clinamen de Leucippe, Démocrite ou Epicure, le mouvement général et uni de leur chute n’empêche pas que chaque atome soit insécable et connaisse une trajectoire unique, l’aventure de chaque E.T. est et doit toujours être singulière. Il est de la nature des E.T. et des A.E.T., du fait même de cette uniformisation des émotions que le Prytanée imprime à leur esprit et leur âme, de croire qu’ils sont tous pareils, qu’ils vivent la même aventure, qu’ils ont un rapport similaire à l’école, et qu’ils sont les mêmes, fondamentalement, ontologiquement, devant elle. C’est à mon sens une bêtise, la plus grande tyrannie et le plus formidable échec du Prytanée : qu’au lieu de former un Homme, il forme, pas toujours mais trop souvent un type d’Hommes. Du moins, pour ce qui est du rapport de ces Hommes à l’école même. Je parle ici de la réaction aux choses de l’école, à la réception que l’on peut faire d’elles. C’est une illusion de penser que tous sortent heureux ou grandis de cet établissement. Il est un traumatisme pour certains, une déchirure pour d’autres. Je ne compte plus le nombre de ces E.T. renvoyés de l’école pour quelque motif, et qui, une fois à l’extérieur, semblent trouver un épanouissement et un équilibre que l’école leur refusait.  Certes, la communauté de condition, la similarité des épreuves traversées, la camaraderie de chambrée, le partage des souffrances, des peurs, des angoisses communes, les liens qui naissent dans les mêmes difficultés, le compagnonnage enraciné dans les rites communs de passage, la complicité bâtie, l’amitié trouvée, les haines nourries puis dissipées, les bêtises commises, les ruses fourbies, les larcins menés, les conneries faites, ensemble, participent à donner l’image d’une fraternité tissée dans la similitude et le partage d’un destin. Certes. Mais mon avis est que tout cela n’est qu’un chambranle, un cadre, une situation communs, et qui accouchent de toutes ces communautés. Je crois à la similitude des situations, et à la puissance, à l’authenticité, à la vérité des sentiments auxquels ces situations peuvent mener. Mais je ne peux croire à la similitude de ces réactions. Ma conviction est que l’expérience prytane, l’expérience prytane profondément vécue, est ou doit toujours être singulière. C’est là, à mes yeux, que se trouve son intérêt supérieur et l’exceptionnalité du Prytanée : que, mettant les hommes dans les mêmes situations, elle les pousse à forger leur caractère propre. La plus grande et la plus noble communauté entre les E.T. devrait être à mes yeux celle qui les unit dans la liberté que chacun d’eux a de se faire, de se développer, de se créer avec les autres, et non comme eux. Le Prytanée devrait aussi apprendre à penser seul, libre. Il faut être seul, et égoïste dans son rapport à cette école. Là se trouve son intérêt.

 

Je réclame le droit à mon identité propre, à la singularité de mon aventure. Je réclame le droit, comme E.T., comme A.E.T., de n’être pas comme les autres, mais d’être seulement moi. Cette réponse, ô Dieu, que j’eusse souhaité être en mesure de la donner lorsqu’on me lançait, à l’époque, que je serai le futur Gacko, Doudou Mbaye, Bamba Hanne –je lui en veux particulièrement, celui-là-, Assoko, Bamba Ndiaye, et bien d’autres, tous ces anciens, tous ces noms, tous ces labels, tous ces exemples qu’il faut suivre et dépasser, toutes ces idoles dont il faut sonner le glas et décréter un jour le crépuscule, toutes ces ombres, qui m’ont fait tant de mal, qu’il m’a fallu admirer, puis haïr, puis tuer pour exister. Œdipe prytane. Tuer ses glorieux anciens pour s’affirmer. Puis devenir soi-même, d’une certaine façon, un nom, une ombre, qu’un autre devra tuer. Ritournelle de meurtres. Mais c’est ainsi, et il faut que ce soit ainsi : pour tout E.T. l’affirmation doit être un meurtre. C’est seulement après que l’on peut définir vraiment, à mon sens, son rapport profond au Prytanée.

 

C’est un débat ouvert.

 

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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 8

15 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Où s’engage une philosophique discussion sur la nature humaine.

 

« Eh ! bien, qui l’eût imaginé ? Voilà un récit fort poignant, narré avec talent, qui semble avoir touché les cœurs. J’espère juste, messieurs dames les juges, que vous avez fait le bon choix : c'est-à-dire que vous avez haï cette chère Isseu. Car laissez-moi vous dire une chose: celui d’entre vous qui aura commis l’imprudence d’avoir de la compassion pour l’un ou l’autre de ses pairs n’aura aucune chance de vivre, et aura fait preuve, au mieux, d’ingénuité, au pire, d’imbécilité : deux attitudes qui, en ces circonstances, ne pardonneront pas, et le mèneront à la mort. Aucun optimisme en la condition humaine ou en la bonté du cœur humain ne saurait ici prévaloir. Nous sommes, tous ici, des bêtes, des criminels. Mais ce n’est même pas cela qui nous poussera à nous entre-dévorer, dans une espèce de cannibalisme secret, donnant ainsi raison à Hobbes. Ce n’est pas notre passé de criminel, ou notre âme de pécheur repentant qui nous fera calculer. Nous nous haïrons parce que nous sommes des Hommes. C’est aussi simple que cela. La nature humaine suffit à justifier le recours à la haine et à l’hypocrisie pour le salut. Hé ! Mes amis, ne vous faites point de grandes illusions. Vous voulez sauver vos vies, chacun veut sauver la sienne : hélas nous ne pouvons tous être sauvés. Cependant, la solution de sécurité consiste ici à faire ce qui dépend de nous pour être sauvés. Et ce qui dépend de nous, c’est faire en sorte qu’aucun des autres ne puisse bénéficier de notre compassion. Il n’est point besoin d’être un grand mathématicien pour le savoir : le calcul des probabilités est ici simple : il faut condamner tous les autres, juger sévèrement tous les récits, détester leurs auteurs, et espérer, que son récit propre bénéficie de la clémence d’un cœur faible. Il faut haïr les autres tout en espérant que l’un d’eux ne vous haïsse pas. Et si tout se passe comme je le prévois, si, derrière les signes apparents de commisération, de soutien, de pitié, d’empathie, si derrière cette hypocrisie plaisante et stratégique, il ne se cache en réalité qu’un jeu féroce de calcul d’intérêt, nous devrions en arriver, à la fin de toutes nos histoires, à cette cocasse situation où tout le monde ayant haï tout le monde pour sauver sa vie, aucun de nous n’aura bénéficié de la grâce. Que se passera-t-il alors ? Mourrons-nous tous ? C’est la grande question, la seule valable.

-Vous parlez comme si vous étiez omniscient, comme si vous étiez Dieu, répliqua avec dégoût Gabriel à Mohamed.

-Dieu me garde d’être Dieu. Par contre, c’est mon grand Ami. Et je suis certain qu’il me parle plus qu’à notre cher ami au chapelet, qui se tue à le chercher dans des choses aussi difficiles et obscures que la religion, alors qu’il suffit de le chercher dans les choses les plus simples et les plus subtiles : les femmes, le vin, l’Art. »

Le vieillard ne répondit pas à cette énième provocation du dandy.

« Mais, à supposer que votre pessimiste théorie soit vraie…

-Elle l’est, n’ayez aucun doute là-dessus, mon jeune ami. Je connais les Hommes.

-Comme vous voudrez, reprit Daouda. Si elle s’avère vraie, donc, cela voudra dire que nous sommes tous ici en mesure de contrôler les élans et les inclinations de nos cœurs. C’est ce que vous semblez penser. Cela me semble difficile.

-Déduction exacte. C’est ce que je pense. C’est un leurre de penser que nous puissions être seulement spectateurs de nos émotions. La raison en l’Homme l’emporte sur son cœur lorsqu’il s’agit de ruser et de calculer pour sauver sa vie. Il n’y a dans cette assemblée, malgré toutes les apparences, toutes les larmes, toutes les feintes d’une émotion du cœur, que des raisons, des cerveaux aiguisés, calculant, aux aguets et prêts à exploiter la moindre faille pour se sauver. Gageons que des deux histoires qui viennent d’être racontées, aucune n’a eu une voix de pitié et de compassion. Je le sais : toutes deux n’ont reçu pour jugement qu’une haine finement contrôlée, qu’un dégoût dirigé, hélas. Et ce sort qui attend tous les autres récits. Ne sous-estimez pas la puissance de la volonté humaine, qui est capable de régner sur l’âme, et d’en dicter tyranniquement les élans. En temps normal, l’on ne contrôle pas toujours nos émotions. Mais nous ne sommes pas en temps normal. Laisser au hasard le soin de décider, c’est mourir sans avoir combattu. Ce qu’aucun de nous ne fera ici. Ne prenez pas, je vous prie, cette mine outrée, chère grosse madame, ce que je dis vous est connu : ce n’est que le réalisme dans tout ce qu’il a de plus banal.

-Cela voudrait donc dire, monsieur, que toutes ces histoires n’ont aucun intérêt, que le jeu est joué d’avance, que les dés sont truqués, que la configuration finale est déjà établie ? demanda avec une certaine ironie Gabriel.

-C’est exactement cela, mon ami. Cependant, je ne suis pas d’accord quand vous dites que nos histoires n’ont aucun intérêt. J’en vois un.

-Et lequel ?

-Celui d’être racontées.

-Je pense, Monsieur, que vous êtes bête.

-Vous êtes en droit de le penser, mais sachez que je n’en pense pas moins de vous. Ni plus, d'ailleurs.

-Sous vos airs pessimistes, vous avez tout simplement peur. Comme tout le monde ici. Mais n’osant vous l’avouer, vous faites le pitre, et tentez de désespérer les autres. C’est proprement ridicule.

-Ah ! La belle théorie. Mais si vous y tenez, je me tais. Cela ne changera rien à l’affaire. Bercez-vous de vos illusions.

-Je vais vous dire, à vous tous, ma foi profonde, et sincère, reprit Gabriel avec une certaine solennité : je crois en la nature humaine, et à sa capacité à s’émouvoir spontanément devant le malheur des autres hommes. Je suis convaincu, contrairement à ce que vient d’expliquer cet homme, que tous les récits ici susciteront la pitié et l’empathie, car ils sont vrais, et parlent au cœur, et non à la raison. Je ne sais ce qui se passera à la fin de ce voyage, mais j’ai l’espoir que tous les récits reçoivent de l’empathie, même de votre part, Monsieur.

-N’y comptez pas. Je vous hais et je calcule, moi. Je veux sauver ma vie.

-Je ne vous crois pas : haïr n’est pas humain.

-Il n’y a d’humain qu’haïr et couvrir cette haine d’un manteau d’amour. Ne soyez pas trop chrétien, mon cher ami. L’on sait où cela a mené Jésus.

-Je vous interdis de parler ainsi du Sauveur ! avait rugi Madeleine, dont la voix était remplie de sanglots.

-Quelle lionne féroce! Je me tais, définitivement. Je vous laisse à vos espoirs. Pauvres esprits, pauvres cœurs, pauvres âmes. La déception sera votre lot. Aimez-vous les uns les autres, si vous le pouvez. Moi, je vous détesterai. N’attendez rien de moi.

-Ne cédez pas à la colère, ma sœur, dit Gabriel en se tournant vers Madeleine. Cet homme est égaré, ou fait semblant de l’être, pour on ne sait quelle raison. Mes amis, mes frères et sœurs, j’ai espoir, et quoiqu’il arrive ce soir, nous aurons gagné contre le Diable. Il a voulu nous opposer, nous lui montrerons que l’Amour humain est une possibilité. Je crois aux Hommes, je crois en Dieu. J’ai confiance : ce soir, même si nous mourrons, nous ne perdrons pas.

-Je ne veux pas mourir. C’est tout ce dont je suis sûr, fit l’enfant de troupe. Je crois en Dieu, un peu moins aux Hommes. Peut-être que ce que vous dites sur l’Amour est vrai, mais si l’Amour ne nous sauve pas, je ne vois pas à quoi il sert. Je ne sais pas si je peux contrôler mes sentiments, je ne sais pas exactement ce que j’ai ressenti en entendant les deux récits précédents, mais je sais juste que je ne veux pas crever. Si nous mourrons, nous aurons perdu. Ce n’est pas l’Amour ou autre chose qui y changera quelque chose. Je ne crois pas être mauvais, mais s’il faut que je vous haïsse pour ne pas mourir, je vous haïrai sans remords, même après avoir eu pitié de vous. Aucun de nous ici ne veut mourir, et je ne crois pas Isseu lorsqu’elle dit le vouloir. Ce n’est pas humain, et…

-Mais fais silence ! Qui es-tu donc, toi, jeune prétentieux qui ne sait encore rien de cette vie, pour savoir qui veut mourir ou non ? Qu’en sais-tu ? Silence !

-Arrêtez d’abord de gesticuler, Madame ! Vous m’écrasez les pieds de votre quintal.

-Tu es odieux, en plus, gueula encore Absa. Tais-toi ! Taisez-vous tous et prions ! Il n’y a que cela qui nous sauvera, si nous devons être sauvés. Je remets ma vie et mon destin entre les mains de Dieu.

-Mais Madame, n’est-ce pas vous qui agressiez tout à l’heure le vieillard qui vous parlait de Dieu ? demanda Daouda, amusé, à la grosse dame. Vous êtes tous témoin, non ? Voilà encore l’hypocrisie dans toute sa force. Comment faire confiance, dites-moi, Gabriel, à quelqu’un comme ça, qui croit en Dieu lorsque cela l’arrange ? Quelqu’un qui peut faire cela n’hésitera pas à sacrifier un Homme pour se sauver. Je ne sais pas si Mohamed a raison, mais il n’a pas totalement tort.

-Laissez-moi en dehors de cela, mon jeune ami, menez votre débat seul, et agissez comme bon vous semble. J’ai été censuré, je suis vexé. Et je pense.

-Quand je disais avoir foi dans les Hommes, mon jeune frère, je ne pensais pas à une sorte de contrat entre nous pour nous sauver. Je ne crois pas que nous puissions contrôler et dicter nos émotions, mais je crois profondément à la bonté de l’âme, et je crois que devant le malheur humain, devant le drame humain, l’homme s’émeut et prend en pitié. Nous nous unirons naturellement, spontanément. Ce sera une union des cœurs. Si l’on parle de contrat, ce ne pourra être qu’un contrat naturel, un contrat des cœurs, que la volonté ne décidera pas. Comprenez bien cela, Daouda.

-Je le comprends parfaitement. Je ne suis pas certain que la grosse dame à vos côtés l’entende ainsi.

-Je pourrai être ta mère, petit impoli ! Mal éduqué ! Qui est ton père ?

-Calmez-vous, Absa, ce n’est pas le moment. Tout le monde est un peu tendu en ce moment, c’est normal. Pardonnez-lui, et calmez-vous.

-Bâtard, je t’aurais battu à mort si je t’avais en face de moi. Petit imbécile.

-Apprenez d’abord à respirer, madame. Vous vous essoufflez en m’insultant.

-Calmez-vous, l’on va continuer, dit Gabriel, qui avait haussé le ton. Mais d’abord, j’aimerais savoir si les autres ont un avis sur la question. Mon père, que pensez-vous de cette histoire ? »

Le vieillard sursauta lorsque Gabriel lui toucha l’épaule. Il semblait n’avoir même pas entendu tout ce qui venait d’être dit. Il mit quelques secondes à se rendre compte qu’on l’écoutait, et finit par soupirer, avent de parler :

« Il faut croire en Dieu. Notre Seigneur, Subhana hu Wa Tala, peut tout, et éprouve ses fidèles. Il faut maintenir notre foi en Lui, et Il nous sauvera. »

Il se tut ensuite, et plongea de nouveau dans ses méditations.

« Et vous, chauffeur, vous voulez dire quelque chose ?

-Non. »

La réponse fut si immédiate, si sèche et si tranquille que Gabriel n’insista pas. Il demanda ensuite à Isseu et Madeleine, qui ne purent répondre parce qu’elles s’étaient remises à pleurer. Gabriel essaya de les calmer, avant de reprendre la parole.

« Eh bien, nous allons continuer. Qui veut raconter son histoire ? 

-Moi, je veux bien. Comme cela, ce sera fait.

-Très bien, l’on vous écoute alors, Madame. »

Reprenant péniblement son souffle, Absa commença à parler de sa voix d’autant plus étrange qu’elle haletait, sous les ricanements moqueurs de Daouda. 

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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (2)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

"Le mariage fut donc célébré avec la même sobriété que le mien. Je ne pus dire avec exactitude si Lamine était heureux ou non. Mais il me sembla que son visage, depuis bien longtemps, goûtait de nouveau aux saveurs aigres-douces de l’espoir. Khady vint habiter chez nous dès le lendemain. Elle occupa l’une des chambres, j’occupai l’autre, et la troisième fut celle de Lamine. Notre ménage à trois voyait le jour. Au départ, nous sentions, Khady et moi, que Lamine était inquiet à l’idée d’une cohabitation entre deux épouses. Aussi décidâmes-nous, par notre comportement, notre dévotion, notre amitié, de lui prouver qu’il n’avait aucun souci à se faire, et que ses deux femmes se respectaient et s’aimaient comme des sœurs, et n’avaient en vue que son bonheur. Je ne vous cacherai pas que ce fut, pour toutes les deux, difficile, car l’amour d’une femme est toujours possessif, dans son origine. On l’accommode, le tempère, l’éduque, le discipline, l’adapte selon les circonstances, mais cette vérité est éternelle, qu’aucune femme amoureuse ne peut partager un homme sans ressentir au cœur un pincement. Cela valait pour moi. Et cela valait aussi pour Khady, qui aimait Lamine d’un amour véritable. Cependant, notre désir de rendre notre mari heureux était une idée supérieure à notre intérêt personnel, et nous prîmes sur nous. Lamine était intelligent : il avait compris tout cela, mais que pouvait-il faire ? Rien, sinon essayer de nous témoigner son amour. Il fit du mieux qu’il put. Et si je reconnais que je gardais ses faveurs, malgré tous ses efforts pour tendre vers une égalité parfaite entre nous, je voyais bien qu’il avait une grande tendresse pour Khady. Lorsque nous dormions ensemble, il me demandait toujours s’il était un homme bon, si je lui pardonnais, si je l’aimais encore. Je répondais oui à toutes ces questions, et il pleurait en disant qu’il avait honte. Je sentais en effet qu’il avait honte, que ce fut devant moi comme devant Khady. Il avait l’impression de me trahir et celle d’utiliser Khady. Il me fit de la peine, un certain temps, et à Khady aussi, sans doute. Toutefois, peu à peu, à force de soutien, d’entente, d’efforts conjugués, Khady et moi parvînmes à dissiper cette gêne. Lamine retrouva peu à peu le sourire et la sérénité. Et il s’investit comme jamais auparavant afin que nous fussions comblées. De mon côté, je recommençais aussi à sourire sans feinte et sans amertume. Mon mari était de nouveau heureux : cela me suffisait. Khady aussi était heureuse : pour son mari, et pour moi. Nous fûmes dans la maison comme nous l’avions promis : des amies et des sœurs. Cette période de bonheur naissant fut ponctuée d’une heureuse nouvelle : Khady, quelques mois après son arrivée à la maison, était tombée enceinte. En l’apprenant, Lamine eut sur le visage la même expression de joie que lorsque, quelques années auparavant, je lui annonçai ma première et unique grossesse. Ce fut non sans une légère amertume que je m’évertuai de chasser au plus vite que je le vis étreindre Khady et rire. Je les voyais être heureux, et ce bonheur me touchait, en mal comme en bien. Je m’attendais à cela, et c’est pourquoi, dans les mois qui suivirent, je me battis contre mon passé, contre ma peine, contre mon amertume, contre ma tristesse, contre ma jalousie. Je n’avais le droit de n’être pas heureuse pour ces deux êtres que j’avais réunis. Je me battis contre moi-même, et gagnai finalement. Je fus le premier soutien de Khady, dont c’était la première grossesse. Lamine n’eut pas, comme il le fit pour moi, à revenir plus tôt de son travail : je lui promis de m’occuper de tout. J’avais l’expérience, et la mit à contribution pour que la grossesse de ma coépouse se passa bien. Lamine était heureux de cette situation, et à chaque fois qu’il me regardait, je voyais dans ses yeux le bonheur, l’amour, une profonde gratitude. Les jours où il le pouvait, il était d’une attention infinie pour Khady, qu’il avait appris, au fil du temps, à aimer. Je crois qu’il se rendit compte que le cœur d’un homme pouvait bien aimer deux femmes, et qu’il n’y avait peut-être que la préférence qui les différenciait. Qui préférait-il, alors ? Je crois, malgré tout, que c’était moi. Il me le disait, et Khady elle-même me le disait. Toujours est-il que la perspective d’un agrandissement de notre petit ménage le remplit d’une certaine effervescence. Lamine et moi décidâmes de rouvrir une petite pièce, dans la cour de la maison, que nous avions fait bâtir exclusivement pour y ranger certaines affaires encombrantes. Et ces affaires n’étaient rien d’autre qu’un berceau, des valises entières de vêtements, ainsi que deux cartons de jouets. Nous les avions achetés lors de ma première grossesse, pour notre enfant qui ne vit jamais le jour. Je n’eus pas le courage de m’en débarrasser ; Lamine n’eut pas le cœur de les jeter ou les offrir à un autre : nous décidâmes de les garder, dans l’espoir qu’ils serviraient à notre prochain enfant. Hélas… Lamine rouvrit donc cette pièce remplie de douloureux souvenirs. L’on ressortit tout, et ce qui devait appartenir à mon enfant alla à celui de Khady. Lamine pensait que c’était là tout symbole : celui de notre renaissance, de notre victoire face à la douleur. Une fois de plus, je dus faire face à mes démons, desquels, une fois de plus, je triomphais.

Khady accoucha quelques semaines plus tard d’un magnifique petit bébé : une fille. Elle avait les yeux de sa mère et le nez de son père. J’étais là lorsqu’elle naquit. Elle ne mourut pas, elle fut plus chanceuse que ma petite fille. Comme un symbole, je fus la première à la prendre dans mes bras, après l’infirmière, et après que l’on eût coupé le cordon ombilical. Je m’étais presque jetée sur elle. Je la tins avant sa propre mère, et la regardai, alors qu’elle était toute fripée, respirant à grandes bouffées l’air de cette vie à laquelle elle s’était accrochée comme un laminaire à son rocher. Je ne sus ce que je ressentis à cet instant là : un mélange d’envie, de jalousie, de joie et de tristesse. Je réalisais le bonheur que cela pouvait être de donner la vie, et le malheur qui était le mien de ne jamais plus pouvoir ressentir pleinement ce bonheur. Khady, encore fatiguée par les souffrances de l’enfantement, me regardait étrangement, comme pour réclamer son enfant. Je le lui donnai, et assistai, le cœur tiraillé, à une scène d’amour, de bonheur, de profonde tendresse entre une mère et son enfant. Ce tableau me devint vite insupportable, et je sortis sans que l’on ne me remarquât de la salle d’accouchement. Dans ma hâte, j’avais même oublié que Lamine était dans le couloir, anxieux, inquiet, incapable de s’asseoir. C’est donc moi qu’il vit en premier. Il accourut à moi, le visage éperdu, et perdu entre la peur et l’espoir. Il me questionna des yeux. Et à ce moment, je fus tenté de lui mentir, de lui dire que l’enfant, comme le nôtre, était mort-né. Je fus tenté de lui faire mal, sans pouvoir m’expliquer pour quelle raison. Ah ! Seigneur, peut-être devenais-je folle ! Quelques secondes s’écoulèrent, au fil desquelles le visage de Lamine, redoutant une mauvaise nouvelle derrière ce silence mien, avait commençait à se tordre dans une grimace de douleur.

« C’est une fille, avais-je répondu. Elle a ton nez, je l’ai tout de suite reconnu. Elle est vivante, et Khady se porte bien. Félicitations à l’heureux père.

-Oh Isseu, avait-il juste dit… »

« Puis il m’avait étreint, et il avait pleuré. Ces larmes disaient tout ce qu’il ne pouvait dire, toutes ces émotions du moment : son bonheur d’être père, sa tristesse de me voir là, accouchant son enfant d’une autre, sa douleur née du souvenir de la perte de notre enfant. Je ne vous demande pas d’imaginer mes émotions en ces moments-là : vous ne le pourriez.

-Quelle histoire horrible, dit la grosse dame.  Je ne sais pas comment vous avez fait, Isseu.

-Je ne sais moi-même comment j’ai fait, madame. Mais cette histoire n’est pas finie. La suite est plus horrible encore. Khady et sa fille sortirent de l’hôpital, et revinrent à la maison. Dans la chambre de Khady, Lamine et moi avions déjà tout préparé : le berceau, les habits, les jouets du bébé. Lamine était heureux : cela se voyait. Il riait, chantait, sifflait. Comment pouvais-je, en le voyant ainsi, faire étalage de ma propre amertume, née de ce que j’offrais ce qui était à mon enfant à une autre. Le bonheur de Lamine prévalait, c’est pour lui que j’avais fait tout cela : ce n’était là, alors que ce bonheur pointait enfin, qu’il fallait que je m’effondre. Je supportai donc. Le baptême eut lieu, selon la coutume, une semaine après l’accouchement, en présence de l’Imam du quartier, de quelques dignitaires religieux, de mes parents, des parents de Khady et de quelques amis de Lamine. L’enfant fut nommé Mariama. Je m’évanouis lorsqu’on nous l’annonça. Le nom de mon enfant… Nul ne comprit pourquoi je m’étais évanouie, pas même Lamine, que son bonheur aveuglait. Je prétextais la fatigue des derniers jours. Khady me choisit pour être la marraine de sa fille, en guise de notre amitié. Lamine trouva que c’était une excellente idée. J’acceptai, et Mariama grandit dans cette maison, avec un père et deux mères. Elle était joyeuse, belle, mignonne, attachante. Elle était, comme l’espérait Lamine, le rayon de soleil qui illuminait nos jours. Lamine, à cette époque, écrivit d’ailleurs un long poème, « L’illumination », pour sa fille, et en hommage à Rimbaud, un poète qu’il aimait beaucoup. Mariama… Que vous dire sur notre relation ? Je l’aimais comme j’eusse pu aimer ma propre fille. Pour ne pas la détester, je la couvrais d’un amour fou, dont se réjouissaient Lamine et Khady. Sa propre mère elle-même me taquinait en me disant que j’aimais sa fille plus qu’elle. La petite devint ma grande amie. Je la choyais, la défendais contre un de ces parents si elle faisait une bêtise, lui apprenais à lire. Lamine me mit en garde et me demanda de ne pas trop l’habituer à la facilité, mais rien n’y fit : je donnais à Mariama tout l’amour maternel que je n’avais pu donner, et elle me le rendait bien. Khady ne prit nullement ombrage de notre relation fusionnelle : elle savait qu’elle restait sa mère, et ce privilège la situait au-dessus de toute autre forme de relation. Le lien qu’elle avait avec sa fille allait au-delà de la simple fusion : c’était une relation mystique, qui n’avait rien d’explicable. Elle était heureuse de nous voir ainsi, de me voir ainsi, surtout. Elle avait la sensation d’avoir enfanté pour moi aussi. Lamine n’était pas en reste, dans cette vague d’amour dont Mariama fut couverte. Il l’aima de toutes ses forces, essaya d’être le meilleur des pères : tendre et doux la plupart du temps, sévère lorsqu’il le fallait, enfin, jamais méchant, jamais absent. Il sortait souvent, les week-ends, seul avec sa fille, et ils allaient l’on ne sait où, et Mariama, au retour, arborait un grand sourire d’enfant heureux, mais refusait de dire ce qu’ils avaient fait, car c’était « leur secret avec papa ». Mariama fut donc aimé d’un amour rare par trois êtres dont elle était le bonheur. Et d’une certaine façon, chacun de nous l’aimait d’un amour spécial, qu’il voulait singulier, différent, unique. C’est du moins ce que je voulais, moi.

Plusieurs années s’écoulèrent, et Mariama eut sept ans. Le jour de son anniversaire, je lui offris une magnifique robe de barège mauve que ceignaient à la taille de longs rubans blancs et bleus qui virevoltaient lorsqu’elle courait, avec des souliers assortis et un grand chapeau blanc à fleurs, avec un col à rabats blancs très élégants. Elle alla immédiatement les essayer, et revint me montrer le résultat. Elle était ravissante. Elle se jeta dans mes bras, refusa d’en sortir. Cette étreinte, par laquelle elle me signifiait son amour et sa gratitude, me toucha beaucoup. Je me mis à lui caresser le dos, assise sur mon lit. Nous étions seules dans ma chambre. C’est en ce moment-là que l’inexplicable se produisit. Alors que je la caressais, j’eus soudain une vision : je me vis en train de caresser une fille que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vue, mais qui ne m’était pas étrangère. Je la connaissais sans la connaître. Je ne voyais pas son visage, car elle me tournait le dos. Je le caressais toujours, et, sous l’effet de mes caresses insistantes, elle se retourna. Elle me ressemblait, avait mes traits lorsque j’avais dix-sept ans, l’âge auquel j’avais rencontré Lamine. Hormis son nez, qui était celui de Lamine, elle me ressemblait en tous points. Ses grands yeux étaient les miens. Ils étaient beaux, d’un marron clair qui donnait l’impression qu’elle portait des lentilles. L’apparition s’éloigna, et la vision se brouilla dans un éclair aveuglant de lumière qui me fit mal aux yeux. Je repoussai alors violemment Mariama qui était toujours blottie contre moi. Elle tomba du lit. Je me levai alors, la dominant de ma taille et… »

« Isseu s’arrêta, étranglée par l’émotion.

« Et ? fit une voix.

-Et je la maudis. Je lui criai qu’elle m’avait volé ma fille, qu’elle ne serait jamais ma fille, que je souhaitais qu’elle mourût, qu’elle ne vît jamais le jour. Je l’accusai d’être une sorcière à la solde du Diable, que l’on devait brûler. 

-Oh Mon Dieu…

-Oui, je l’ai maudite. J’ai souhaité sa mort. Cette vision que j’eus avait réveillé tous ces démons que j’avais employé tant d’énergie à combattre, et que je croyais avoir tués. Mais ils resurgissaient, plus forts, plus dévorants que jamais. Je revois encore Mariama, dans sa belle robe, à terre, le visage défiguré par l’incompréhension, trop traumatisée par ma violence pour pleurer. Je la revois encore me fixant avec toute son innocence, et je m’entends encore, grisée par cette innocence et cette faiblesse, ivre de folie, de jalousie, de douleur, la recouvrir d’insultes et de malédictions. »

Isseu s’arrêta de nouveau, et de nouvelles larmes sortirent de ces yeux cachés par ses lunettes. Tout le monde se tut, et retint son souffle. Isseu, comme incapable de s’arrêter dans la confession d’un secret qu’elle avait trop longtemps garda, reprit, comme soulagée de pouvoir avouer son acte.

« Je ne sais ce qui arriva ensuite. Je sais juste que mes cris étaient si forts qu’ils alertèrent Lamine et Khady, qui étaient alors dans le salon, et j’entendis leurs pas et leurs voix inquiètes qui disaient mon nom et celui de Mariama. Je m’évanouis ensuite. Je ne me réveillais que cinq jours plus tard. J’étais tombée dans le coma. Et il paraît que lors de ce sommeil, je ne cessais de répéter « Pardon, Mariama… » Je n’en ai personnellement aucun souvenir. C’est Lamine, qui m’a veillée pendant tous ces cinq jours, qui me l’a dit. Je me réveillais cinq jours après cet incident, donc. Mais à mon réveil, quelque chose avait changé : je ne voyais plus rien, j’étais devenue aveugle. Les spécialistes expliquèrent ma cécité par une commotion brutale que je dus avoir avant de sombrer dans le coma. Ils n’avaient pas tort. Cette commotion m’était encore très présente à l’esprit, je m’en souvenais clairement : c’était la lumière dans laquelle ma fille avait disparu. Elle m’avait aveuglée C’est ainsi que j’ai perdu l’usage de mes yeux. La dernière image qu’ils virent fut donc Mariama, terrorisée, à mes pieds, et cette image, aujourd’hui encore, me hante. A mon retour à la maison, quelque chose avait changé : la fillette me fuyait, elle refusait de m’approcher, et cela malgré mes supplications et mes ruses. Je l’avais traumatisée. Je crois que c’est cela qui me causa le plus de peine. Quant à Khady et Lamine, ils firent tout pour me soutenir, mais je sentais bien qu’il y avait dans leur soutien de la retenue, de la distance. Je compris que Mariama avait dû leur rapporter la scène, ainsi que mes paroles. Lamine, qui, malgré tout, m’aimait encore, ne me parlait plus beaucoup, quoique je ne manquasse de rien. Lui aussi, me fuyait. Me voyait-il comme une femme maudite, qui ne sème que malheur où elle passait ? Je ne savais. Je ne voyais plus rien. Khady, elle, ne cacha pas sa froideur. Ce que j’avais fait endurer à sa fille lui fut insupportable, et je sentais sa douleur, sa peine, sa haine. Plusieurs fois, en larmes, je lui demandai pardon ; autant de fois, elle ne me répondit pas, préférant s’éloigner. J’étais seule. Présente parmi les autres mais absente malgré tout. Je me sentais étrangère à ce monde que je ne voyais plus, étrangère à ces êtres que je chérissais pourtant. Ce fut le début d’une longue et pénible solitude. Je me réfugiais dans mes souvenirs, où douleur et bonheur perdu se mêlaient. Je me revoyais lors de ma première rencontre avec Lamine, je me souvenais de notre fou rire, de nos discussions, de notre mariage, de notre première nuit d’amour, de notre enfant perdu. Puis je revoyais notre enfant, notre Mariama, telle que je l’avais vue dans ma vision : belle, jeune, fraîche. Mes souvenirs devinrent les compagnes de ma solitude, les instruments de mon malheur et, en même temps, les seules choses qui me permettaient encore de me sentir vivante. Mes parents, qui avaient vieilli, ne se déplaçaient plus, et lorsque j’allais les voir, les larmes de ma mère et les silences de mon père, expressions de leur tristesse partagée de voir leur unique fille chérie ainsi, accablée par un destin impitoyable, alourdissaient l’atmosphère de douleur. Je ne leur rendis presque plus visite. A la maison, j’étais toujours seule. Mariama, depuis que j’étais revenue, ne m’avait jamais reparlée, malgré les faibles reproches de son père qui ne me parlait guère beaucoup plus, et sous le silence absolu, approbateur presque, de Khady, qui eût sans doute voulu que je disparusse de leur existence. Et Lamine… Mon cher Lamine que j’avais tant aimé et que j’aimais encore tant... Je l’imaginais triste, las, toujours torturé par ce sentiment d’injustice dont il était victime. Je devinai que Khady devait faire pression sur lui afin que je fusse éloignée de la petite –qui sait, je pourrais très bien sombrer de nouveau dans la folie et lui faire plus de mal que la première fois. Et pourtant, je n’en voulais pas à Khady : elle aussi, n’agissait que par amour. Tout, tout était de ma faute. Je me suis cru plus fort que l’Amour, au point de consentir de grands sacrifices en son nom ; l’Amour m’a montré qu’il était absolu, indépassable, et qu’un cœur qui aime ne saurait consentir au sacrifice sublime du renoncement sans en être profondément blessé. J’étais seule. Peu à peu, pourtant, l’on me pardonna, et l’on oublia. Mariama, qui avait neuf ans maintenant, était revenue vers moi, sous le contrôle de sa mère, qui avait fait des efforts. Deux fois par jour, en effet, la fillette venait me saluer, et discuter un peu avec moi. Elle fut craintive au début, comme je fus honteuse. Mais nous recommençâmes à nous apprivoiser, et si je ne pouvais plus espérer la complicité d’il y a quelques années, je pouvais au moins espérer une amitié respectueuse. Cette deuxième chance qui me fut accordée me galvanisa : je fis des efforts, essayai de sortir du dépérissement dans lequel ma solitude et ma cécité m’avaient peu à peu reléguée, m’intéressai de nouveau aux choses. Khady, même si elle maintenant une certaine distance, fut plus agréable, et plus loquace, plus présente. Lamine seul semblait avoir plus de mal, quoiqu’il fût toujours aussi doux. Il me semblait que quelque chose s’était cassé entre nous, et je ne savais quoi. Quelques mois s’écoulèrent encore ainsi, alors que je cherchais une rédemption que l’on m’accordait au compte-gouttes, certes, mais que l’on m’accordait néanmoins. Un jour, au début de l’hivernage, Mariama rentra à la maison trempée, la pluie l’avait surprise alors qu’elle rentrait de l’école. Une superstition, à laquelle je n’ai jamais cru, veut que les premières pluies d’un hivernage soient particulièrement néfastes pour la santé de quiconque y est exposé. Hasard ou Nécessité, toujours est-il que Mariama tomba malade, elle fut atteinte d’une grave fièvre. L’on pensa tous qu’elle passerait au bout de quelques jours et de remèdes adéquats. Et nous pensâmes avoir eu raison lorsque, au bout du troisième jour de maladie, Mariama parut se sentir mieux. Cela nous rassura, et tout le monde se coucha dans l’espoir que le lendemain, ses bavardages joyeux égaieraient de nouveau la maison. Elle mourut pendant la nuit.

-La Ilaha Ilala, fit la grosse dame (qui, rappelons-le, avait attaqué violemment le pauvre vieillard qui lui servait des paroles religieuses, qu’elle considérait comme des gros mots) tandis que Madeleine fondait en larmes.

-Une rechute violente, fulgurante l’avait saisie, et elle était morte dans son sommeil. Ce fut sa mère qui découvrit la chose, et le cri qu’elle poussa alors fut si déchirant que l’on se réveilla tous. « Elle est morte, elle est morte » criait Khady d’une voix folle. J’entendis le corps de Lamine, derrière moi, s’écrouler, et je me retrouvai au milieu de cette famille frappée d’un nouveau malheur, entre une mère en larmes et folle de douleur, serrant sa fille morte, et un père, mon mari, l’homme que j’ai toujours aimé, évanoui, peut-être mort de douleur. Incapable de bouger, je restai là, sans rien faire. Je n’osais dire un mot, je ne savais d’ailleurs quoi dire, car que dire à une mère, dans ces cas là ? J’avais déjà connu cette situation : il n’y a rien que l’on puisse dire à une mère qui a perdu son enfant qui ait de sens. Ce fut plutôt Khady qui me parla, au milieu de ses larmes, d’une voix toujours aussi démente, emplie de tristesse et de rage :

« C’est toi qui l’as tuée, sorcière ! Elle est morte par ta faute ! Crois-tu qu’on ne sache pas ce que tu lui as dit, le jour où tu es tombée dans ton coma ? On t’a entendue du salon ! On t’a entendue maudire notre fille, vouloir sa mort ! Tu es une sorcière, tu es le Diable ! Je te maudis, je te hais, que Dieu te punisse et te brûle ! Rends moi ma fille, maudite diablesse, maudit démon… Rends-moi ma fille que tu as mangée, rends-la moi, je t’en conjure… »

« Sa voix se brisa et elle pleura longtemps. Moi, je ne bougeais toujours pas, et mes forces finirent par me trahir : je m’effondrais sur le pas de la porte, seulement évanouie, hélas. Car j’eusse voulu mourir : si une lame s’était trouvée à ma portée à ce moment-là, je me serais tranchée le poignet sans hésiter. Je me réveillai quelques heures plus tard. Tout était silencieux. Je mis quelques minutes à comprendre que j’étais dans ma chambre. Je me sentais faible, vidée, la tête. Les événements de la journée me revinrent en mémoire : la mort de Mariama, les paroles de Khady, Lamine évanoui. Des larmes me montèrent aux yeux, et je pleurai encore, beaucoup, longtemps, jusqu’à ce qu’un lourd sommeil me reprit. Ce furent des voix qui me réveillèrent. Je reconnus celle de Lamine, étrange, comme sans force, comme désespérée. Je reconnus aussi la voix de mon père, celle de ma mère, et celle des parents de Khady. J’allais me lever et sortir lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit. C’était Lamine, je reconnus tout de suite son parfum.

« Lamine, je… Je suis désolée, ô si tu savais…

-Tu n’as pas à t’excuser, Isseu, rien n’est de ta faute.

-Si c’est de ma faute. »

Ma tête tournait toujours, et je me rassis malgré moi sur le lit.

« Pardonne-moi, Lamine, réussis-je enfin à dire, alors que nous nous étions tus.

-Tu n’as rien à te faire pardonner, Isseu. C’est plutôt à moi de m’excuser. Je t’aime, et j’ai besoin de toi, en ce moment. Repose-toi. Tes parents vont partir, ils reviendront te voir demain pour les funérailles de…»

Sa voix mourut en étouffant un sanglot.

Il ouvrit la porte, s’apprêtant sans doute à sortir. Je l’arrêtai.

« Et Khady ?

-Khady… A mon réveil, elle baignait dans une mare de sang, à côté du corps sans vie de Mariama. Elle a fait une tentative de suicide. Elle est entre la vie et la mort, à l’hôpital. J’en reviens. Je ne sais pas si elle va s’en sortir, elle a perdu beaucoup de sang. »

Il avait parlé calmement, avec une sorte de résignation et de fatalité dans le ton. J’aurais voulu lui parler, le serrer dans mes bras, lui dire que j’étais là, et qu’il devait être fort, malgré tous ces malheurs. J’aurais voulu soulager la détresse de cet homme rare par son esprit et son cœur, mais que le destin punissait pour on ne sait quelle faute. J’aurais voulu lui dire que je l’aimais, lui l’homme qui avait perdu deux enfants, qui était en passe de perdre une de ses femmes, et dont l’autre femme était maudite des dieux. J’aurais voulu lui dire tout cela. Mais tout ce que je réussis à faire, c’est me coucher et m’endormir aussitôt. Ma tête me faisait trop mal. Cette nuit-là, je rêvai de la scène où je maudissais Mariama, dans sa belle robe. Oui, je le crois : c’est moi qui l’ai tuée. »

Elle se tut. Les voyageurs, émus par l’histoire qu’ils venaient d’entendre, ne disaient non plus mot. Madeleine pleurait, la main toujours posée sur l’épaule d’Isseu, dont le visage, désormais, était étrangement calme et serein. Sa confession était achevée. Elle avait révélé ce qu’elle croyait être son crime. Son histoire était terminée, et son récit l’avait libérée. Elle inspira profondément, cependant que dans les esprits et les cœurs de ses compagnons d’infortune, les jugements s’abattaient sur cette femme qui avait maudit une enfant dans un accès de jalousie, de rage, de douleur. Isseu, après quelques secondes au cours desquelles son sort fut scellé, reprit, de sa voix douce :

« Aujourd’hui, Khady est toujours vivante, mais internée à l’asile psychiatrique. Elle ne reconnaît plus personne, et à déjà essayé de se tuer deux autres fois, depuis sa première tentative. Je vis seul avec Lamine, dans cette villa que hantent tant de présences, tant d’absences, tant de vies et de morts, tant de souvenirs. Je passe mes journées à souhaiter ma propre mort ; Lamine passe les siennes à écrire. Il publiera bientôt un nouveau recueil : Les Floraisons du Malheur. Je ne le lirai pas. Car ce recueil, c’est moi qui en suis le vrai auteur : j’en connais tous les funestes vers. »

Ces paroles, vraies, belles tristes, tragiques, bouleversèrent l’auditoire.

« Voilà mon histoire, dit Isseu. »   

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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (1)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Isseu.

 

« Je m’appelle Isseu, nom presque banal, j’en conviens, pour le crime que j’ai commis. Je ne sais plus mon âge : j’ai arrêté de compter après mon horreur, je n’en avais plus la force, pas plus que je n’en voyais le sens : je savais juste que je me rapprochais de l’Enfer, et avoir cela comme horizon certain suffit à vous désespérer de vivre, et ce même désespoir est celui qui motive à souhaiter sa propre mort. Combien de fois n’ai-je, du fond de mes interminables nuits, souillée et criminelle, souhaité ne point plus revoir le jour ? La plupart des gens désespérés songent à leur propre mort sans vraiment la souhaiter. Les plus courageux se suicident. Mais le suicide est une lâcheté. C’est mourir sans avoir souffert. C’est mourir sans avoir payé. C’est la solution de facilité, que je décidai donc de ne pas emprunter. J’ai souhaité périr, donc, de toutes mes forces, sincèrement, alors que je m’efforçais au quotidien, face au soleil et au bonheur, de ne mettre fin à mes jours. Faisant cela, j’avais le sentiment, faux peut-être, mais suffisant en ce qui me concernait, de payer, en attendant une mort qui, je ne le savais que trop bien, ne viendrait jamais. Car les châtiments moraux ont ceci de terrible qu’ils sont lents.

-Quel ramassis de clichés ! Allons donc. Allez au fait, vous ne maîtrisez pas l’art de la digression. »

Hormis le dandy, tous les autres passagers semblaient tétanisés, soit que les premiers mots de cette dame les eussent apeurés, soit que la perspective de l’horreur à venir leur ôtât la chaleur de leur sang ainsi que la parole. Isseu, comme si elle méprisait les remarques de Mohamed, continua sans leur prêter attention.

« Longtemps, j’ai attendu la mort, dans l’espoir qu’elle me frappât, dans le désespoir de vivre. Elle vient à moi aujourd’hui, après toutes ces années. Aussi espéré-je que vous me tuerez. Je dois être la seule personne de ce véhicule à vouloir mourir. Ce n’est point par coquetterie, par une tentative de vous émouvoir, par ce procédé si classique de noircir le tableau pour provoquer la commisération, que je vous dis cela. Je ne suis ni dans la rhétorique ni dans le calcul : je suis dans la vérité. J’espère vraiment mourir ce soir. C’est le plus grand des services, sans doute, que vous pourriez me rendre. »

Cette annonce, faite avec la tranquille froideur que certaines vérités revêtent parfois, mit les voyageurs dans une étrange disposition d’esprit et de cœur. Car quoiqu’ils parvinssent tous à garder une certaine impassibilité, l’on ne pouvait douter que certains d’entre eux, nul ne saurait dire lesquels, par horrible réflexe ou par un égoïste calcul, ce qui était peut-être la même chose en ces instants, n’avaient pas manqué de se dire : « Cela fait un de moins ! ». Mais Madeleine, qui ne fut sans doute pas de ces personnes-là, on peut du moins le présumer, serra sa main sur l’épaule de la femme, comme pour lui dire : « vous n’êtes pas la seule ici à mériter la mort, ni la seule à l’avoir souhaitée, et vous aussi, méritez de vivre. »

« Vous feriez mieux, ma fille, reprit Isseu à l’intention de Madeleine, de ne point me prendre en amitié. Attendez de m’avoir entendue, attendez de connaître ce que j’ai fait, ne vous éprenez pas d’un monstre. Et puis, rajouta-t-elle d’un ton d’autant plus inquiétant qu’il contrastait avec la douceur de sa voix, nous sommes ennemies ce soir : aucune alliance n’est possible. Vous m’êtes très sympathique, mais… »

Elle se tut. Madeleine serra encore son épaule, dans l’élan d’un indéfectible soutien. Elle reprit, visiblement touchée par cette inconditionnelle tendresse :

« Enfin, pour en revenir à mon âge, je crois avoir quarante ans. L’on m’en donne souvent plus. Il paraît que je donne l’image d’une femme très mûre, ayant plus de cinquante ans. La vérité est que les tourments vous empèsent l’âme et vous flétrissent le corps, vous blanchissent les cheveux et vous voûtent les épaules ; ils vous creusent les rides, vous assèchent le visage. Le crime vieillit de cent ans ! Maintenant, écoutez.     

Je me suis marié jeune, à l’époque où l’on s’unissait encore par amour. J’avais dix-huit ans, de l’intelligence, je venais d’obtenir mon Baccalauréat et je me fichais de tout. Inutile de préciser qu’en ce temps-là, j’avais encore l’usage de mes yeux ; et sans me vanter, je puis dire qu’ils étaient beaux : de grands yeux marrons, très clairs, qui donnaient le sentiment que je portais des lentilles –artifices qui n’étaient pas encore d’usage, évidemment. Ma mère, qui était superstitieuse, avait, à l’insu de mon père qui était au contraire un esprit cartésien pur, couru je ne sais combien de marabouts afin que les mauvaises langues ne m’attinssent pas. Elle ne cessait de me répéter « Thiat baxul », « Laalal bant », « del wax Kaar, Macha Allah », et autres expressions dont je ne me souviens même plus, censées toutes conjurer le mauvais sort que les flatteries abusives peuvent jeter sur une personne ayant quelque talent, don, succès ou beauté. Je dois dire que je ne croyais pas beaucoup à ces choses-là : non par un simple cartésianisme comme mon père, mais plutôt parce que je croyais profondément en la bonté de Dieu. Je me mettais sous Sa protection et cela me suffisait : Il était plus fort et plus bienveillant que toutes les mauvaises langues de la Terre, et me protégeait. J’allais dans la vie avec cette idée-là, naïve mais si pure dans son innocence. Saint-Louis, ville microcosme où tout se sait par tous, de Guet-Ndar à Ngallel, le temps d’une traversée du pont, ville dont le bavardage inutile et les suppositions infondées sont les activités favorites, ville ramassée sur elle-même quoique donnant l’impression d’être étendue, unie dans sa beauté, solidaire dans ses rumeurs, magique dans ses eaux qui charrient les paroles et les pensées, Saint-Louis donc, avait vite fait de me désigner comme l’un de ses charmes les plus exquis, et je fus vite connue de tous, contemplée par les plus esthètes, dévorée des yeux par les plus pervers, draguée par les plus zélés. La rumeur me consacra. Je sentais et entendais les murmures qui se faisaient sur mon passage. En tirais-je gloire ? Oui : je n’avais que dix-sept ans. A cet âge, la gloire se quête, et la vanité vous devient une habitude, puis une vertu. Cela me faisait plaisir, certes, mais, je le redis, je mettais tout cela entre les mains du Seigneur. Reine de beauté à dix-sept ans, je ne savais trop que faire de mon succès précoce. Je ne savais vraiment ce que l’on me trouvait de particulier. Je n’étais pas laide, certes, loin de là, mais il me semblait qu’il y avait, indolentes, paresseuses et superbes dans cette ville qui épousait leur caractère, d’autres filles, d’autres femmes dont la beauté surpassait largement la mienne. Que de beautés se côtoyaient dans cette petite ville ! Ainsi qu’on le faisait pour la Corse, il me semble que l’on pouvait, et l’on peut sans doute encore, appeler également Ndar « L’île de Beauté. » Le charme des Saint-Louisiennes n’est pas qu’une légende, je puis vous l’assurer. Inutile d’en faire une dissertation, il faut y aller pour le voir. Passons.

J’ai rencontré Lamine Sokhna un jour que, en classe de Première, notre Professeur de Français, M. Camara, avait décidé de nous emmener assister à un colloque littéraire sur l’Africanité de la Poésie de Césaire, au Centre Culturel Français. J’étais alors au Lycée De Gaulle. Quoique la poésie m’intéressât alors fortement, je n’aimais pas trop ces rencontres où, me semblait-il, l’exhibition de la pensée l’emportait sur sa profondeur. Et au bal pompeux et ridicule des intervenants, qui essayaient, chacun, pour impressionner leurs collègues, d’imprimer du rythme, de la profondeur, du mystère à leurs mots, ce qui avait pour effet de produire un comique inverse, répondait le défilé imbécile des élèves des différentes écoles présentes. Rivaux cherchant à se séduire, ces élèves, dans une compétition souvent vestimentaire et psychologique, rarement intellectuelle, s’affrontaient à coups de regards, de mépris, d’indifférence feinte dont on espérait l’exacte opposée, de moqueries mesquines. Il est vrai qu’il y avait une certaine rivalité entre les quelques grands lycées de Saint-Louis ; dont les enseignants comme les élèves étaient les protagonistes. J’avais toujours l’impression que l’on venait à ces rencontres moins pour se cultiver, découvrir d’autres horizons d’une œuvre, que pour étaler sa culture, montrer son intelligence en toute bêtise, se charmer, se draguer, se séduire. De Césaire, ce jour-là, il fut finalement peu question. Dans un coin, entourée de copines qui n’avaient d’yeux que pour les garçons présents dans la salle, dont elles essayaient d’attirer l’attention sans pour autant perdre de leur superbe et de leur inaccessibilité –fait difficile, gymnastique physique et spirituelle qui donnait lieu de cocasses scènes de drague imbécile- je regardais étrangement ce peuple supposé être intelligent. Il y avait les filles du Lycée Ameth Fall, en blouses roses, qui comportaient dans leurs rangs, en même temps que des beautés remarquables, des laideurs exceptionnelles, et qui semblaient toutes, enfin, aussi intéressées par Césaire que Césaire par leurs blouses. Il y avait aussi les élèves du Prytanée Militaire, hautains et méprisants dans leurs tenues kaki, vaniteux jusque dans la façon dont ils tenaient leurs bérets, orgueilleux, dragueurs et prétentieux, mais qui avaient l’excuse, pour beaucoup d’entre eux, de l’intelligence. Je n’aimais pas leur arrogance. J’en connaissais certains, qui avaient à maintes reprises tenté de me draguer. Je suppose que c’est leur école qui doit leur inculquer cela.

-L’intelligence, si elle est pure et lumineuse, peut excuser l’arrogance, madame. Et vous n’étiez pas très originale dans l’image que vous aviez du Prytanée, elle est encore très répandue, même aujourd’hui. »

Daouda n’avait pu se retenir : il avait coupé Isseu avec fougue et même colère.

« Tu dois être un enfant de troupe, je reconnais ce ton qui n’admet pas l’erreur. Ton emportement est normal : vous autres, ne supportez pas que l’on jette sur votre institution un regard autre que respectueux et admiratif. Cette fierté est votre force, mais aussi l’une de vos grandes faiblesses. Enfin, ce n’est pas mon propos. 

-Alors arrêtez de mêler le Prytanée à cela, et racontez-nous votre histoire horrible.

-Ha ha ! Vous êtes impétueux, jeune homme, lança le dandy. »

En ce moment, Madeleine, que la présence  de Daouda avait jusque là rassurée, lui décocha un de ces regards réprobateurs que les femmes seules savent lancer, et qui vous couvrent de remords. Elle ne supportait pas que l’on s’attaquât à Isseu. Daouda cependant ne s’excusa pas, et regarda Madeleine sans ciller, avec un air de défi, presque de mépris, et qui disait : « je défendrais mon école envers et contre tout et tous, même si pour cela tu dois me haïr. » Ils s’affrontèrent ainsi pendant quelques secondes, sous les rires étouffés de Mohamed, le dandy qui partageait le siège du fond du véhicule. Et leur histoire d’amour fut sur le point avant même d’avoir vu le jour.

« Il vous faut hélas ! faire une croix sur elle, mon cher ami : vous préférez l’honneur de votre école à ses faveurs ; elle, préfère l’affection d’Isseu à la vôtre. Ainsi va ce bas monde, qui n’est qu’une vulgaire affaire d’intérêts, de choix, de préférences individuelles. Vous voilà désormais ennemis ! C’est réglé. Mais dites donc, cher Isseu, continuez, les kilomètres défilent et notre mort approche. Ce serait con si nous mourrions tous sans nous être confessés. Vous parliez d’un certain Lamine Sokhna, si mes souvenirs sont bons. Dois-je comprendre que ce fut lui que vous épousâtes ? Poursuivez et ne prêtez pas attention aux caprices et jolis emportements de ces jeunes âmes.

-J’y venais, fit Isseu qui semblait pour une fois être reconnaissant à l’homme derrière lui d’être intervenu. Ce colloque, donc, me semblait des plus vains et des plus inintéressants jusqu’à ce Lamine Sokhna intervînt. On le présenta comme un jeune et brillant professeur de l’Université Gaston Berger, qui venait fraîchement, et avec brio, de réussir l’agrégation de Lettres Modernes. Le présentateur le couvrit d’éloges, en mentionnant la thèse qu’il avait faite sur la Poésie de Césaire, qui avait été récompensée du Prix Senghor de la meilleure Thèse sur la poésie et, surtout, en répétant à toute l’assistance que Lamine Sokhna était aussi, en plus d’un lecteur attentif et passionné de poésie, lui-même poète, qui avait publié un recueil salué par toute la critique et l’université sénégalaise, et qui était en lice pour le Prix littéraire du Président de la République, la plus prestigieuse des distinctions littéraires du pays. On l’applaudit chaleureusement, et Lamine Sokhna monta sur l’estrade, s’installa à la table des intervenants, et commença son discours. Pour la première fois depuis l’ouverture de ce colloque, toute l’assistance sembla captivée, attentive, emportée, intéressée. Cela prouvait bien qu’il y avait de l’intelligence là, qu’il suffisait juste de stimuler avec assez de talent pour qu’elle se manifestât. Du talent, Lamine Sohna en avait. Il parla de Césaire l’Africain avec passion, amour, mais aussi avec rigueur, étayant toutes ses thèses, révélant à l’auditoire des pans inconnus, obscurs ou mal compris de l’œuvre du poète martiniquais, osant des réflexions originales, différentes des soupes tièdes et convenues que l’on avait jusque là servies, et que tout le monde avait bues à la nausée, explicitant la Négritude de Césaire, ses nuances –et non ses divergences- d’avec celle de Senghor et de Damas, analysant la beauté et la complexité de la protéiforme œuvre de Césaire le polymorphe aux écrits polysémiques et polyphoniques. Il explora minutieusement les autres recueils du « nègre fondamental », expliqua pourquoi, plus peut-être que dans le Cahier, c’est là, dans les écrits postérieurs, que l’on pouvait trouver l’africanité de Césaire. En lui, l’on sentait, en même temps, le passionné enfiévré et le professeur rigoureux et méthodique ; l’admirateur et le théoricien ; le lecteur de cœur et le lecteur d’esprit. Il était éloquent sans être verbeux, orateur sans verser dans l’emphase d’apparat de la rhétorique, drôle, calme, mesuré, érudit, limpide, clair. Mais surtout, l’on sentait le poète parlant du Poète, le poète parlant de la Poésie. Il faisait montre d’une de ces sensibilités, que seuls les poètes peuvent avoir en parlant de leur Art. Son exposé, qui relevait de la démonstration et de l’exercice d’admiration, qui parlait de l’œuvre et de l’homme sans pathos, avait quelque chose de touchant, qui tenait le public en haleine. Il fallait entendre sa voix, douce mais déterminée ; il fallait le voir, retranché derrière d’épaisses lunettes, voir son front large et dégarni quoiqu’il dût avoir une trentaine d’années à peine, ses pommettes saillantes, son corps que l’on devinait vigoureux, sa peau claire, l’élégance de sa gestuelle. Il fallait le voir, tantôt, s’énerver parfois sous l’effet de la passion, et tantôt, timidement, comme s’il se fût excusé de cet écart, baisser la voix jusqu’au murmure. Lorsqu’il eût terminé, l’auditoire resta pétrifié, comme insensible à sa prestation puis, peu à peu, lentement et de façon disparate d’abord, de plus en plus vite et uniformément ensuite, la salle applaudit, et se leva. Comme tous, j’avais été charmée par l’érudition de Lamine Sokhna. Cela s’arrêta là. Mais ce qui nous lia véritablement n’advint que plus tard. Il y eut après le colloque un pot offert par le Centre Culturel, auquel toute l’assistance, élèves, intervenants, professeurs, participèrent. Là, à côté du spectacle navrant de la masse qui grouille devant une nourriture inespérée, se poursuivaient les dragues, les avances, les efforts pour impressionner. Autour de quelques perroquets qui faisaient leur roquet devant un auditoire aussi facilement influençable qu’ébahi, des élèves se regroupaient et buvaient les paroles vides de sens mais prophétiques. Tout cela, au bout de quelques minutes, me donna la nausée : je sortis avec une seule bouteille d’eau, et entreprit de prendre un taxi pour rentrer chez moi. C’est à la sortie du centre que, seul, fumant, les yeux levés au ciel, je trouvai Lamine Sokhna. Je fus surpris et, maladroitement, m’arrêtai brusquement, le regard interrogateur. Il avait pourtant bien le droit d’être là, de ne pas se mêler aux autres et de fumer. Mais il y avait quelque chose dans son attitude qui fascinait et faisait presque peur : il semblait absent, non pas d’une absence temporaire, que provoquerait quelque rêverie, mais une vraie absence, constante, infinie. Son corps lui-même semblait se défiler au monde : vous eussiez dit une de ces sculptures de Giacommetti, grandes, effilées, squelettiques et rêveuses, et qui semblaient s’évaporer vers le ciel. Il semblait étranger à tout. Je restai quelques secondes ainsi, à le regarder étrangement, moi-même perdue dans des pensées que je ne saurai rendre aujourd’hui. Aussi ne remarquai-je pas tout de suite qu’il m’avait vue, qu’il ne regardait plus le ciel mais me fixait derrière ces énormes lunettes d’un regard où jouait je ne savais quel sentiment. Je mis quelques secondes à émerger, puis, voyant qu’il ne disait rien, et continuait à me regarder, comme attendant une réponse, avec une espèce de grimace dans le visage, qui ressemblait vaguement à un sourire, je me rendis compte de la bizarrerie que je devais lui inspirer, et tentai alors de me ressaisir :

« Pardon ? Excusez-moi, j’étais perdue dans mes pensées…

-Je ne saurai vous reprocher cela, je suis moi-même souvent égaré dans les miennes. Je vous disais juste bonjour. »

Sa voix était douce, et maintenant qu’il n’y avait plus le micro pour l’altérer quelque peu, je remarquai l’élégance de sa diction, qu’il avait mesurée, respectueuse de la syntaxe, polie. Il souriait, j’en étais maintenant sûre.

« Ah… Excusez-moi, je n’avais pas entendue. Bonjour Monsieur Sokhna.

-Oh, vous avez retenu mon nom ? fit-il avec une réelle surprise teintée de joie.

-Oui, j’étais au colloque tout à l’heure, j’ai suivi votre intervention. »

Il me semblait que j’étais froide, et ma voix elle-même me paraissait changée, sèche, étouffée, comme si l’on m’étranglait.

« Ah ! Oui, oui… L’intervention… Je vous ai vue, oui. Vous étiez au fond de la salle, à l’extrême gauche. »

Je dus prendre à ce moment-là un air étrange, gêné ou réprobateur, car mon interlocuteur s’empressa, lui-même visiblement confus, de reprendre la parole.

« Ah, j’espère n’être pas malpoli, je ne voudrais pas que vous vous fassiez des idées, Mademoiselle… Excusez-moi, je suis tout confus… Je ne me serai jamais permis, croyez-le bien. C’est simplement… Ah, Désolé ! »

Il s’arrêta, et leva les yeux au ciel, comme s’il lui en voulait. Je ne savais que dire ou faire. J’étais gênée de l’avoir, sans vraiment le vouloir, plongé dans cet état, et en même temps, la scène avait pour moi quelque chose d’amusant. Je regardai cet homme à l’intelligence supérieure, ce poète, dont la maladresse d’adolescent le rendait si étrange et étranger. Je le fixai un instant, puis sourit. En hésitant, il risqua un regard vers moi, et voyant que je souriais, me regarda alors franchement, et sur son visage mangé par ses lunettes, se peignit la même grimace, faite de jovialité et de confusion mêlée.

« Je ne suis pas un voyeur, Mademoiselle, je vous le jure ! lâcha-t-il brusquement, en baissant la tête ! »

Ce mot fut si soudain, si inattendu, si incongru, si en décalage avec ce que je pensais à cet instant, que je ne pus m’empêcher d’éclater d’un rire qui devint vite fou, et que je lui transmis aussitôt. Nous passâmes quelques minutes ainsi à rire, franchement, doucement d’abord, puis de plus en plus bruyamment. Il avait un rire mécanique et drôle, comme s’il aspirait tout l’air qu’il pouvait avant de le transformer et d’en faire un esclaffement bref, répété. Cela rajouta à mon hilarité, et le fait également qu’il essaya de parler alors que des larmes lui coulaient des yeux et que ses côtes se convulsaient n’arrangea en rien la chose.

« Je vous… hou hou, hi hi, ha ha… Je vous prie mademoi… Ha ha, hou hou, hi hi… Je vous assure que je ne… Ho ho ho ho… Pas un voyeur… Ha ha ha ha… Vous jure… »

Racontant cela, la dame s’était elle-même mise à rire, comme le souvenir de cette scène l’y replongeait, avec les mêmes effets.

« Au bout d’un temps, je ne sais plus combien, nous réussîmes enfin, non sans de colossaux efforts, à nous arrêter. Je crois que nous n’avions tous deux pas ri ainsi depuis bien longtemps. »

« Je n’avais plus ri ainsi depuis des années, merci, mademoiselle, m’avait-il dit.

-Mais je vous en prie, répondis-je en étouffant un dernier hoquet. Je vous en prie, même si je vous signale que c’est vous qui m’avez fait rire. Je vous remercie alors à mon tour. 

-Nous voilà quitte, en ce cas ! »

Ma voix avait retrouvé son timbre naturel, et je paraissais plus détendue –l’effet du rire sans doute. Il me regarda puis, retrouvant un air totalement sérieux, m’expliqua qu’il aimait bien, alors qu’il donnait une conférence, lever les yeux vers la salle pour guetter ses réactions, particulièrement lorsqu’il énonçait une thèse inhabituelle. Il rajouta qu’aujourd’hui, j’avais été la seule à sembler réactive à ce qu’il disait, la seule qui n’était pas penchée sur son cahier pour noter, la seule personne de toute l’assemblée, enfin, à écouter, à froncer les sourcils, à n’être pas d’emblée d’accord. « Tous les autres buvaient religieusement mes paroles, et je n’aime pas ça. »

« Nous discutâmes longtemps encore. Il avait la discussion agréable, je lui posais quelques questions, lui signalait mes désaccords, mineurs mais réels, avec certaines de ses pensées ; ce qu’il admit volontiers. Il me félicita pour ma perspicacité, et me dit que j’étais l’une des rares personnes qui semblaient comprendre ce qu’il disait, sans le traiter de rêveur et de poète. Oui, je l’avoue, il me charma à ce moment-là. Son esprit me charma, et j’étais assoiffée d’esprit. La plupart de mes prétendants étaient bêtes. Lui, ne cherchait manifestement pas à me charmer, mais le fait est qu’il le faisait, ce qui est sans doute le plus efficace des tours de charme. Il arrivait, au cours de la discussion, que je le contredis juste pour le voir s’agacer de son imprécision, réexpliquer sa pensée, lever les yeux au ciel, être passionné, emporté. Il ressemblait dans ces moments-là à un ange. Je tombai sous son charme là, inutile de faire durer le suspense. A la fin de notre discussion, alors que les autres allaient sortir, il me remercia et me dit qu’il s’était beaucoup enrichi en me parlant, et qu’il n’arrivait pas à croire que je fusse seulement en classe de Première.

« Au revoir, Mademoiselle…

-Au revoir Monsieur Sokhna, ce fut un honneur, et un plaisir. »

Je me retournai, déçue, et m’éloignai. Mais au moment où je hélai un taxi, quelques minutes plus tard, j’entendis sa voix derrière moi. Il était essoufflé, et semblait avoir couru :

« Pardonnez le mufle que je suis. Vous connaissez mon nom ; je ne vous ai même pas demandé le vôtre. Mademoiselle… ?»

Je réussis à cacher l’éclair de joie qui zébra mon cœur, et avec cette sorte d’indifférence et d’impassibilité qu’une femme heureuse et charmée, mais fière, seule, peut imprimer à ses traits, je lui répondis :

« Fall. Isseu Fall.

-Vous déclinez votre identité comme James Bond la sienne, Mademoiselle Fall, me répondit-il en riant. Enchanté. Voudriez-vous que l’on se revoie ? J’aimerais beaucoup. »

Il avait parlé sans gêne, sans timidité, franchement, mais avec ce sourire, ce regard si énigmatique que protégeaient ses lunettes, cet air intelligent, bienveillant.

« Volontiers, Monsieur Sokhna, répondis-je, en cachant mal, cette fois-ci, ma joie et mon trouble. »

Il sourit, visiblement soulagé, sortit un papier sur lequel il griffonna quelque chose, et me le tendis, tandis que le chauffeur de mon taxi s’impatientait : « Miss, je n’ai pas que ça à faire, defal lu xess ! »

Je pris le papier à la hâte, ne le lut pas tout de suite, et dit au revoir.

« Me permettrez-vous de payer la course ?

-Hors de question, Monsieur Sokhna.

-Appelez-moi au moins Lamine, je vous prie.

-Si vous arrêtez de me vouvoyer, lançai-je à travers la vitre ouverte. »

Il n’eut pas le temps de répondre que le taxi était déjà parti, l’aspergeant d’un nuage de fumée noire. Entre Lamine et moi, ça a commencé ainsi. »

« Ndeïssane ! dit la grosse dame de sa voix si désagréable !

-Je ne comprends pas, madame, pourquoi vous nous avez raconté tout cela. Je ne vois pas de crime, ni d’horreur.

-Je vais y arriver, mon cher monsieur, un peu de patience, répondit Isseu à Gabriel, l’homme à lunettes à côté d’elle, qui avait été l’auteur de la remarque. Et si je vous ai raconté tout cela, c’est à dessein que vous compreniez mieux la suite. Je voulais vous décrire quel genre d’homme est Lamine…

-Est ? Il n’est donc pas mort ! Ce n’est donc point lui que vous avez tué ! Cela devient intéressant ! Continuez, Isseu, je vous le commande, je porte le nom de votre prophète, ce drôle ! »

A l’avant, le vieillard dit deux astafiroulah et trois subhanallah, cracha, serra son chapelet. Nul, hormis Macodou qui voyait tout, ne remarqua cela. Aussi le chauffeur sourit-il en voyant ce vieil homme que les provocations du dandy à l’arrière horripilaient, effrayaient sans qu’il ne pût rien y faire. Il se demanda ce que dévot cachait derrière sa piété, ses boubous, son masque de martyr de la religion. Macodou se tourna alors discrètement vers l’homme à ses côtés, qui s’appelait Cheikh Ahmadou, et le regarda pendant quelques instants, de biais. Dans la nuit de cette route que quelques lampadaires mourants éclairaient irrégulièrement, le chauffeur put voir le profil du vieil homme : c’était un profil tourmenté, torturé par des rides qui semblaient être chacune le siège, le sillon, le vallon, l’ornière, d’un remords, d’une faute, d’une expiation à faire. « En voilà un qui a grandement péché, et l’étendue de son péché se mesure à la grandeur de sa foi présente. Paradoxe des criminels qui se repentent ! » pensa Macodou, avant de se tourner et de fixer à nouveau la route. Il ne prêta dès lors plus attention au vieillard, d’autant plus qu’Isseu, au deuxième rang, avait recommencé à parler, de cette voix si suave dont se demandait comment elle pouvait appartenir à une criminelle.

« Lamine m’avait écrit son adresse sur ce fameux bout de papier. Il habitait seul, dans le Quartier Nord, sur l’île. Sa condition de jeune professeur lui assurait un certain aise, que l’on voyait à sa demeure. C’était une magnifique villa en briques rouges, qui avait gardé des vieilles bâtisses coloniales leur charme décati, leur majesté surannée. L’intérieur était sobre, décoré avec goût. Il y avait, en plus de la cuisine et d’une salle de bains, trois chambres meublées, spacieuses, toutes équipées de salles de bain intégrées ainsi qu’un magnifique salon dont une grande bibliothèque remplie d’ouvrages divers était le joyau. « Mon livre se vend plutôt bien » avait-il répondu à mon regard interrogateur et ébahi devant une telle aisance matérielle. J’allais le voir souvent. Les mercredis soirs d’abord, les mercredis et les samedis ensuite, puis, peu à peu, tous les jours. Il était très correct, et alors qu’il aurait, toutes ces fois, pu me demander de rester dormir –ce que je n’aurais à pas refusé, lui faisant entièrement confiance, il me demandait toujours de rentrer, pour ne pas inquiéter mes parents et ne pas leur mentir. Il était d’ailleurs très gêné que l’on se voie ainsi, en cachette, sans l’approbation de mes parents. Il est vrai que j’étais encore mineure, et lui, avait en réalité, malgré une calvitie fort précoce, vingt-sept ans. Dix ans d’écart d’âge : l’on a vu pire. Nous discutions littérature, c’est autour de ce centre commun d’intérêt que se noua notre étrange relation, qu’aucun de nous ne refusait. Naturellement, après deux mois d’une fréquentation amicale, puis ambiguë sans être toutefois malsaine ni déplacée, il m’avoua ces sentiments. Ce fut la première fois que nous nous embrassâmes. Le lendemain, je le présentai à mes parents. Ma mère, qui était dotée de cet instinct maternel qui fait qu’une mère sait détecter et reconnaître immédiatement le bon parti pour son enfant, fut tout de suite heureuse et enchantée. Mon père, qui était lui-même professeur de philosophie à l’Université, fut plus circonspect, quoiqu’il eût déjà entendu parler de ce collègue dont on disait dans les couloirs de Gaston Berger qu’il était un génie. Mais au cours de leurs discussions, il apprit à se détendre, à connaître Lamine, et à l’apprécier tant pour son esprit que pour ses convictions morales. Lamine ne se cacha pas plus longtemps : un mois après avoir rencontré mes parents, il leur demandait ma main. Mes parents le prièrent d’attendre que j’obtinsse mon BAC, ce à quoi convint Lamine, heureux. Je passe sur mon année de terminale, au bout de laquelle j’obtins mon BAC avec une mention Bien, faisant la fierté de mes parents et de Lamine. Le sujet de Littérature, cette année-là était tombé sur la Poésie…

Deux mois plus tard, pendant les grandes vacances, je me mariais à Lamine, avec l’accord de mes parents, lors d’une cérémonie, que Lamine et mon père voulurent sobre, au grand dam de ma mère, qui l’eût souhaité plus « inoubliable ». Quant à moi, je m’en fichais : tout ce que je désirais, c’était partir de chez moi, et m’installer chez mon mari. Ce fut chose faite dès le lendemain de notre union. Cette nuit là, notre mariage fut consommé, et je découvris les splendeurs de l’amour… »

Isseu marqua en ce point une petite pause, et parut se remémorer de délicieux souvenirs. Elle reprit après quelques temps.

« La plupart des mariages ne connaissent que quelques années, voire quelques mois de grâce, avant que l’affreuse routine ne s’en mêle, et que la force de l’habitude, l’épouvantable obligation d’aimer non parce qu’on le veut mais parce qu’on le doit, ne pénètrent dans le ménage, et ne le rongent insidieusement, sous les yeux des amants conscients de la situation mais n’osant, par peur, par convenance, le dire. Mais notre mariage, à Lamine et à moi, jamais ne sombra dans la routine. Nous savions nous aimer sans grandes idées, simplement, sans s’encombrer. Nous nous aimions librement. Je crois que cela nous a sauvés, et nous sauve encore, car aujourd’hui encore, je l’aime comme au premier jour, sauf qu’entre temps, j’ai été criminelle. Je lui ai cachée le bonheur… Je l’ai… Je l’ai… »

A ce moment, la voix d’Isseu, qui n’était plus devenue qu’un murmure, se mua en un sanglot que l’on respecta. La dame aveugle pleura quelques minutes, silencieusement mais chaudement, son corps se convulsait de spasmes violents que les larmes, abondantes, causaient. Le poids du souvenir qu’elle s’apprêtait à confesser à cette assemblée d’inconnus devait maintenant lui peser sur le cœur dans toute sa force. Et l’on ne pouvait douter, à la voir ainsi, que cette confession était la première qu’elle faisait de son malheur. A avoir trop longtemps été son propre confesseur, dans la solitude tourmentée de sa propre conscience, l’on en oublie la souffrance et l’horreur de ses fautes : le temps les ensable et les recouvre, notre cœur les enfouit et ne les oublie pas, les cache mais ne s’apaise pas, renvoie la douleur à l’horizon mais marche vers cet horizon, lentement mais inéluctablement. Et le jour où l’on atteint cet horizon, le jour où refait face au passé, deux solutions s’offrent : ou l’affronter et souffrir, ou le renvoyer encore à l’horizon, le cacher et avoir l’illusion de ne pas souffrir. Mais l’on souffre toujours plus un jour, le jour où l’on n’a plus d’autre choix que d’affronter le souvenir, de n’avoir pas voulu souffrir avant. Et ce jour était arrivé pour Isseu. Elle souffrait, et cela se voyait. La confession d’une faute est comme une parturition : il faut nécessairement, avant la libération et le bonheur d’être léger, délesté du poids qui sourd dans les entrailles, souffrir, traverser les douleurs de l’enfantement, exposer son corps déchiré à des matrones pour la mère ; son cœur torturé à des confesseurs pour le pécheur. Et Isseu souffrait.

Pendant les quelques minutes qu’elle pleura, personne n’avait osé un mot. Madeleine seule avait reposé sa main sur l’épaule d’Isseu, et pleurait avec elle. Tous les autres avaient eu l’intelligence de respecter la douleur humaine, qui est toujours sacrée lorsqu’elle prend racine dans la nudité blessée de l’âme. Et tous, en ce moment, pensaient à leurs propres crimes.

Isseu se calma peu à peu. Gabriel et Madeleine la réconfortèrent comme ils purent, la grosse dame, Absa, lança de temps à autre quelques Ndeïssane fort inutiles, et Mohamed le dandy se taisait. Quand elle en eut la force et le courage, la dame reprit son récit.

« J’ai tué mon mari. Pas physiquement, mais moralement. Je lui ai ôté toutes ses forces. Voici comment. Lamine et moi avions convenu de n’essayer de concevoir un enfant qu’après l’obtention de ma licence de Philosophie. Mon père, et Lamine avait été naturellement d’accord avec lui, avait souhaité que je poursuive mes études au moins jusqu’à l’acquisition  d’un premier diplôme, pour n’être pas comme toutes ces jeunes femmes dont la scolarité s’arrête à jamais du fait de la grossesse et de l’éducation de leur progéniture. Je ne voulais non plus être comme celles-là. Aussi attendîmes-nous, Lamine et moi, quoique nous eussions envie de fonder une famille. Les trois années qui me séparaient de la licence parurent des siècles, que nous traversâmes silencieusement, comptant les jours, souffrant, nous soutenant. A plusieurs reprises, nous faillîmes trahir la promesse que nous fîmes à mon père, et céder au désir de faire un enfant. Mais à chaque fois, au prix d’un effort surhumain, nous nous retenions, et nous disions que le moment où nous le ferions serait d’autant plus beau que nous l’aurions si ardemment désiré pendant tout ce temps. J’acquis ma licence après trois années de travail et de retenue ; le soir même, nous faisions l’amour avec une passion folle, sans contraception d’aucune sorte

-Yaap ak Yaap ! dit Mohamed avec un sérieux imperturbable, qui fit rire l’enfant de troupe. Continuez, continuez, rajouta-t-il ensuite.

-Quelques semaines plus tard, j’eus la confirmation que j’étais enceinte. Le jour où j’annonçai la nouvelle à mon mari fut sans doute le plus beau de notre mariage. J’avais suspendu mes études, et me consacrais totalement à mener à bien cette grossesse si désirée. Lamine multiplia les attentions, devint maniaque, me choya,  fut présent, partagea mes craintes, mes nausées, comme s’il portait lui-même en son sein un enfant. Ma grossesse, d’ailleurs, lui inspira un recueil de poésie à la gloire de la femme, et il avait dédié ce chef-d’œuvre « à la femme aimée, qui n’a jamais été tant belle que portant le fruit d’un si fol amour, et à  l’enfant qui arrivait, miracle, bonheur, soleil. »

-Médiocre dédicace, siffla le dandy.

-Allez-vous donc vous taire ! hurla Madeleine, que le personnage à ses côtés excédait de plus en plus. Vous n’avez donc aucun respect, vous êtes détestable, désagréable !

-En effet, mademoiselle. Merci de vos compliments, je n’en espérais pas tant de votre part. Et oui : je consens à me taire, que cette chère dame aveugle achève son histoire. Mais j’avais bien le droit de penser que la dédicace était médiocre. Je dis non à la censure, ma chère. Continuez, Isseu.

-Neuf mois s’écoulèrent sans problèmes majeurs. La grossesse, grâce à l’attention de mon mari et à mes propres efforts, s’était déroulée à merveille. Lamine avait tenu à ce que j’aille à l’hôpital dès que sentirai les premières contractions, même infimes. J’y allai donc, et attendis. Trois jours après mon entrée à la maternité, je perdis les eaux. Lamine avait tenu à ce qu’on le prévînt dès que cela se produirait. On le fit, il arriva devant les portes de la maternité une demi-heure plus tard. Il ne put me voir, car le travail avait commencé. Une demi-heure après son arrivée, une sage-femme sortit de la salle d’accouchement, et lui annonça avec une mine sombre la mauvaise nouvelle : l’enfant était mort-né.

« Et ma femme ? avait-il eu la force de demander.

-Elle est vivante, mais très fatiguée, et inconsolable, Monsieur Sokhna. Je suis désolé, je sais ce que cela peut être comme souffrance, etc. »

Il paraît que Lamine s’était retourné, avait marché quelques pas, comme une ombre, vers un mur, puis s’était mis à le cogner violemment de la tête, jusqu’au sang, en criant : « Pourquoi ? » Et avant qu’on eût pu le maîtriser, il s’était évanoui. Lamine me raconte aujourd’hui qu’il n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé tout de suite après qu’on lui eût annoncé la nouvelle. »

A cet instant, Isseu se tut de nouveau, non pour pleurer, mais pour sombrer dans une de ces méditations qui doivent être plus horribles encore que les peines, où l’esprit plonge tourmenté et sort dans un état de désespérance qui ne doit être très loin de la folie. Elle reprit cependant.

« Oui, nous avons perdu notre premier enfant. C’était une fille. On l’aurait appelée Mariama, comme la maman de Lamine, qui était morte en lui donnant la vie. Pourquoi l’avions-nous perdue ? Je ne sais pas, et cette question m’a torturée des nuits entières. Les premiers mois qui suivirent cette épreuve furent douloureux, je n’ai ni la force ni les mots pour vous les décrire. Retenez tout simplement que n’eût été mon mari, j’eusse été folle. La tristesse me rongeait, la culpabilité me détruisait, la honte m’accablait, la haine envers Dieu, ou la Providence, me défigurait. Lamine fut exceptionnel, malgré sa propre douleur, qui devait être au moins aussi grande que la mienne. Il rêvait tant d’être père… Combien de fois n’avais-je pas, en pleine nuit, surpris ses sanglots silencieux et étouffés ? Combien de fois n’avais-je pas ramassé dans la poubelle de sa table de travail des papiers chiffonnés, qui contenait de longs, sombres, beaux mais douloureux poèmes où il déversait toute sa peine ? Je ne sais comment il arrivait à être fort pour nous deux, je ne sais. Mais il l’était. Encore une fois grâce à lui, nous traversâmes cette période, et peu à peu, même si nous n’oubliâmes jamais totalement, nous nous remîmes à reprendre goût à une vie qui nous avait infligé sa première grande épreuve. Hélas, il y eut d’autres. Nous réessayâmes naturellement, lorsque nous nous sentîmes mieux, de faire un enfant. Nous n’y arrivâmes plus jamais. Les plus grands experts du pays se penchèrent sur la question : tous parvinrent à une semblable conclusion, à laquelle ni Lamine, et encore moins moi, ne pouvions nous résoudre : le traumatisme de mon premier accouchement m’avait rendue stérile. L’on nous dit partout que je ne pourrai plus jamais avoir d’enfant. Cette perspective seule me rendait folle, et je dépérissais. Lamine, cette fois-ci, malgré tous ses efforts, sombra peu à peu avec moi dans une espèce de dépression dont nous ne sortîmes que grâce à mes parents qui, ayant appris la nouvelle, s’empressèrent de venir s’installer chez nous. La présence et l’énergie de ma mère, particulièrement, furent extraordinaires. Je sais, et vous savez tous, l’opprobre que la stérilité d’une fille peut dans notre pays abattre sur une famille. Ce n’est pas seulement la fille, mais l’honneur de la famille tout entière qui est entaché, souillé, moqué. La mère de la fille, l’on ne sait pour quelle imbécile raison, est accusée d’avoir enfanté une stérile, et raillée. Mais ma mère, à ma grande surprise, ne prêta nulle attention à ces quolibets et à cette malveillance. Elle me sauva. Me donna une nouvelle fois la vie. Hélas, Lamine, mon cher Lamine qui avait été si fort, s’effondra. Rien, ni la compagnie de mon père, ni les consolations de ma mère, ni mon amour redoublé ne le tirèrent d’une peine qu’il ne prenait plus la peine de masquer. Il restait des journées entières enfermé dans sa bibliothèque, écrivant et lisant, ne mangeant rien ou presque, enfin, plus étranger au monde que jamais. Il était en train de mourir, et l’idée que c’était par ma faute m’était insupportable. Et quoique je m’en cachasse, je souffrais chaque jour de cette pesante culpabilité. Je savais très bien qu’il ne m’en voulait pas, qu’il ne me tenait pas pour responsable de ce qui nous arrivait ; je savais que lui également, était rongé par le remords, car Lamine est un de ces êtres qui ont un grand sens de la responsabilité ; je savais qu’il m’aimait encore, car il me le répétait, et me le prouvait dans les rares instants où il arrivait à dominer son spleen. Simplement, il était triste : de ne pouvoir avoir d’enfant avec la femme qu’il aimait, de ne pouvoir être père. Il ne me le disait bien sûr pas, mais je sentais qu’il était déçu, de ces déceptions dont rien ne sauve. Je sentais surtout qu’il était rongé par un profond sentiment d’injustice, d’incompréhension, de sourde et impuissante colère. Il avait toujours rêvé d’être père, voici maintenant qu’il était condamné à ne l’être jamais, du moins, pas avec moi. Il publia un autre recueil de poésie, dont la tristesse et l’absence de désespoir furent horribles. Il l’intitula, en référence à l’un des recueils de Césaire, et à un vers d’Apollinaire « Adieu, Adieu, Mon Soleil cou-coupé ». La critique acclama « cette sublime plainte d’un cœur en ruines. » La situation me devint vite insupportable. Dans les faits, Lamine essayait d’être toujours aux petits soins, et de me prouver son amour. Mais quelque chose en lui avait changé ; une flamme en lui s’était éteinte qui ne se rallumait que de façon trop intermittente. Il me regardait encore avec amour, mais au fond de ses yeux, furtive, je pouvais voir la triste lueur de la déception, qui flamboyait, intensément, avant de disparaître. Lamine n’était plus totalement heureux, malgré tous ses efforts pour le cacher, et les miens pour lui rendre le bonheur.

Un jour, alors que nous étions au lit, je décidai de lui parler, car je ne pouvais me résoudre à voir dépérir l’homme que j’aimais. Il m’avait sauvé une fois, c’était à mon tour de le soulager. Il n’y avait dans notre situation qu’une seule solution pour que Lamine reprenne goût à la vie : qu’il devînt père. Et puisque je ne pouvais lui donner cet enfant, une autre le lui donnerait. Par amour, je lui proposai alors de prendre une deuxième femme, faisant ainsi ce que peu de femmes eussent eu le cœur, le courage, l’amour de faire. La perspective de partager mon homme me déchirait le cœur, mais celle de voir périr mon homme dans mes propres bras, par ma faute, et sans que je ne puisse rien faire pour le sauver de la mort m’était plus insupportable encore. Oui : je lui proposai de me prendre un coépouse, chose impensable en ce pays, où la polygamie est le pire châtiment qu’une femme puisse endurer. Nous avions déjà eu à discuter de la polygamie : il n’était pas forcément contre, car il y avait des circonstances, pensait-il, où la polygamie s’imposait, mais disait qu’il ne serait jamais polygame, pour l’élémentaire raison que son cœur jamais ne pourrait aimer deux femmes simultanément sinon à être hypocrite avec l’une, ce qu’il ne voulait pas ; quant à moi, j’abhorrais cette pratique, que je considérais comme une humiliation de la femme, réduite à partager son mari avec des inconnues, réduite à n’avoir son mari que pour quelques jours, quelques misérables jours la semaine pour lui prouver son amour, une ou deux nuits ; réduite, avec, contre ses coépouses, à se battre comme de vulgaires chiens se disputant un bout d’os ; bout d’os qui les dominait pourtant ; réduite, enfin, à n’être qu’une parmi tant d’autres, ce qui est sans doute la pire des choses qui puisse arriver à une femme qui aime : n’avoir plus de différence, n’avoir plus de singularité. Vous n’ignorez pas tous les scandales qui éclatent à cause de ces histoires de coépouse qui tournent mal : les coépouses qui se battent, qui se haïssent, qui cultivent la haine entre leurs enfants, qui en arrivent même à haïr l’homme qu’elles ont un jour aimé.

-Mais Sokhna si, que faites-vous de la religion. Notre prophète, Salalahu Aley hi Wa-Salam, était polygame. Si vous êtes une bonne croyante, vous n’avez pas le droit de…

-Vous me faites rire, vous autres, avec vos arguments religieux, coupa, dans un ricanement ironique, Isseu, que la saillie subite du vieillard à l’avant avait piquée au vif. Oui, vous me faites rire. La religion n’est plus en ce pays qu’une coquille vide dont on use pour justifier l’inavouable. Le fait est simple, Monsieur, et je vais vous le dire, quoique vous le sachiez peut-être déjà : la plupart des Hommes sénégalais ne cèdent à la polygamie que pour satisfaire une libido qu’une seule femme ne parvient plus –disent-ils, ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander- à satisfaire. D’amour, il n’est plus question : tout n’est que plaisir, égoïste plaisir. L’argument religieux est spécieux ; pire, il est caduc ; pire encore, il est hypocrite. C’est la triste réalité de ce temps. Les hommes de ce pays baisent, et baisent encore. Les enfants qui pourront naître de ces unions : il n’est jamais sûr qu’ils puissent les entretenir. Or, sur le plan de la religion, y a-t-il plus odieux crime que de donner la vie à un enfant qu’on ne saura ni aimer ni entretenir, et que l’on voue à la déchéance ? Alors non, ne me parlez pas de religion ! Vous n’y croyez plus. »

Au sermon qu’on lui destinait, Isseu avait répondu par un autre sermon, dont la violence surprit bien des membres de cet équipage maudit. Les termes avaient été crus, le ton dur, la douceur de la voix avait disparu, et l’amertume du cœur avait jailli. Madeleine elle-même s’effraya quelque peu, et retira sa main de l’épaule d’Isseu quelques instants, avant de l’y reposer.  Un long silence s’installa après cet échange qui, une fois de plus, avait fait taire le vieillard, avec une violence inexpliquée. Mohamed parla le premier :

« Ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander ! Admirable descriptif. Je ne l’eusse mieux dit !

-Veuillez tous m’excuser, je me suis laissé submerger par la colère. Excusez-moi, mon père, reprit Isseu, qui avait retrouvé son calme et sa douce tristesse, quoique sa respiration fût encore haletante.

-Oh mais, ne vous excusez pas, cela gâche tout votre panache ! Je commençais à bien vous aimer, moi ! fit encore le dandy. Décevant.

-Excusez-moi, tous, surtout vous, ma fille. Je n’ai jamais su accepter que la polygamie, dans son expression actuelle, puisse être justifiée par la religion. Je n’ai jamais su accepter la polygamie, tout simplement. C’est pourtant elle que j’ai proposée à Lamine. Si cela pouvait le rendre de nouveau heureux, j’étais prête à consentir à ce sacrifice.

-Votre geste a été magnifique, madame, dit Gabriel, l’homme qui était à ses côtés, avec une sorte d’admiration respectueuse dans la voix. Est-ce que votre mari a accepté ?

-Dans un premier temps, il refusa. Sa morale, son amour pour moi, son incapacité, croyait-il, à aimer une autre femme, constituèrent les premiers freins. Il s’en voulut d’être tout le temps triste et de me rendre triste, pleura au creux de mon épaule, me demanda pardon d’être si égoïste et promit qu’il ferait des efforts pour oublier. Il les fit. Pendant plusieurs semaines, je retrouvai le Lamine d’avant : joyeux, passionné, plus présent que jamais. Je me dis alors qu’il était guéri, et il m’arriva même, pendant cette période, de rire de la proposition que je lui avais faite. Je crus que tout allait redevenir normal. Mais c’était mal connaître la profondeur de la déception dans le cœur de mon mari. Il retomba progressivement dans la léthargie et la tristesse, malgré ses efforts. Cela le prenait violemment, et il ne pouvait alors lutter. Je ne pourrai vous expliquer l’étendue de la culpabilité qui me saisissait alors de nouveau, plus lancinante que jamais. Une deuxième fois, par désespoir, par amour, je lui suppliai de prendre une deuxième femme. Je pleurai, le priai, lui demandai de le faire pour moi, sinon par amour, au moins par pitié. Lamine, meurtri, refusa encore. Quelques mois s’écoulèrent au cours desquels rien n’alla mieux. Nous ne nous parlions presque plus, retranchés, enfermés, prostrés chacun dans une douleur dont l’autre était la cause et, peut-être, la solution. Mais nous ne parlions plus : nous souffrions en silence. La troisième fois que je lui proposais d’être polygame, il accepta, le visage baigné de larmes, presque honteux.

-Ndeïssane…

-Lamine épousa Khady, une de ses collègues avec qui il avait noué une amitié très forte. Khady venait souvent à la maison : nous nous connaissions bien, et nous respections. Nous n’étions peut-être pas des amies, mais nous nous appréciions assez pour être de bonnes copines. Elle était du même âge que Lamine, et était divorcée. Elle connaissait notre histoire, avec Lamine, car ce dernier en avait fait une confidente. Aussi, lorsque Lamine lui demanda sa main, elle accepta intelligemment, ayant compris tous les enjeux de cette union. Je souffris, et incapable de cacher une douleur à laquelle j’avais contribuée, que j’avais même créée, je pleurai des heures entières, enfermée dans ma chambre. Puis, me reprenant, je me dis que Lamine serait de nouveau heureux, qu’il serait père, que Khady lui donnerait un enfant, et cette idée me redonna des forces. Je mobilisai alors toute mon énergie pour le mariage, m’activai, m’occupai de tous les préparatifs, devint exemplaire dans mon rôle de première épouse.

-Awoo buru Kërëm !

-Comme vous le dites, Monsieur. Je devins comme une reine, qui préparait l’accession de sa fille, la princesse, au pouvoir. Je m’occupai de la future mariée, ma future coépouse, peut-être ma future rivale. Je lui trouvai des habits, des cadeaux de mariage, et toutes ces choses dont une femme avait besoin. Je fis autant que je peux bonne figure, quoique mon cœur fût partagé entre l’idée de perdre une part de Lamine, et celle d’en retrouver une autre part. J’avais choisi le sacrifice. Je devais l’assumer. Je vis peu Lamine pendant cette période : il était rarement à la maison et rentrait tard, et les rares soirs où nous discutions, je sentais dans son regard fuyant une sorte de honte et de gêne par rapport à ce qui se passait. Il me dit même un jour qu’il voulait tout arrêter, annuler le mariage et sa demande, revenir avec moi. Je refusai, même si mon cœur, ou mon esprit, je ne sais plus, me criait le contraire. Le mariage eut donc lieu. La veille, Khady vint me trouver dans ma chambre. Je l’accueillis comme une sœur. Elle me regarda longuement, et avec un sourire bienveillant, me parla :

« Tu sais, Isseu, que je t’apprécie beaucoup. Tu es comme ma petite sœur. Je connais ton histoire avec Lamine, et je voudrais te dire que tu es l’une des personnes les plus courageuses que je connaisse. Lamine ne me l’a pas dit, mais je l’ai deviné : c’est toi qui es derrière ce mariage. Je crois en savoir la raison : tu veux que Lamine ait un enfant, vu que tu ne peux le lui en donner. Ce geste te grandit, et ton renoncement est sublime. Ce que tu fais, peu de femmes l’auraient fait. Moi-même n’aurais jamais pu le faire. Tu en es d’autant plus admirable. Quant à moi, je ne me fais pas d’illusions : je sais que Lamine ne m’aime pas, ou du moins, il m’aime d’un autre amour. Tu es la seule femme à être dans son cœur, et cela, nul ne le changera, et certainement pas moi. Mais…

-Mais tu aimes Lamine, achevais-je…

-Oui, je l’aime et sincèrement, en secret, depuis des années. Lorsque j’ai divorcé, il y a quelques années, il a été d’une présence et d’une aide exceptionnelles. Il m’a soutenue, moralement, financièrement. Il a été comme un père, comme un frère, comme un mari. Je suis tombé amoureuse de lui comme cela. Je pensais d’abord qu’il ne s’agissait que d’un élan de faiblesse, mais même quand j’allais mieux, je me sentais toujours aussi attaché à lui. Oui, je l’aimais. Et je l’aime encore. Je n’ai jamais eu le courage de le lui avouer. Et c’est au moment où j’allais le faire que tu es entrée dans sa vie. Il m’a parlé de toi tout de suite, et parlait de toi tout le temps. Je feignais alors d’être heureuse pour lui, mais je te jalousais, au fond. J’étais même, finalement, contente pour lui, car ne m’importait que son bonheur, mais j’eusse préféré, souhaité, que ce bonheur fût partagé avec moi. Je te l’avoue, je t’ai haïe. J’ai pensé en secret, lors de longues nuits, que tu ne le méritais pas, jusqu’au jour où je t’ai rencontrée. Il a suffi que je te voie, que nous discutions, que je vous voie, dans votre amour, dans votre complicité, pour que toutes mes haines et toutes mes jalousies disparussent. Vous étiez faits l’un pour l’autre, c’était évident. Et je connais trop bien l’amour, il m’a trop fait souffrir, trop procuré de bonheur, pour que je puisse jalouser deux personnes qui s’aiment. Au pire, je vous enviais ; au mieux, vous admirais. J’ai toujours été, ne t’en indigne pas, la troisième composante votre couple. Lamine me confiait tout : son impatience d’avoir un enfant, son bonheur de te savoir enceinte, ses angoisses quand tu étais grosse, et sa douleur lorsque tu perdis votre enfant. Il me parlait de ton courage, de son amour pour toi malgré tout, et de tout le reste. Son chagrin lorsqu’il apprit que tu étais stérile fut incommensurable : je fus la spectatrice de sa chute, de votre chute. Et pourtant, il t’aimait à la folie. Mais, je le savais, il voulait un enfant. Cette contradiction, cette impossibilité, ont failli le rendre fou. Je ne savais que lui dire, je n’osais lui proposer la polygamie, sachant qu’il refuserait, par conviction, mais surtout par amour pour toi. Je me tus donc, et essayais de le soutenir comme il m’avait soutenue. Il me demanda un jour ce que j’aurais fait si l’on me suppliait, par amour, d’être égoïste, pour penser à son propre bonheur. Je compris tout de suite que tu lui avais demandé de prendre une seconde épouse. Je ne répondis pas à sa question, mais lui dis juste qu’en amour, le bonheur n’est jamais égoïste : celui de l’un est celui de l’autre. Oui, Isseu, je te comprenais, et t’admirais. Je savais que Lamine te chercherait bientôt une coépouse. Et je savais que ce serait moi. Je le souhaitais, du moins. Lamine n’aurait pas eu la force et le courage de chercher une femme qu’il ne connaissait pas. Et moi, j’étais après toi la femme qu’il connaissait le mieux. Il savait peut-être que j’avais des sentiments pour lui. Aussi ne fus-je pas surpris lorsque, au bord des larmes, il me demanda en mariage. Je dis tout de suite oui, en pensant à toi, et nous pleurâmes longtemps. Je ne serai pas ta rivale, mais ta sœur ; pas ta coépouse, mais d’abord une amie. Nous avons l’amour de Lamine en commun, nous voulons toutes deux son bonheur. Rendons le heureux, car de son bonheur dépend le nôtre. Rendons le heureux, Isseu. »

« Je n’eus la force que de dire un simple merci à Khady. Nous avons pleuré ce jour-là, dans les bras l’une de l’autre."

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Pourquoi je ne peux publier.

6 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

La très haute idée que, à tort ou à raison, je me fais de la littérature, m’empêchera encore longtemps de songer sérieusement à écrire- comprenez, à écrire ailleurs que sur ce blog, à écrire pour publier. Et même si je devais faire de l’écriture mon métier, et de la littérature mon destin, je souhaiterais alors ne publier que très peu. Voilà, en résumé, ce que j’ai à répondre aux quelques uns qui me demandent ou qui m’ont un jour demandé pourquoi je ne publiais pas.

 

Je ne me défends pourtant pas d’en avoir la (secrète) ambition. Ce serait, si je le refusais, verser dans une espèce de fausse modestie en laquelle, ni par nature ni par conviction, je ne puis croire. Je ne crois pas en la modestie, et encore moins en la modestie de quelqu’un qui se pique d’écrire. Je me trouve moi même, du seul fait des quelques imbécilités mêlées parfois, il est vrai, à quelques éclairs, que je publie ici, d’une rare immodestie. Tout écrivain, c’est-à-dire tout homme de plume qui prétend bâtir une œuvre et pas simplement publier des livres –c’est à mes yeux la différence fondamentale entre un écrivain et un auteur- me semble être nécessairement doté, qu’il l’admette, l’avoue, l’assume ou non, d’un ego surdimensionné, aussi grand, au moins, que le talent qu’on lui prête ou qu’il se reconnaît. Ce n’est souvent rien que cela, un écrivain : du talent, certes, mais aussi la prétention, l’ego, de mettre ce talent au service de quelque chose à dire. L’un ne va sans l’autre. Hélas, ce temps est celui du triomphe des egos dénués de talent. Or, sans un talent à sa mesure, l’ego tourne en vanité, et la vanité en arrogance ; autant d’attitudes qui, sans les rayons du talent, oserai-je du génie, qui les éclairent et qui seuls doivent les justifier, sont détestables chez un homme, a fortiriori chez un homme de plume. Et moi ? Moi, j’ai la démesure de l’ego ; il me manque la certitude du talent.

 

Non pas que je ne sois pas certain d’avoir de talent littéraire. Du talent, j’en ai : c’est bien là le signe, si vous le cherchiez, de la démesure de mon ego. Je crois être au moins plus doué que certains plumitifs que l’édition actuelle, pas toujours mais trop souvent prostituée aux lois des ventes, à la tyrannie des chiffres, à la facilité et, finalement, à la médiocrité littéraire la plus absolue, promeut et sacre. Simplement, lorsque je parle de « certitude du talent » j’entends moins l’assurance d’être talentueux que celle de ne l’être pas encore assez. Il ne me manque pas de talent ; il me manque du talent. La finesse de la nuance est ici un signe de son importance.

 

La littérature est une chose sérieuse. Non forcément une chose grave ou sacrée, mais une chose sérieuse, c’est-à-dire une entreprise qui n’a pas le droit de tomber dans la facilité, et qui ne mérite pas qu’on l’y pousse. Et s’il fallait expliquer pourquoi c’est une chose sérieuse que la littérature, je dirais que c’est parce qu’elle est un Art, c’est-à-dire quelque chose qui ne sert à rien à rien, sinon à parler autrement des Hommes et du monde, à parler d’eux en usant d’un langage dont la Beauté est la lettre et l’esprit. La littérature, évidemment, ne sert à rien. Et c’est bien pour cela qu’elle est si utile aux Hommes. Je consacrerai bientôt un texte à cette question : à quoi sert la littérature ?

 

La littérature est faite d’exigence. Ecrire est un labeur douloureux, solitaire, long, âpre, et au sortir duquel tout écrivain, pour doué qu’il soit, est soulagé et heureux. C’est être dans la posture que de croire et de sanctifier l’image d’Epinal de l’écrivain solitaire, misanthrope, souffreteux, martyr de son art, maudit, enfermé dans la masure misérable qui lui sert de cabinet, incompris, douloureux, mélancolique, les cheveux au vent et l’âme balayée par les furieuses et mystérieuses tempêtes de l’inspiration. C’est là un cliché romantique qui m’amuse plus qu’autre chose. Mais lorsque je parle d’exigence, je ne parle de rien de plus que de ce labeur inlassable qui doit commander que l’écrivain ne fasse jamais de son art une facilité. Le génie, ou le talent, ce n’est en littérature que le travail qui transforme l’idée en image, voire en fait, et l’étincelle en brasier. Et ce travail implique de la patience, de la volonté, et un amour sans cesse postulé de la perfection, qui n’existe pas. Les lectures qui m’ont donné l’amour de la littérature m’ont appris que l’on pouvait allier l’exigence de la langue à la beauté d’une histoire dont les idées, simples au départ, sont grandies par l’art du récit ; elles m’ont encore appris qu’il était possible d’allier un succès populaire à un succès critique, sans verser ni dans les médiocrités langagières, stylistiques, romanesques des livres faciles, ni dans la lourdeur complexe et inintelligible des livres que l’on cherche à tout prix à faire paraître intelligents. L’intelligence en littérature –je parle surtout du roman- me semble être la conjonction d’un style (je consacrerai aussi bientôt un texte à cette chose) et d’une histoire que l’on arrache du réel et élève par sa stylisation, justement.

 

Je ne publie pas, et ne songe pas à publier, pour une raison toute simple, à laquelle je puis réduire tous mes arguments, quant à cette fameuse exigence : j’ai lu un certain nombre de grands écrivains, que je ne citerai pas tant ils sont nombreux, et que je tiens pour des maîtres absolus de l’art de la prose. Et le fait est que lorsque l’on a lu ces gens-là, l’on ne peut raisonnablement se permettre d’écrire n’importe comment, non plus que l’on ne peut se permettre de n’avoir pas d’exigence pour sa propre prose, et pour toute autre prose. Il n’est pas question d’imiter (opération impossible et peu souhaitable) ces grands ou de chercher à s’inscrire dans leur prestigieux sillage. Il ne s’agit que de respecter une certaine idée de l’art d’écrire, où la patience embrasse le labeur, où l’élégance du style est aussi importante que le récit, où raconter une histoire est d’abord une certaine manière de la raconter. C’est certes un idéal, et à ne pas être certain de l’atteindre, je m’évertue au moins à toujours le postuler, à le nourrir et à m’en nourrir. Voilà l’idée que je me fais de la littérature.

 

L’époque est la consécration de récits souvent faibles et sans relief, simplistes dans leur intrigue, laborieux dans leur style, tièdes dans leur inspiration. Cela renseigne, plus que sur la valeur des auteurs, sur l’exigence des lecteurs, et de ce qu’ils veulent lire, et qui a donc du succès. La logique voudrait que moi, qui prétends écrire avec un minimum d’exigence littéraire, je fusse en parfaite mesure d’écrire ce type d’histoires, qui plaisent et assurent la popularité et le succès. En d’autres termes, puisque je dis être exigeant, je devrais facilement pouvoir écrire une masse considérable de choses que je juge faciles. Mais cela même, je ne le peux. Je ne peux écrire des choses faciles ; j’en suis incapable. Je ne sais écrire autrement qu’en essayant de toujours seoir à ce principe d’exigence. C'est la rançon de mes admirations, de mes lectures, de mes goûts. Tenterai-je d’écrire autrement que j’échouerai lamentablement. Heureusement, du reste. S’il faut écrire d’une certaine manière pour avoir quelque succès, je préfère encore ne jamais publier, ou n’être lu que d’une poignée de gens. Il faut écrire pour être lu ; jamais pour des lecteurs. Est-ce une posture, en ce temps où ne comptent que les chiffres, le nombre de lecteurs, le nombre de livres vendus ? Peut-être. Mais si c’est une posture, je l’adopte volontiers. L’exigence littéraire ne va pas sans une certaine posture délicieusement aristocratique. Misérable, je serai alors un aristocratique de l’esprit, plus riche que n’importe qui.

 

C’est cela, qui fait que je ne peux publier : je refuse par dandysme spirituel (pléonasme) de céder aux appels d’une banale facilité que j’échouerai du reste à  réaliser, et d’autre part, les cimes de la qualité dont je rêve me sont encore inaccessibles. L’on pourrait me rétorquer qu’à penser ainsi, je n’atteindrai jamais cet idéal, puisque le propre de l’idéal est de n’être jamais que lointain, éclatant et brillant, là-bas, au royaume de la beauté. Cet argument est valable, mais il ne vaudrait que pour quelqu’un qui manquerait de lucidité. Or, de la même manière que je peux être prétentieux pour décliner mes ambitions, je suis lucide lorsqu’il s’agit de mesurer mes forces, mes faiblesses, et la distance de laquelle je suis de mes idéaux. J’ai des ambitions sans illusions. Je suis assez lucide pour identifier les trois grands défauts qui font que je ne peux encore songer à écrire pour être publié : je ne travaille pas assez, ma prose est encore trop impure (ce ton professoral, prétentieusement didactique, affreusement docte que je peux prendre !) et, pour finir, je suis trop pressé d’achever mes récits pour leur accorder le temps de maturation et de réflexion qu’il faut. La paresse, la lourdeur du style, l’impatience. Les corrigeront l’exercice permanent, l’épuration progressive, la patience. C’est en partie la raison d’exister de ce blog, et des quelques essais littéraires que j’y publie parfois. Lorsque je jugerai que ces défauts sont corrigés, je songerai à une entreprise plus grande. En attendant… 

 

Cela prendra le temps qu’il faudra. Et s’il faut que j’écrive ma seule et unique œuvre au soir de ma vie, que j’en achève le manuscrit final sur mon lit de mort, s’il faut tout ce temps pour parvenir à ce que je recherche, j’attendrai. Je prendrai bien sûr soin de préciser dans mon testament qu’il faudra impérativement que l’on refuse le Nobel posthume que l’on voudra m’accorder. Il faudra bien que je me permette une petite posture d’écrivain, allons!

 


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Le Diable en sept (Roman d'un Drôle de voyage, partie 5)

4 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VI : Court intermède où l’on décida du prochain narrateur.

 

Le silence des voyageurs qui accueillit le récit de Macodou était assez éloquent de l’émotion dans laquelle sa chute les avait plongés. Le chauffeur, quant à lui, une fois sa narration terminée, reprit son air impénétrable, sans se soucier de l’effet que son histoire avait eue chez ses auditeurs, et juges d’un soir. Et pourtant, et Macodou le savait, son sort en cet instant était joué. Le Diable leur avait bien dit qu’il prendrait en compte le premier sentiment qu’éprouveraient les autres tout de suite après le récit. A cette pensée, il serra plus fort encore son volant, et attendit. Ce fut Gabriel, que l’on n’avait pas entendu pendant le récit, qui rompit le silence, de cette question d’un laconisme néanmoins pragmatique :

« A qui le tour ? »

La question sembla tirer les autres passagers de profondes méditations, et la voiture qu’écrasait le silence s’anima de quelques bruits : une posture que l’on arrange, un mouchoir que l’on refait, un soupir que l’on étouffe… Il y avait quelque chose de tragiquement cynique dans cette assemblée, condamnée et se sachant condamnée, obligée d’être solidaire jusqu’au bout, mais sachant en même temps qu’elle ne sera plus complète à son arrivée, et que des huit âmes qui la composaient, une seule survivrait, par la grâce et la faveur des autres. Ce qui pouvait se passer dans l’esprit de chacun, en ce moment précis, serait sans doute assez impossible à dire. Quel sentiment y régnait ? L’espoir, s’il y avait encore à espérer ? La peur ? Le désespoir ? L’indifférence ? Le remords ? Un mélange de tous ces états ? Nul ne saurait le dire. A la fois potentielle victime, potentiel bourreau et sauveur providentiel, chaque passager de ce véhicule avait la possibilité de mourir en damné ou en saint, en tuant ou en sauvant. Le calcul des intérêts affrontait la générosité des cœurs. C’était laid. Mais c’était sublime également. C’était la banalité des commerces humains élevée à la dimension de l’inéluctable tragédie de la mort.

« Puisque vous demandez, pourquoi ne commenceriez-vous pas ? demanda la grosse dame à Gabriel.

-Je préférais d’abord demander si quelqu’un se portait volontaire, sinon je me lance. Je ne vois pas l’utilité de dresser un ordre de passage, de toutes les manières. Ce n’est pas parce qu’on passe en dernier qu’on en sera forcément sauvé. Alors, quelqu’un veut passer ? »

Personne ne répondit. Le seul bruit que l’on entendait était celui du chapelet du vieux, qu’il continuait à égrener frénétiquement.

« Comme si cela pouvait vous sauver en cet instant », pensant l’enfant de troupe à l’arrière du véhicule.

Gabriel s’apprêtait à se proposer et à commencer lorsque la femme aveugle à côté de lui, de sa douce voix, dit de façon presque inaudible :

« Je veux bien parler. 

-L’aveugle ? Voyons voir quelle horreur vous hante ! lança le dandy en ricanant. Enfin, quand je dis « voyons voir », ne le prenez pas pour une provocation personnelle, je vous prie.

-Je suis la dernière personne à qui votre impolitesse…

-J’eusse préféré sarcasme ou ironie. Toujours allier la justesse du terme à l’élégance du registre.

-Laissez tomber. Ironie, sarcasme, dérision, cynisme, tout ce que vous voudrez. Après tout, cela m’est bien égal. Mais vous avez raison sur un point : mon crime me hante. Il ne se passe pas une nuit sans que j’y pense en pleurant. Mais je sais que le regret ne me sauvera pas, il ne sauve jamais…

-Assez de philosophie, chère madame. L’on attend votre horrible confession ! J’en frémis, l’horreur me fascine ! »

Madeleine, qu’une affection silencieuse et inexpliquée liait à la femme qui se préparait à raconter son histoire, posa sur son épaule une main bienveillante, qui l’encourageait. Cela redonna courage à la femme, qui baissa la tête, et inspira profondément, comme si elle s’apprêtait à livrer une bataille cruciale.

 

« Voilà mon histoire, finit-elle par dire enfin. » 

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