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Prolégomènes au "Mundus Muliebris", De la démarche des femmes.

30 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Prolégomènes au Muliebris, Texte II : De la Démarche des Femmes, partie II.

 

La publication de la première partie de cette étude m’a valu des douleurs et des critiques.

 

 J’ai d’abord été bestialement agressé par des ivoiriennes, qui n’ont pas supporté que je les eusse classé dans la si noble catégorie des balancières. Nourries à l’atiéké, aux bananes plantains et au poulet braisé, sauvages et brutales, rudes et animales, bodybuildées, les lâches m’ont attaqué à deux. J’invoque l’infériorité numérique pour expliquer ma débâcle. De plus, elles faisaient bien, à elles deux, deux quintaux. J’ai failli mourir, j’ai été dans le coma. Je ne sais comment j’en ai réchappé. Tout ceci est d’autant plus regrettable qu’il ne s’agit que d’une affaire de démarche. La susceptibilité est un péché. Et pourtant, j’adore les ivoiriennes. Je ne peux m’empêcher de les admirer, surtout lorsqu’elles dansent quand retentissent le rythme endiablé de « Bobaaraba », ou qu’elles s’excitent et entrent en transe alors que le prophète et boucantier ivoirien Molaré délivre ses grandes vérités : « il faut faire le malin sauvagement ; il faut faire le malin à outrance. » L’amour, cet éternel malentendu…

 

J’ai ensuite reçu des objections de la part d’esprits maniaques, qui réfutaient mes chiffres sur le temps de balancement de fesses des balancières. Cela m’a meurtri. Car c’est ma déontologie et mon statut qui sont en réalité mis en doute. Le scientifique que je suis, reconnu par la prestigieuse Académie des Sciences Physiques, Chimiques, Mathématiques et Morales, n’a pas souffert qu’un travail si fastidieux, mené dans les règles de la rigueur scientifique la plus absolue, soit contesté pour ses chiffres. C’est humiliant. Je rappelle à mes contradicteurs qu’à l’époque déjà, j’avais payé de ma personne –une autre ivoirienne m’avait giflé- pour mesurer ce temps, et dresser ces chiffres. J’ai perdu mon chronomètre et une dent dans l’affaire. Que l’on puisse, suite à tous ces sacrifices et tous ces sévices, m’accuser de falsification, d’exagération, de fantasme sur les grosses fesses, d’inexactitude, d’invention de spécimens surhumains, m’est proprement insupportable. C’est du sabotage. J’ai des images, que j’ai moi-même filmées, pour corroborer mes chiffres. Elles sont sous scellé, et seront dévoilées quand l’humanité sera prête à admettre des vérités si dérangeantes mais si nécessaires. Je vous donne rendez-vous dans cinquante ans. D’ici là, je maintiens : lorsqu’elle marche, la fesse droite de la balancière reste 2 secondes et 64 centièmes en hauteur, tandis que la gauche tient le haut du pavé pendant 2 secondes et 89 centièmes.  L’Histoire tranchera par la raie; et la raie ne ment pas.

 

Ceci dit, et malgré la peur qui m’étreint les entrailles à l’idée que l’on m’agresse encore, il faut continuer. Il y a quelques autres catégories. Je serai moins disert que je ne le fus pour la partie précédente : je ne tiens pas à trahir ma couverture par une trop grande volubilité.

 

Les Miss : Il faut leur reconnaître une certaine grâce, surtout lorsque leurs jambes, qu’elles ont interminables, se croisent et se décroisent vertigineusement. Leur science du bassin et de la démarche est fondée sur une idée directrice: l’élégance du pas naît de la raideur du buste. En d’autres termes, plus ce dernier est immobile, plus le déhanché est réussi. Tout est une question d’équilibre chez ces êtres extraordinaires, qui ne veulent pas balancer des bras lorsqu’elles se meuvent. Ce tour de force ne se fait pas sans sacrifices, cependant : les plus douées parviennent, en se tenant la taille pendant la marche, à maintenir leurs bras immobiles. Mais cette technique n’est l’apanage, comme je l’ai dit, que des miss qui ont du talent. Les autres, moins douées, font dans l’extrémisme : elles se coupent les bras à coups de machettes. Plus de bras, plus de balancements de bras, plus de mouvement du buste. Froide et implacable logique. Je vous épargne les scènes morbides dont je fus le spectateur. Toutefois, ceci n’est pas le plus remarquable chez les miss et leur démarche. Il y a mieux : une miss qui marche n’est jamais parfaite que lorsqu’elle tombe. Aussi ai-je découvert que toutes les manœuvres des miss ne tendent qu’à la chute. Leurs croisements et décroisement de jambes, pour élégants qu’ils soient, ne sont à vrai dire que les germes des crocs-en-jambe qu’elles s’apprêtent à s’infliger. Et elles savent tomber, en s’arrangeant toujours, comme les chats arrivent toujours à retomber sur leurs pattes, comme les tartines retombent toujours du côté beurré, à tomber sur leur derrière. Le destin d’une miss est de tomber. Les miss sont les masochistes de la démarche féminine. Elles aiment souffrir.

 

Les cagneuses : Ce sont les incarnations humaines des araignées. Nul ne comprend réellement comment elles marchent. Elles semblent avoir huit pattes désarticulées. Et pourtant, ce qu’elles courent vite ! Deux d’entre elles m’ont poursuivi parce que j’avais ri de leur morphologie, et je ne dus mon salut qu’aux menaces que je leur fis de leur donner des béquilles, outils qu’elles détestent par-dessus tout. Puisque je ne saurai dire comment elles marchent, je vais tenter, au moins de les décrire. Les cagneuses ont plusieurs genoux, quatre au total, deux comme nous autres, et deux autres tournées vers l’intérieur. Cette singularité physique leur conférence une apparence des plus étranges : l’on a l’impression que leurs genoux –les quatre- sont liées, et que leurs jambes ont la forme d’un grand X. La conséquence de cette bizarrerie est un développement fort marqué du buste : les bras sont musclés, les seins lourds, les épaules masculines. Je m’arrête là, je ne veux m’en faire des ennemies, d’autant plus que je n’ai plus de béquilles. Toute aide pour en savoir plus sur ces femmes est la bienvenue.

 

Les culs-de-jatte : J’ai un cœur grand et noble, et je ne stigmatise ni n’exclus personne de mon étude. Je suis un humaniste : toutes les Femmes naissent égales en démarche, puis certaines ont moins de chance que d’autre. Je m’intéresse à toutes les femmes, même aux handicapées. Je dois une fière chandelle aux culs-de-jatte femmes, car figurez-vous que les béquilles qui m’avaient sauvé la vie, alors que me poursuivaient les cagneuses, m’avaient été prêtées par une de ces grandes dames. Aussi désiré-je leur rendre hommage, en décrivant leur façon de se mouvoir. Mais la chose est technique, complexe, difficile ; la traiter dans son détail clinique pourrait tourner à l’impudeur, à la nausée, à l’horreur. Je vais simplifier, et leur offrant cet aphorisme : les culs-de-jatte femmes ont la démarche la plus fluide qui soit : elles rampent. Mais les plus riches se paient le luxe d’un pousse-pousse ou de béquilles. 

 

Les chamelles : Comme leur nom l’indique, elles vont l’amble. Ne me demandez pas comment cela se fait : c’est un mystère de la nature. Leurs deux jambes –à moins qu’elles n’en aient quatre- se meuvent en même temps, leurs deux talons se soulèvent et se reposent en même temps. Ne croyez pas qu’elles sautent. Elles ne sautent pas, elles marchent.

 

Il est temps pour moi d’arrêter cette étude et de fuir. J’entends, de la cave misérable d’où j’écris ces mots qui pourraient être mes derniers, une meute d’ivoiriennes cagneuses (la combinaison est épouvantable) qui me veut du mal. Elles m’ont trouvé. Si je leur échappe, je vous parlerai la prochaine fois, toujours dans le cadre des Prolégomènes au Mundus Muliebris, d’un autre sujet épineux : les chevelures de femmes. Adieu.

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Bréviaire d'un Vaincu provisoire.

26 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il devient lassant de tirer à boulets rouges sur le Sénégal et son peuple. Ce pays, je m’y résous, est plus endurant qu’on ne le croit dans la posture de la souffrance héroïque, posture dans laquelle il excelle: crachez-lui dessus, il avale ; critiquez-le, il jouit ; pointez ses tares et sa bêtise, il s’abêtit plus encore. En combat singulier, l’on ne gagne jamais contre un masochiste ; ce pays en comporte quelques millions.

Je vais abdiquer quelques temps, pour recharger l’énergie, le fiel, l’ironie –je me trouve un peu trop grave ces temps-ci- et la méchanceté nécessaires à toute lutte contre l’inintelligence. Je reviendrai, bien évidemment, et très vite. Il est peut-être vain de s’obstiner à continuer ces vociférations intempestives sur cet obscur blog, mais comme tous les hommes sensibles et doués d’un peu d’intelligence, dont je suis (le prétentieux vous salue), j’aime la vanité de certaines choses, l’absurde inutilité de quelques entreprises. « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid… », comme disait ce cher Théophile, que je citais déjà dans toutes mes dissertations de Première. Je laisse donc ce pays à l’éternelle ritournelle de ses tristes saynètes, expression sans oxymores ici, je le veux. Il faut laisser mousser la bêtise. L’on ne la fend et n’en rit que mieux. Mais il ne faut surtout pas s’y mêler trop longtemps : une longue pratique expérimentale de cette chose m’a enseigné qu’elle était contagieuse. On l’attrape sans s’en rendre compte. Je suis donc fier d’abandonner lâchement. Je laisse les patriotes, panafricanistes et autres engagés enragés continuer. Ne me mettez pas dans le lot : ces gens-là sont rudes et m’effraient.

 

Béthio? Je ferai des vers sur le symbolisme de son nom, si je trouve de bonnes rimes. Le Mouridisme ? J’en garderai l’image de Serigne Saliou Mbacké, souriant, humble, léger, presque drôle, me servant une tasse de thé lors des dix minutes que mes frères et moi passâmes avec lui, seuls, en 2001. République sauce sénégalaise ou République universelle ? Je demanderai à Aristote et Montesquieu, qui en savent beaucoup sur la laïcité. El Hadj Diouf ? Qu’il enlève d’abord sa crête et je statuerai sur sa nature –humaine ou animale. L’autre El Hadj Diouf, celui à la mâchoire aussi carnassière que bête, qui se fait appeler maître? Qu’il mette une crête pour affirmer sa nature animale, et on parlera. Mbaye Ndiaye, médiocre ministre de l’intérieur ? Personnellement, je préférais le chanteur, et non moins soûlard sérère, amateur de soum-soum. Dieu ? Le plus drôle d’entre nous, humoriste sublime, soliste de génie, jouant son One-God-Show depuis plusieurs siècles. Le peuple sénégalais ? En ce jour béni, qu’il me pardonne de ne leur avoir pas tapé dessus plus violemment, je promets de faire mieux la prochaine fois. Quant à moi, je leur pardonne leurs tares : la plupart me font hélas ! pisser de rire.

 

Je me réfugie, toujours aussi vain, toujours aussi prétentieux, toujours aussi morveux, sur les Hauteurs de l’Art, promontoire d’où seule la Beauté échoit. Je lirai, écouterai, verrai, écrirai des choses dont le seul mérite est d’évoquer le monde, mais de l’évoquer bellement, sans autre ambition que de lui être autrement inutile. Je crois profondément que l’Homme est un animal esthétique : il n’y a que l’Art, et le mystère des émotions qu’il peut provoquer en son âme, qui puisse l’émouvoir profondément et durablement. L’on ne se demande jamais pourquoi et comment une musique, quelques mots, une image, une statue, parviennent parfois, même l’espace de quelques secondes, à nous toucher si puissamment. Mais cette foi, la mienne, est si ridicule et absurde en ces temps d’utilité et de pragmatisme, que rien ne sert de vouloir la professer. Contentons-nous de la vivre, c’est déjà un exploit. Que s’ouvre la littérature, le plus démocratique des arts ; que se dresse la sculpture, le plus ambitieux d’entre eux ; que résonne la musique, le plus mystique de tous ; que brille la peinture, la plus aristocratique de ces splendeurs, que s’érige l’architecture, le plus inhumain de ces humanités. Le cinéma et la photographie me séduisent peu à peu. Les autres me sont encore trop inconnus. J’irai à leur rencontre. A mon cœur vide et mon esprit las, j’offre ces quelques joyaux de douceur.    

 

Puisque, malgré tous mes efforts, je ne puis être indifférent à la bêtise et aux autres, puisque j’adore la solitude aussi fortement que je la crains, puisque la misanthropie, seule épopée de ce temps, est impossible, puisque, tout simplement, j’aime les Hommes –pas d’amalgame scabreux- autant que je doute de l’Humanité, je m’exile dans le seul endroit où j’ai l’impression d’être seul tout en sachant que le génie humain est à mes côtés, l’Art, seul repos valable du guerrier. Une partie de foot, une douche chaude, la douceur d’une femme, la mienne, en plus, et je reviens à mes combats vains.

 

Je crois en fin de compte qu’il y au moins des personnes qui peuvent tenir tête à des sénégalais masochistes. Des sénégalais sadiques. J’en suis.   

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Les Trois Paradoxes de la Sexualité de ce temps.

19 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Ce siècle sera, entre autres, celui du cul.

 

Jamais peut-être, en effet, autant qu’en ce temps le sexe n’aura débordé les limites de sa pratique intime pour devenir une idole, mieux –ou pire- une idéologie, avec ses théories, ses révolutions, ses combats, ses dissidences, ses débats, ses enjeux sociétaux et cette part de tyrannie que toute idéologie comporte toujours. Le sexe fait partie de ces quelques entités que notre époque, qui ne veut plus de Dieu mais qui est incapable de vivre sans croyances, a érigées en divinité qu’elle idolâtre. Mais s’il est un dieu, le cul est un dieu sans mystères, dont les secrets ont été dévoilés, dont l’adoration est sans crainte ni respect, dont tous les interdits ont été levés, tous les attributs confisqués, tous les commandements transgressés ; un dieu, enfin, dont aucune des voies n’est impénétrable, dont toutes, toutes, ont été pénétrées. Etrange divinité donc que la sexualité de ce temps, si transcendante mais à la fois si banale et banalisée.  C’est là le moindre de ses paradoxes, qu’elle a fort nombreux.

 

Une longue observation des évolutions qu’a connues la sexualité dans nos sociétés, une attention prêtée à l’évolution de la perception du fait sexuel, ainsi que l’actualité plus ou moins récente (affaire DSK, scandales répétés de viols, Tamsir Jupiter Ndiaye, Fifty shades of Grey, etc.) me permettent cependant de croire que le cul aujourd’hui est traversé, en plus de la fameuse raie, par trois grands paradoxes. Et si chacun d’eux est singulier, tous renseignent toutefois sur une tendance plus générale, et caractéristique de nos sociétés.

 

 

Transgression/Convenance ou le Paradoxe de la Modernité.

« Il faut être absolument moderne », écrivait Rimbaud. Et s’il est évident que ce n’était pas dans ce sens que l’entendait l’illustre « homme aux semelles de vent », je crois que cette formule, toutefois, peut aussi valoir pour la sexualité de cette époque. La modernité, on le sait depuis Baudelaire, est l’horizon indépassable de ce temps, son commandement divin : il faut être moderne ou n’être pas. En matière de cul, cette modernité s’exprime à travers un certain nombre de pratiques, qui participent de la fameuse libération sexuelle, non pas celle des femmes au nom de laquelle quelques enragées se battent encore à coups de seins et de clitoris, mais celle qui a émancipé la sexualité de toutes les pudeurs, de toutes les retenues, de tous les interdits moraux qui la recouvraient, la brimaient, l’empêchaient. La modernité sexuelle est tout entière contenue dans ce que la langue commune nomme vulgairement épanouissement. Cette modernité est transgression, dans la mesure où elle a brisé, et brise toujours les chaînes que les religions, à travers la Morale, avaient dressées. La modernité sexuelle est aussi transgression, dans la mesure où elle est audace, exploration, expérimentations. Je veux dire par là que la modernité du cul, aujourd’hui, consiste aussi, et surtout, à s’adonner à des pratiques sexuelles osées, différentes de la norme, voire singulières. Je ne parle même pas de l’homosexualité ou de l’échangisme, par exemple, mais de pratiques au cours même de l’acte sexuel, comme la sodomie, l’onanisme –la branlette, pour les incultes- la fellation, le sado –masochisme, entre autres hardiesses sexuelles. Bien entendu, ces pratiques ne sont pas le produit de notre temps : elles ne sont pas modernes, au sens chronologique. Mais là où l’époque les a rendues modernes, c’est dans leur démocratisation, leur vulgarisation, leur ouverture au grand nombre. Inutile de souligner le rôle que la télévision et surtout Internet, ont joué dans ce processus. Ces pratiques sont des transgressions sexuelles parce qu’elles refusent l’embastillement du cul. Elles sont des signes de modernité et d’ouverture, que tous arborent et pratiquent pour montrer de la modernité et de l’ouverture. Mais là est le paradoxe. Car à partir du moment où une transgression est pratiquée par tous, elle devient une convenance. Pire : elle peut devenir une idéologie. Et telle est la sexualité de ce temps, aussi moderne soit-elle. Les pratiques que j’ai citées plus haut, après avoir brisé, libéré, ouvert les codes de la sexualité au grand nombre, sont devenues elles-mêmes les nouveaux codes de la sexualité modernes. Et là est l’étrangeté : qu’après avoir transgressé et libéré, la sexualité moderne soit devenue un tyran. Il existe bien entendu des exceptions, mais la sexualité aujourd’hui, généralement, ne saurait être considérée sans un certain nombre de pratiques incontournables. Ces « must do » du cul sont devenus les signes d’une sexualité moderne, épanouie, réussie, et ne pas les pratiquer, c’est passer pour être ou coincé ou religieux –ce qui est une insulte- ou réfractaire au progrès sexuel. C’est passer pour un réac’ du cul. Ainsi la libération d’hier est-elle devenue le code d’aujourd’hui. Sic transit gloria Mundi. La gloire du cul, aussi.

 

Performance/Tendresse ou le Paradoxe du Plaisir.

Un porno. Un couple qui baise. L’homme qui râle. La femme qui simule.  L’homme est grand, musclé, membré d’un engin formidable, il est noir, évidemment, il bande dur, comme un taureau et sans faiblir, s’active énergiquement depuis l’on ne sait combien de temps, dans une performance qui défie les lois de l’endurance. La femme est là, ses seins sont énormes et refaits, elle est infatigable, demande inlassablement qu’on la ramone (Oh yes ! Fuck meeeeeeeee !) ; elle reste parfaitement maquillée pendant tout ce temps, stoïque, et son front lui aussi refait ne bouge pas alors que la violence de la levrette assommerait une jument ; elle est souple comme sa chatte, se cambre démesurément, a l’orgasme nombreux, généreux, bruyant ; elle suce goulûment, et sa bouche semble aussi élastique que son sphincter. Soixante-deux minutes plus tard, l’homme avait le choix pour éjaculer dans sa bouche ou sur ses seins.

 

J’ironise à peine. Le rôle que la pornographie joue aujourd’hui dans la sexualité de nombreux couples est évident, pour stimuler l’imagination ou je ne sais quelle autre raison. Mais il reste que la pornographie a introduit dans la sexualité moderne la notion de performance, presque au sens artistique du terme. Parce qu’elle est une mise en scène du plaisir autant qu’un pari sur le fantasme, la pornographie fascine, et influe sur la sexualité, en un faisant le lieu de la performance. L’affaire aujourd’hui n’est plus seulement de baiser vrai : il faut encore et surtout baiser bien. Et baiser bien, c’est être performant : donner du plaisir, mais le donner avec a manière, comme on le voit dans les films. De là, de cette course à la performance, naît cette tendance, qui fait de la sexualité de l’époque non plus une fin, mais un moyen. Le plaisir n’est plus recherché simplement, il faut le trouver d’une certaine façon, en appliquant une certain mécanique de la performance. Il faut, dans la jouissance, dans l’orgasme, être parfait,  exceptionnel, n’avoir aucun raté, ou n’être pas. Mais là est le paradoxe. Car en même temps que l’on court à la performance, que l’on mécanise et plaisir, que l’on idéalise l’acte sexuel comme perfection du corps, il y a un autre idéalisme du cul, qui veut que celui-ci soit une perfection de l’esprit et des cœurs. En d’autres termes, en même temps que l’on fait de l’acte le lieu de lieu de la performance, l’on cherche aussi à en faire celui du romantisme, de la douceur, de la tendresse. L’on veut que le plaisir soit une performance, mais l’on veut également qu’il soit une union fusionnelle des cœurs, des sens. L’on veut que la sexualité soit pornographique –au seul sens de la performance physique- mais l’on veut également qu’elle soit érotique, au sens noble, presque esthétique de l’acte sexuel. Performance et tendresse. Force et élégance. Bestialité et douceur. Voilà les tensions du sexe aujourd’hui. D’aucuns me diront que les deux ne sont pas incompatibles, que la performance peut se confondre au romantisme, qu’il ne s’agit donc pas d’un paradoxe. Ils auront raison, mais je n’aurais pas tort. Tout dépend en réalité de l’idée que l’on a de la performance : si l’on en fait un moyen ou une fin, chose qu’elle ne doit jamais être sous peine d’exclure la tendresse.  

 

Tolérance/Méfiance ou le Paradoxe de la Moralité.

Je serai plus bref sur ce paradoxe. C’est qu’il est le plus évident. A l’égard de la sexualité d’aujourd’hui, la tendance est à la tolérance et à l’ouverture. Hormis en effet les pays où la religion exerce encore une emprise très forte sur les esprits et la société, toutes les formes de sexualité sont admises, au nom de raisons et de justifications qui valent ce qu’elles valent : la liberté, les droits de l’Homme, le respect de l’Autre, la Tolérance, etc. Mais là où le paradoxe se noue, c’est lorsque certaines pratiques sexuelles particulières sont médiatisées, filmées, montrées comme des étrangetés. Loin de les normaliser, il me semble que cet intérêt médiatique les pousse plus loin encore, mais de façon tacite, dans leur particularité et leur différence. Au lieu de les banaliser en les considérant comme toute autre forme de sexualité, ces sociétés ouvertes soulignent ces particularités en les indexant. Je suis par exemple toujours amusé lorsque, parlant de l’homosexualité avec quelqu’un qui se dit tolérant, je l’entends toujours dire, avant de se prononcer : « Je n’ai rien contre X sexualité, mais… » Ces précautions d’usage me semblent inutiles si l’ouverture est totale : la meilleure façon de banaliser, de normaliser une sexualité, c’est de la maintenir dans le même tas que les autres. Mais l’époque, pour ouverte qu’elle soit, n’est pas encore totalement débarrassée des mœurs que des siècles de religion ont bâties. Et je pense que cet intérêt outrancier, cette curiosité pour toute sexualité « anormale » sont les rémanences modernes d’une morale qu’on ne veut plus religieuse. Il suffit de voir tous les débats, polémiques, reportages, émissions, sur l’homosexualité, l’échangisme, pour voir qu’il pèse encore un peu de méfiance à l’égard de ces pratiques particulières. Je ne parlerai bien sûr pas des sociétés où la religion est encore forte, où le paradoxe est plus manifeste. Ces sociétés en effet, en même temps qu’elles sont ouvertes, démocratiques, prétendument droits de l’hommistes, ne tolèrent pas ou très mal les sexualités autres que l’hétérosexualité, au nom de la religion et de la moralité.   

 

                                                                                                         

                                                                                                       ***

 

Paradoxe de la Modernité, Paradoxe du Plaisir, Paradoxe de la Moralité : Sainte Trinité des paradoxes de la vie sexuelle, axiomes de ce qui constitue peut-être ce que les Hommes aujourd’hui poursuivent frénétiquement, la Modernité, le Plaisir, la Morale –autre que religieuse-, sans les trouver forcément. Ils me semble cependant qu’ils nous disent autre chose de plus général sur ce temps : un temps de paradoxes qui, dans tous les domaines et toutes les structures de sa société, est souvent écartelé, tendu, indécis et hésitant. Et le sexe n’échappe pas à cette tendance. L’expression « avoir le cul entre deux chaises » n’a jamais sonné si juste, non plus que n’a jamais été autant présent le risque d’avoir ces deux chaises dans le cul, comme dirait un ami.

 

 

 

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Les Sénégalais et leur intelligence.

8 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Tous les maux du Sénégal sont connus des sénégalais, ces gens si géniaux lorsqu’il s’agit de trouver les vices du pays. On les souligne, les condamne, les critique chaque jour et partout, dans les journaux, sur des blogs, sur des réseaux sociaux, autour du thé, dans des colloques, des réunions. Je vous livre dans le désordre les tares les plus récurrentes : l’hypocrisie, la suffisance, la malhonnêteté, l’esprit de caste, le népotisme, etc. Chaque sénégalais citerait-il une tare de ses compatriotes qu’on ne les épuiserait pas. Oui, mais ensuite ? Une fois que l’on a identifié tous les maux, que faire ? Les éradiquer, pardi ! Certes, mais comment ? En trouvant la cause profonde de tous ces freins. En trouvant l’origine du Mal. Mais quelle est-elle ? La réponse à cette question n’est jamais claire : on tourne autour du pot, on répond à côté, on élude la chose. On a peur d’une réponse dont a parfois, pourtant, la douloureuse intuition. Il est vrai qu’elle est triste à dire, et provoque un malaise. Il faut cependant l’envisager. Je me dévoue. Je n’en tire aucune gloire, je vous dis banalement ce que vous savez, ou que vous avez au moins déjà pensé sans oser poursuivre la réflexion : les sénégalais, dans leur grande majorité, manquent peut-être, tout simplement, d’intelligence. Voilà, c’est dit. Enfer et Damnation. Haro sur moi, le bandit, l’impertinent, l’irrespectueux.    

 

Je mesure parfaitement la délicatesse du sujet. Ma démarche peut sembler prétentieuse et méprisante. Qui suis-je, en effet, pour non seulement parler de l’intelligence de mes compatriotes, mais encore, la mettre en doute ? Suis-je plus intelligent ? Au nom de quel méprisant droit les accusé-je ainsi ? Ces questions sont légitimes, je l’avoue volontiers. Et peut-être, en effet, suis-je méprisant. Pourquoi pas, après tout, si cela me permet d’expliquer une entreprise qui me semble nécessaire. Je ne sache pas que le mépris ait déjà empêché une vérité. Mais si je ne me défends de ressentir du mépris devant ce que ce pays offre trop souvent comme spectacle, je crois que le principe de ma démarche est un vague sentiment, tendu entre la honte, le désespoir et la lucidité. Ce n’est pas de gaîté de cœur ou par quelque goût de la subversion et de la critique que je le répète : le grand problème de ce pays n’est peut-être finalement qu’une banale affaire de manque d’intelligence. Ces précautions d’usage prises, ces pincettes saisies, je puis continuer.

 

Je ne  parle pas nécessairement de l’intelligence dans son caractère scientifique et technique : celle qui se mesure à coups de Q.I., de neurones, de nombres de connexions, non plus que je n’évoque particulièrement ici l’intelligence dans sa dimension conceptuelle : celle que l’on peut acquérir dans les livres, par ses études. Et quoique je susse que ces deux formes d’intelligence sont nécessairement reliées, nécessairement dans un rapport de causalité et/ou de complémentarité et nécessairement solidaires de celle que je vais évoquer, je les exclus néanmoins de mon propos pour sa clarté. Je n’ignore pas le danger, voire le non-sens qu’il y a à morceler l’intelligence ; si je ne le fais dans ce texte, ce n’est que dans le but d’en faciliter la compréhension. Je ne veux ici parler de l’intelligence pratique, puisque que c’est d’elle qu’il s’agit, que pour souligner sa dimension élémentaire, première, débarrassée autant de l’aspect techniciste et machinal de l’intelligence scientifique que du relief abstrait et froid de l’intelligence conceptuelle. L’intelligence pratique, définition minimale, est la plus simple et la plus humaine : c’est celle dont on use dans  les relations aux autres au quotidien, c’est elle qui, banalement, permet de discerner un certain Bien d’un certain Mal, c’est elle encore qui permet d’assurer un ordre à la pensée. L’intelligence dont je parle est peut-être celle du cœur et de l’esprit mêlés, celle qui permet de savoir ce qu’il faudrait faire, individuellement et collectivement, pour améliorer une condition. C’est la plus simple, mais la plus difficile à acquérir, paradoxalement. Mais c’est peut-être aussi celle qu’il faut le plus souhaiter posséder, car elle permet tout le reste. Elle n’est rien d’autre, peut-être que cette chose dont Descartes disait qu’elle « est la chose du monde la mieux partagée » –ce dont je doute désormais : le bon sens.

 

J’avoue, et on peut le sentir, ne pas pouvoir définir exactement ce qu’elle est : c’est qu’abstraite, comme toute forme d’intelligence, elle est également concrète, visible jusqu’aux actes les plus banals. Cependant, si je ne puis prétendre dire ce qu’elle est, je crois pouvoir dire ce qu’elle n’est pas. Et ce qu’elle n’est pas, c’est ce dont font preuve tant de mes compatriotes, en croyant être dans l’intelligence : la tragédie de ce peuple est dans sa capacité à se bâtir des illusions et à consacrer une énergie formidable à y croire, tout en sachant qu’il s’agit là d’illusions d’où aucun salut ne saurait surgir.

 

Ce qu’elle n’est pas, c’est cet esclavage moral qui brise l’esprit d’entreprise et nie la volonté humaine, et qui a trop tendance à faire de forces extérieures les causes de tout ce qui arrive. « Emancipate yourself from mental slavery », chantait Bob Marley, que l’on entend tant au Sénégal, que l’on n’écoute peut-être pas. L’opposition, fréquente, entre la foi en Dieu et l’existence d’un libre-arbitre, est le plus grand Mal de ce pays, j’en suis convaincu. Cette forme de fatalisme, qui érige un destin inéluctable en maître de l’existence, est insupportable : elle étouffe toute volonté de progrès, toute envie de découverte, toute réflexion audacieuse, tout esprit critique. Si tout est joué d’avance, si tout ce qui arrive, malheur comme bonheur, n’est pas et ne peut être d’un fait humain, à quoi sert-il de vivre, d’être là ?  Le « Ndogalou Yalla », sentence ultime, argument-massue, philosophie de la passivité et refus de la responsabilité, et la plus grande prison morale de ce pays, et son mal le plus terrible. Combien de sénégalais pourtant l’invoquent pourtant à hue et à dia ? Ce qu’il y a derrière ce problème, c’est l’image et la dimension que la religion revêt dans ce pays. C’est une véritable gangue, où tant de sénégalais s’enlisent les yeux fermés, croyant y trouver le salut. Si ce peuple mettait l’énergie qu’elle emploie à croire ou à en donner l’illusion à travailler et à réfléchir sur les problèmes essentiels, des problèmes humains, créés par une situation humaine, solvables par des moyens humains, il n’en serait pas là. Mais à compter du moment où la religion s’échappe de la sphère du privé, voire de l’intime, pour se pratiquer en public, elle court le risque non seulement de tourner à la compétition, mais encore de devenir la pierre d’achoppement contre laquelle toute entreprise s’échoue. L’on peut être libre et croire en Dieu. Comme l’on peut pratiquer une religion sans tomber dans la peur –le fameux « Ragal Yalla », dont le sens est si galvaudé- et le servilisme. Une religion, à mon sens, ne devrait pas être la négation de l’être, mais plutôt un secours pour son perfectionnement moral, son développement individuel. Ce sont là des évidences pour tout esprit qui a en tête l’émancipation, le développement. Alors soit ce peuple ne sait pas voir les évidences, soit il les voit mais a peur de les appliquer, soit encore, il aime se complaire dans la servitude volontaire. Dans les trois cas, c’est un manque manifeste de bon sens.

 

Ce que l’intelligence n’est pas, c’est cette incohérence éternelle entre les idées, les paroles et les actes. La chose est rageante, puisque lorsqu’il s’agit de se réunir, de réfléchir, de dire ce qui ne va pas, ce qui devrait être corrigé et fait, ce qui, individuellement d’abord, collectivement ensuite, devrait être fait pour améliorer une condition, ce peuple est excellent. Mais c’est après que ça ne suit pas, lorsqu’il faut passer des paroles et des idées aux actes. Et c’est individuellement, déjà, que ça ne suit pas. Cette façon de toujours croire que l’autre fera ce que l’on peut faire soi-même, cette façon de toujours croire que l’on est une exception, et que ses actes propres n’auront aucun impact sur la marche du tout, cette façon de croire que ce que l’on fait en secret, et qui est précisément ce que l’on condamnait, n’est pas tellement grave, est un vice terrible. C’est, en même temps que de l’hypocrisie, un péché de paresse chez beaucoup de sénégalais. Savoir qu’une chose n’est pas correcte, savoir la solution pour que cette chose ne nuise pas, établir même un plan d’action pour réduire sa portée, et finir par ne pas appliquer soi-même le plan que l’on a conçu est une incohérence des idées dont je ne vois nulle part ailleurs la cause que dans un défaut d’intelligence.

 

Ce que l’intelligence, enfin, n’est pas, c’est cette propension de tant de sénégalais à croire que l’aisance s’obtient ex-nihilo. Une certaine fascination pour le luxe, dans ce pays, conduit à vouloir brûler les étapes, et à ne pas consacrer à chaque moment d’une entreprise l’attention, l’application et le sérieux qu’il faudrait. C’est cette idée que développait récemment un ami, qui m’expliquait que ce peuple voulait tout avoir tout de suite, sans en payer les deux grands prix : le travail et la patience. Il mettait cette tare sous le coup de la paresse ; je crois plutôt que c’est de bêtise qu’il s’agit. Et le plus ironique dans tout cela est que dans leur fascination presque malsaine pour la promotion sociale fulgurante, tous ces sénégalais déploient des efforts monstrueux, mais pour la ruse, la malhonnêteté, le mensonge, la méchanceté, chacun croyant être plus intelligent que l’autre, alors que d’intelligence dans cette affaire, il n’est jamais question.

 

Pour ne pas verser dans le catalogue, je vais m’arrêter là. Il existe bien d’autres vices. Mais tous, cependant, si l’on on ose pousser la logique jusqu’au bout, si l’on ose regarder ce peuple tel qu’il est vraiment, si on le traite sans complaisance, semblent s’abreuver à la même source : celle d’une bêtise inexplicable. Bien sûr, les sénégalais ne sont pas idiots : ils savent réfléchir, trouver des solutions à des problèmes qu’ils arrivent bien souvent à identifier très vite et très justement. Mais savoir réfléchir et ne pas savoir, que dis-je, ne pas vouloir agir pour rester dans le confort de l’inaction, c’est cela, la vraie bêtise. L’on pourra trouver d’autres termes, plus lisses, plus consensuels, moins blessants pour le dire. Mais au fond, hélas…

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Applaudir et rire: les deux sources de la bêtise télévisuelle sénégalaise.

7 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

La bêtise et l’inconséquence d’un peuple se peuvent mesurer à ses inclinations en termes de programmes télévisés : le Sénégal en est l’illustration la plus aboutie.  Au moins autant que dans leurs pratiques culturelles et sociales, leur politique, la nature de leur jeunesse, le contenu de leurs plats et je ne sais quel autre indice économique ou sociétal, c’est aussi, peut-être surtout, en ces temps, dans ce qu’ils regardent à la télévision qu’il faut chercher les sénégalais et leur niveau d’intelligence. Au lieu de s’infatuer dans cette détestable habitude, qui leur sert à dire des évidences en usant de mots inutilement jargonneux et pédants, les sociologues de ce pays devraient appliquer leur science au petit écran. Une sociologie de la télévision sénégalaise aurait toutes les chances d’être pertinente.  

 

Je me suis intéressé récemment à deux émissions de la télévision sénégalaise : l’une est un talk-show qui prétend parler politique, culture, faits de société ; l’autre est une espèce d’émission de divertissement, censée explorer les mystères de la chaude nuit dakaroise, ses débauches, ses petites histoires, ses drames minables et ses joies inauthentiques. Vous aurez reconnu, malheureux, d’une part, Le Grand Rendez-vous, émission présentée par l’inénarrable Alioune Ndiaye, épaulé par deux chroniqueurs : l’immense Tounkara, estampillé « Zemmour sénégalais » et l’étrange Sokhna Benga, écrivain périclitant; et d’autre part, la sublimissime Dakar ne dort pas, présentée par Dj Boub’s, présentateur laborieux, acteur médiocre, et Ndeye Ndack, inventrice de néologismes abrutissants à ses heures perdues, dont je ne dirai rien du physique, la langue étant trop pauvre pour singulariser la laideur, l’épouvantable, la vulgaire excentricité. Et à ceux qui me jetteront à la face la critique facile du « tu critiques mais tu as regardé », je répondrai simplement qu’il faut, pour critiquer, avoir regardé, et que l’un (regarder) n’empêche pas l’autre (critiquer), en étant même la condition. Toute autre démarche eût été arbitraire et malhonnête.

Au-delà de la médiocrité commune que je leur trouve, qui n’est après tout qu’un avis personnel, ces deux programmes sont intéressants en cela qu’ils sont presque aussi populaires l’un que l’autre, et constituent ainsi un échantillon important, et assez révélateur de l’inintelligence du public sénégalais. J’en viens à mon fait.

 

Le premier signe de ce cruel manque d’intelligence consiste, dans ces deux émissions, à applaudir. Applaudir tout et n’importe quoi, applaudir souvent, applaudir encore, toujours avec l’énergie de la bêtise, rarement avec l’intelligence de l’esprit. J’avais, en terminale, un professeur d’Histoire et de Géographie qui, au cours d’une de nos discussions, m’avait dit que les sénégalais  n’avaient du génie que pour deux choses, complémentaires du reste : la danse, et les applaudissements qui l’accompagnent. S’ils n’étaient destinés qu’à la danse, ces applaudissements seraient inoffensifs. Mais le fait est qu’ils se sont étendus : l’on n’applaudit plus que les danseurs, l’on applaudit aussi ceux qui pensent, et même, surtout ceux qui ne pensent pas. Il est dramatique qu’un vulgaire et banal geste de battements des mains devienne la mesure de l’intelligence. C’est pourtant ce qui se passe. Le public de ces deux émissions, surtout celle du Grand Rendez-Vous, fait et défait la pertinence des discours, décide par ses applaudissements qui a raison et qui a tort, arbitrairement, sans critère valable. Le grand problème est que les sénégalais se trompent sur l’opportunité et le sens des applaudissements. Car ce geste, pour banal qu’il soit, peut être néanmoins analysé. Dans l’idéal, en effet, les applaudissements sont la convergence d’une approbation de l’esprit et d’une émotion du cœur ; ils naissent tant de ce que l’esprit est satisfait par ce qu’il enregistre de ce que la sensibilité est atteinte. Il s’agit souvent d’un geste spontané, mais il s’agit avant tout d’un geste d’intelligence. Les applaudissements ne devraient jamais être bêtes, gratuits, insensés. Ils expriment toujours une opération de la pensée, un accord de l’émotion et de l’esprit. Cela n’est que la nature des applaudissements, qui est autre chose que la fonction qu’ils peuvent avoir : approuver, encourager, féliciter, par exemple. Dans l’idéal, donc, applaudir est un équilibre entre l’analyse de ce que l’on voit ou entend, et l’émotion que ce même spectacle produit. J’excepte de ma réflexion les applaudissements qui peuvent naître du sport, ou de la danse, ou de quelque autre événement dont la charge émotive est très forte. Il faut comprendre que je parle ici des applaudissements qui répondent à des discours supposés être raisonnés, pensés. Or, il me semble que pour les émissions en question, il n’est jamais question de réflexion au moment d’applaudir : il faut applaudir, tout simplement, sans même écouter et penser ce qui vient d’être dit. C’est comme si, en quelque sorte, tout discours méritait d’emblée d’être applaudi. Les applaudissements ne doivent jamais être un décret, sous peine de sombrer dans la bêtise. J’ai eu mal à ce pays lorsque, aux discours creux, populistes sans le génie, extravagants pour mal cacher leur médiocrité, d’un pitre politique comme El Hadj Diouf, une salve d’applaudissements, dont je ne doute de leur vacuité, a répondu. J’ai eu mal à ce pays lorsque, aux insinuations grivoises faussement dissimulées derrière un masque de modernité et d’audace langagières de Ndeye Ndack, ont répondu des battements de mains enthousiastes, conjugués à des rires bêtes.

 

Le rire bête, justement. C’est le deuxième signe, à la télévision, du manque de discernement et de sérieux de ce peuple. Les sénégalais aiment rire : c’est, dit-on, leur fierté, le signe de leur bonne humeur éternelle. Soit. Ce n’est pas là le problème. Le problème est que les sénégalais préfèrent rire à travailler, s’instruire, se perfectionner moralement. Là, le rire devient handicapant. Je ne reprocherai à personne de rire : Rabelais, Bergson, Proust, Virginia Woolf m’ont appris, selon le premier cité, que « c’était le propre de l’homme », et qu’il y avait toute une mécanique, décomposable, analysable derrière cet esclaffement vague, ce bruit comique et étrange. En soi, rire n’est pas le mal ; c’est vouloir toujours rire qui l’est. Et les sénégalais aiment cela. Combien y-a-t-il, à la télévision de « théâtarrs », ces sketchs censés être comiques, mais dont je me demande encore comment l’on arrive à en rire, à moins d’être sous la torture. L’affection préférentielle des sénégalais pour ces programmes révèle plus qu’une bonhommie gratuite, charmante et inoffensive. Il cache deux choses. D’une part, un désintérêt quasi-total, voire une indifférence absolue à l’égard des choses pourtant essentielles : les informations (combien de gens regardent vraiment le journal de 20h ?), les documentaires sur la situation du pays ou de l’Afrique, ceux sur l’Histoire, par exemple. Quant aux émissions culturelles, touchant aux choses de l’esprit, il n’en existe que peu, et je ne parierai pas un kopeck sur un audimat supérieur à 5%, les concernant. Regards, l’émission jadis présentée par Sada Kane, passait pour l’une des plus ennuyeuses de la télévision, à l’époque où la RTS dominait encore sans partage le champ télévisuel. Et d’autre part, elle cache une forme d’hypocrisie, en tout cas d’inconséquence, par rapport au fait religieux. Si prompts à invoquer et prêcher la vertu religieuse, la majorité des sénégalais zappent, éteignent leur télé ou sortent quand retentissent les génériques austère de quelque programme religieux. Ne parlons point de paradoxe, les sénégalais n’aiment pas que l’on pointe les leurs : parlons d’étrangeté. « Tontu Bataxal », pour rester dans la nostalgie télévisuelle, concurrençait fortement « Regards » en termes d’impopularité. La vérité, malheureuse, est que ce peuple préférera toujours les pitreries d’un comédien, les bêtises d’un lutteur, l’ambiance festive et débauchée d’une arène à une conférence religieuse, une émission culturelle (traitant d’autre chose que de rap, de mbalax et de danse), à un débat politique. Il est vrai que la tendance s’améliore, depuis la multiplication des chaînes de télévision et la diversification des programmes. Mais globalement, l’intérêt pour les choses autres que festives et comiques reste toujours faible.

 

Applaudir et rire. Rimes pauvres pour un pauvre pays, mamelles de bêtise d’une nation s’y abreuvant goulûment au pis de son écran, éternelle victoire de l’émotion sur l’intelligence, du réflexe sur la réflexion. Je n’arrive à me départir de l’idée que les sénégalais, pour reprendre une expression de Philippe Muray, sont dans leur majorité des « homo-festivus ». Comme je n’arrive à me débarrasser de celle que les sénégalais, en fin de compte, ont un seul grand problème, qu’ils n’osent s’avouer : ils ne sont pas intelligents. Ce sera l’objet d’un billet à venir : les sénégalais et l’intelligence. 

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Hypocrisies singulières.

4 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il y a bien longtemps que, ayant ravalé mes espérances éternellement déçues quant à la nature humaine, j’ai décidé, moi aussi, parfois, d’être hypocrite. Voyez-vous, j’aime tellement les Hommes que, alors même que j’ai abdiqué tout optimisme à leur égard, alors même que je les regarde, indifférent et superbe, se mouvoir avec la bêtise servile des hardes, je ne peux me résoudre à me désolidariser complètement d’eux. Alors, quelques fois l’an, comme un office religieux, comme une libation que j’offre à la solidarité humaine –il faut s’aimer les uns les autres- je décide d’être hypocrite. Je joue le jeu. Je me fonds dans la masse. Je deviens comme vous. J’essaie, du moins. J’avoue que c’est plutôt agréable : qu’il est commode d’apporter son grain de sel au plat le plus partagé de ce temps ! Hélas, trois fois hélas, je suis damné. Je n’excelle que dans l’hypocrisie solitaire. Mes expériences d’hypocrisie collective tournent souvent court. J’ai décelé mon mal : je ne sais pas être assez intelligent pour être hypocrite avec les autres : ce jeu d’équilibrisme entre servir l’hypocrisie en même temps qu’on la dénonce chez autrui, tout en sachant que l’autre fait exactement la même chose est délicat, et me semble être une gymnastique intellectuelle et morale infaisable. C’est mon grand drame. Ainsi me suis-je retrouvé à plusieurs reprises dans de cocasses situations, essayant pitoyablement de seoir à l’anticonformisme très conformiste de l’époque. Passons.

 

J’ai l’hypocrisie singulière, donc. Ce doit être mon côté égocentrique. Qu’est-ce que mon hypocrisie singulière ? Rien de plus que l’expression la plus ouatée de la méchanceté la plus absolue, ou du moins, la traduction la moins blessante de l’ironie la plus moqueuse. En clair, c’est lorsque j’entretiens la connerie chez ceux qui en disposent déjà en réserves infinies, ou que j’encourage ceux qui me semblent avoir un potentiel intéressant. Il y a deux grands moyens de combattre l’hypocrisie. La première est de la combattre de l’extérieur, en en dévoilant les mécanismes, en l’attaquent incessamment de front : c’est la posture la plus classique : celle de l’héroïsme inutile, de l’idéalisme, du morceau de bravoure. Quant à la seconde, qui m’intéresse ici, elle consiste à la détruire de l’intérieur, en participant à son élaboration pour mieux rire de son absurdité, silencieusement, seul. Rien n’est plus jouissif, en effet, que de regarder quelque con s’enfoncer sans vergogne et sans conscience dans un trou que vous avez creusé sous ses yeux. En y réfléchissant bien, je crois être moins hypocrite que féroce. La connerie des autres, quand elle est réussie, me fascine : ce doit être mon côté assoiffé d’Absolu. Et au lieu de cultiver cet élan christique qui voudrait que je tirasse ces pauvres hères de leur abîme, je cherche au contraire à les mettre en confiance dans l’unique talent qu’ils ont. Le fait est là, implacable : je n’aime pas les hommes qui ne sont médiocres qu’à moitié. En toute chose, même dans la connerie, surtout dans la connerie, il faut vouloir exceller ou n’être pas. Rien n’est plus détestable qu’un con à demi, je vous le dis, moi : il est con, vous excite, vous chauffe, et au moment où vous allez venir, où votre orgasme point, il lance un éclair d’intelligence. Coïtus interruptus. Déception. « Ô rage ! ô désespoir… »

 

Bien évidemment, pour être un « dénicheur de connerie », il faut en être pourvu soi-même. Ne sous-estimez pas mes capacités. J’excelle dans cet art, et je joue parfaitement la comédie. Je sais prendre cet air bête, débile, lent à la détente, légèrement niais, qui donne confiance à l’autre, qui le persuade de sa supériorité. Et une fois qu’il est à l’aise, qu’il a la certitude d’avoir un con en face de lui, j’aime à l’écouter étaler son savoir, et plonger lentement mais sûrement dans les bas-fonds de la bêtise. Et intérieurement, je jouis. C’est cela, être un hypocrite singulier. Mais je vous rassure : cela n’arrive qu’une ou deux fois l’an, et avec de parfaits inconnus que j’aborde dans la rue. En fait, cela n’arrive que dans les rares moments d’ennui, d’abattement, de mal-être, de lassitude extrême, comme c’est un peu le cas actuellement. Certains, dans ces situations, préféreront pleurer, déprimer, se suicider ; moi, je vais simplement à la recherche de cons, hypocrite et menteur, égoïste et méchant. Il faut bien se faire plaisir de temps à autre, et sortir parfois de l’idéalisme austère et strict.

 

Face aux hommes, leur hypocrisie, leur bêtise, il n’y peut-être finalement que l’ironie qui soit efficace. Mais l’ironie même reste un idéal, difficilement atteignable, il faut le croire. Car elle est l’impossible réunion d’un pessimisme et d’un espoir, d’un désabusement et d’un rire clair. Savoir être dans une légèreté totale à l’égard de toutes choses humaines, mêmes les plus graves et les plus dramatiques ; n’être plus choqué et surpris de rien ; s’émouvoir vite et bien puis rire : cela est beau, mais est-ce souhaitable ? Je ne sais, mais j’y tends, car je crois que c’est une autre façon, plus discrète, d’être humaniste. L’ami Brel le disait ainsi : « être désespéré, mais avec élégance, mais avec espérance. »

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