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Sermon sur l'Apocalypse capillaire.

25 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

A la Mémoire des Iroquois et des Mohicans.

 

Parmi les si nombreux désordres qui hantent ce funeste temps, au milieu des chutes et des déliquescences morales qui caractérisent cette triste époque, il est une engeance, une entité, une chose qui se distingue des autres tant par l’implacabilité de sa tyrannie que l’étendue de son Mal ; une chose qui, de manière plus évidente que tous les autres signes d’une proche Apocalypse, sonne le glas de l’espèce humaine, annihile son intelligence, annonce l’Antéchrist, réduit à néant des millénaires de progrès,  éteint le soleil, désespère de vivre et d’être heureux. Cette chose, dont je répugne à prononcer le nom, est d’autant plus dangereuse qu’elle avance masquée, insaisissable, au cœur des sociétés qu’elle ronge de l’intérieur, et qu’elle trompe en se fondant dans la masse de ce que la bêtise humaine nomme tendance ; cette chose, qui glace le sang et épouvante l’âme, est d’autant plus insidieuse qu’elle revêt l’apparence tout à fait banale et inoffensive d’une mode capillaire. Oui, mes frères : la crête, tremblez et frémissez à ce terrible nom, est la prémonition la plus juste de la fin de notre ère. L’Histoire aura donc attendu la toute fin pour nous infliger la plus cruelle, la plus cinglante et la plus humiliante des ironies : que l’humanité soit éteinte ni par un météorite ni par un raz-de-marée, non plus que par la pollution ou même, j’eusse préféré cela, par un concours de pets qui aurait mal tourné, mais par une invasion ignoble de crêtes crétines.

 

Je ne m’attarderai pas à décrire la tragédie de ce temps. Son apparence est banale, oserai-je, risible. Héritée des Iroquois et des Mohicans, valeureux peuples qui eussent préféré ne point exister s’ils eussent su le destin qui attendait leur coiffure, la crête, jadis signe de courage et de bravoure, est aujourd’hui reléguée à la vanité des artifices de la coquetterie. S’il ne s’agissait que de cette vanité, il n’y aurait, esthétiquement parlant, rien à redire. Ce serait à n’y plus rien comprendre si moi, qui ai vanté la nuque des femmes et fait l’éloge de certains effets du maquillage, moi qui travaille comme un forcené pour achever un mémoire sur la chevelure des femmes, moi encore, qui ai maintes fois célébré l’inutile dans sa beauté, je me mettais à dénigrer les effets esthétiques, leur indolence et la dimension de vanité qu’ils contiennent, et qui sont essentiels au salut de ce monde. Mais le fait est que, même sur le critère esthétique, cette coiffure nommée crête est au mieux horrible, médiocre, haïssable. Tous ceux qui la portent, pour le salut de la beauté de ce monde, mériteraient la tonsure ad vitam aeternam et la sentence d’excommunication de la raison humaine. Figurez-vous, ô mortels, un trait de cheveux, un seul, plus ou moins touffu, qui fend méchamment en son plein milieu un crâne glabre et dénué d’intelligence sur toute sa longueur. Vous avez là, dans toute sa sublime simplicité, le caractère de base de la crête. Ses porteurs, géniaux dans l’infâme, bourreaux achevés de nos yeux esthètes, mécontents de cette bête simplicité, l’ont cependant complexifiée, en en déclinant les effets et les coupes. Ainsi arrive-t-il qu’au lieu d’être complètement nu, le crâne soit légèrement garni de cheveux qui font mieux ressortir le tracé farfelu de la crête. Il se peut aussi, que par ce qu’ils appellent art et que je nomme vacuité de l’esprit, les porteurs de la crête effectuent des variations sur la longueur de leur chose, sur son épaisseur, sur son volume. Mais ce ne sont pas ceux-là, les plus malheureux. Non, mes frères. Il existe, dans la masse abrutie des porteurs de crêtes, une frange – restons dans le lexique capillaire- spéciale d’individus, qui poussent la bêtise de la crête à un art : voyez, misérables contemporains de la crête, ces êtres qui teignent le trait de leur chute du plus affreux des pigments : le jaune ! L’effet est abominable, et combien de fois n’ai-je vomi en regardant ces individus marcher fièrement, sûrs de leur fait ? La crête est un trait qui ne finit que dans le malheur. Je le dis, je le défends, je le veux : cette fente est la porte de l’Enfer! Celle de Moïse ouvrait sur la Liberté, celle des Femmes ouvre sur le Bonheur absolu, mais celle de la crête ! Elle ouvre sur le néant, le vide !

 

Les êtres à crête ne sont pas comme nous. Ils ne réfléchissent pas comme nous, s’ils réfléchissent. En fait, pour tout vous dire, les êtres à crêtes sont fous. Je ne vois pas d’autres explications à ce pas en avant dans la fantaisie capillaire. La coupe « zoulou » elle-même, aujourd’hui tombée en désuétude et –c’est anecdotique- apanage des rats, n’était point tombée si bas dans la tragédie. Je n’arrive pas à me débarrasser de l’idée, tenace, que certaines crêtes préfigurent la non-intelligence de leurs porteurs.  Et puis quelle idée, d’aller disputer aux coqs cette couronne sans prestige ? La seule accointance qu’ils ont avec les gallinacés, c’est qu’il leur arrive de se battre entre eux, pour une poule : savoureux spectacle ! Hormis cela, ils n’ont rien, rien, des coqs : ni la majesté, ni la sublime indifférence, ni le pas altier, ni même, il faut le faire –on parle quand même de ces cons de coqs, la connerie, la leur étant transcendentalement supérieure.  

 

Hélas, mes frères, toutes mes colères crevées et mes élans pamphlétaires ne peuvent éluder un fait : ce sont ces fous qui envahissent le monde et le conquièrent. Vos enfants, vos jeunes frères et sœurs, vos neveux et nièces, toute cette génération de l’avenir, qui ne sait encore rien des beautés de ce monde, croit que la crête est leur salut, et s’agrippe à elle. Faut-il leur en vouloir, dites-moi, si l’on sait que ceux qui passent pour les idoles de l’époque arborent des crêtes ? Il est temps, si l’on veut éviter à nos cadets d’être une génération sacrifiée, si on veut leur éviter l’ignominie d’être une génération à crête, d’agir, de sonner le crépuscule des idoles. Pour votre salut, le mien, celui du monde, de la beauté et de vos enfants, pour tout ce que vous avez aimé et chéri, pour les Iroquois et les Mohicans, pour réhabiliter l’Histoire, pour la gloire, et pour Dieu, mes frères, entrons en guerre sainte. Agissons.

 

Tondons-les.

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Le Diable en sept (Roman d'un Drôle de voyage, partie 4)

21 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

« C’était il y a deux ans, à la frontière guinéenne, en pleine forêt casamançaise. J’étais alors dans le maquis ; j’étais un indépendantiste convaincu en résolu, ou, pour utiliser un terme commode qui vous parlera peut-être plus, et que l’on emploie volontiers pour nous caractériser, j’étais un rebelle. »

 

Au même instant, à l’exception du dandy qui ne manifesta aucune émotion, tous les passagers frémirent et, chacun, dans un réflexe aussi imperceptible qu’inutile et absurde, se replia sur lui, pour s’éloigner, ne serait-ce que de quelques centimètres, de l’homme.

 

Macodou, dont l’œil semblait garder dans sa profondeur mystérieuse quelque trace des choses étranges qu’il a vues et l’éclat des épreuves qu’il a traversées, sentit plus qu’il ne vit ce mouvement de peur des passagers, et sourit discrètement, de ces sourires dont on ne sait s’ils expriment la tristesse d’être fui ou la fierté d’être craint.

 

« Rassurez-vous, Messieurs dames. Je sais bien que ce nom, rebelle, couvre pour vous autres, civils et citoyens ordinaires, un sens mystérieux, voire mystique. En y pensant, vous ne voyez pas l’homme mais le monstre, vous ne voyez pas le père mais le sorcier, vous ne voyez pas l’amant mais le barbare ; vous faites du rebelle un fantasme, une apparition, un fantôme aussi épouvantable que cruel ; vous ne pouvez vous figurer un instant qu’il ait une vie, qu’il ait des sentiments, qu’il ait des convictions, qu’il puisse défendre une cause qu’il juge juste, qu’il soit, en somme, humain. Le rebelle vous épouvante, c’est là sa première victoire. Mais rassurez-vous, cette époque de ma vie est derrière moi, et à jamais. Maintenant, je ne suis plus rien, je n’ai rien dans le cœur, je ne crois en rien, méprise tout, ne m’étonne plus. Je ne connais ni l’empathie ni l’amour, ni l’amitié ni la famille. Je suis désormais seul et souhaite le rester. Je parcours les routes car elles sont ma maison. Voilà ce que vous devez savoir de ma vie présente. Puisse cela vous mieux faire comprendre ma vie passée, que je vais vous raconter.

 

-Charmant, lança le dandy. » 

 

Macodou ne prit pas ombrage qu’on l’interrompit si inopinément, et après un moment de silence, reprit.

 

« Nous étions donc dans une petite unité d’une quarantaine d’hommes environ, de tous, âges, dont j’étais le chef. Nous n’étions pas, à proprement parler, basés à la frontière, mais les déplacements stratégiques qu’il faut opérer dans cette jungle, au milieu de cette guerre, nous avait menés là. Ce n’était cependant pas un hasard : nous maîtrisions le terrain ; sans doute même, je peux le dire sans prétention, mieux que nos valeureux adversaires. Cette année-là, particulièrement, les rebelles avaient pris un léger avantage sur l’armée sénégalaise, quoique l’année précédente, nous eussions perdu beaucoup de terrain. Mais nous le regagnions peu à peu, à force d’abnégation, de courage, de sacrifice et d’intelligence tactique. A la discipline stricte et à la lenteur de déplacement des troupes et des armements militaires, nous avions préféré la rapidité, la commodité, et l’imprévisibilité des petites factions comme celle que je dirigeais : peu nombreuse, légèrement mais efficacement armée, spécialisée dans les traquenards, les attaques-éclairs, les guets-apens et autres opérations vives. Nos actions ne duraient jamais plus de trois minutes. Comme l’aigle fond sur sa proie, la saisit et reprend immédiatement son vol, comme le cobra frappe et se relève, comme le scorpion pique et reprend sa garde, nous attaquions vite et avec précision: par surprise et non par lâcheté, par stratégie et non par peur. Et ces techniques étaient du plus dévastateur effet. Il est vrai que nous ressemblions quelque peu à des fantômes : insaisissables ou alors difficilement, hantant la forêt de nos présences indétectables, mais si sensibles. Le drame de l’Armée était qu’elle savait que nous procédions ainsi- nous avions en effet des centaines de détachements comme celui où j’officiais alors, répartis dans toute la forêt, agissant à peu près de la même manière quoique selon des techniques différents : certains étaient spécialisés dans le corps à corps, d’autres dans les fusillades, d’autres encore dans les pièges et les explosifs, mais tous enfin avions en partage le goût de la surprise- mais l’armée donc, disais-je, quoiqu’elle connût nos techniques, n’arrivait jamais à les prévoir. C’est bien là, me direz-vous, le propre de la surprise ! C’est que nous étions irréguliers. Il pouvait s’écouler des semaines, voire des mois, entre deux attaques. De la même façon que nous avions la rapidité de l’aigle, du cobra, du scorpion, nous possédions la patience imperturbable du crocodile tapi dans les eaux saumâtres, attendant que la meilleure occasion se présentât avant de se jeter sur sa proie. Et cette inactivité provisoire irritait nos adversaires autant qu’elle les endormait peu à peu. Et alors qu’ils somnolaient ou croyaient que nous n’étions plus dans la zone, nous les attaquions. Je vous ai dit que nous attaquions en trois minutes : ce n’est pas là un détail. Trois minutes pour attaquer, trois minutes pour se battre, trois minutes pour tuer. Cela vous offre, je peux vous l’assurer, les sensations les plus intenses, les plus puissantes, qu’un homme puisse éprouver sur cette terre d’Hommes : un mélange de peur, d’excitation, d’ivresse de puissance et de vie, de force, vous envahit, et vous êtes alors sur le toit du monde, soûl de courage, invincible comme un dieu. J’avais décidé de cette donnée, et je chronométrais minutieusement. Quand trois minutes exactement s’écoulaient, nous devions nous fondre dans la forêt aussi mystérieusement et vite que nous en étions sortis. Ceux-qui ne respectaient pas ce délai, par zèle ou goût du combat, y restaient fatalement. »

 

Il montra en ce moment, en présentant son poignet gauche à la vue de tous, une vieille montre électronique « Casio », qui était affreuse mais qui marchait encore.

 

« C’est le dernier objet qui me reste de mon ancienne vie. »

 

Tout le monde alors regarda avec une fascination mêlée d’horreur l’objet, dont la vue déclenchait en ce moment même chez chacun les imaginations les plus folles et les plus sanglantes, comme si la montre reflétait l’horreur des scènes dont elle fut plus que le témoin, dont elle fut l’arbitre et la mesure.

 

« J’étais un seigneur de guerre, et mon nom commençait à être connu partout à travers la jungle, que ce fut parmi les miens ou dans le rang des armées. J’étais admiré des premiers, redouté des seconds, craint par tous pour mon tempérament réputé imprévisible et impétueux. L’on m’appelait « l’apparition » ici, « la foudre » là, « le talisman des dieux » par ici, « le sorcier-minuteur » par là. Mon vrai nom n’était connu de personne, pas même de mes propres hommes. L’on vantait mes qualités de meneur d’hommes et de chef de guerre. L’on s’émouvait dans les deux camps de ma cruauté extrême, mais mon courage et mes talents de stratège fascinaient de part et d’autre. J’avais réussi là où les plus grands chefs rebelles d’alors avaient échoué, et vaincu des officiers de l’armée que tous les rebelles craignaient, fait gagner du terrain dans des zones que l’on disait perdues à jamais. L’on raconta alors mille et une histoires sur mon compte : on me fit fils de Démon, on me dit frère de Dieu (le vieux dévot à côté de Macodou produisit un bruit vague d’horreur auquel le chauffeur ne prêta aucune attention), on me fit sorcier, on me fit ange, l’on me fit tuer mon père et violer ma mère, on me dit damné, on fit de moi la réincarnation du grand Alexandre, de César, de Soundjata, de Chaka, de Tenguéla ou de Napoléon, l’on me dit invincible, l’on me fit intouchable, l’on me dit insensible au feu et au fer. L’on m’éleva à la légende, au mythe. Quant à moi, j’observais tout cela, amusé et avec un certain orgueil. Tout cela, à vrai dire, sans que j’en tirasse vanité, n’était pas au fond pour me déplaire, et c’est, ténébreux et mutique, que j’entretenais ma propre légende, que je participais à mon propre mystère en l’appesantissant d’un silence, d’une réserve et d’une discrétion absolus, qui n’infirmaient ni ne confirmaient rien, mais qui laissaient le champ ouvert à toutes les supputations, même aux plus folles. Les grands dignitaires rebelles eurent bientôt fait d’avoir vent de mes exploits, et tinrent à me rencontrer plusieurs fois, ce que je refusais toujours. Je ne voulais point d’honneurs ou de promotion. Mon arrogance et mon indiscipline leur déplurent, mais mon efficacité et ma garantie de succès leur empêchèrent d’agir à mon encontre. Ils me laissèrent tranquilles, en me traitant de fou, et durent sans doute se dire, «qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ». Je leur étais utile, cela leur suffisait. Et puis, qui sait, peut-être craignaient-ils que je me révoltasse, que je fisse une rébellion contre la rébellion, que je levasse une mutinerie, que de César, de devinsse Spartacus, que de Chaka, je muasse en Kunta Kinté. Je ne sais si c’eût été possible, mais je sais pour le moins que j’avais un grand charisme, qui m’assurait le respect et l’obéissance de maints hommes du maquis, mêmes ceux que je ne commandais pas. Il faut aussi dire, sans doute, que j’étais cruel : autant j’étais respectueux de mes hommes, n’exigeant d’eux qu’une stricte obéissance, autant je pouvais être féroce à leur endroit lorsqu’ils désobéissaient au point de compromettre une mission. Combien d’entre eux ai-je tués froidement sous les yeux de leurs camarades ? J’étais un homme de devoir, qui reléguait les sentiments au plus profond de mon âme lorsqu’il s’agissait des missions. Quant à nos adversaires, si d’aventure on en capturait un, je me chargeais personnellement de le supplicier, et je me souviens encore de ses cris fous de souffrance, ses hurlements de douleur, qui montaient dans la nuit et que j’écoutais avec un sentiment jubilatoire, espérant de tout cœur que ses camarades les entendent et s’en émeuvent.

 

-Mais quel monstre êtes-vous donc ? dit une voix. »

 

-Les belles âmes ne survivent pas à la guerre. Il ne s’y trouve de place ni pour l’amitié ni pour l’amour ni pour l’empathie. Qu’y a-t-il à comprendre, d’ailleurs, dans cet état où les hommes reviennent à leurs plus élémentaires et primaires instincts ? Rien, croyez-le. La situation exigeait que je fisse la guerre ; je l’ai faite, en accordant mon âme avec son esprit. Je ne regrette pas cela. »

 

Ces derniers mots glacèrent l’assistance.

 

« J’ai tué, supplicié, démembré. Pourquoi ? Parce que c’était la guerre : explication aussi absurde que simple, mais écrasante d’horrible vérité. Pourquoi j’ai fait la guerre ? Par vengeance. Ne nous éternisons pas sur le fait : ma famille entière a été massacrée par l’armée alors qu’elle n’avait eue que le malheur de se rendre dans un village situé à une quinzaine de kilomètres de Bignona, où résidait ma grand-mère. Hélas, il se trouve que ce village, d’après les renseignements qu’avait reçus l’armée, abritait également un homme fort du maquis. Une unité de cinquante hommes lourdement armés arrivèrent ce même jour où ma famille y était. Ils attaquèrent le village, brûlèrent, tuèrent, violèrent. La fureur et la jubilation absurde de la guerre saisissent les cœurs de tous les hommes qui la font, quel que soit leur camp. Ces hommes tuèrent ma famille, mon père, ma mère, mon grand-frère et mes deux petites sœurs jumelles. L’homme qu’ils étaient supposés chercher n’était pas sur les lieux. L’armée, évidemment, a nié ce crime, alléguant qu’il fut l’œuvre de bandes de mercenaires sans foi ni loi, n’appartenant ni à l’armée ni même aux rebelles, qui profiteraient du désordre et de la psychose de la guerre pour s’enrichir à travers des pillages. Il est vrai que les hommes qui ont attaqué n’avaient pas les tenues de combat habituelles des soldats, ont rapporté plusieurs témoins qui ont survécu au raid. Mais quelque chose au fond de moi me disait qu’ils étaient bien les auteurs de cette fatale méprise qui m’ôta ma famille. Ne méjugez pas la force de mon intuition : elle ne m’a jamais trahi. Et j’en suis d’autant plus certain que dès que j’appris cette nouvelle qui bouleversa ma vie et m’arracha le cœur, après avoir pleuré ma famille et enterré de mes propres mains ma mère, je me rendis au village où ils avaient trouvé la mort. Celui-ci était encore en ruines. Je cherchai un peu, et trouvai des douilles de balles que les criminels avaient utilisées. C’étaient des munitions de M 16, le fusil d’assaut de l’armée. Cela me suffit comme preuve. Je ne trouvai en outre aucune douille de Kalachnikov, qui est l’arme favorite des rebelles. Pour moi, c’était clair, et ce ne furent pas les arguments de l’armée, selon lesquels une de leurs garnisons avaient été victime d’une attaque la veille, et que les ravisseurs avaient emporté du matériel, qui me convainquirent. La colère, mes chers, aveugle autant qu’elle éclaire. Je décidai de me venger, et jurai sur les tombes de mes êtres aimés et perdus à jamais que ferai payer à l’armée son odieux crime, à mon échelle, comme je le pouvais. J’étais d’autant plus déterminé que je m’ne voulais de n’avoir pas été là avec eux, pour les défendre, pour mourir avec eux peut-être. J’eusse préféré cela que de devoir vivre avec leur absence. Mais je n’étais pas là. Au moment du drame, malgré les sollicitations de ma mère qui tenait à ce que je revoie ma grand-mère, j’avais préféré aller en mer, pour pêcher et ramener à la famille de beaux poissons. Noble intention qui m’ôta à la mort et lui livra seule ma famille ! Ce sentiment de culpabilité ne m’a jamais quitté, et au plus fort des batailles, parmi les balles, les cris, et les arbres qui s’éclaboussent d’horreur et de sang, il me hante et décuple ma rage de vaincre et ma soif de vengeance. »

 

En ce moment, Macodou se tut, comme si le souvenir de ce sentiment et de sa famille lui était trop douloureux pour qu’il continuât. Il resta silencieux de longues secondes, les yeux fixes et sans larmes, les mains crispées sur son volant. Personne n’osa rien dire, pas même le dandy. Il sembla même qu’à l’horreur que le chauffeur avait jusque là suscitée, succéda, même furtivement, une sorte de compassion et de sympathie secrète, que la tournure de son récit avait déclenchée. Les hommes s’indignent aussi vite qu’ils s’émeuvent, à tort ou à raison. C’est bien cela qui fait leur singularité.

 

« Gardez, je vous prie, votre pitié et votre commisération pour vous, ayez cette pudeur », dit Macodou d’une voix d’où ne perçait aucune émotion.

 

-Charmant, vraiment charmant monsieur. La suite, s’il vous plaît. Je sens un drame à venir !

« J’entrai donc dans le maquis, et y tint le rôle que vous savez désormais, pendant cinq années au cours desquelles j’ai ôté un nombre incalculable de vies. Pourquoi en suis-je sorti ? C’est cela, sans doute, qui m’a valu ma présence parmi vous, et non les autres crimes que j’ai commis lorsque j’étais seigneur de guerre. J’en ai commis, oui, un dernier, plus odieux.

 

-Cela est donc possible ? dit ingénument la grosse dame. Vous êtes… Vous êtes…

 

-Répugnant, acheva la femme aveugle de sa voix douce.

 

-Hé, Mesdames, attendez donc votre tour, nous verrons bien si vous l’êtes moins ! lança joyeusement le dandy du fond du véhicule. Reprenez, cher ami, si vous le voulez bien. »

 

L’homme reprit.

 

« Je vous ai dit que toute ma famille avait été tuée lors de cette fameuse attaque. Ce n’est pas complètement vrai. Au moment du drame, en effet, je n’étais pas le seul absent : il y avait aussi mon petit-frère, Salam, de huit mois mon cadet, qui était alors à Saint-Louis, où il menait ses études. De tous les membres de ma famille, c’est lui que je chérissais le plus et dont je me sentais le plus proche et le plus complice. Soit que la proximité de l’âge nous rapprochât naturellement, soit que ma condition d’aîné me poussât à nourrir envers lui un désir inexplicable de protection, d’autant plus qu’il était né prématuré et était de constitution quelque peu fragile, soit par une quelconque autre raison encore, et que j’ignore, ma relation avec lui dépassait parfois la puissance de la fraternité, pour toucher à la fusion la plus totale de nos êtres. Ce n’était même plus de la complicité, ni de l’amitié : c’était un sentiment plus fort encore, que serai bien en peine de vous restituer, mais qui m’unissait à lui dans un amour indéfectible et bienveillant. Nous grandîmes ensemble, traversèrent les épreuves de l’adolescence ensemble, jouèrent ensemble, entrèrent dans la case des hommes ensemble, nous battîmes côte à côte, nous battîmes l’un contre l’autre –et étrangement, malgré son physique malingre, nos bagarres étaient aussi violentes qu’équilibrées- et firent ensemble ces mille et unes petites choses qui tressent une fraternité d’exception. L’on s’aimait. En grandissant, aucune de ces rivalités qui finissent par éroder le lien fraternel ne nous opposât, qu’il s’agît des femmes ou des faveurs de nos parents. Je l’accompagnais et le conseillais dans ses premières conquêtes de jeune homme, il me défendait toujours devant mes parents. Notre seule différence résidait peut-être au niveau de l’intelligence : la sienne était très théorique, puisée dans les livres qu’il commença à empiler dans notre chambre vers ses quinze ans ; la mienne, pratique, forgée au contact de choses et des hommes, rôdée à tout commerce humain. Il connaissait les choses, moi, je les vivais au quotidien. Nous nous complétions ainsi, une fois de plus. Le peu de choses que je sais des concepts, théories et autres étrangetés que notre éducation familiale ne nous a pas donnés, je le sais de lui, des livres qu’il avait lus et dont il me parlait avec passion. Il découvrit la littérature européenne, s’enivra de Baudelaire. M’expliqua l’esthétique du dandy –voilà comment je vous connais, monsieur, fit-il à l’adresse du dandy qui s’était enthousiasmé au nom de Baudelaire- et me dit qu’il en était un. Nous grandîmes donc. J’arrêtai l’école  après mon Bac, et me consacrai à la pêche et aux autres travaux qui font vivre une maison. Notre père vieillissait, et avait besoin d’un soutien. Quant à Salam, ses dispositions pour les études le portèrent naturellement à continuer, après le Bac. Notre mère ne voulut pas qu’il s’en fût, mais je le défendis, et lui expliquai que mon frère deviendrait quelqu’un de très important, qui ferait régner la paix dans la région et nous aiderait. Ainsi Salam s’en fut-il à Saint-Louis, à l’université Gaston Berger, où il intégra la faculté de Lettres. Il revenait toutes les grandes vacances, et ramenait des cadeaux à la famille, qu’il avait pu acheter avec sa maigre bourse. Ces retrouvailles étaient l’occasion de remarquer qu’il mûrissait, qu’il changeait, qu’il devenait un vrai homme. Notre relation devint plus forte, quoique moins voyante. L’on se comprenait désormais parfaitement. Cinq années s’écoulèrent ainsi, jusqu’au drame où périt notre famille. C’était l’année où Salam était en deuxième année de Master. C’est moi qui l’informai du malheur, par téléphone. Le lendemain, il était à mes côtés. Nous pleurâmes silencieusement les nôtres, sans pudeur, sans retenue. Nous les pleurâmes. Nous les enterrâmes de nos propres mains, puis, pendant plusieurs jours encore, nous pleurâmes. »

 

« Puis un soir, alors que nous étions, silencieux, dans la cour d’une maison désertée par la chaleur des nôtres, il me demanda, calmement :

 

-Qui a fait cela, mon frère ? Dis-le-moi, tu le sais. » 

 

-Je ne sais pas, Salam, répondis-je.

 

-Macodou, dis-moi ce que tu sais. Ce sont les rebelles ? 

 

Je savais la haine que mon frère vouait depuis sa tendre enfance aux rebelles, ces sauvages, disait-il, qui ne connaissent rien à leur terre et qui se permettaient d’être fanatiques. Je savais qu’il les soupçonnait d’être derrière ce crime. Après tout, n’étaient-ils pas coutumiers des faits ? Je connaissais Salam, il portait en lui non une rage, mais une forme de mépris absolu pour les rebelles, et qui était plus forte sans doute que la haine. Je ne répondis pas à sa question.

 

-Macodou, réponds-moi. Est-ce que ce sont les rebelles qui ont tué notre famille ? 

 

Je n’avais pas encore entretenu Salam de mes convictions profondes sur le fait que les auteurs de ce crime étaient les soldats de l’armée, et non les rebelles, ni même des pillards mercenaires. Mon frère non plus ne croyait à cette théorie. Il n’y avait selon lui que deux coupables possibles : ou l’armée ou les rebelles, et sa détestation manifeste des rebelles l’inclinait à les accuser. Du moins, c’est ce que je pensais, à l’époque. Alors, par lâcheté ou par désir de le conforter dans ses convictions et de le rassurer, je ne sais, je répondis :

 

-Oui, ce sont eux. »

 

« Après cela, nous ne dîmes plus un mot de la soirée. Le lendemain, Salam devait repartir à Saint-Louis, pour y continuer son mémoire. Il voulait être professeur, et m’annonça qu’il ne reviendrait qu’avec ce titre, pour notre famille. Nos adieux furent de cette brièveté qui émeut, mais intenses. Quand nous reverrions-nous ? Dans deux, trois ans ? Nous ne le sûmes. Je n’en étais pas sûr à l’époque, mais il m’avait semblé qu’au moment de partir, il y avait quelque chose en mon frère qui avait changé : une lueur bestiale, sauvage, presque haineuse et méchante brillait au fond de ses yeux sans que j’en susse la raison. L’émotion de son départ me fit vite oublier ce détail, et nous nous partîmes. Lui, pour Saint-Louis, moi pour le maquis. Je rejoignis les rebelles dès le lendemain : ne me demandez pas comment : c’est eux qui me trouvèrent. »

« Trois ans s’écoulèrent sans qu’on ne se vît, mon frère et moi. L’on s’appelait cependant au moins deux fois par mois, longuement, et nous nous encouragions. Il me demandait si je m’en sortais avec la pêche, me taquinais sur la nécessité de prendre épouse, me demandait si j’avais besoin d’argent –ce dont je ne manquais du reste pas, avec les butins que nous récoltions dans l’unité que je dirigeais désormais. Et moi, je lui demandais s’il progressait dans ses études, s’il soutiendrait bientôt son mémoire. Et lui, me répondait inlassablement, « oui, très bientôt » et changeais vite de sujet. Je notai cet empressement évasif, mais le mis sur le compte de l’agacement ou de la nervosité. Je ressentais à chaque fois que nous nous appelions un pincement au cœur, à l’idée que je lui mentais, que je n’étais plus chez nous, que je m’étais engagé dans le maquis, que j’étais un seigneur de guerre, que j’avais rejoint les rangs des rebelles, qui, croyait-il, et je le lui avais dit, avaient tué notre famille. Je n’osai lui dire la vérité : il ne l’aurait pas souffert, et aurait pu en périr ou en devenir fou ! Et puis… »

 

En ce point, pour la première fois depuis qu’il parlait, la voix de Macodou se brisa sous le coup de l’émotion, et des larmes lui montèrent aux yeux.

 

« Et puis… ? demanda avec avidité la grosse dame.

 

-Et puis je l’aimais, acheva Macodou cependant qu’une larme perlait sur sa joue. Oui, je l’aimais. Assez pour ne pas lui dire que j’étais devenu un rebelle pour venger notre famille. Assez pour ne pas vouloir qu’il me détestât et ma haït, malgré la certitude de la vérité de ma cause. Assez pour lui épargner l’amère vérité qui l’eût conduit à me mépriser et m’accuser de trahison.

 

-C’est mignon ! C’est mignon ! C’est mignon !

 

Madeleine, au fond du véhicule, entre Daouda qui demeurait impassible et Mohamed qui continuait à dire que c’était mignon, pleurait doucement, sans que personne ne le remarquât.

 

« Je remettais chaque fois à plus tard, reprit le chauffeur qui essayait de contenir son émotion, le moment où je ferai la terrible révélation à mon frère ; je ne voulais pas le gêner dans ses études qui devaient l’occuper, et je décidai donc de continuer mes activités de rebelle à son insu, pour son bien. Ainsi continuai-je à tuer et me battre et venger ma famille. Un jour, il y a deux ans, nous préparions avec mes hommes une expédition contre une petite unité de militaires qui, depuis quelques semaines, progressaient courageusement à travers la forêt, gagnant du terrain, repoussant avec une facilité insolente les groupuscules rebelles qui tentaient de leur barrer la route. En plus d’être bien entraînés, l’on disait que les soldats de cette unité étaient aussi légèrement armés que nous, et connaissaient aussi bien le terrain. En peu de temps, ils devinrent dangereux, et l’on me chargea de les arrêter, ô moi qui n’avais jamais connu la déroute et qui avais toujours su infliger à l’adversaire de lourdes pertes. J’en fis une affaire personnelle, une affaire d’honneur, d’autant plus que cette fameuse unité, qui se nommait volontiers « Kangkurang », pénétrait dans la zone où je me trouvais avec mes hommes, à la frontière guinéenne, comme je vous l’ai dit. Je réunis mes hommes, leur tint un discours comme je ne leur en avais jamais tenu auparavant, flattai leur fierté, vantait leurs mérites, et leur dit que plus que toute autre expédition, celle-ci était cruciale à mener à bien. »

 

« Nous nous préparâmes, et le lendemain, à l’aube, choisîmes une zone propice à notre action, et attendîmes : les militaires étaient, me rapportèrent mes éclaireurs, à une demi journée de marche. Nous les attendions en milieu d’après-midi. Nous attendîmes longtemps, ils n’arrivèrent pas. J’envoyai un éclaireur, qui ne revint jamais. J’en étais à réfléchir à la marche à adopter lorsque, formidable dans le silence de la forêt, un cri s’éleva de derrière nous :

 

« Kangkurang ! »

 

« Ce qui suivit appartient à la légende et à l’horreur. Nos ennemis, par une admirable ruse tactique, nous avaient contournés et attaqués par derrière. Pris au piège, encerclés, surpris, nous n’eûmes d’autre alternative que de nous battre plus longuement que prévu. Je ne vous raconterai pas la violence du combat, le fracas des troupes : vous n’y entendrez rien. Retenez tout simplement que ce fut la plus sanglante bataille que cette guerre ait connue depuis qu’elle a éclatée. « C’est un bon jour pour mourir » criaient des hommes, les miens et ceux de l’armée. Les hommes se mêlèrent dans la folie sanglante. Je remarquai néanmoins, en pleine bataille, qu’un homme en particulier faisait plus de ravages dans mes rangs que les autres. C’était certainement le capitaine. Fou de rage, je fondis sur lui.

 

« Et nous nous battîmes. Ce fut le plus valeureux adversaire qu’il me fut donné d’affronter. Nous nous rendions coup pour coup, à mains nues, et étions de force égale, et tandis que la bataille faisait rage, notre combat singulier n’en était pas moins violent et enlevé. C’était sublime. Je parvins pourtant, je ne sais comment, à le terrasser et lui casser un bras. J’allais l’achever avec un couteau que je tirais de la ceinture d’un mort à côté de nous lorsque je sentis la lame froide d’une machette sur ma nuque, et la voix de Salam, mon frère, qui me disait :

 

« Tu le tues, je te tue, tu ne le tues pas, je te coupe seulement le bras. Choisis. »

 

« J’aurais reconnu sa voix entre mille. En ce moment, alors que les hommes criaient et mouraient, je me mis à pleurer, levai les bras au ciel, et priai pour que mon frère me tuât sans m’avoir vu. Il ne le fit pas, et m’obligea à me retourner. Lorsqu’il me vit, j’eus l’impression qu’il faillit mourir, ses jambes chancelèrent, ses yeux se convulsèrent. Mais il ne tomba pas. Dans un effort surhumain qu’il faisait pour ne pas s’évanouir, il réussit à parler :

 

« Macodou… Macodou c’est toi ? Que fais-tu là mon frère ? Que fais-tu ici, parmi les rebelles ?

 

-Tu ne comprendrais pas, tue-moi. Sinon c’est moi qui te tuerai. Dépêche-toi.

 

-Mon frère… Les rebelles… Ils ont tué…

 

-Tue-moi, et vite, répétai-je, tout en pleurant…

 

-Tuez-le bordel, caporal Coly ! hurla derrière moi le capitaine que j’avais affronté. Qu’est-ce que vous attendez, nom de Dieu, nom d’un cul ! Mais tuez-le ! »

 

« Salam ne bougeait pas. Dans ses yeux, je lus, en même temps que la surprise, la colère, l’incompréhension, l’amour, la haine, l’hésitation. C’était un de ses regards inhumains que seuls les hommes portés au summum de l’émotion peuvent jeter. Il demeura immobile, me suppliant presque de lui dire ce qu’il devait faire. »

 

« Mon frère, dit-il piteusement…

 

-Caporal Coly ! Mais butez-moi cet enfoiré, nom d’une pute ! »

 

Salam n’esquissait toujours aucun mouvement. Il semblait comme pétrifié.

 

« Caporal ! Débarrassez-nous de ce fils de pute !

 

-La ferme, Capitaine gueula mon frère. Et sauf votre respect, ma mère n’est pas une pute. »

 

« Et d’un geste aussi brusque que précis, il me contourna et enfonça jusqu’à sa garde la lame de sa machette dans la poitrine offerte du capitaine. Celui-ci mourut aussitôt, sans un cri, les yeux ouverts. Et moi, j’étais là, éberlué, aussi choqué que mon frère, incapable de sortir une seule phrase, les mains toujours machinalement suspendues en l’air. Autour de nous, la clameur du combat ne faiblissait pas, et le sang des hommes rougissait l’herbe mouillée. Mon frère me tournait désormais le dos, regardant sans la voir sans doute la dépouille de l’homme, son capitaine, qu’il venait d’achever. Je le regardai, et vit à quel point il avait physiquement changé : sa musculature était saillante, et ses épaules carrées soutenaient un cou massif et musclé, tandis que son dos large, donnait à son allure une stature fière et imposante. Je restai là, à le regarder bêtement, ne sachant que dire et essayant en vain de percer ses pensées. »

 

« Salam…

 

« Tais-toi, Macodou. L’on n’a rien à se dire désormais. Depuis que je t’ai quitté, je ne suis pas retourné à l’université. Je me suis engagé dans l’armée, et cela fait trois ans que je travaille d’arrache-pied. Je ne voulais t’en parler, pensant que tu n’aurais pas approuvé. Mais ainsi donc, nous nous mentions. C’est tragique et drôle, non, tu ne trouves pas ?

 

-Salam… »

 

Il me coupa de nouveau sèchement.

 

« Je suis rentré dans l’armée pour venger la mort de notre famille, que les rebelles ont massacrée. Pour je ne sais quelle raison, tu as rejoint le rang des rebelles. Nous sommes donc ennemis. Frères, mais ennemis. Je te laisse la vie sauve pour cette fois-ci. Mais je te traquerai, et la première fois qu’on se verra, je te tuerai. »

Il se tut un moment avant de rajouter doucement, comme pour lui-même : « je te tuerai. »

 

Puis, sans même se retourner, sans me regarder, sans m’avoir laissé lui dire un mot, il me dit, « Adieu » et s’enfonça dans la forêt en courant.

 

« A cet instant, sans savoir pourquoi, peut-être parce qu’il m’avait laissé la vie sauve, comme un misérable, je lui vouai une haine sans limite, et souhaitai de toute la force mon cœur qu’il mourût. Ce sentiment retomba aussi rapidement qu’il avait grandi dans mon cœur, mais je l’ai ressenti, oui. J’ai fortement voulu qu’il mourût. »

 

« Nous gagnâmes la bataille. Mes hommes avaient été exceptionnels de courage et d’abnégation. Ils tuèrent la majorité des hommes de l’unité, pourtant braves et bien entraînés, ne laissant s’échapper que quelques fuyards. »

 

« Le lendemain matin, alors que j’étais encore triste et choqué d’avoir revu mon frère dans ces conditions, et que je n’avais pu fermer les yeux de la nuit, un autre groupe de rebelles nous rejoignit, et nous dirent gaîment qu’ils avaient rencontré en patrouillant un groupe de soldats qui battaient en retraite, et qu’ils les avaient tous tués. »

 

« Tous ? avais-je demandé sans essayer de dissimuler l’angoisse contenue dans ma question.     

 

-Tous, mon frère ! me répondit le chef du groupe, un vieil homme édenté et à l’air bête. D’ailleurs, j’ai gardé en trophée ceci. C’est celle du gars qui a le mieux résisté, il s’est battu comme un lion.

 

Et il sortit d’un sac qu’il portait en bandoulière la tête de mon frère, et me la tendit en riant. » 

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Idées de dernières paroles.

20 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Il n’est jamais trop tard pour un dernier coup d’éclat, une ultime foucade, un hoquet d’honneur, un pet de sortie, un pied de nez final à cette existence et à sa trop misérable condition. Lorsque l’on a raté sa vie, il faut au moins veiller à réussir sa mort. Et lorsque l’on a réussi sa vie, il faut quand même sublimer sa mort. Les derniers instants sur cette terre sont trop précieux pour qu’on les consacre à la tristesse. C’est un grand jour certes que ce lui de votre mort. Et comme dit un proverbe Wolof, « Bës du tuti dé, boromam rek lay nirol ». Il faut être à la hauteur de ce jour, dans l’attitude, le discours, le charisme, la dégaine, l’aura, la verve. Voici, pour aider, un florilège de mots que vous pourrez lancer avant de crever :

 

*Prenez soin des choux.

 

*J’avoue : c’est moi qui ai volé le poulet du voisin.  

 

*Et je vous emmerde.

 

*Je vous ai laissé un trésor, il est… Ah ! (Et crever.)

 

*Charlie Hebdo !

 

*(En imitant la voix de Buzz l’éclair) : Vers l’infini et l’au-delà !

 

*J’espère qu’ils ont Facebook, là haut, que je puisse prévenir.

 

*Merde.

 

*Pourvu que je meure mieux que Marion Cotillard.

 

*Séchez ces larmes que je ne saurais voir.

 

*J’ai envie d’un KFC.

 

*C’est quoi, cette chose jaune sur ta tête ? Une crête ? Pendez-moi ça !

 

*Je vous attends là haut, venez vite !

 

*Di na ma joie.

 

*Ah… Je me meurs ! Vite, un pet.

 

*Une dernière gâterie, chérie ? Allez, quoi ! Fais pas ta meuf ! Les enfants, dehors !

 

*Je ne meurs pas ; je péris.

 

* "Il haïssait les épitaphes." Mettez-ça, en italique, police Gungsuh, interligne 2.

 

*Je suis sublime.

 

*Dites au cul-de-jatte du coin que c’est moi qui volais ses béquilles, et sans rancune.

 

*Ai-je droit à un PV : « post-vivendum », docteur ?

 

*Je vous maudis jusqu’à la troisième génération.

 

*Argh !

 

*Cui-cui.

 

*L’on veut tous la paix. Je vous la fous ; foutez-la-moi.

 

*Le Real Madrid a gagné ?

 

Et je rajoute ceux-ci, qui m’ont été suggérés par un ami, humoriste à ses heures perdus, et descendant capillaire de Kocc Barma :

 

*Une bière pour la route, s’il te plaît.

 

*Qui a allumé la lumière?

 

*Qui m’aime me suive. [Un temps] Salauds !

 

*Je ne vous salue pas, Messieurs.

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Affaire Cheikh Yérim Seck: ni manichéisme ni partialité.

18 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

De tous les écueils qui faussent le jugement et corrompent l’esprit, c’est sans nul doute de celui du manichéisme dont il faut le plus se défier. Je remarque en effet qu’il y a, depuis le début de « l’affaire Cheikh Yérim Seck », une tendance qui consiste, dès la relation des faits et l’exposition des versions des deux parties, à prendre position, à soutenir l’un des protagonistes, à surtout accuser l’autre, à faire du premier un bon, et du second un méchant. Une telle attitude est au mieux imprudente, au pire inopportune : je la trouve hautement simpliste, odieusement facile, enfin, définitivement injuste.

 

Les histoires de viol présumé, dans leur grande majorité, sont généralement plus compliquées qu’elles ne veulent en donner l’air ou que l’abattage médiatique qui peut les entourer tend à les présenter. C’est un truisme que de le rappeler. Il subsiste bien souvent, dans nombre de cas, même ceux que la justice a traités, des zones d’ombres, des faits obscurs, des agissements inexpliqués, des débats éternels, des conjectures, des doutes, des suspicions sur une vérité qui n’est absolument connue que des seuls protagonistes, et ne restera sans doute connue que d’eux seuls à jamais. L’issue d’un procès, dans les cas de viol où le fameux dilemme du consentement/non-consentement est la mesure de la décision finale, n’est jamais que le fait d’une justice humaine –la seule dont on dispose, certes- qui tente, avec les preuves dont elle dispose, sa jurisprudence, ses témoignages, ses enquêtes, ses raisonnements et ses convictions morales, d’atteindre à une vérité à laquelle ses déductions la mènent, dont elle a l’intuition, parfois la conviction, mais jamais l’absolue certitude. Et c’est bien cette part d’imperfection et d’incertitude qui humanisent notre justice. Tout ceci, donc, pour en revenir à ce fait : que les histoires de viol présumé soient plus complexes que le simple manichéisme auquel on veut les réduire. Et dans le cas de l’affaire qui nous concerne ici, cette complexité est d’autant plus soulignée sans doute que la relation qui liait Cheikh Yérim Seck à Aïssatou Tall au moment des faits est quelque peu singulière, en regard des rapports classiques entre les violeurs et les victimes présumés.

 

Il paraît en effet qu’ils étaient « amants ».  C’est là un fait fondamental, qui a toute son importance, dans la mesure où il soulève une foule de questions auxquelles je ne prétendrai pas répondre. Il me semble simplement que ce détail qui n’en est pas un, si il ne les fausse, trouble au moins à leur racine les rapports méchant/bon, innocent/salaud que l’on peut être tenté de dresser de prime abord en évoquant cette affaire. Ce manichéisme détestable est intenable en cela qu’il oublie une vérité aussi essentielle qu’elle est simple : que les hommes ne sont jamais manichéens, et que la complexité, l’imprévisibilité mêmes de leurs inclinations et de leurs agissements les arrachent aux catégories du Bien absolu et du Mal exclusif.

 

Je ne vois, concernant cette affaire, ni l’opportunité ni la pertinence de parler « d’innocence », et ce, qu’il s’agisse de la plaignante, et encore moins de l’accusé. Je saisis très mal ce que l’on met derrière ce terme, innocence, quand deux adultes se retrouvent d’un commun accord dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel, pour y vivre leur relation amoureuse. Les débordements fâcheux qui ont pu s’en suivre ne doivent pas être un prétexte pour brandir une notion qui semble confiner à une forme de naïveté, de pureté morale absolue, d’ignorance de tous les risques qu’il peut y avoir à être dans le secret d’une chambre d’hôtel avec une personne avec laquelle l’on entretient une relation amoureuse.  Je remarque surtout que cette innocence est volontiers prêtée à Aïssatou Tall par ceux qui la soutiennent, pour mieux pourfendre le salaud Cheikh Yérim Seck et l’enfoncer dans son costume de méchant et de coupable. Or, je ne peux concevoir que l’on parle de bon et de méchant dans cette affaire, comme si les deux protagonistes étaient totalement étrangers l’un de l’autre, comme si l’on était certain qu’Aïssatou Tall, plaignante et victime présumée, dont on s’empresse de rappeler la virginité avant les faits, comme un gage de son innocence et de sa perfection, fût moralement irréprochable. 

 

Il faut en revenir à une banale vérité, commune à toutes les histoires de viol présumé : qu’on ne peut, de l’extérieur, rien en dire qui soit tenu pour absolument vrai. Je peux concevoir que, par sympathie, l’on décide de soutenir la fille en question, que l’on décide de lui porter un secours moral. Je peux admettre qu’au nom de l’amitié et de la fraternité/sororité ou de tout autre lien familial, l’on décide de se placer aux côtés de la victime présumée, pour l’aider à traverser cette épreuve. J’accepte que, parce qu’on prétend connaître la plaignante, l’on soit convaincu par sa version des faits. Tout cela est noble et louable. Mais ce qui me gêne, c’est que l’on puisse, à ce stade des faits, accuser l’autre partie, Cheikh Yérim Seck donc, d’être un salaud. La prudence la plus élémentaire, inhérente au respect du travail de la justice, commande un silence et une retenue absolus, au moins jusqu’à ce qu’un verdict soit rendu.

 

Les passions humaines et les élans du cœur sont certes incontrôlables et ne sont jamais objectifs lorsqu’il s’agit de prendre position pour une personne qui nous est chère, et qui est au cœur d’une polémique. Et peut-être, qui sait, réagirais-je autrement si par malheur un tel fait impliquait directement un membre de ma famille. Mais il y a un effort d’impartialité, qui n’enlève rien à l’authenticité de la peine ni à la profondeur de l’empathie pour cette personne, qu’il est nécessaire de faire, par prudence. Je crois en effet qu’aimer une personne, et la soutenir entièrement, être même exclusivement de son côté, n’est pas incompatible avec une certaine réserve, que l’on doit adopter en regard du travail de la justice, et de l’ignorance de l’absolue vérité.

 

Ce texte ne fut pas simple à écrire, car Aïssatou Tall, victime présumée, est une connaissance, oserai-je une amie, à qui j’apporte mon soutien moral dans cette épreuve qui ne doit être facile, que je respecte et apprécie beaucoup pour ce que je sais d’elle, et que je continuerai à apprécier et à soutenir quelle que soit l’issue de cette affaire.

 

Mais en matière de justice, et particulièrement concernant les viols présumés, parce que je sais qu’ils sont moins simples qu’ils en ont l’air, parce que j’ignore leur totale vérité, et surtout, parce que je sais que les Hommes sont plus complexes que ce qu’ils paraissent –et cette histoire en est l’illustration parfaite, quel que soit le protagoniste-  je tiens à garder une certaine distance critique dans la considération des faits, à laquelle je ne veux mêler aucun affect.

 

Cela fait-il de moi un monstre froid ? Un camarade déloyal ? Un détestable ergoteur qui préfère l’illusoire impartialité à l’amitié inconditionnelle ? Peut-être. Je ne crois cependant pas que c’est une déloyauté en amitié que de préférer la justice, valeur universelle, à l’amitié, valeur subjective. Peut-être ai-je tort. C’est en tout cas un dilemme moral ; j’ai choisi mon parti.

 

Ni manichéisme ni partialité donc, juste la vérité, dans la mesure où on la connaît.        

 

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Attitude(s) post-mortem.

10 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Texte initialement publié sur le blog elementair.es

 

La disparition encore récente de l’animateur de télévision Jean-Luc Delarue m’interpelle sur une question de fond dont la simplicité de l’énoncé ne suffit à cacher ni la difficulté du dilemme moral qui s’y joue ni celle qu’il y a à tenter d’y apporter une réponse claire et unanime: quelle attitude tenir à l’égard d’une personne controversée de son vivant après sa mort ?

 

J’aimerais toutefois me garder d’une méprise : je ne cherche nullement à bâtir sur le cadavre encore chaud de Jean-Luc Delarue je ne sais quel sensationnalisme morbide et nauséabond. Je ne connaissais pas très bien le journaliste et encore moins l’homme privé. Comme beaucoup, j’ai dû voir quelques émissions ou extraits de « Ca se discute » : cela s’arrête là. Pour le reste, il a fallu sa disparition, et la prolifération des textes, hommages, témoignages qui lui ont été conséquents, pour que je sois plus précisément au fait de ses déboires privés, liés notamment à la consommation de drogue, et qui avaient achevé de le présenter comme l’une des figures publiques les plus controversées et les plus complexes de l’espace médiatique français, quoique des plus douées aussi, apparemment. Ma pensée en ce moment va surtout à sa famille, sans toutefois que je ne verse dans une empathie circonstanciée et très superficielle. Je ne partage pas leur douleur parce que je ne le peux, je ne suis même pas certain de la comprendre ; tout au plus sais-je qu’elle existe, et qu’elle atteint. Cela me suffit.

 

Cependant, parce que je crois que le sujet peut concerner tout homme, et qu’il dépasse la seule personne du défunt Jean-Luc Delarue, parce qu’il est universel en un sens, il me semble que je puis prétendre l’aborder. D’autant plus qu’elle fait partie de ces quelques unes, morales, qui agitent régulièrement le landerneau des pratiques sociologiques sénégalaises, et qui divisent.

 

Deux camps, en effet, semblent s’opposer sur le sujet. D’une part, il y a les tenants d’une certaine décence et d’une certaine pudeur qui, au nom du respect de la mémoire, de la morale, considèrent qu’aucune critique ne saurait être proférée au-delà de la mort, et que la bienveillance est la seule attitude à tenir à l’égard d’un défunt, fût-il des plus controversés. Et d’autre part, il y a les tenants de la vérité absolue, qui trouvent que la mort ne devrait interdire la critique, et qui jugent absurde de taire les fautes d’un homme au seul argument qu’il a disparu. Il y a donc les défenseurs du fait moral, qui brandissent la dimension sacrée et tragique de la mort, ainsi que la douleur qu’elle occasionne, pour légitimer que tout discours post-mortem soit sinon positif, au moins bienveillant ; et il y a les défenseurs du fait de vérité, qui considèrent que la mort n’efface jamais les actes, et que ceux-ci, s’ils ont été critiqués au cours la vie du défunt, ne devraient pas l’être moins à sa mort. Etrange mais si fréquente configuration dans laquelle deux valeurs supposées universelles et absolues servent deux postures antagonistes : la morale, avec tout ce qu’elle porte de conditions : pudeur, décence, humanisme, ici ; et la vérité, avec son lot d’exigences : rigueur, intransigeance, indifférence à la singularité, là.

 

Ces deux postures, en plus de sembler irrémédiables dans leur opposition, s’accusent l’une l’autre. Les tenants de la première, en effet, accusent ceux de la seconde de sacrifier la vérité à la morale, et de céder ainsi à une forme de cynisme d’autant plus détestable qu’il est indécent, immoral, inutile, méchant voire inhumain ; quant aux seconds, ils usent de la logique inverse, reprochant à leurs adversaires de sacrifier la morale à la vérité, et les accusant ainsi d’ouvrir le champ à une forme de complaisance et, disons-le mot : d’hypocrisie.

 

Le dilemme se corse encore plus lorsque l’on pousse un peu plus loin son analyse, et que l’on se rend compte que les deux valeurs invoquées de part et d’autre, la morale et la vérité donc, par leur caractère absolu, peuvent être utilisées chacune par les défenseurs du camp adverse, et servir leur argumentation, sans pour autant perdre de force et de pertinence. Autrement et plus clairement dit, ces deux positions peuvent recourir chacune à la valeur de l’autre pour renforcer ses idées. Les tenants de la morale, peuvent ainsi, et sans nécessairement avoir tort, arguer qu’à propos d’un défunt, il n’y a qu’une seule vérité qui soit certaine : c’est qu’il fut aimé et qu’il aima, et que cette certitude seule suffit à le rappeler en tant qu’humain, en tant qu’être de morale donc. Quant aux autres, ils peuvent, à raison, asserter qu’à propos d’un mort, la morale ne saurait s’opposer à la vérité, puisque la seule morale valable dont il faut vouloir faire preuve à son égard est une morale de la vérité.

 

Alors ?

 

Il faut peut-être, avant  de continuer, consacrer quelques lignes à une troisième posture, intermédiaire entre les deux principales, et qui constituerait en quelque sorte leur compromis : le silence. Il est vrai qu’il est peut-être signe de sagesse, et évite des polémiques peut-être inutiles à l’égard d’un homme qui n’est plus de ce monde. Il est vrai, encore, qu’il n’existe nulle part un devoir absolu d’opinion à l’égard d’un disparu : nul n’est sommé de s’exprimer vaille que vaille sur une mort d’homme. De plus, si l’individu en question était un inconnu dont ne peut rien dire de certain et de vrai que le nom, il serait malvenu et fatalement mensonger de prétendre dire à son propos quoi que ce soit. Le silence, par ailleurs, évite de juger un homme mort –qui est, qui se sent légitime pour juger la vie d’un être?- en même temps qu’il se refuse à se hasarder sur des considérations qui pourraient blesser ou qui seraient fallacieuses. Pour toutes ces raisons, le silence à l’égard d’un défunt peut sembler être le parti le plus sûr et l’attitude la plus convenable, la plus pacifique et la plus prudente. Il l’est, en effet, mais pour des cas particuliers : lorsque par exemple le défunt nous était inconnu ou indifférent, et que l’on se refuse, par éthique, à dire sur lui quelque mot.

 

Cependant, pour des personnes controversées, dont les actes furent connus comme tels, le silence me semble être gênant dans la mesure où il empêche le fond de la pensée d’éclore au grand jour. Je ne suis pas certain, en effet, qu’un homme public et controversé puisse laisser indifférent à sa mort : je crois qu’il y a toujours, quel que soit l’état de tiraillement dans lequel la considération de ses actes vous porte, une conviction, imprécise et confuse, souvent secrète et cachée, vers laquelle votre cœur incline, que vous ayez ou non la lucidité et le courage de vous l’avouer d’abord, de le faire aux yeux du monde ensuite. Si l’on se tait à propos d’une figure controversée, ce ne sera point par sagesse ou indifférence, mais par un certain nombre de motivations allant de la volonté de ne pas afficher clairement son sentiment à l’égard du mort –par lâcheté, crainte de froisser ou que sais-je d’autre- au désir de souscrire à une convenance. Autant de motivations que l’on peut recevoir (encore une fois, personne n’est tenu par un serment de donner un avis sur un homme mort), mais qui symbolisent à mon sens une certaine tiédeur du silence. Les hommes ne sont pas des choses : la nature humaine atteint très difficilement l’indifférence absolue à l’égard d’un homme mort, et à plus forte raison si cet homme fut aimé pour certaines actions, détesté pour d’autres, parfois aimé et détesté pour les mêmes actions. A l’égard d’un homme mort, le silence peut être l’attitude la plus commode, parfois la plus judicieuse, la plus juste. Mais il peut être aussi dans certains cas –ceux précis où le défunt est sujet à controverse- l’instrument, le prétexte d’une certaine oppression de la pensée, de l’opinion libre. Il peut servir à ne pas avoir à dire ce que l’on pense vraiment. Il peut servir à dissimuler une idée que l’on a pourtant au fond de soi. Autant d’attitudes que, par principe comme par tempérament, je ne peux adopter. Il faut être cohérent avec soi, avec sa pensée, n’en coûte le confort que la neutralité du silence offre, et ce, quel que soit le cas. Je ne dis bien sûr pas qu’il faut, à la mort d’un homme qui clivait, aller crier sur tous les toits le sentiment qu’il nous inspirait. Ce serait idiot. Ce que je dis, c’est qu’il faut être prêt, devant le monde, devant le regard et le jugement des autres, devant les tendances, à assumer sa pensée et son avis propres.      

 

Alors ?

 

N’aimant point les compromis tièdes et abhorrant inversement les extrémismes, je rejette les trois postures qui ont été décrites plus haut. Celle du silence, pour les raisons que je viens d’énoncer, et les deux principales, pour leur extrémisme. En effet, les tenants de la morale et ceux de la vérité pèchent par le même travers : leur sélectivité. En ne retenant que les actes louables du défunt, les premiers en font un saint absolu; et en ne soulignant que ses excès, les seconds en font un damné exclusif: deux visions aussi également partielles qu’injustes par rapport à la nature humaine. Une conviction profonde que j’ai mûrie à travers les expériences, les miennes et celles des autres, m’a appris que la complexité de la nature humaine interdit qu’on la confine à un jugement définitif, même au-delà de la mort. Parce qu’il est nécessairement ombre et lumière, aucun homme ne mérite d’être exclusivement loué ou critiqué à sa mort. Faire l’un ou l’autre serait méconnaître, soit par cécité volontaire, soit par un élan involontaire (ce qui est peut-être plus désastreux), nier l’autre part de son être, qui est pourtant si évidemment présente. A l’égard d’un homme mort, il faut faire la part de ses qualités et de ses défauts, de ses bonnes actions comme de plus mauvaises, de ses éclats et de ses éclipses, sans faire bon marché d’aucun des pans de son existence. Prendre l’homme d’un seul tenant, le voir tel qu’il fut –un homme- et non tel que l’on aurait voulu qu’il fût ou tel qu’il fut à une époque donnée de sa vie –un surhomme, par ses défauts ou ses qualités : voilà l’affaire. Cette objectivité ne consiste nullement à dire : « Il avait ses mauvais côtés, mais… », mais plutôt : « Il avait de bons côtés : les voici. Il en avait de mauvais : les voilà. C’était un homme. Voici ce qu’il fit de sa vie d’homme. » A la morale et à la vérité, donc, je préfère la justice, qui n’est ni l’une ni l’autre, mais qui ne saurait exister sans chacune. Il ne faut pas décapiter les hommes après leur mort. Je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait, à la mort d’un homme, lister ses bonnes actions et ses mauvaises, puis s’en tenir là : ce serait horrible car dénué de sentiments, robotique car dénué d’humanité. Je ne refuse pas le droit à l’amour ou à la haine d’un homme mort. Je pense juste que cet amour ou cette détestation, pour avoir quelque sens, quelque vérité, quelque justice, passe nécessairement par la connaissance de ce que cet homme fit de toute sa vie. Je ne crois pas qu’un homme soit bon ou mauvais, à vrai dire : l’humanité me semble transcender ces catégories par sa complexité. Je crois juste qu’il y a des hommes, qui font des choix, et qui doivent être considérés par rapport aux seules conséquences de ces choix. (Forts relents d’existentialisme, je le concède.)

 

En réalité, et pour finir, je ne suis pas certain de détenir la réponse à la question initiale de ce texte. Le sentiment à l’égard d’un homme disparu étant toujours subjectif, différant selon les individus, nourri à des motifs divers et variés, je ne peux prétendre lui substituer une attitude universelle. Cependant, ce qui me semble crucial, c’est que quel que soit ce qu’inspire l’homme en question, il faut toujours garder à l’esprit toute son œuvre, de sa part la plus éclatante à sa part la plus sombre. Cela me semble être une condition nécessaire, préalable à tout avis et à toute attitude à son endroit. Ce n’est pas là le juger, ce n’est que lui faire justice. 

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Prolégomènes au "Mundus Muliebris", Texte II, partie I: De la démarche des femmes.

7 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

“Jongamaa, Jongamaa, ah ya, ay ni ngay doxé nex nama.”* (paroles d’une chanson sénégalaise célèbre ; lire la traduction en fin de texte.)

 

 

Introduction

 

Les femmes ont deux cœurs. Le premier est organique, et vous est connu. Quand au second, celui qui est leur apanage exclusif, celui qui aboutit le génie de leur sexe en étant le miroir de concentration de leurs charmes, la quintessence de leurs séductions, celui qui porte leurs mouvements aux confins de la perfection, celui-là même qui commande la grâce de leurs corps en en harmonisant le mouvement général, il est injustement méconnu. Sa seule faute est d’avoir une fonction non organique, certes, mais non moins essentielle et vitale à ce monde de brutes : celle esthétique. Ô mâles rustres et mufles, médiocres esthètes au cœur et au cerveau mêlés pendouillant entre vos jambes ; ô femmes négligentes et ordinaires ignorant le plus beau et le plus décisif de vos célestes attributs, recevez, accueillez, honorez, célébrez le deuxième cœur que Dieu a mis dans la descendance d’Eve: le bassin. Pendez par les pieds ce qui ne savent pas ce que c’est ni où cela se trouve ni encore, ce qui est pire, à quoi cela sert, et estimez les heureux connaisseurs. Eux seuls ont eu le privilège, que dis-je, le bonheur suprême de voir, que dis-je, de contempler cette vision du paradis que représente une femme qui marche avec grâce, et de s’en émouvoir profondément. Une femme qui marche élégamment, en effet, est un rêve qui s’incarne, qu’aucun artiste n’a su transcrire : ni le poète pour le chanter, ni le peintre pour le saisir, ni le sculpteur pour le graver dans la pierre, exception faite, peut-être, de l’Athéna Parthenos chryséléphantine de Phidias.

 

Quelques imbéciles me demandent en cet instant quel est le rapport entre le bassin et la marche. Avant de les pendre une seconde fois, par les cheveux pour cette occurrence, il convient de leur expliquer, afin qu’ils meurent moins bêtes, que tout mouvement des reins, tout frémissement des hanches, tout balancement de cuisses, toute valse des fesses, toute magie d’un croisement de jambes, tout équilibre, toute grâce, toute félinité, toute séduction, toute perversité, toute prestance, toute élégance, toute provocation, toute sensualité, toute joliesse contenu dans une démarche de femme est commandé, permis, sublimé, par la souplesse de son bassin. De celle-ci, relative, en effet, éclot le caractère de la marche, sa beauté ou sa laideur. Car oui : il y a hélas des démarches horribles, chez des femmes qui méconnaissent la charge esthétique de leur pas.

 

C’est avec une prétention égale à l’importance de la démarche dans l’éventail du complexe univers des charmes féminins que je me lance dans cette nouvelle croisade : faire la typologie des démarches de femmes. La tâche ne fut point aisée : j’ai dû, au cours de mes expériences sur le terrain, de mes observations, préalables à toute analyse, subir les regards méprisants de la gent féminine, certaines me traitant de voyeur, d’autres d’obsédé, d’autres encore, suprême insulte, de Karl Lagerfeld. Je ne parle pas des hommes, coqs à crête blonde, qui me menaçaient de me tabasser parce que je « matais » leur poule. Les cons n’avaient pas compris que j’œuvrais pour la marche de l’humanité.  Mais le devoir commandait que je bravasse toutes ces infamies, que je les ignorasse. Je l’ai fait, superbement, avec tout ce que je pouvais de mépris et de sacrifice physique –j’ai dû en effet, quelquefois battre en retraite, faire un repli stratégique, devant des menaces musculaires trop insistantes.  Mais je refuse que l’on appelle cela fuite : « Jambaar dawul, dafa wuti dolé. »**

 

 

 

Corpus critique

 

 

Argument : Une femme ne doit pas marcher n’importe comment : c’est un crime imprescriptible contre le monde. Hélas, l’époque n’accorde guère que peu d’importance à l’art de la démarche gracieuse. La responsabilité de ce péché est à imputer aux hommes comme aux femmes : les premiers, pour n’être plus capables d’apprécier les beautés de la démarche, soit parce qu’ils sont inhibés par un élan de concupiscence aussi rapide que crétin à l’égard de toute femme à proximité, soit parce qu’ils jugent inutile la chose ; les secondes, pour ne plus savoir séduire les premiers d’un seul pas, soit parce qu’elles ne le peuvent, soit parce qu’elles croient que séduire n’est que l’affaire d’un maquillage, d’une discussion, de suggestion, d’entreprise plus ou moins hardie. Certes, ces choses sont essentielles. Mais elles sont postérieures dans le processus de séduction, si long et si complexe. La première des armes dont une femme dispose pour attirer l’attention d’un homme, sans même chercher à le séduire, juste pour seoir à cette élégance naturelle contenue dans la nature féminine –quoiqu’invisible chez certaines- et à laquelle les hommes sont si sensibles, c’est la démarche. Celle-ci, en même temps qu’elle tient à distance parce qu’elle pétrifie, attire parce qu’elle suscite le désir, et émeut parce qu’elle provoque l’estime, l’admiration, le respect des autres. Cependant, il n’y a pas de démarche universelle. Il y a des styles : certains sont exquis, d’autres plus laborieux, d’autres encore très gauches. L’effet, bien entendu, n’est pas le même. Je prétends ici apprendre aux hommes à reconnaître et apprécier les démarches de femme. Et j’ai la naïveté de croire que les femmes qui liront ceci arriveront à identifier leur style, à le corriger à l’envi, à le perfectionner éventuellement.

 

Chères femmes, rien ne sert de courir, il faut marcher à point.

 

Les balancières : Elles mettent tout l’atout de leur démarche dans le mouvement de balancier de leurs fesses, qu’elles sont souvent fort amples et dantesques, du reste : l’effet peut être ravageur si la technique est maîtrisée. Ces femmes, conscientes de l’impact de fesses monumentales et animées sur les mâles primaires, tiennent la marche pour un éloge des fesses. Il faut les voir rendre à chaque fesse –xaap, en wolof- l’hommage qui leur est dû, en la montrant bien en évidence. Chez ces femmes, les fesses ne sont pas une seule entité indifférenciée et unie dans l’assaut contre le Mâle, elles sont un assemblage, une coalition ou chaque partie à son identité. Les balancières mettent un soin particulier à soupeser leur démarche, à la calculer avec une froideur géniale : chaque fesse doit rester un nombre précis de secondes en haut, avant de redescendre. J’ai chronométré la chose : la fesse droite reste 2 secondes et 64 centièmes en hauteur, tandis que la gauche tient le haut du pavé pendant 2 secondes et 89 centièmes.  J’ai tenté une approche pour expliquer l’étrangeté de ce phénomène, mais les échantillons étaient très farouches et réfractaires à la pensée et à l’échange. L’une d’elles, une ivoirienne, m’a même sauvagement agressé, insensible qu’elle était à l’hommage que lui rendais en l’abordant, en gueulant « Bobaraaba, bobaraaba ». La question de la technique, maintenant. Les balancières ont un sens inné de la cadence. Celle-ci est chez elles lente. C’est bien la condition de leur succès. La démarche est donc lente, le pas fainéant et lascif, la mollesse du corps exacerbée. Mais derrière cette apparence de désinvolture ultime, la balancière fait en secret d’immenses efforts pour maintenir la fascination qu’elle exerce. Il faut les voir suer pour que leur buste reste droit et haut, souffrir pour respecter le nombre de secondes exactes, trahir une grimace pour supporter le poids parfois lourd de leur derrière. Le sujet de la souplesse ou non du bassin des balancières reste pour moi une énigme. Lorsqu’elles marchent, en effet, leur bassin est relativement statique : à peine remue-t-il pour leur permettre de faire leurs petits pas. Il paraît cependant, c’est l’un de mes maîtres qui me l’a dit, qu’au lit, ces bassins n’ont pas d’égal sur le terrain de la souplesse. Information sous réserve de pratique, cependant. Les balancières affectionnent les jeans, qu’elles remplissent sans vergogne : il est vrai qu’il leur sied bien, contrairement aux jupes, dont certains évasements  et replis peuvent rajouter de malheureux centièmes à leur chronométrage parfait. Il n’y a guère que le pagne qui arrive à sublimer absolument la démarche des balancières. Hélas, peu de femmes le nouent bien. Ne tombons pas dans le malheureux cliché : les balancières ne sont pas toutes africaines. Mais toutes les jongaamas sont des balancières.

 

 Les « écarteuses »: Pas d’amalgame scabreux, coquin, sexuel sur cette appellation, je vous prie. L’opportunité de cette appellation vous sera bientôt justifiée. Les "écarteuses" sont les ennemies acharnées des balancières. Quoiqu’elles eussent en partage la même idée –placer tout le pouvoir de séduction de leur démarche dans le mouvement de leurs fesses-, les moyens dont elles usent sont radicalement opposés. La violence de cet affrontement fratricide est si exacerbée que je le tiens pour l’un des plus sauvages de ce temps. Contrairement à leurs rivales, les "écarteuses" enveloppent leurs fesses dans un même mouvement, uni et ferme. Chez elles, la démarche est un éloge de la circularité. Je m’insurge souvent lorsque la vulgarité de cette ère n’a pour décrire leur démarche que cette expression limitée et réductrice, donc fallacieuse : « rouler des fesses ». En réalité, leur démarche est plus subtile, plus complexe. Car là où les balancières s’évertuent à cristalliser l’attention sur leur derrière, les "écarteuses" cherchent avant tout à faire de la démarche un mouvement où toutes les éléments sont sollicités. Le mouvement de leurs fesses n’est ainsi pas une finalité, mais une composante –la plus importante, certes- d’une harmonie plus générale. Leur technique est admirable. Elles ont le pas ample, et l’écart qu’elles mettent entre chacun d’eux relève du prodige –voilà enfin l’explication de cette caractérisation. J’ai mesuré une moyenne générale de 0,82 cm. Leur bassin est l’un des plus souples connus à ce jour, et il faut les voir marcher tandis que celui-ci ondule, imprimant à leur allure un charme délicieux. Il est une erreur fréquemment partagée au sujet de la démarche des écarteuses : le désordre et la dissipation de leurs gestes. Cet avis, je suis péremptoire, est celui de ceux qui ne sont dotés de cette « seconde vue » balzacienne, et qui ne sont capables d’aller au-delà des impressions premières. Il est vrai que voir une écarteuse qui se meut peut surprendre au premier abord. Aux grands pas qui lui donnent l’air d’être constamment pressée, il faut rajouter un mouvement incessant des épaules, un balancement assez marqué des bras, une oscillation un peu farfelue des hanches. Mais ceci n’est que l’impression générale que donne une "écarteuse" que l’on n’a observée seulement quelques secondes. Il faut allonger le regard, et surprendre, quelques secondes plus tard, la sidérante transformation qui s’opère dans cette allure : les pas de la belle deviennent symétriques et égaux, cette égalité stabilise la vitesse apparente de sa marche, ses jambes tendues se croisent sans faute, le balancement de ses bras lui assurent un équilibre parfait, les brusqueries de ses épaules gainent son dos musclé et agile en même temps qu’ils lui offrent un port de tête altier et fier. Elle est simple et fascinante, elle marche sur terre et pourtant vole tant elle est légère. Cela s’appelle la volupté. Plus que dans les jeans, les écarteuses paraissent plus sublimes encore dans des robes, lorsque le léger tressaillement de l’étoffe sur les zones cruciales trahit le galbe des courbes, révélant ainsi sa porteuse sous un jour pudique mais si désirable. Une "écarteuse" a la démarche d’autant plus exquise qu’elle a le pied petit.  

 

Les Conquérantes : Elles ont le pas impérial, rempli d’abnégation, déterminé, fort. Elles fondent sur vous et ne vous laissent guère d’autre choix que de subir leur marche irrépressible et écrasante. Leurs cuisses sont musclées, et leur tenue raide. Leur bassin, sans manquer de souplesse, a fini par devenir quelque peu mécanique à force de n’être destiné qu’à un seul usage. Union bâtarde des balancières et des écarteuses, elles ont des premières l’impressionnant mouvement des fesses et des secondes l’hyperactivité. Leurs pas sont militaires, elles attaquent le sol avec le talon, seins bombés, menton fier. Elles dégagent. Cependant, cette allure martiale n’est pas nécessairement dépourvue de charme. J’adore, de loin, regarder arriver les conquérantes, en jouant dans ma tête un air militaire que j’ai retenu du Prytanée. La vérité est que derrière cette démarche, se cache souvent une sensibilité à fleur de peau, qu’elles cachent par une course effrénée à l’affirmation. Nulle femme ne porte le tailleur et les talons mieux qu’une conquérante. La dimension stricte du tailleur leur sied à merveille lorsqu’elles marchent, que leurs mignons genoux pointent à peine, que leurs cuisses battent vigoureusement les pans serrés de la jupe, et que leurs mollets fermes offrent une gymnastique admirable. Cependant, c’est avec les chaussures à talons que ces femmes excellent dans leur démarche. Une longue pratique des trottoirs et bitumes de toutes sortes et de toutes natures leur a assoupli la cheville, et le pied en général. Elles ne tremblent pas à quinze centimètres du sol. Elles ne trichent pas, comme les autres femmes, en faisant de petits pas avec des talons. Les conquérantes gagneraient à mettre un peu de désinvolture à leurs mouvements : il faut huiler les jointures, car à être trop stricte, l’élégance se dessèche et peut effrayer. Les conquérantes mettent souvent des ceintures, qu’elles serrent sans pitié à leur taille. Le résultat ne rate pas : pour peu qu’elles ne soient pas grosses enrobées, cela finit par la leur marquer très fortement. Mais il ne suffit, pour enjouer une démarche, qu’une taille soit marquée : il faut encore qu’elle soit déliée. Le potentiel diabolique de leur déhanché ne pourra être libéré qu’à ce prix.

 

Pour des raisons de commodité de lecture, je vais suspendre ici la première partie de cette étude. Nous nous pencherons très prochainement sur le cas des miss, des cagneuses et des chamelles.

 

*«Baleine, baleine, ô que ta démarche me plaît. »

 

 **Sentence sénégalaise, qui signifie littéralement : « l’homme valeureux ne fuit jamais, il bat en retraite pour reprendre des forces. » Justification, légitimation, éloge de la lâcheté. 

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Au Cimetière.

4 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Dans mes élans de tristesse, de solitude, de misanthropie ou de saloperie –qui se mêlent parfois-  j’aime me mêler aux morts. Les exaspérer. Les harceler. Les obliger à se retourner dans leur tombe. Les gêner, les importuner, les agacer par mon regard inquisiteur, curieux, voyeur, dénudant; mon regard cruel qui les tue dans leur mort; mon regard définitivement impudique. Disons-le : j’aime marcher dans les cimetières ; je trouve, là, entre les morts, entre les tombes, au carrefour de deux divisions, au milieu des pierres, parmi les rangées interminables, parmi les sépultures et les sépulcres –ne pas confondre-, à côté des columbariums, en admiration devant les somptueux mausolées, en face des chapelles sépulcrales, une tranquillité que ne saurait accorder ni le bruit et la fureur métalliques des villes, ni les joyeusetés cependant routinières des commerces humains. Lorsque les vivants m’ennuient, je vais m’amuser avec les morts ; lorsque ceux-là m’étouffent, je vais respirer avec ceux-ci : l’on méprise le monde comme on peut. La morale, ou, du moins, une certaine convenance sociale, commande d’adopter une mine affligée, éplorée, mélancolique, en tout cas grave, feinte ou réelle, dans un cimetière. Sans y entrer en riant, j’avoue volontiers n’y jamais pénétrer qu’avec une sorte d’excitation silencieuse, presque de sereine fascination : non pour les morts –je les rejoindrai bien un jour, mais bien pour cette atmosphère si singulière aux cimetières : calme, remplie de silences, mystérieuse, solennelle à certains égards, et qui se prête tant aux rêveries les plus profondes.    

 

Bien des choses me charment dans ces endroits : l’alignement impeccable des pierres tombales, la différence de leurs formes, qui semble traduire la multiplicité et la diversité des destins achevés qui s’y côtoient, les grands arbres qui y poussent et qui couvrent de leurs rafraichissants ombrages les dernières demeures de toutes ces personnes. Je m’émeus de la magnificence et de la majesté de certaines tombes taillées dans le marbre ou le granit noir autant que me touchent la simplicité, le minimalisme, le dépouillement et la rusticité d’autres. En ces endroits, des tombes, dans toute la différence de leur richesse et de leur ornement, et parfois dans un voisinage immédiat, ce qui accentue l’effet frappant de la chose, reflètent les deux dimensions que la mort peut revêtir : d’une part, elle est sacrée, grande, majestueuse, terrible, imposante, symbolisant l’événement final et grave d’une existence ; et d’autre part, elle est simple, rapide, normale, presque banale, constituant ainsi un moment nécessaire et fatal d’une vie.

 

J’aime également lorsque, à la sortie d’une rangée de pierres plongée dans une ombre douce et bienveillante, je découvre brusquement un trait de lumière, rayon de soleil qui, perçant à travers feuillages, vient caresser une tombe anonyme qu’il semble avoir choisie d’honorer. Lorsque cela arrive, je me plais à lire le nom inscrit sur la pierre : celui, évidemment, d’une personne tout à fait inconnue qui y est inhumée. Et alors, pendant quelques minutes, je reste là, presque recueilli, les yeux fixes, devant cet anonyme qu’un rai de lumière aura lié à moi le temps d’une songerie. Avec une curiosité qui frôle l’impudeur, mais que je sais n’être rien de plus que le produit d’une certaine tendresse envers la magie de ces moments, je lis les épitaphes s’il y en a –j’aime particulièrement les épitaphes-, répète à voix basse les mots que les proches ont inscrits, regarde des photos s’il s’en trouve, essaie de reconnaître à leurs senteurs les bouquets de fleurs qui sont posés, calcule à quel âge la personne s’en est allée. Je me trompe souvent : je suis mauvais en calcul ; ainsi m’arrive-t-il, c’est fréquent, de rajouter ou de retrancher dix ans à l’existence achevée de la personne. Puis, après avoir formulé une prière –toujours- pour elle, je m’en vais, m’enfonçant au hasard dans une autre allée, jusqu’à ma prochaine rencontre avec un inconnu. Au fond, c’est bien cela qui m’est agréable dans ces lieux : la flânerie, l’errance, la découverte complètement fortuite d’un nom inconnu. Je hais les gens qui, se promenant dans un cimetière, ne cherchent qu’à découvrir les tombeaux de personnes célèbres. C’est une forme de tourisme funèbre. Il faut marcher, errer, déambuler dans un cimetière, sans but, sans projet, sans plan, sans recherche, avec la seule ambition de marcher et de croiser les morts, tous les morts. Une certaine idée que j’ai de l’égalité devant la mort, et de l’art de la promenade, me pousse à ne pas établir de hiérarchie dans mes découvertes et mes arrêts. Et je trouve, du reste, que découvrir la tombe d’une célébrité au hasard d’une rangée, érigée souvent entre deux anonymes, est plus marquant, plus beau, plus symbolique de cette égalité et de cette communauté de condition à laquelle tout homme retourne fatalement après sa vie. Le cimetière Montparnasse, mon jardin depuis ces quelques jours que j’habite Paris, abrite les tombes de bien des figures qui m’ont marquées : de Maupassant à Baudelaire en passant par Sartre, Ionesco, Soutine, Beckett, etc. Le hasard de mes pas ne m’a pas encore mené à l’emplacement de leur lieu de repos. Que m’importe : je ne suis pas pressé –quelle ironie ce serait, que de l’être dans un cimetière, n’est-il pas ?- et je reviendrai j’écumerai de nombreuses fois encore les allées de ce lieu, jusqu’à le parcourir entièrement et recouvrir chaque centimètre carré de sa surface. Il n’y a qu’un seul principe qui mène la promenade dans un cimetière : le caprice du hasard. Celui-là même qui m’a conduit hier devant la tombe de Gainsbourg ou de Tristan Tzara.

 

Par idéalisme, je crois en l’âme. Et ces marches sont justement l’occasion de me demander le rapport que les âmes entretiennent entre elles en ce lieu où elles reposent. Je les imagine apaisées, regardant d’un œil où la curiosité le dispute à l’amusement toutes ces personnes qui se baladent entre les tombes. Mais évidemment, ceci n’est que l’effet de mon imagination. Il se pourrait bien qu’au-delà même de la mort, les hommes continuent à maintenir une certaine violence. Un mot fameux de Pessoa, que j’ai lu récemment, me revient à l’esprit, à ce propos : « La compétition entre les morts est plus féroce qu’entre les vivants : ils sont plus nombreux. »            

 

Il m’arrive parfois, en rêvassant, de penser à ma propre tombe en marchant parmi celles des autres. J’imagine sa couleur, sa forme, et mon nom inscrit en caractères élégants au-dessus d’une épitaphe que je j’imagine brève, rapide, concise. Quelque chose comme : «Il fit ce qu’il put » ou « Il rit, rota, péta peut-être quoiqu’on ne sentît rien, et mourut » ou encore « Il mourut comme il vécut : plutôt heureux. » Mais ces funèbres pensées ne durent pas, elles s’estompent bien vite. Je les oublie, en me disant que j’ai encore bien quelques siècles devant moi pour réfléchir à tout cela.    

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