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Propos amoureux sur la ponctuation.

31 Juillet 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Une récente méditation, songeuse, alanguie et inachevée comme toute méditation qui se respecte, sur cette chose mystérieuse et polémique que l’on nomme style en littérature, m’a assez naturellement conduit à m’intéresser au si délicat art de la ponctuation. Il ne m’a guère fallu que le temps nécessaire à l’esprit pour l’élaboration de quelques images et de quelques analogies pour que je me rendisse compte de certaines évidences, liées au caractère fondamental d’une ponctuation maîtrisée, ainsi que de l’exigence, qui est celle de toute littérature et de toute écriture, d’être en filigranes un éloge du mouvement : qu’ainsi donc, la ponctuation soit à l’écriture ce que la respiration est à l’existence ; que, souvent, la première soit à la seconde ce que la caresse est à la nuit d’amour ; qu’encore et enfin, celle-là soit à celle-ci ce que la coordination des gestes est à une danse.

 

La ponctuation n’est certes pas le style, mais tout style ne saurait qu’être laborieux et piètre sans une ponctuation opportune. Il est dans l’air du temps d’écrire, ou du moins, d’en donner l’impression. Je ne m’attarderai pas sur la médiocrité absolue de la plupart des choses que je lis, ou que je ne lis pas d’ailleurs. Je destine mes élans pamphlétaires à des sujets plus nobles. Mais je ne puis nier que ma poitrine se gonfle de grosses larmes de tristesse à chaque fois que, dans un de ces textes, une ponctuation catastrophique vient s’ajouter à une syntaxe médiocre, à un vocabulaire laborieux, à une grammaire mauvaise, à une conjugaison épouvantable. Autant –et Dieu sait  pourtant que je me réclame d’une intraitable exigence à l’endroit de tout ce qui touche à la littérature- je peux être indulgent à l’égard de bien des médiocrités –j’ai souvent le vain espoir qu’elles se résorbent par quelque miracle, autant deviens-je fatalement tyrannique lorsqu’il s’agit de juger la ponctuation. La raison en est simple : la ponctuation est ce qui fait de l’informe amas du texte sauvage une unité ordonnée et raffinée ; elle l’arrache du domaine de l’obscur, du touffu et de l’illisible pour le hisser à celui de la clarté, du spacieux, du lisible. Elle adoucit l’écriture, lui confère de l’amplitude, lui imprime de la volupté, lui donne un souffle. Plus que d’élégance, la ponctuation est la civilisation du texte ; l’indice, avec la grammaire, d’une pensée limpide. Une ponctuation correcte est une marque de politesse. Que l’on ne me parle pas du cas de ces textes célèbres commis sans ponctuation ou à la ponctuation délibérément rare ou irrégulière: leurs auteurs, déjà rompus aux rudiments d’une écriture classique et raffinée, ont souvent pour eux l’argument d’un talent reconnu, et qui se cherche une nouvelle expression dans l’expérimentation de formes et de techniques littéraires nouvelles, gages parmi d’autres d’un style renouvelé et inscrit dans cette longue tradition des avant-gardes. Aussi comprends-je et excusé-je l’irrégularité de la ponctuation si elle est non pas signe de médiocrité mais recherche de quelque génie, volonté d’aller au-delà du classieux et du connu, entreprise non de régression mais d’originalité et de création.  

 

  « Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. » Ce bon Boileau eût-il écrit « avant donc que d’écrire, apprenez à ponctuer » que la sentence n’eût rien perdu en justesse.

 

Il en est des signes de ponctuation comme des femmes : il s’en trouve certes de beaux, de laids, d’adorables, de charmants, de mystérieux, de perfides, de sensuels, de doux, de détestables, de terrifiants, mais tous possèdent enfin, de la même façon que toutes les femmes ont en partage une certaine disposition de leur esprit, ce je ne sais quoi dans leur psyché qui, quoique chacune selon une expression singulière, les rend toutes assez fascinantes, un caractère général qui leur sert de trait d’union, et qui arrête la vue, élève l’esprit, émeut le cœur. Ce ne sont là ni vains mots ni futiles élucubrations esthétiques. Il faut lire les textes à voix haute, et sentir la cadence et le rythme que les signes de ponctuation impriment à la phrase, et s’imprégner de l’agréable magie qu’offre la fluidité de la syntaxe, dont la ponctuation est l’un des fondements. Il suffit également de lire en respectant les directives de ton que donne la ponctuation pour se rendre compte qu’elle est l’âme même d’une belle lecture, en ce sens qu’elle l’anime –littéralement, la dote d’une âme et règle sa prosodie. Respectée, la ponctuation préserve la lecture du morne ennui ou en tempère les ardeurs ; elle donne au texte un rythme tant auditif que visuel, l’œil y trouve ses délices et l’ouïe y jouit d’adorations.

 

Je ne déclamerai pas ici mon amour à tous les signes de ponctuation, quoique j’eusse pour chacun d’eux une affection particulière. Je me contenterai simplement de faire la cour à quelques unes de ces amours littéraires. Mes préférées, à la vue desquelles, charmé comme le serpent par la flûte, je ressens plus intensément le plaisir du texte, que je l’écrive ou le lise. 

 

                                                                                                     ***

 

Le point-virgule : Senghor a été l’un des rares amoureux de la langue française à avoir senti et combattu avec toute son énergie la menace qui pesait sur le point-virgule ; grâces lui soient rendues d’avoir milité pour la réhabilitation de cet élégant signe, où l’autoritaire et intransigeant, quoique discret point fait la cour à la virgule le temps d’un petit silence, avant que la phrase ne reprenne, dotée d’une vigueur nouvelle, prête à se dérouler longtemps encore, arpentant ses méandres avec légèreté et audace. Le point-virgule a sur la virgule l’avantage d’imprimer plus de solennité au discours : là où, en effet, la rhétorique, dans ses accents les plus grandiloquents, se drape dans ses virgules innombrables, autant de pans d’un vêtement d’apparat dont la noblesse se mesure à la magnificence, le point-virgule apporte une altière brièveté, un arrêt sans brutalité; et la phrase, tout alanguie et paresseuse qu’elle soit, ne sombre jamais dans la mollesse et l’ennui. Le point-virgule n’embellit pas la phrase, il la jalonne et lui donne des repères ; il n’a pas d’incidence majeure sur le déroulement du rythme, il se contente d’apparaître furtivement, et disparaît avant que l’on pût mesurer la distance séparant encore le point amoureux de la virgule capricieuse ; cependant que la voix, sans s’arrêter totalement ni même changer de ton ou de timbre, profite de l’émerveillement de ses auditeurs pour régénérer son air. Il est à la phrase ce que la légère crispation antérieure est à l’orgasme : on ne la sent que furtivement, mais cet éclair est d’autant plus profondément ressenti qu’il est intense, n’interrompant pas la magie, se contentant juste d’en souligner l’avènement. Le point-virgule, du reste, est un signe de distinction, et un symbole certain de raffinement littéraire. Proust en abusait à merveille: ses phrases-rosaces n’auraient jamais éclos avec tant de beauté sans les rayons de soleil point-virgulaires qui l’innondaient ponctuellement.      

 

La virgule : La virgule est une belle femme. Elle arrête le regard, se dandine paresseusement, impose qu’on s’émeuve de sa marche féline, exige que la voix s’arrête pour la célébrer, se fait draguer par le point qu’elle tient toujours à une certaine distance, et courtiser par divers syntagmes, qu’ils soient mis en apposition ou à l’apparence d’incise, allant même jusqu’à recevoir maintes propositions, dont celles de subordonnées relatives. La virgule est insolente et capricieuse : tantôt, consciente de sa beauté, elle n’hésite pas, selon ses humeurs, à investir la phrase, la découpant, l’ornant, lui imprimant un poétique balancement, la menant à sa guise ; et tantôt, elle se cache dans l’on ne sait quelle luxueuse suite et y dissimule ses charmes, n’apparaissant que rarement pour mieux susciter le désir de la revoir. La virgule coupe le souffle, sa beauté comprime la poitrine du lecteur : devant elle, la voix s’arrête nécessairement, révérencieuse et faible, se charge d’émotion dans un silence éloquent, puis reprend sa marche dans un halètement. Cette petite mignonne chose tire orgueil de ce pouvoir de séduction, qu’elle savoure d’autant plus que sa taille n’est pas impressionnante et que sa forme, sorte de petite griffe à tête d’épingle, passerait pour une banalité. Sauf que cette griffe a une courbure divine qu’il faut apprécier, et que point de point n’ignore. Une bonne virgule n’est jamais rêche : elle se laisse paresseusement choir, faible et sans résistance, légère et peu farouche, comme une femme qui s’évanouit, à la deuxième ligne. Elle n’est non plus jamais raide : une virgule, pour mériter qu’un point la courtise, doit être souple et féline. La virgule, enfin, est imprévisible : elle bifurque, change subitement de direction et entraîne dans sa course furieuse et endiablée la phrase, qui multiplie alors ses sinuosités, érigeant la complexité en vertu et la longueur en apparat. Les rhéteurs aiment la virgule, elle donne de l’allant à leur discours, et en huile les jointures. La virgule est la princesse éternelle de la ponctuation française. Flaubert souffrait avant d’en placer une ; Baudelaire faisait reprendre des épreuves entières pour une virgule mal placée ; les virgules de Sony Labou-Tansi sont remplies d’ironie.

 

Le deux-points : Je nourris un profond mépris pour ceux qui disent « les » deux-points. C’est, en plus d’une faute d’orthographe orale, une faute de goût terrible et un acte d’horreur: il faut en effet être un amateur de laideur doublé d’un méchant et triste sire pour vouloir séparer et décliner au pluriel ce deux-points qui veut tellement être une seule et même entité, uni dans fraternité gémellaire, qu’il a emprunté un trait d’union pour s’écrire et s’unir pour le meilleur et le pire. Le deux-points, donc, est à la phrase et au discours ce que son orbe est à la voyante : l’instrument de la révélation. Il faut entendre ce silence angoissé qui se crée après le deux-points, lorsqu’il doit laisser tomber de sa bouche, aux lèvres desquelles le lecteur est pendu, le secret, la révélation, l’information, l’explication, le raisonnement, le discours. Cette gravité habille le deux-points d’un habit de lumière parfois assez gênant : l’arrogance. Le deux-points sait tout : il renferme dans l’espace vague et mystérieux qui sépare (et unit paradoxalement) ses deux éléments, une vérité ou un début de vérité, qu’il lâche souvent avec dédain. Mais il ne faut sans doute pas lui en vouloir, car c’est un défaut qui lui passe avec le temps. Une fois que l’on apprend à être patient et à attendre que les deux éléments du deux-points se mettent d’accord et se décrispent, l’on se rend vite compte qu’il n’y a pas meilleur éloge de la clarté, de la rigueur, de la précision. Le discours avant le deux-points est énigmatique, flou et quelque peu empressé ; une fois qu’il passe le portique majestueux de ces deux frères qui n’en font qu’un, il est filtré, débarrassé de toutes ses impuretés : il devient clair, net, limpide. Le deux-points est un signe plutôt solitaire, évidemment, aucun autre signe ne l’importune alentour. Je ne saurai terminer sur lui sans vous rapporter une aventure qui m’est arrivée un jour, alors qu’en pleine phrase, j’ai voulu écrire un deux-points. Ayant représenté le seul point du haut, je me suis arrêté, et, étonné de l’absence de l’autre, lui ai demandé, avec la voix terrible de Dieu lorsqu’il s’adressa à Caïn : «Qu’as-tu fait de ton frère ? » Il ne répondit pas, car un deux-points amputé et unijambiste est au(x) point(s) mort(s).

 

Les points de suspension : Une certaine règle veut qu’il y en ait toujours trois. J’eus pourtant souhaité qu’il n’y en eut que deux : ils pourraient se marier avec le deux-points et alléger sa solitude. Bref. Les trois points de suspension, donc, ainsi soit-il. Ces déesses –car ce sont évidemment des femmes, trois mâles ne pouvant raisonnablement se partager un si contigu espace- sont la voix du silence. Elles continuent de parler lorsque la voix, saisie de quelque émotion, s’est tue, et que le cœur seul désormais, dans le secret de ses murailles affectées, parle. Ils couvent des tragédies et des drames intérieurs incommunicables, en même temps qu’ils peuvent exprimer des bonheurs indicibles. Qu’ils soient trois, d’ailleurs, n’est à cet égard pas anodin. Tantôt, en effet, telles les trois Erynies de l’Antiquité grecque, ils sont les instruments du tourment intérieur : ils rongent, punissent, emplissent de chagrin et d’incertitudes, témoignent de l’inachèvement et de la finitude des êtres ; et tantôt, au contraire, ils sont l’incarnation apaisée des Erynies, les Euménides, et symbolisent le bonheur retrouvé qui subjugue et émeut, la sérénité, et une joie tue, sans meilleure expression qu’un silence bien éloquent… Les points de suspension sont peut-être la seule preuve typographique, donc visible, qu’un texte ou un être de papier a d’une certaine manière une vie qui lui est propre, faite, comme celle d’un être de chair, d’hésitations, de surprises, de secrets, de suggestions, d’insinuations, de chagrins. Les trois points de suspension ne sont jamais autant charmants que placés après une déclaration d’amour. Sur eux, pèse alors toute l’anxiété et l’angoisse de la réponse espérée. En ces moments, les trois petits points de suspension sont comparables à Atlas : ils portent le monde, votre monde, sur leurs épaules. Et vous espérez… Je terminerai en disant qu'il est presque devenu un effet de mode d'en mettre partout... Le plus souvent sans raison... C'est assez désagréable et idiot, à vrai dire... Céline avait les meilleurs points de suspension qui soient.

 

Le point : Le point est aussi petit et discret qu’il est autoritaire. Il n’admet aucune fioriture postérieure. Il est ferme. Concis. Militaire. Tyrannique. Il est également incompréhensible : minuscule, il exige qu’une majuscule le suive. Le point doit être doté d’une force phénoménale, pour ainsi sommer au majuscules de le suivre et aux phrases de s’arrêter. Le point  effraie. Pourtant, le point a un point faible, parfois : la virgule, qu’il drague ; cependant, c’est avec son frère qu’il s’entend le mieux : entre mâles, la compétition est plus saine. Beaucoup d’écrivains commettent l’erreur, à la fin de leur texte, de fâcher le point. Il devient alors point noir et risque fort d'être final.

 

Les guillemets : « J’ai pour les guillemets une profonde affection et un profond respect : ils sont humbles et courtois, et sont, en ce monde où l’on ne s’écoute plus vraiment, les rares personnes qui ouvrent et donnent la parole aux autres, et la leur laissent autant qu’ils veulent, pourvu qu’ils la leur rendent, et les referment après. » Moi-même. J’ajouterai que les guillemets anglais sont placés trop haut : la phrase risque de s’échapper.

 

Les chevrons : Les chevrons sont des guillemets seuls, comme ceci {<>}. Fragiles, ils n’arrivaient pas à contenir le discours une fois qu’on les refermait, raison pour laquelle on les a doublés.

 

Les parenthèses : Les parenthèses sont de grandes nymphomanes aux courbes généreuses et assoiffées d’amour. Tout ce qu’elles prennent dans leur étau risque de passer un mauvais quart d’heure (c’est raison pour laquelle il faut toujours, entre deux parenthèses, appeler à sa rescousse les points de suspension : ils adoucissent la chose en partageant votre fardeau. A bon entendeur…) quelque prétentieux qu’il soit. Il ne faut jamais, dans des parenthèses, appeler le point d’exclamation à l’aide, il ne serait pas d’une grande utilité, car handicapé. Pourquoi ? Voir l’entrée suivante.

 

Le point d’exclamation : « (…) j’évite ce genre de ponctuation facile dont le dessin bital et monocouille ne peut qu’heurter la pudeur. » Pierre Desproges. Je n’ai rien à ajouter. 

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Prolégomènes au "Mundus Muliebris", Texte I: Le Maquillage.

10 Juillet 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Note : La lourdeur de ce titre n’est pas la manifestation de quelque pédantisme de l’auteur, mais bien plutôt la marque de sa volonté d’être légitime, l’indice du sérieux de son étude, à laquelle il a consacré de longues heures de labeur, et sacrifié jusqu’à certaines heures qu’il consacrait d’habitude au football.

 

 

 

                                                                                   Introduction :

 

Ce monde aspire trop à la virilité. Il bande trop et pour un rien, éjacule dans un râle petit, et en oublie, dans ce lamentable et furtif état où la pensée devient un vide, de parler de ce qui est fondamental : de ces mystères qui enveloppent la beauté, en rehaussant son éclat des douceurs de l’inconnu. De la femme donc. La femme, en effet, est en ce monde l’une des choses essentielles, ou n’est rien. Cela va de soi. Mais si elle est essentielle, ce n’est pas tellement pour les charmes de son corps ou la complexe, incompréhensible, agaçante, délicieuse, malicieuse, sournoise, détestable ou agréable  manifestation de son instable psychologie, que pour l’univers qui l’entoure. L’univers féminin. L’univers de l’apparat. De la magie de l’artifice. Une constellation d’argent où chaque étoile mérite qu’on s’émeuve de ses feux, et qu’on l’évoque avec passion. De la femme naturelle à la femme parée, la transformation est si grande qu’Ovide eût sans doute été bien inspiré d’en faire cas dans ses Métamorphoses. Le mundus muliebris, « l’univers féminin », espace de la coquetterie féminine, on le sait depuis Baudelaire, doit être réhabilité et considéré. L’essence de la séduction est tout entière contenue dans les femmes ; c’est là, entre autres, ce qui fait le génie de leur sexe.

 

Il faut voir clair dans cet univers féminin. La tâche n’est pas aisée. Les contours du sujet sont flous, ses replis nombreux, ses couches épaisses et parfois graisseuses, ses sentiers tortueux, quelquefois non débroussaillés et emplis de surprises.

 

Un ami s’était, ici (à lire absolument !), dévoué pour nous éclairer sur la lingerie féminine. Cette partie était grave, c’est elle qui recouvrait le plus de difficulté, de bosses, de profondeur ; elle nécessitait agilité, délicatesse, minutie, doigté. Il fallait au moins le talent, la finesse et l’expérience de ce jeune esthète pour l’aborder.     

 

Baudelaire avait fait l’Eloge du Maquillage. Tout autre mot dans le but de célébrer cet artifice serait donc inutile.

 

Aussi ne vais-je en faire, humblement, que la typologie et la critique. Et pour ceux qui en douteraient, je me sens légitime pour parler cosmétique.  L’un de mes talents, que j’ai, ma foi, nombreux, est de savoir être aussi perfide qu’une femme jugeant une autre femme sur son apparence : je sais, d’un coup d’œil, déceler la vallée de la ride sous le fard, le cratère de la cerne sous le fond de teint, l’imperfection sous l’artifice. Et je sais aussi en rire méchamment, intérieurement, hypocritement, sournoisement. Fémininement, donc. N’ayant cependant pas pensé seul, ayant bénéficié du précieux concours d’une personne chère du sexe fiable, experte de son état, dont je tairai le nom par respect, je ne saurai commencer sans l’avoir associé à cette étude, et lui avoir exprimé toute ma profonde gratitude.  

 

Cette introduction, sans pour me vanter, était magnifique. Il sied toutefois, pour ne point irriter les lecteurs hâtifs, de l’abréger ici. Hélas.

 

 

Corpus critique

 

Argument : Le maquillage, dit-on, est une question d’harmonie. Certes. Mais toute harmonie naît d’un assemblage qu’elle clôt et sublime, en en nivelant, en en unifiant les diverses composantes. L’erreur, fréquente chez les femmes, est de songer immédiatement, systématiquement, bêtement donc, à l’harmonie, sans accorder aux pièces de la composition l’attention singulière que chacune d’elle mérite. L’harmonie n’est pas la tyrannie du résultat, elle est l’exigence du cheminement, du raisonnement, de la cohérence construite. Le maquillage est une architecture : si sa beauté globale n’est perceptible qu’à la toute fin, il ne faut jamais oublier que chacune de ses étapes constitue en soi une beauté essentielle qui, à cet égard, mérite science, amour, étude, attention. Trop de femmes l’oublient souvent. De là naissent fatalement tant de désastres et d’horreurs sur quelques méchantes figures. Désastres et horreurs qui déchirent, accablent, détruisent, empoisonnent, l’amateur de grâces visuelles que je suis. Magnanime et superbe, le front ceint de la noble intention de secourir, humaniste, j’ai décidé de réagir. Ceci est un acte d’amour autant qu’un cri de détresse. Mal maquillées, je dis votre nom et espère, pour mon salut et le vôtre, que vous réagirez. Sinon par orgueil, au moins par sollicitude et humanité.

 

Le fond de teint : C’est la mère de toutes les tragédies, la matrice de tous les malheurs que le maquillage peut déclencher, et le Seigneur sait qu’ils sont aussi nombreux qu’épouvantables. C’est simple : l’application du fond de teint est au maquillage ce que le contrôle est au football : un acte de base fondamental : ratez-le, et c’est toute la manœuvre qui est condamnée à être fastidieuse et pénible. Il y a un endroit essentiel où il ne faut pas oublier d’en appliquer, sous peine d’échouer et d’être laide à jamais : derrière les oreilles. Et un peu à l’intérieur aussi : ça peut cacher le cérumen. Sous peine de ressembler à Rame Yade, bariolée, haute en couleurs, perdue entre deux vagues pigments, clownesque, je vous conseille, Mesdames, d’avoir le toucher élégant en maniant le fond de teint. Je ne saurai terminer sans rappeler solennellement tout ce que le fond de teint doit à la latérite terre battue du Burkina-Faso. Une minute de silence admiratif pour la terre rouge du pays des hommes intègres.

 

Le rouge à lèvres : Que l’on me permette une indignation. Le ségrégationnisme n’est pas mort : l’on s’en rend hélas compte en abordant la question du rouge à lèvres.  Quelle raison autre qu’odieuse, honteuse, innommable en effet, peut expliquer que les hautes lèvres seules aient leur instrument de maquillage, l’outil de leur mise en valeur ? Et les nobles lèvres du bas ? Que deviennent-elles, livrées à elles-mêmes, pendantes, maltraitées par quelques malhabiles et indélicats mâles ? Parce qu’elles forment les deux battants du majestueux portique de l’origine du monde, parce qu’elles sont l’objet de tant de phantasmes, de tueries, de folies humaines, parce qu’elles sont rouges, et parce qu’elles contiennent héroïquement l’odeur de poisson frais qui tend, m’a-t-on dit, à se dégager de la chose, je milite ici pour la création d’un rouge à lèvres basses. Inutile de saluer le génie et la noblesse de ma requête : la question est grave, il fallait une réponse à sa mesure : je la donne ici avec l’humilité qui sied. Ceci dit, il faut en revenir au rouge à lèvres classique. Il est bien connu qu’il ne faut pas en mettre lorsque les yeux sont trop maquillés. Mais cela, apparemment, beaucoup de sénégalaises femmes ne le comprennent pas encore. La bouche d’une femme est un fruit dont la rougeur trahit la succulence. Plus ses lèvres sont rouges, plus ce fruit semble défendu, et donc désirable. Il faut préférer la couleur rouge ou, à la limite, rosie, pour les lèvres. C’est souligner le mystère et l’attrait de cette merveilleuse partie de l’anatomie féminine. L’application du rouge à lèvres me fascine : lorsque la femme, fatale et désinvolte, achève de le mettre, et pince ensuite ses lèvres, les gonfle, les fait jouer dans une gymnastique épouvantablement belle, en vous regardant d’un œil où luit je ne sais quelle diabolique éclat, il faut s’émouvoir ou crever. Toutes les vraies femmes préfèrent le rouge pour leurs lèvres. Les autres sont des clowns. Ou des gothiques refoulées. Ou Lady Gaga.

 

Le gloss : n.m. : pâle avatar du rouge à lèvres qu’il ne pourra jamais remplacer, il paraît aux dernières nouvelles qu’il sert à donner de l’éclat aux lèvres, ou à leur donner du volume par un effet d’optique. L’entreprise est farfelue, ses motivations foireuses. A quoi sert-il, en effet, d’essayer de rajouter de l’éclat à la plus éclatante partie du visage. C’est comme poser le faisceau d’une torche sur le soleil. Le gloss est un artifice d’autant plus lamentable qu’il ne trompe plus. Le gloss est la supercherie de la supercherie. Le gloss tue. Le gloss est un attrape-nigaud. Le gloss est à bannir de la palette du maquillage. Personnellement, je préfère le baume à lèvres, ça protège au moins du froid et hydrate les lèvres. J’exècre le gloss.

 

Le mascara : Certaines femmes qui ne le sont que de nom arrivent à se foutre la tige du mascara dans l’œil. Il faut souhaiter, messieurs, ne jamais voir cela : votre déception serait supérieure à celle qui vous a saisi lorsque vous avez découvert, jeune et idéaliste, nourrissant une indéfectible foi dans la perfection, que les femmes aussi allaient aux chiottes. C’est un mythe qui s’écroule, et cela fait mal. Le mascara, donc. Eloge de la majesté du cil, l’intensité qu’il donne aux yeux défroquerait un ermite. Mais plus que d’intensité, le mascara confère de l’intelligence au regard : il arrive même à rendre intelligent l’œil crétin et avide de certaines femmes. C’est dire. Hélas, sur ces êtres hostiles à la grâce, l’effet du mascara s’estompe dès que s’ouvre leur bouche. Le mascara n’est réellement appréciable que sur une femme de classe. Il ne faut pas en mettre trop, ça alourdit la paupière, et abêtit le faciès. Conseil aux femmes : lorsque vous avez utilisé du mascara, ne fermez pas les yeux lorsque votre homme vous embrasse : faites juste battre vos cils allongés, ceux-ci le chatouilleront, il étouffera un rire. L’effet en bouche est exquis.

 

L’eye-liner : cet anglicisme est à honnir alors qu’il y a ligneur dans la langue française. Ce petit point de terminologie réglé, je ne puis que clamer mon admiration et mon émotion devant la magie et la sublime beauté que le ligneur et le crayon apportent au visage. Un regard doit être un mélange de mystère et de suggestion. Ces instruments apportent ces deux choses à la fois, et rajoutent une profondeur inégalée. Ma préférence cependant, c'est mon côté littéraire facho, va au crayon. Ô khôl, contour brun de ces yeux de biche, principe de mes émotions, étincelle de mes étincelles, flamme noire des regards enflammés, mystère de Didon, de Cléopâtre, de Néfertiti, trésor d’Egypte, je te salue amoureusement ! Le crayon a sur les peaux hâlées un effet grandiose, raison pour laquelle je vous ordonne, messieurs, de réclamer le regard d’une belle arabe avec du khôl autour des yeux sur votre lit de mort. Une étude très sérieuse que j’ai menée m’a du reste récemment révélé que Méduse en mettait chaque matin. Le mystère de son regard stupéfiant et maléfique est résolu. J’ai vu il y a quelques jours dans un bus une japonaise avait utilisé du crayon pour s’étirer le coin des yeux : cela les lui avait presque bridés. Presque.

 

L’anti-cerne : Les impudiques et les méchantes langues l’appellent « correcteur. » Toute femme doit en avoir à partir de 28 ans, âge où, le pic de beauté, déjà atteint, commence fatalement à décliner, où les crevasses se forment plus facilement et profondément autour des yeux, où, pour une seule nuit blanche, les rides se creusent sur le visage, où les joues se flétrissent.  Pour refuser de vieillir, il n’y a pas mieux. Il ne faut pas en abuser, cependant : jour où l’on n’en met pas, c’est une tragédie. Mieux vaut donc ne jamais en mettre en vivre un drame permanent que de s’y habituer et d’oublier d’en mettre un jour, et de vivre une tragédie d’un soir.

 

Le fard : Dans la hiérarchie de mes préférences quant au corps féminin, les joues figurent en très bonne place. Ces surfaces molles et adorables, réceptacles des premiers élans amoureux, méritent qu’on les célèbre. Le fard à joues, puisque c’est de lui qu’il s’agit lorsqu’il faut les célébrer, est une arme terrible de séduction : appliqué avec légèreté, rosissant légèrement les joues, il donne au visage féminin une candeur angélique, que les mâles ont souvent envie soit de protéger soit de couvrir de baisers; étalé avec un peu plus d’intensité, il révèle chez la femme l’insolente assurance de sa beauté, la provocation silencieuse de son visage intouchable, la pureté du grain de sa peau. Eve, cette avant-gardiste, mettait du fard à joues: cela me suffit pour ne pas lui en vouloir d’avoir bouffé une golden avec Adam.

 

Le fard à paupières : Inutile. Le fard à paupières est au mascara ce que le gloss est au rouge à lèvres.

 

 

La liste, évidemment, est non exhaustive. Il est un certain nombre de produits que j’ai jugés mineurs, et que je n’ai par conséquent pas traités. Je finirai juste en disant ceci : une femme qui ne sait pas se maquiller est un homme. Je m’en tiens là.

 

Prochainement sur cette question : l’univers de séduction chez les femmes sénégalaises. 

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Qu'est-ce que la digression?

4 Juillet 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

J’aime Honoré de Balzac pour les mêmes raisons, précisément, qui font que d’aucuns –les pauvres malheureuses âmes- répugnent à le lire : la supposée lourdeur de son style, ses tics agaçants, ses généralisations abusives qui n’en sont point, l’impureté présumée de son écriture. Balzac, a-t-on dit et dit-on encore, écrivait mal : trop touffu, trop peu limpide, trop besogneux, trop laborieux. Trop descriptif. Trop digressif. C’est surtout sur ce dernier aspect, la digression, que j’aimerais revenir. Non pour défendre Balzac –de quoi?- mais plutôt pour essayer de montrer que la digression romanesque est tout un art, et peut-être même l’art le plus subtil du récit.  

 

Il faut commencer par la généralité, la facilité, l’évidence : la littérature elle-même est une vaste digression au sein de cette marche parfois pénible qu’est la vie. Plus précisément, si l’on se place du point de vue d’un lecteur, l’on dira que sa lecture est une sorte de grande parenthèse, de grande digression de quelques minutes ou de quelques heures, au cours de laquelle il se soustrait aux aléas et aux affres du réel –que ce mot est lancinant et parfois épouvantable ! Le temps d’un livre ou d’une page, en effet, l’attitude du lecteur, pour filer une métaphore commode, est semblable à celle de ce promeneur qui, au cours d’une marche connue sur une route mille fois battue, s’émerveille soudain de voir au détour de quelque clairière un adorable quoique mystérieux petit chemin serpentant à travers bosquets, et qu’il s’empresse, curieux et désireux de se plonger dans l’exaltant inconnu, d’emprunter. Je ne vous ferai pas l’injure de clarifier les analogies. L’on ne s’en rend sans doute pas toujours compte, certains, les savants et autres figures qui se réclament du goût, ne l’admettront peut-être pas par quelque orgueil, mais il me semble que la lecture est d’abord, définition minimale, une façon de bifurquer de l’affreuse route du quotidien, que balisent la banalité et l’habitude, qui est une seconde nature, mais une première mort. Rêver, se divertir, voyager, s’envoler : voilà, vulgairement dit, ce que la plupart des lecteurs attendent d’un roman : que celui-ci les prenne par la main, et leur dise : « venez, suivez-moi, je connais un petit chemin plus agréable que cette route boueuse, il est lumineux et ce ne sont pas des oiseaux qui y chantent mais des anges ; nous finirons bien entendu par revenir à la route boueuse, mais vous verrez : elle vous semblera moins horrible lorsque vous aurez emprunté ce petit chemin du paradis, et ce petit chemin, c’est moi. » Tout lecteur, pour ne pas étendre la chose à l’homme, est aussi, peut-être d’abord « homo digressus ».

 

Sans nous égarer dans une analyse métalittéraire savante, pédante, techniciste et donc inutile ici (exit Propp, Jakobson, Genette, Eco…), essayons quand même de donner des fondements plus solides, plus concrets à notre démonstration. Entrons dans le particulier : voyons la valeur littéraire de la digression, ainsi que sa fonction, au sein du récit.

 

La digression a d’abord valeur de pause par rapport au fil du récit initial. Mais quel est le sens de cette pause ? Il y en a en réalité plusieurs : il peut s’agir d’une pause que l’auteur-narrateur, ou le narrateur, met à profit pour s’adresser au lecteur, le divertir un peu plus, l’arracher à l’emprise excitante de l’histoire, dialoguer avec lui, l’obliger à lever le nez et à penser à autre chose. Ne croyez pas que la chose soit aisée : l’on n’imagine pas combien il est difficile de parler à son lecteur d’autre chose que de l’histoire principale, de l’aventure, du fait, de l’action, sans perdre son intérêt et son attention. L’ennui est le pire ennemi du récit, l’on en convient. Mais il faut savoir qu’il y a plusieurs ennuis : l’on peut s’ennuyer dans un roman qu’il ne s’y passe rien comme on peut s’ennuyer qu’il s’y passe trop de choses. Dans les deux cas, la digression sert à arracher le lecteur à son ennui, en cela qu’il lui parle d’autre chose. Pour autant que la chose soit bien menée, gaiement, légèrement, savamment, le lecteur, le temps de cet excursus, retrouvera des couleurs, de l’entrain. Il faut donc se débarrasser de l’idée que la digression est par excellence le lieu de l’ennui : c’est même tout le contraire. La digression est un ornement, et en tant que tel, elle se doit d’être plaisante. Le sens de la pause digressive peut aussi se trouver dans un simple effet d’attente. En d’autres termes, la digression sert souvent à l’auteur à ménager son effet, à le préparer, à le faire désirer, à le souligner. Elle cherche dès lors à apporter au récit ce que le suspens tend à introduire au cinéma. Tout auteur qui va directement à l’essentiel épuise vite ses munitions et ses idées. Voilà pourquoi tout roman est nécessairement fondé sur la digression sous peine de tourner court. Cette technique est au récit ce que les préliminaires sont à l’amour. Car que faites-vous donc, messieurs, mesdames, lors des préliminaires, si ce n’est une sorte de digression par rapport à ce que l’on tient pour la finalité de l’acte ? Et cette digression est si plaisante et nécessaire que d’aucuns la tiennent pour l’essentiel… Je ne trancherai pas, je n’en sais rien. Fin de la digression.

 

Tout roman, disais-je donc, est fondé sur l’art des digressions réussies. Et si le lecteur ne les remarque pas toujours, c’est qu’elles sont disséminées dans le récit, subrepticement, l’air de rien : c’est tantôt un dialogue inutile mais plaisant, tantôt quelques phrases plates sur un paysage ou un coucher de soleil ou une ville, tantôt encore le rappel d’un fait dont l’importance n’est pas si capitale, à la fin de l’histoire. Il me semble aujourd’hui que les livres qui usent le plus de la digression sont étrangement les polars et romans policiers, qui sont supposés être fondés sur une action et un halètement permanents. Mais cela est impossible : les auteurs de ces romans sont souvent maîtres en l’art de camoufler leurs écarts. La digression est d’autant plus difficile qu’il faut la couler dans le récit. Toute la difficulté du romancier est là. Une digression qui tombe dans le récit comme un cheveu sur la soupe, grosse et détectable comme le nez au milieu du visage, est assez indigeste, piètre et détestable. Il faut toujours qu’elle ait un rapport, même fin, avec l’histoire principale tout en s’écartant d’elle. La digression est donc un paradoxe : d’une part, elle s’écarte du récit principal ; d’autre part, elle est de quelque façon liée à lui.  

 

Je ne saurai achever ce propos sans un mot sur la digression balzacienne, sainte reine de toutes les digressions. Chez Balzac, la description est souvent mêlée à la description, soit d’un bâtiment, soit du physique ou de la psychologie d’un personnage. Loin d’être gratuite, la digression balzacienne participe à la mise en place du décor où couve le drame. Il y a bien entendu la célèbre description de la pension Vauquer au début du Père Goriot, où le bâtiment est un miroir des caractères de ses occupants (n’est-ce pas magistral ?), mais il y a surtout –personnellement celle-ci m’impressionne plus- celle du magasin du vieil antiquaire de La Peau de chagrin, dont l’atmosphère troublante, magique et fantastique annonce le mystère de son propriétaire et le drame que Raphael de Valentin commencera à y vivre.

 

Cependant, il faut l’admettre, la plus admirable et magistrale digression qu’il m’a été donné de lire n’est pas de l’immense Balzac, mais du non moins gigantesque Hugo : tout un chapitre, en plein cœur de Notre-Dame de Paris : « Ceci tuera cela. »

 

Merci de votre attention, lecteurs. Quelques uns d’entre vous auront peut-être noté que ce texte ne répondait pas fondamentalement à la question qui en constitue le titre. C’est qu’il est lui-même, au fond, une vaste digression qui se cache. 

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