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Pour une tradition de la modernité.

21 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #De l'Afrique...

Je persiste à croire qu’Amadou Hampâté Bâ, que j’adore du reste –L’étrange destin de Wangrin, ce conte philosophique, fut parmi mes lectures de jeunesse l’une des plus prenantes-, a rendu un très mauvais service à l’Afrique en disant ceci : « Apprenez, honorable sénateur, que dans mon pays, à chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui a brûlé ». C’est cela, la citation originelle exacte, ou presque. Vous pouvez aller la lire ici, et voir dans quel contexte précis et en quelles circonstances elle a été dite par l’auteur d’Amcoolel. Deux remarques, avant de continuer. La première, que cette phrase, aujourd’hui canonisée, est extraite non de quelque œuvre, mais d’un discours improvisé que tint Hampâté Bâ à l’UNESCO. La seconde, qu’elle ne commence pas, comme on le dit aujourd’hui mécaniquement, par « en Afrique », mais par « (…) dans mon pays… ». Le Mali, donc. Et même s’il parlait alors « au nom de l’Afrique », même s’il fut peut-être « Africain plus que malien », il reste qu’Ahmadou Hampâté Bâ a vu ses propos étendus, déformés, disons-le, récupérés, par la postérité, qui a achevé d’en faire un propos sacro-saint, inscrit au fronton du palais de la défense de l’Afrique et de la promotion des valeurs africaines. Il faut dire que l’auteur ne s’est pas opposé à ces menues modifications formelles : le sens de son mot, son intention, ne devaient pas être si différents, dans leur dessein, de ce que la postérité en a fait. Passons.

 

J’ai dit que cette citation était un mauvais service rendu à l’Afrique. Je le maintiens. Mais quelques précisions s’imposent d’abord, avant que j’en décline les raisons.

 

Evidemment, cette citation fait l’apologie de l’oralité africaine, dont la figure tutélaire du vieillard, sage, est le gardien séculaire. Evidemment, elle déplore la perte considérable que la disparition qu’un de ces gardiens représente, disparition qui symbolise l’extinction d’un relais tant que d’une source de savoir et de connaissances. Evidemment encore, elle souligne la différence du mode de connaissance africain traditionnel, fondé sur la transmission orale, le schème discursif donc, d’avec le mode de connaissance occidental, fondé lui sur l’écriture. Hampâté Bâ avait dans l’idée de rappeler et défendre une singularité africaine revendiquée dans le mode traditionnel de connaissance. L’intention était légitime et correcte, servie par une métaphore et une analogie brillantes. Au fond, je ne reproche rien à Ahmadou Hampâté Bâ.

En vérité, ce que je reproche à cette citation, c’est d’avoir été, au fil du temps et sous l’impulsion de la postérité –ce fils souvent ingrat et traître du passé-, le lit d’une certaine sanctification de la tradition –symbolisée par le vieillard- en Afrique ; ce que je lui reproche, c’est d’avoir contribué à nourrir ce cliché d’une Afrique ancrée à son passé, et puisant en lui, systématiquement et toujours, ses forces morales ; ce que je lui reproche encore, c’est d’être implicitement, aujourd’hui, le symbole même d’une Afrique retardée, alourdie par un passé auquel elle se sent toujours obligée de se référer.

 

Cette citation en elle-même n’a rien de dangereux, loin de là. Mais c’est ce qu’elle est devenue qui inquiète. C’est ce qu’on en a fait qui est pernicieux. Comme souvent, l’usage que les hommes font des choses tend à les dénaturer, la plupart du temps en mal. Et l’usage que l’on fait aujourd’hui de ce mot de Hampâté Bâ, pour en arriver au cœur de mon sujet, porte en lui le germe d’un insidieux mal qui guette l’Afrique, que dis-je, l’atteint de plein fouet : que sa culture soit trop souvent sa tyrannie.

 

 

La Culture comme Tradition.      

 

Culture. Le mot est large, et peut recouvrir des acceptions aussi nombreuses que diverses. Aussi dois-je, d’abord, en affiner et en préciser le sens. J’entends ici culture dans son acception particulière de tradition ; ou, pour être plus précis et pédant, je l’entends dans l’acception qui fait d’elle l’équivalent, en termes de signification, de ce que l’on a coutume d’appeler réservoir culturel, pour désigner cet ensemble de valeurs et/ou de pratiques inscrites dans la tradition d’un peuple donné, dans sa psyché, en lesquelles ce peuple s’identifie, dans lesquelles il puise certaines de ses références, par lesquelles il affirme son histoire et réclame sa singularité, sa différence –par rapport à d’autres peuples- et à travers lesquelles il trouve une certaine légitimité historique. Je ne parle donc pas ici de la culture comme étant cet ensemble de connaissances généralement étendues sur quelque sujet, ni encore spécifiquement de la culture comme totalité des productions dites culturelles d’un pays, relatives par exemple à l’expression de son art et/ou de son artisanat –quoique que ce dernier sens soit très proche, à certains égards, de celui auquel je fais allusion. Je parle ici de la culture comme tradition, de la culture comme « us et coutumes », de la culture comme « ethos » d’un peuple-ensemble d’habitudes, de pratiques, de manières d’être d’un peuple qui s’enracinent dans une longue histoire passée- ; je parle ici, enfin, de la culture sinon comme autorité historique, au moins comme entité mémorielle auquel un peuple a recours pour s’affirmer dans son présent comme singularité et comme différence.

 

Il s’agit, pour clore cette précision terminologique avec un point de linguistique, de la culture comme ce que le Wolof nomme « Ada » : « partie de la tradition (…) qui continue à vivre à l’abri de toute influence (…) et qui n’est pas altérée par une contamination… », comme l’on peut le lire sur ce lien; et plus largement de la culture comme « Ciosaan », « autre notion qui dénote la culture dans sa genèse » et renvoie à «… une tradition passée qui manifeste des résistances devant la modernité (…) et qui s’ossifie (…) et se maintient par la force de l’habitude. » Quelles que soient leurs nuances, cependant, « Ada » et « Ciosaan » invoquent et « commandent certaines valeurs que véhiculent des codes comportementaux. » Cette notion de « valeur » est ici fondamentale, comme celles de « tradition » et de « résistance » à ce qui est étranger.

 

 

Les Usages de la Culture.

 

Je ne m’attarderai pas sur la nécessité pour un peuple d’avoir une culture, et de s’appuyer sur elle pour faire face aux défis et aux dangers de son présent. Je ne verserai pas dans les évidences les plus manifestes et les truismes les plus odieux en martelant pendant des paragraphes qu’un peuple sans culture est un peuple sans histoire, sans passé ni avenir, en trois mots, un peuple mort. Pour le reste, il y a Senghor.

 

Je ne m’attarderai pas sur les bienfaits qu’une culture peut receler et apporter. La tradition, il serait idiot de vouloir le nier, comporte un certain nombre de valeurs et véhicule des vertus honorables, utiles, parfois nécessaires, auxquelles il est bon de se référer. Ces valeurs, dont l’essence est souvent morale, peuvent être, entre autres, le sens de la fraternité, du courage et de l’humilité dans l’acquisition du savoir. Les rites initiatiques par exemple, accompagnant des cérémonies comme la circoncision, visaient à cela dans les sociétés traditionnelles, et sans cautionner le tour barbare que certains d’entre eux pouvaient prendre dans les temps reculés –le zizi que l’on taillade grossièrement au-dessus de quelque mortier, très peu pour moi-, j’en reconnais, pour les avoir vécus –le « ndoût » chez les sérères, l’utilité morale. Les valeurs qu’ils cherchent à faire naître ou à développer chez individus qui les passent sont souvent universelles, humanistes et louables. De la même manière, les tournois de lutte qui étaient organisés à la fin des récoltes chez ces mêmes sérères, et d’où sont nés les « mbapatt » et, plus tard, la lutte avec frappe et son lot actuel de connerie, n’avaient au départ aucune intention intéressée, ne visant qu’à consolider l’amitié entre village à travers ces joutes viriles, âprement disputées –l’honneur et la reconnaissance non d’un homme, mais d’un village constituaient quand même des enjeux de taille quoiqu’immatériels- mais dénuées de violences. Ces valeurs-là, contenues dans les cérémonies traditionnelles, appartenant à une certaine culture, peuvent, doivent être rappelées. Leur usage doit être perpétué, et leur apport moral invoqué, dans ce monde moderne en proie à l’anomie morale, où les valeurs, soit s’effritent, soit se renversent, ce qui signifie peut-être la même chose.

 

Cependant, la chose est plus complexe, et l’on pourra toujours, en fouillant, ressortir de certaines cérémonies traditionnelles, de la tradition en général, des aspects rétrogrades, barbares, inhumains, imbéciles. Il me semble même que la tradition en Afrique, telle qu’on l’évoque aujourd’hui comporte plus de maux et d’entraves à l’initiative et l’émancipation intellectuelles que de biens. Tout le problème est d’avoir, d’une part, l’intelligence et le sens critique pour identifier ces maux, et d’autre part, le courage, que dis-je, c’est moins que cela : le bon sens élémentaire de les refuser. La tradition n’est pas une tyrannie à l’égard du présent, elle ne doit pas l’être. Elle est toujours un ensemble de croyances et de pratiques qui ont servi de référents à une époque donnée, dans des circonstances précises, qui ont valu ce qu’elles ont valu, mais qui ne doivent jamais, jamais, valoir systématiquement pour la modernité. Les usages de la culture, quels qu’ils soient, doivent être conséquents à l’examen critique de cette culture, à sa déconstruction, à sa vérification. Toute autoritaire qu’elle soit, aucune tradition ne devrait être au-dessus de la raison et de l’intelligence, qui seules doivent l’examiner, la passer au crible du bon sens, afin de déterminer si elle est gage de progrès. La tradition, essentiellement, est fondée sur la transmission aveugle, à travers les âges, des valeurs du passé, qui ont fait loi jadis. Là est son drame et son danger pour nous : dans le fait que sa transmission doive se faire aveuglément, absolument, et continûment. Aucune tradition n’est légitime et autoritaire de son seul fait : refuser cela, c’est se mettre sous le joug d’un fatalisme et d’un obscurantisme dangereux. Tout ce que je dis là peut être résumé en quelques mots : la tradition n’est pas une fin ; elle est souvent obscure et peu éclairée, moyenâgeuse, rétrograde. La tradition n’est pas un décret de Dieu ou des ancêtres, elle n’est jamais qu’un legs, qu’il faut examiner avant d’utiliser et de transmettre, et qu’il faut tuer si elle est dangereuse et constitue une entrave à la liberté de l’esprit. Etre moderne, ce n’est rien d’autre que refuser, au nom de la liberté de l’esprit, que le passé commande tyranniquement le présent et l’avenir ; ce n’est rien d’autre que voir que si la tradition est un absolu, elle ne peut et ne doit qu’être absolu relatif; ce n’est rien d’autre, enfin, qu’accepter sans s’émouvoir ou périr de peur que la bibliothèque qui brûle peut emporter dans sa consumation de très mauvais livres.

 

Il ne s’agit même pas là d’un acte de subversion, de rébellion, à l’égard du passé. C’est, encore une fois, de bon sens élémentaire qu’il s’agit. Changer les mentalités, expression en vogue, commence d’abord par le fait de libérer les mentalités, et les libérer de la tyrannie de la tradition, pour qu’elles n’en aient plus peur, pour qu’elles sachent la refuser et la condamner si elle les oppresse, pour qu’elles soient autonomes et sachent penser par elles-mêmes.  L’apprentissage de la liberté, de la liberté de l’esprit, nécessaire à toute émancipation, commence par une démystification de tous les obscurantismes que la tradition porte, qu’ils soient religieux, mystiques, mentaux.

 

La seule tradition qu’il faut vouloir perpétuer à tout prix, c’est la tradition de la modernité. Mais la tradition de la modernité a pour condition une modernité de la tradition.  

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Il faut banaliser l'Afrique.

17 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #De l'Afrique...

J’ai suivi la trajectoire classique d’un bon jeune grand ex-amoureux de l'Afrique. Cela ne signifie sans doute rien, dit ainsi. Aussi vais-je reformuler : je suis un africain, et je sais aujourd’hui que mon sang est rouge. Pas noir. Rouge. Un sang noir est signe de maladie, à ce qu’il paraît ; il faut souhaiter, même dans l’extase d’un élan poétique, même dans le feu d’un vers rempli d’amour, qu’il n’en coule pas dans vos veines. J’ai fait l’amour à l’Afrique, ma mère, longtemps –c’était si bon- et j’en suis revenu vivant : j’en tire gloriole, tout le monde ne survit pas à cet acte que je n’ose qualifier d’incestueux. Beaucoup y sont restés. En un mot, je suis un amoureux, que dis-je, un amant de l’Afrique en retraite anticipée. A mon âge de jeune étalon fougueux -22 ans- cela peut sembler précoce et humiliant. Mais que voulez-vous ?  La valeur n’attend point le nombre des années. La retraite non plus. Ne jugez pas, hâtives gens ! Ne jetez pas, panafricanistes dans le feu de l’amour, l’anathème sur mon frêle être, je vous en conjure ! J’ai été des vôtres. J’en suis encore. Enfin, d’une certaine façon. Ecoutez plutôt mon récit.

 

C’était il y a des siècles, lorsque j’avais 18, 19 ou 20 ans ; et, comme la majorité des jeunes hommes de mon âge, je croyais en l’Afrique, à son possible développement, à son redressement. Mieux : je croyais fermement que je devais être l’un des acteurs majeurs de cet essor. Je me sentais investi d’une mission : celle de mener mon pays, le Sénégal, et mon continent, l’Afrique, vers des lendemains meilleurs. Je rêvais d’un destin ; non d’une gloire, mais d’un destin. Je m’engageais. Je me voyais volontiers dans la peau d’un martyr, dont le nom serait gravé dans le marbre au frontispice du panthéon d’une génération qui se serait sacrifiée afin que le continent s’élève, et sorte d’une condition que je jugeais inadmissible et indigne. Je croyais en l’Afrique. Je le disais volontiers. J’avais la ferme conviction que je réussirai là où mes pères, parmi lesquels quelques illustres nom, avaient échoué, soient qu’on les combattît, soit qu’ils ne parvinssent simplement pas à faire mieux qu’ils n’avaient fait. Il n’y avait là rien de prétentieux ni de personnel : la passion, lorsqu’elle dévore l’âme et sert de nobles et grandes causes, excuse tous les élans, fussent-ils excessifs. Je mettais ces emportements sur le compte de l’âge : c’était, au mieux, du zèle. L’on voyait volontiers en moi un leader, un futur décideur, une future grande figure, qui aurait un rôle majeur à jouer dans le destin du pays et du continent. L’on me taillait un manteau de meneur, je l’endossais avec humilité mais conviction et lucidité ; l’on me prédisait un destin présidentiel : je m’y refusais. Peut-être par modestie –fausse, comme toute modestie. Il est vrai que sans être extrêmement brillant, j’étais plutôt intelligent, et savais agrémenter cette intelligence d’un ton, d’une attitude, d’une voix, d’un caractère, de pensées qui exsudaient la conviction, profonde, en l’Afrique. J’avais, pour ainsi dire, une stature d’amoureux de l’Afrique, que légitimaient quelques travaux que j’avais faits, apologie du continent, éloge de sa beauté, plaidoyer pour sa réhabilitation par ses fils, réquisitoire contre ceux qui n’aimaient pas l’Afrique. J’étais ainsi : tyrannique dans mon amour pour ce continent. A coups de sentences et de maximes, je prétendais révolutionner –quel beau mot, dans la bouche d’un jeune homme- les mentalités, bouleverser les pratiques, aider à faire souffler sur ce continent empoussiéré par des siècles d’obscurantisme, déchiré par quelques tragédies, relégué par l’Histoire au rang de victime éternelle, un vent nouveau. J’étais bouillant. Axelle Kabou subit mes foudres pour une question qu’elle avait osé poser. La lecture de Cheikh Anta Diop, de Mandela, de Césaire, de Senghor, de Cheik Hamidou Kane, Joseph Ki-Zerbo et d’autres, jointe à une certaine éloquence ainsi qu’à quelques facilités pour l’écriture me portèrent naturellement à produire de l’idée sur l’Afrique. Avec les convictions de mon âge, je mis ma plume au service de l’Afrique. Et j’écrivis. Ceci d’abord, cela ensuite. Et pour finir, ce texte, introduction à ce qui devait être un petit essai sur ma vision sur l’Afrique –prétentieuse formule, je l’admets. Je haïssais évidemment ceux qui ne croyaient pas en l’Afrique, ces lâches, ces cyniques qui se drapaient dans une forme d’indifférence ou d’égoïsme suprême, qu’ils appelaient réalisme ou lucidité, que j’appelais renoncement.   Je nourrissais l’espoir qu’un jour, bien des années après ma mort, le continent s’unît enfin.

 

J’aimais l’Afrique.

 

Pourquoi conjugué-je à l’imparfait ? J’aime toujours ce continent, pour un certain nombre de raisons, des plus évidentes et conventionnelles –l’attachement à la terre natale, un certain poids de l’Histoire, l’influence du continent dans la formation d’une part profonde de mon identité-  aux plus originales : la lascivité obsédante des femmes noires, la connerie inénarrable de certaines superstitions africaines, le paganisme.

 

Mais. Sauf que.

 

Mais l’amour lorsqu’on ne fait que le proclamer ne suffit jamais. Sauf que crier mon amour n’a jamais rien résolu ni prouvé qu’on aimait. Je me suis arrêté un jour, ai regardé autour de moi, ai vu que non seulement mes idées et mes ambitions n’avaient pas de traduction immédiate et concrète sur la réalité, mais encore, qu’armé de mon seul amour pour l’Afrique, je ne valais guère mieux que nombre de mes connaissances, qui, en façade, gueulaient volontiers leur amour pour l’Afrique, et leur volonté de changer ce continent, et qui ne se gênaient point, ensuite, pour participer à tout ce qui enchaîne le continent dans les abysses du sous-développement, de la misère –morale comme physique, à savoir, entre autres : le suivisme religieux, la bêtise, la haine des idées, la paresse, le fatalisme, le manque patent d’initiative, l’attente résignée d’une intervention transcendante, le goût du luxe facile. J’en oublie. Mais cela me suffit.

Je compris alors une chose fondamentale : que si l’Afrique devait un jour mourir de deux balles, l’une serait tirée par ceux qui disent l’aimer, parmi lesquels de nombreux « fils. » C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me méfier de l’amour qui avait besoin d’être crié : il n’est souvent que la face visible d’une médaille, dont le revers est bien souvent une apathie détestable. Pour se rattraper en public d’être ce qu’ils n’arrivent à être en privé, ils brandissent leur amour, leur seul amour du continent, pour essayer de dissimuler aux autres, et peut-être à eux-mêmes leur propre misère. Il faut aimer l’Afrique et le dire. Et le crier. Cela arrache au soupçon. Cela contrebalance lorsque que derrière, l’on a des comportements peu louables eu égard aux revendications qu’on mène officiellement. Evidemment, ce n’est pas le cas de tous : il y a, du commun lot des thuriféraires inconditionnels du continent, quelques uns dont l’amour pour l’Afrique est si fort qu’il s’exprime pour ainsi dire naturellement, sans qu’ils aient besoin de le crier, à travers leurs accomplissements, leurs réalisations, leurs idées. Hélas, ceux-là sont bien trop rares.

 

J’ai également vu  dans le lot de ces amoureux inconditionnels du continent une frange assez spéciale, dont l’amour avait pour levier la haine. Haine de tout ce qui était non-africain en général, occidental en particulier. Cette posture, que des rappels d’épisodes tragiques de l’histoire africaine justifiaient souvent, me semblait alors atteindre très vite ses limites en cela qu’il sombrait dans une sorte d’anti-occidentalisme primaire et irréfléchi, extrémiste, parfois violent. Aucun amour véritable, me disais-je alors, ne peut raisonnablement germer sur un tel champ (de ruines) de colère, de rancœur, d’esprit de vengeance. L’Histoire de l’Afrique a été ce qu’elle a été : injuste souvent, tragique parfois ; il en a été ainsi, hélas : nul ne la refera, nul n’en a le pouvoir. Mais, au nom de leur amour pour l’Afrique, certains instruisent encore, avec une sorte de rage vengeresse, des procès anciens, dont la plupart ont déjà été faits, mais qu’ils éprouvent une sorte de plaisir à exhumer, soit pour justifier l’état actuel du continent, soit pour accuser d’autres d’avoir brisé l’élan du continent, et lui avoir fait accuser un retard sur l’Histoire et ses progrès. Au lieu d’être tourné vers le présent et le futur, au lieu d’être à leur service, l’amour de ces individus est tourné vers le passé. Cet amour cherche des coupables au lieu de chercher des solutions ; il est statique au lieu d’être dynamique ; il s’attarde au lieu de tenter d’avancer.

 

Je découvris en même temps les dangers auxquels l’amour aveugle peut mener, qui peut justifier certaines barbaries au nom du développement de l’Afrique, qui refuse de reconnaître les failles et les fautes inhérentes aux africains, qui est incapable de recevoir et encore moins de produire un regard critique sur le continent, et qui prône un retour à un certain âge d’or africain et à des valeurs traditionnelles pures et salutaires, qui est réticente à l’ouverture, qui est capable d’opposer Senghor à Césaire. Je découvris, en résumé, cet autre extrémisme qu’est l’idéalisation abusive, et qu’on appelle volontiers amour.

 

Je découvris tout ça, et décidai de taire mon amour, de le jeter dans les profondeurs de mon âme d’où je tirai tout ce que j’avais de lucidité, d’amertume et de conscience critique. Je rejoignis alors le rang de ceux qui considéraient que la meilleure façon d’aider ce continent était d’arrêter de lui crier son amour. Il n’a plus besoin de cela.    

 

Je ne suis aujourd’hui ni désespéré ni enthousiaste par rapport à l’Afrique. Ces catégories ne me semblent en réalité avoir aucun sens, appliquées à l’Afrique. J’en suis à une époque de mon expérience où je ne peux simplement plus me contenter d’espérer ou désespérer d’une situation. Je me limite  juste à en prendre acte et à l’affronter à bras le corps, sans autre ambition que d’y être heureux et de faire en sorte que les miens, ma famille, mes amis, y soient heureux. Je ne suis plus guidé par un quelconque tropisme de l’Afrique, ou un devoir de mémoire, ou un sacerdoce : je me contente simplement d’essayer d’être lucide, et de voir si une situation, au nom de l’humanisme/humanité est supportable. Il n’y a plus rien de dicté par la sommation d’aimer l’Afrique. Pour être clair, je me fiche désormais quelque peu de ce que l’Afrique peut signifier comme symbole universel de souffrance, de tragédie, de misère, de retard. Il y a une situation, et elle est insupportable. Elle doit être changée, au nom de l’humanité et de la justice les plus élémentaires et non d’un quelconque africanisme que je revendiquerais à hue et à dia.

 

L’humanité est ma seule cause. L’Afrique fait partie de l’humanité. Je vous laisse terminer le syllogisme. C’est aussi simple que ça.

 

Il est temps de banaliser l’Afrique. De la démystifier.       

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De l'immodestie d'écrire.

13 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Qu’elles l’assument ou s’en défendent, toutes les personnes qui prétendent écrire de façon manifeste, de l’écrivain reconnu au chroniqueur en passant par le tenancier de quelque obscur blog, sont fatalement immodestes. Non pas qu’elles le soient intrinsèquement : quoique ce trait de caractère pût être originellement lié à leur personnalité, il est surtout ici, dans le cas précis de ces individus, lié à la nature même de l’acte d’écrire –comprenez : d’écrire en vue d’être lu, d’écrire publiquement, à la vue de tous. L’écriture, en soi, sans même qu’on songeât à la porter sur le champ public, me semble déjà être la manifestation, certes tacite et contenue, d’un certain ego fort et d’un certain orgueil, mais publier ! Ecrire pour publier ! Cela est essentiellement immodeste, et implique toujours, au fond, de la prétention. Il y a une dimension sinon d’arrogance, au moins de vanité qui est inhérente à l’acte même d’écrire, qu’il recèle en son cœur, et qui est la condition non seulement de son existence, mais bien souvent aussi celle de sa valeur.

 

Je ne vois en effet nulle part ailleurs qu’en l’immodestie le principe qui peut justifier que l’on montre ce que l’on a produit. Publier, partager donc une expérience, une pensée, une opinion que l’on a mûries d’abord, bâties ensuite dans la solitude et l’intimité de son cœur, implique toujours que l’on ait quelque chose à dire, à montrer, à suggérer aux autres. Et ce quelque chose, qu’on l’élève à la vérité la plus absolue, fruit d’une certitude, ou, qu’au contraire, on le ceigne du relativisme d’une opinion donnée parmi tant d’autres, reste en tout cas un postulat, que l’on juge digne d’être publié, et que l’on publie, et que l’on soumet à la lecture et au regard d’autrui. Que l’on ne me parle point d’intentions, ou de motivations : ces choses n’y changent rien. On peut bien écrire en ayant dans l’idée d’aider ses lecteurs comme on peut le faire pour les divertir ; on peut parfaitement écrire pour mettre en garde, critiquer, analyser, par pur plaisir, ou même pour seoir à l’inutilité la plus totale. On peut encore écrire juste pour la beauté des phrases et l’amour de l’esthétisme. On peut écrire pour mille autres raisons, et mille autres motivations, qui diffèrent selon les hommes de plume et le regard qu’ils jettent sur cet acte. Mais l’écriture n’a que faire de l’intention : une fois qu’elle est portée à l’appréciation des autres, dès qu’elle devient publique, elle devient souveraine et indépendante, gagne une autre vie, devient discours que l’on impose presque aux autres (de lire), se pose essentiellement comme acte d’orgueil, comme immodestie pure, et ce, que son auteur le veuille ou non, l’eût souhaité ou pas.

 

Je ne crois pas en la modestie de l’écriture. Je ne crois pas en la modestie, tout simplement : je lui préfère l’humilité. Mais cela est une autre question, j’y reviendrai un de ces jours. Pour pouvoir, ne serait-ce quelques minutes, se plonger dans un univers de mots qu’on essaie, comme Dieu, d’ordonner, et dont on tente de faire une harmonie ; pour pouvoir se situer impunément dans la marge de l’humanité, afin de l’observer, la disséquer, la peindre ; pour pouvoir parfois faire du monde extérieur et des autres des objets, pour pouvoir créer entre eux et soi une distance ; pour pouvoir réduire le monde à un moyen, pour pouvoir s’arroger souverainement le droit de l’aimer, de le détester, de le chérir ou de le mépriser ; pour être capable, dans la solitude la plus absolue et la plus souhaitée, de porter sur lui un regard –quel qu’il soit-, il faut plus que du courage : il faut de l’égoïsme, que l’on aboutit en vanité en livrant aux autres l’opinion que l’on a d’eux. C’est l’écriture qui veut cela : elle est un acte de création, solitaire par essence, toujours empreint de prétention, flattant immanquablement l’ego lorsqu’il est achevé.   

 

Après l’avoir longtemps refusé, j’ai enfin accepté, parce que j’écrivais, et publiais sur ce blog, et donnait mon avis, et jugeais, que je pouvais être un personnage assez immodeste, narcissique à certains égards, volontiers prétentieux, ayant le mépris aussi facile que l’admiration sélective et l’affinité élective, sans pour autant être détestable, loin de là. C’est ainsi, je le revendique désormais. Il me semble que lorsqu’on a la prétention d’écrire, il faut avoir aussi celle d’être immodeste. Mais de cette immodestie que commandent la soif d’absolu et la tyrannie de l’exigence littéraire. Dernière chose : je n’écris évidemment pas avec mes sentiments. Ce serait le meilleur moyen de tomber dans l’écriture la plus tiède et la plus pathétique qui soit, apanage exclusif –qu’il le reste- des plumitifs. J’écris avec mon esprit, et peut-être aussi avec un cœur, un cœur froid. Ce que l’on appelle d’habitude la sensibilité en parlant de l’écriture n’est chez moi rien de plus que l’effort pour unir dans une virgule l’élégance du signe et l’émotion qu’elle introduit dans l’écriture en ce moment précis.

 

Je suis immodeste et assez inhumain –mais oui, si vous saviez combien de fois je vous ai tous tués en mots- quand j’écris. Et c’est bien.

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Qui veut fesser Nicky Minaj?*

10 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

La plupart des hommes normalement constitués, qu’ils apprécient ou non la chirurgie esthétique. Les gays, par amour de l’exagération. Les femmes hétérosexuelles, par une jalouse envie. Les lesbiennes, par concupiscence. Et, accessoirement, quelques ados qui se branlent le soir en regardant le poster à son effigie collé au-dessus de leur lit : par utilité pratique, donc.

 

J’apprends il y a quelques jours que le cul de la chanteuse a désormais une religion à ses trousses : l’Islam. Il sied d’abord de saluer l’exploit : seuls quelques hommes d’exception avaient jusqu’ici réussi, dans le cours majestueux de l’Histoire, à générer tant de passions de tant de fidèles sur leur personne, par la seule portée de leurs actes, bien qu’ils fussent différents. Il y en eut certes quelques uns. L’exigence d’aller à l’essentiel, toutefois, commande que je me limite à décliner l’identité de deux des plus célèbres d’entre eux : le premier, Mohamed (PSL) prophète de la religion, aimé, respecté, adoré et loué de tous, suivi de près, mais pour d’autres raisons et d’autres passions, par Kurt Westergaard, caricaturiste danois du premier cité, mort depuis.

 

Et maintenant, pour d’autres raisons encore, Nicky Minaj. Je ne m’attarderai pas sur le fait qu’elle soit la première femme à intégrer ce prestigieux cercle : quelques féministes enragées pourraient m’accuser de sexisme inversé. Nicky Minaj, donc, disais-je. D’abord, les faits. Qu’a-t-elle fait ? De quoi l’accuse-t-on ?

 

La polémique est née d’une chanson. Nicky Minaj est en effet chanteuse, rappeuse américaine, pour être plus précis. Or, il s’avère que dans un titre intitulé « Beam me up scotty », la plantureuse chanteuse dit, au détour d’un couplet, ces paroles jugées blasphématoires : « Assalamu Aleikum where the fuck is akbar. » Cela se passe de traduction, et d’ailleurs, je ne suis pas certain que cela ait quelque sens. Toujours est-il que ces mots ont heurté des musulmans, qui lui en veulent manifestement d’avoir profané leur culte et manqué de respect à leur religion.

 

Le respect. J’en parlais encore il y a quelques jours ici. Et c’était déjà, dans une certaine mesure, à propos de la religion en général, de l’Islam en particulier. Les circonstances exigent que j’en reparle. Elles exigent aussi de décliner un avis plus tranché sur une question de fond : l’Islam tolère-t-il les discours critiques à son encontre ?

 

Mais l’affaire Minaj, d’abord. En vérité, elle est presque anecdotique dans son seul fait, dans son événement factuel ; il n’y a en réalité qu’en tant que symbole qu’elle signifie fondamentalement.

 

Nicky Minaj, comme quelques autres bimbos que l’univers du rap-business américain produit, construit, révèle assez régulièrement depuis quelques années, a fait de ses atouts physiques avantageux, ainsi que de la provocation permanente, son fonds de commerce. Callipyge, sculpturale, plantureuse, refaite aux trois-quarts, Nicky Minaj fascine d’autant plus qu’elle sur-joue magnifiquement l’insolence et l’arrogance d’une réussite dorée et d’une ascension irrésistible vers les sommets où portent l’argent. Rajoutez à ceci une dose non-négligeable d’excentricité aboutie à coups de tenues singulières, de mimiques faciales étranges, de petites phrases distillées ça et là, de perruques multiples aux couleurs voyantes, de danses endiablées, et vous aurez la palette presque entière du personnage. Le talent ? Hormis celui de la provocation, je ne trouve qu’elle en ait. La plupart des textes des chansons qui ont fait son succès sont insensés, arrangés pour la seule nécessité de la rime, vantant les mérites de l’argent, des compétitions entre rappeurs, de la swagg –le premier qui me demande ce que ça signifie, je le bute à la machette. Nicky Minaj compte sur son physique et sa langue de vipère. L’un finira bien par périr, tandis que l’autre a des chances de rester. C’est dans cette logique de provocation, de « coup d’éclat permanent » qu’il faut replacer cette phrase. C’est une provocation, qui n’a même pas, de surcroît, le panache d’être très réussie. Mais il faut croire qu’en ces temps, il n’en faut pas beaucoup pour faire bondir quelques musulmans qui, à gorges déployées, ont jeté l’anathème sur la chanteuse. Les paroles, insensées ? Qu’importe : elles sont contre l’Islam. Cela suffit : à bas les perruques. Au feu ses fesses –ce serait un gâchis, quoiqu’elles fussent refaites. Au Diable l’hérétique. Haro sur Nicky.     

 

Bien sûr, les mots de Nicky Minaj n’avaient pas la teneur d’un discours critique. Ils ne méritaient pas tant de colère, voire d’intérêt.

 

Mais il faut croire que l’Islam, en ces temps, est sur la défensive, prompt à réagir à tous les discours critiques à son encontre, des plus argumentés aux plus insignifiants. En soi, cela suit l’ordre des choses : il faut répondre aux discours critiques, faire d’une certaine façon une critique de la critique : c’est cela qui donne de la valeur au débat. Seulement, et cela qui inquiète, les musulmans, dans leur grande majorité, réagissent de la même manière, et cela quel que soit le type de discours en face : par l’agressivité, la condamnation systématique, le repli sur soi, l’invocation au respect. Autant d’attitudes dont l’envers regrettable est l’absence du recul critique nécessaire à toute forme d’argumentation. Face aux discours qui l’attaquent, qui, il est vrai, se multiplient, l’Islam se fige peu à peu dans l’attitude mi-agressive mi-outrée de la victime qui ne connait de justice que la vengeance, et de réponse que le repli. Il exige le respect et ne fait que l’exiger, n’employant bien souvent que peu de moyens respectables à cet égard, tels que les menaces, les insultes, l’intimidation. Ce qu’il gagne en rapidité et en pouvoir d’intimidation dans sa guerre pour le respect de ses pratiques et de ses Codes, l’Islam le perd en pensée et en lucidité.

 

Il est vrai que du commun lot des discours critiquant l’Islam, il ne s’en rencontre que très peu qui soient argumentés, pensés, construits. Certes. Mais cela ne justifie pas les réactions démesurément indignées, massives et irréfléchies des musulmans à chaque fois qu’on les indexe ou qu’on indexe leur religion. La médiocrité de l’attaque ne commande pas celle de la réponse, pas plus que la violence de celle-là n'implique celle de celle-ci. Toute violence, sur le terrain des idées et des arguments, est une médiocrité. Répondre par la crispation, l’indignation excessive, la violence, à la violence ou la médiocrité abaisse l’offensé à l’infamie et à l’inélégance de l’offenseur, porte la victime au même rang que le bourreau. N’être pas capable de répondre calmement, lucidement, méthodiquement aux critiques que l’on vous fait, n’être en mesure que de crier à l’irrespect, de menacer, d’insulter, n’a rien de très flatteur : ces réactions ne portent en elles rien qui traduise une forme, même infime, de supériorité morale, intellectuelle, spirituelle de l’offensé sur l’offenseur ; elles traduisent au mieux qu’il lui est égal, au pire qu’il lui est inférieur. Le fait est que nombres musulmans, au lieu d’élever le débat lorsqu’il le faut (c’est-à-dire lorsqu’on les attaque), et de le porter aux hauteurs nobles de spiritualité et de maîtrise auxquelles leur foi est supposée les avoir menés, ne font bien souvent que riposter sans argumenter, intimider sans penser, se drapant dans l’exigence d’un respect qu’ils ne font rien pour gagner, ni dans leurs mots ni dans leurs réactions.

 

L’on pourra toujours me rétorquer, suivant un paradigme dialectique hégéliano-marxisto-sartrien, que c’est le bourreau qui dicte toujours les formes de la lutte, et que l’Islam ne fait que répondre à des contempteurs qui mettent rarement de l’élégance à leur attaques. Ce paradigme ne peut raisonnablement valoir que pour la politique. Sur le terrain de la religion, aucune forme de réciprocité dans les moyens de la lutte autre que celle des arguments ne devrait pouvoir être admise, sous peine de discréditer de facto cette religion en tant que religion de paix.  

 

Le fait est que la plupart des musulmans, en criant partout que l’Islam est une religion de paix et de tolérance, supportent souvent fort mal qu’on puisse les critiquer ou critiquer leur religion –que ces critiques soient argumentées ou non- et répondent à ces attaques de manière paradoxalement violente ou du moins démesurée. Les musulmans, dans leur grande majorité, ne supportent les discours critiques que jusqu’à un certain point.  

 

Le fait est encore, et c’est regrettable mais hélas très réel, que l’Islam « radical », insensiblement mais sûrement, est en train de prendre le pas sur le dit « modéré », soit que les modérés se radicalisassent progressivement, soit qu’ils fussent trop silencieux et invisibles, laissant ainsi la bannière de la religion aux intégrismes les plus dangereux. Cette forme de crispation et de repli automatiques devant toute forme de regard critique, cette manière de menacer les auteurs de ces opinions, cette façon d’appeler le respect à leur rescousse sans nécessairement en faire preuve eux-mêmes sont chez maints musulmans qui se disent pourtant modérés des signes qui ne trompent pas : ceux d’une radicalisation pernicieuse, insidieuse, sournoise, qui se forme à l’ombre des discours de façade, et qui porte les germes dangereux de l’intolérance, de l’extrémisme et de l’obscurantisme religieux. Qu’un événement aussi mineur que quelques paroles insensées lancées au milieu d’une chanson par une chanteuse quelconque ait pu cristalliser tant de haines et de crispations prouve bien que le recul critique et spirituel de beaucoup de musulmans s’amenuise en même temps que croît leur impatience, leur promptitude à se crisper. A l’heure où le discours de l’islamisme se fait de plus en plus audible à travers le monde, cela a de quoi inquiéter.

 

Les musulmans, il faut toutefois le dire, sont sans doute harassés en ce monde, en ce temps. Harcelés de toutes parts, sommés de s’expliquer sur certains pans jugés rétrogrades de leur religion, souvent pris pour responsables de la barbarie dont certains groupes extrémistes sont coupables, souvent spectateurs d’une logique qui assimile silencieusement leur religion au terrorisme, indexés, perdus entre deux Islams, le « radical » et le « modéré », il peut être compréhensible qu’ils se crispent. Mais il me semble que c’est là, au milieu de toutes ces tempêtes, qu’il faut aux musulmans qu’ils retrouvent et fassent valoir ce qu’il y a sans doute de plus essentiel dans leur religion : le calme, la méditation posée et sereine, la spiritualité, l’humanisme, l’amour de Dieu et celui des Hommes, le refus ferme de toute violence. Cela peut sonner comme un idéalisme, mais l’Islam, comme la foi, comme Dieu, est un certain Idéal.

 

Défendre sa religion est une chose. Le moyen de le faire en est une autre, bien plus essentielle.

 

*Le titre de ce billet, vous l’aurez remarqué, n’a pas finalement grand-chose à voir avec son problème de fond. Mais admettez qu’ainsi libellé, il a plus de gueule, pardon, de fesse.       

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Eclats de Compiègne.

6 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Ce texte, comme quelques uns de ceux qui le suivront, est absolument inutile et vain. Il ne vous apprendra rien de pratique, n’en a même pas l’ambition, par bonheur. Il s’inscrit dans une entreprise, qu’il inaugure, consistant à rendre hommage, à travers un propos sur ses rues et ses lieux tant symboliques qu’inconnus, à une cité que j’habite, que j’aime, et dont j’ai exploré jusqu’à ses terres les plus secrètes. Compiègne, cité chère à mon cœur, reçois cette offrande d’un fidèle amant au pas léger et nocturne. Se promener est tout un art, fait de maîtrise à laquelle l’habitude élève, de technique, de secrets. L’on flâne tant avec ses jambes qu’avec ses sens, son esprit, son cœur. Rousseau l’avait compris.    

 

La rue de l’Aigle est de toutes celles de Compiègne la plus, on ne le peut dire autrement, ambivalente ; les sentiments qu’elle suscite dans l’esprit du promeneur solitaire qui l’emprunte sont si contradictoires avec ceux qu’elle fait naître en son cœur, que cet individu s’y sent tiraillé, oppressé ici,  fasciné  et enchanté là; enfin, charmé et dégoûté à la fois. Il marche pendant quelques moments d’un pas ampoulé et gauche, et ralenti et élégant à d’autres; voici qu’il le hâte tantôt, saisi du désir  de quitter au plus vite cette rue aussi étirée qu’abominable, mais ne le voilà-t-il pas, quelques mètres plus loin, qui adoucit son allure, profitant des maints charmes de cette si délicieuse allée ? Il court et il flâne, il veut fermer les yeux et pourtant il se surprend de les avoir grand ouverts.

 

Cette attitude pour le moins étrange n’est rien de la faute de ce promeneur : quiconque a déjà eu à arpenter cette ruelle sait que ces humeurs changeantes ne sont point le fait de quelque caprice, mais plutôt l’effet naturel et fatal de cette rue si singulière. C’est pourtant l’une ces rues que l’on peut arpenter assez fréquemment dans le nord de ce pays, particulièrement en Picardie ou dans le Nord-Pas-de-Calais : flamande par la douce harmonie de ses couleurs sobres ainsi que l’alignement impeccable de ses maisons à briques rouges et grilles noires ou vertes ; gauloise par la rigueur intransigeante de son tracé, la symétrie parfaite de ses trottoirs, l’imperturbable calme de son air, ses échos profonds. Vous eussiez dit une toile de peinture composée à deux mains : celle de Vermeer pour les couleurs, la douceur du trait et la lumière, que compléterait celle de Poussin pour la régularité des lignes, la splendeur de la perspective, l’ordre général de l’espace du tableau. Quelques grands arbres centenaires dont on ignore toujours le nom l’ombrent, et ces frondaisons innombrables, véritables spectacles aux charmes visuels, musicaux, olfactifs, plongent la rue de l’Aigle dans une sorte d’atmosphère éternellement douce, imputrescible, isolée du monde, réfractaire à l’agitation extérieure, apaisante. Des rayons de soleil s’y aventurent parfois hardiment, et soulignent davantage sa calme majesté : l’œil y est, à ces moments, sensible autant que le cœur est ému, par la vision des haies qui bordent cette allée, prêtresses silencieuses et solidaires dans l’égalité et la beauté de leurs taillis sans défauts, grandes et sculpturales, de lauriers, d’aubépines ou de cyprès, aux floraisons splendides ou à peine naissantes. Des cris d’enfants ne l’égayent pas ; à peine y-a-t-il quelquefois, lointains et irréels, comme voilés, les aboiements d’un chien que son maître promène. De petites ruelles l’embrassent timidement aux flancs sans pour autant l’arrêter, et elle se déroule, puissante et irrésistible, sur trois-cent mètres,  propre et stricte, dénuée de poésie car dénuée de pavés, sans âge, perdue entre la mystérieuse atmosphère propres aux vieilles rues du passé et l’arrogance détestable des rues modernes. La rue de l’Aigle, en somme, est froide sans être glaciale, son charme est évident sans pour autant émouvoir profondément.

 

Qu’est-ce qui, en ce cas, provoque ce sentiment de malaise que le promeneur ressent en la remontant, et que l’on évoquait plus haut ? J’y viens, lecteur hâtif, promeneur sans talent : la similitude étouffante de ses maisons.

 

 

Elles se ressemblent toutes, similaires dans leur architecture : de vieilles bâtisses solennelles et immenses, anguleuses, raides et sans rondeurs, horriblement classiques, sans une once d’audace, sans une livre de cette fantaisie baroque –éloge du mouvement- qui fit le génie de cet art à une époque pas si lointaine ; similaires dans leur atmosphère : leurs portails éternellement clos, leurs devantures aussi désespérément impeccables, au minimalisme d’autant plus détestable qu’il n’en a pas l’habituelle simplicité qui saisit l’âme, leurs jardins vides quoiqu’entretenus ; similaires, enfin, dans leur odeur commune: l’odeur de la richesse.

 

Oui : la rue de l’Aigle est sans nul doute la plus riche de la cité compiégnoise. Le luxe y est d’autant plus arrogant et manifeste qu’on essaie de le dissimuler. On l’enferme dans les demeures, il s’échappe par le carreau des fenêtres et vous saute aux yeux autant qu’à la gorge. Quelque hautes que soient ses murailles et ses haies, quelque sombres que paraissent être les intérieurs de ses maisons, la rue de l’Aigle de ne peut cacher l’insolente richesse des lustres qui décorent les plafonds de ces bâtisses, dont l’éclat n’échappe pas à l’œil. Il faut voir, lorsque par chance un intérieur s’illumine, son plafond lambrissé de solives complexes et raffinées.

 

La richesse attise les plus belles envies autant qu’elle suscite les répulsions les plus tenaces. On déteste les gens riches, on les jalouse-ils trichent- comme on les admire secrètement, non pour le pouvoir que leur offre l’argent, mais pour l’apparence de bonheur qu’ils peuvent afficher. L’apparence même du bonheur, en ce monde, semble être un privilège rare : feindre le bonheur est aussi difficile que le trouver réellement. L’argent, et c’est en cela que les riches trichent, même s’il n’assure pas de faire le bonheur, promet au moins d’en donner une parfaite illusion, ce qui est insupportable aux yeux des autres, nous autres, miséreux ordinaires. C’est cela, précisément, qui fait que la rue de l’Aigle déroute : d’une part, elle est charmante et sa beauté, sans être flamboyante, obtient néanmoins les faveurs du cœur ; mais d’autre part, l’esprit froid et calculateur, l’esprit lucide n’y voit que le miroir de sa misère et de ses phantasmes enfouis, et y hait l’impénétrabilité de son cercle de luxe.

 

Il m’arrive, lorsque je suis désargenté et soucieux, de m’y engager gaîment, imprimant à mes pas une allure majestueuse et légère. J’aime à penser, en passant devant la demeure de Monsieur le Maire, que je nargue de ma pauvreté la rue de l’Aigle. Et elle me le rend bien. 

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La dictature du respect.

1 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Les ressorts et les principes de la démocratie peuvent devenir ses tyrannies : on le sait depuis Tocqueville et ses observations sur la société démocratique américaine naissante au début du XIXème siècle. Ainsi de l’idéal du semblable à tout prix. Ainsi de l’horizon indépassable de l’égalité. Ainsi de l’exigence de liberté. Autant de passions démocratiques dont la noblesse s’altère dès que l’époque les érige systématiquement en valeurs absolues, éternelles et inaltérables, arguments ultimes devant lesquels plus aucun discours critique n’a de sens et de teneur, et n’a même pas lieu d’être. En clair, la démocratie est le lieu d’une ambivalence : d’une part, ses valeurs ouvrent le champ des idées, du discours, de la parole à tous ; d’autre part, la prolifération des discours, conséquence directe de leur démocratisation, les nivelle et les égalise : nous sommes dans une ère où tous les discours, s’arrogent non seulement le droit d’être souverains, mais exigent encore d’avoir autant de valeur et de sens que les autres discours. Chacun détient sa vérité, et toutes les vérités se valent. Ou quand l’absolu et le relatif s’entendent. C’est là le moindre des paradoxes de la démocratie, inutile de s’en étonner davantage.

 

Mais il me semble que l’époque a encore fait un pas dans le travestissement de la démocratie. Il n’y a pas si longtemps, les différents discours, pour peu qu’ils fussent argumentés, arrivaient encore à cohabiter, à se mêler, à dialoguer. C’est-à-dire qu’un individu pouvait, souverain et libre, et au nom de la démocratie, produire un discours, un jugement critique sur n’importe quel phénomène, et s’attendre, pour peu qu’il eût –je le répète- des arguments  à : premièrement, que ces derniers soient entendus ; et deuxièmement, qu’il leur soit apporté une réponse tout aussi étayée. Ainsi vivait le débat démocratique : courtois quoiqu’impitoyable la plupart du temps, rude parfois, plus rarement violent, mais toujours possible, au nom de la démocratie. Je crains hélas qu’aujourd’hui, il ne le soit même plus, ou alors difficilement. La faute à un mot que l’époque brandit tout le temps, comme un trophée, comme un argument d’autorité, comme une conjuration, comme un jugement de Dieu, comme une protection éternelle, comme un repoussoir absolu, comme le siège de la vérité universelle, comme une formule fabuleuse qui coupe court au débat, voire qui l’empêche d’éclore.

 

Le respect.

 

Je parcourais hier sur quelque page d’un réseau social une discussion à propos de la récente lapidation d’un couple par les islamistes présents au Nord du Mali. Un des internautes avait eu le courage, que dis-je l’outrecuidance, l’impertinence, la folie, l’élan hérétique, de dire, en substance, que cet acte était indigne d’une religion qui se réclamait de la tolérance et de l’amour, et que même si l’Islam n’était pas réductible à la Charia, il était nécessaire qu’il affronte ses contradictions, pour n’être plus accusé de telles barbaries. Ce mot a fait bondir les autres : « Quoi, qu’ouïs-je, vient-il de traiter la Charia de barbarie ? Quel manque de tolérance ! Quelle absence d’ouverture d’esprit ! Quel manque de…respect ! » Et les commentaires de dizaines d’intervenants de pleuvoir, accusant essentiellement le pauvre homme d’irrespect à l’égard d’une religion et de ses adeptes. La sentence fut délivrée, elle fut souveraine, absolue, sans appel. Non-argumentée. Manque de respect notoire, doublé d’accusations d’islamophobie et, accessoirement, d’athéisme, de christianisme, de judaïsme, de paganisme, de comploteur, ou, déchéance et insulte ultimes, d’occidental. Emballé, pesé, vendu. Au suivant.

 

Ce n’est évidemment pas la réaction en elle-même qui m’étonne. C’est un scénario classique. Non, ce qui me frappe, et que cette anecdote n’a fait qu’illustrer, c’est cette forme d’absolution éternelle et systématique, propre à notre temps, dont un phénomène se couvre dès lors qu’il invoque à sa rescousse le respect. L’exigence de respect peut tout. Elle légitime tout. Elle protège des attaques extérieures. Elle justifie que l’on n’ait à se justifier, et encore moins à s’expliquer. Tu n’es pas d’accord avec ce que je dis ou fais ? C’est ton droit, mais ferme ta gueule, et respecte.

 

La chose est commode. Elle élève le relativisme de la pensée à la négation de la pensée, voire au nihilisme. Elle dispense de réfléchir, exempte du débat, refuse la critique. C’est, surtout et enfin, qu’elle est une forme nouvelle de censure des idées. Il est vrai que se retrancher derrière la réclamation du respect est un moyen comme un autre de n’avoir pas à argumenter, et de réduire l’autre, du même coup, au silence. Mais il faut y voir, en plus, un signe de la médiocrité de l’époque en idées. Confrontée à leur incapacité à fonder en idée des arguments solides pour répondre à un contradicteur, les thuriféraires du respect à tout prix préfèrent tout simplement empêcher ce dernier d’exprimer les siens. La vieille maxime que l’on prête à Voltaire, « Je ne suis pas d’accord avec vos idées, mais je me battrai afin que vous puissiez les exprimer », est désormais loin, elle s’inverse : « Je ne suis non seulement pas d’accord avec vos idées, mais je vous battrai afin que vous ne les exprimiez pas par respect pour moi. »

 

J’ai pris l’exemple de la religion, car elle me semblait être le champ par excellence où le rejet du discours critique par le recours au respect, ce cache-misère moderne de la pensée, était le plus manifeste. Cependant, il y a bien d’autres domaines où cette tendance s’exprime : de la littérature (tu n’aimes pas mon livre ? Ok, mais respecte mon travail et mes lecteurs : tais-toi et garde ta critique) et de l’art en général à la politique –ce qui est grave-, en passant par des réalités plus triviales comme la satire –peut-on rire de tout et de tout le monde ?-, cette forme de relativisme dangereux et tyrannique s’installe peu à peu, faisant de nos sociétés des lieux de la divinisation de la (non) pensée individuelle et de la négation de la pensée de l’autre, devenant par ce fait même pensée unique. Tout ceci au nom du respect.

 

Il y a bien évidemment une distance infinie entre produire un discours critique sur une réalité donnée, et manquer de respect à cette réalité et aux personnes qui la vivent. Aucun fait n’est légitime et absolu du seul fait de son existence, qu’il le proclame ou l’exige. La pensée, comme outil critique, peut s’intéresser à tout, réfléchir à tout, tout juger, pourvu qu’elle le fasse sans perdre en intelligence et en objectivité. Il faut comprendre que le discours critique est le faisceau au prisme duquel l’on peut légitimer sa propre pensée. C’est la seule manière certaine, en ces temps d’acquiescement systématique, d’abrutissement collectif, de massification des individus, d’éviter un moyenâgeux obscurantisme. Le respect n’a rien à voir dans cette histoire. Je pense même que le manque de respect est plutôt du côté de ceux qui ne veulent recevoir les arguments extérieurs. Quant au fait de se draper dans l’exigence du respect pour ne point avoir à exposer sa pensée aux lumières critiques, plus que de médiocrité, c’est d’une lâcheté immonde qu’il s’agit.

 

Voilà mon avis. Respectez-le. 

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