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Considérations sur la lutte contre la bêtise.

27 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

C’est en écoutant hier « L’air de la bêtise » de Jacques Brel qu’un sentiment de profonde lassitude m’a saisi. Non que le poème fût lassant: bien au contraire, son ironie, son altière majesté, sa légèreté me faisaient entrevoir, l’air de rien, en riant, l’épouvantable châtiment qui condamne chaque homme à vivre  parmi la bêtise de ses semblables, et à y participer parfois. La chose m’apparut dans toute sa hideur ; je me rendis compte, avec cette commotion brutale que les vérités pourtant simples et évidentes déclenchent toujours chez les êtres sensibles -dont je suis, évidemment, que la bêtise était banale, qu’elle était médiocre, qu’elle était immense, et surtout, et c’est cela qui m’acheva, qu’elle était quotidienne. Affreusement quotidienne. J’eus soixante-douze ans en un éclair. En quatre minutes, à vrai dire. Là d’ailleurs est le génie des grands poètes, qui seuls peuvent faire tenir le monde entier dans quelques mots. Et il me vint alors l’envie, soudaine et puissante, d’être indifférent au monde et à ses problèmes, aux hommes et à leurs luttes. Je désirai, tout simplement, dans la minute même et à jamais, me retirer sur quelque pilastre, quelque promontoire, quelque pinacle, quelque colonne, enfin, quelque hauteur d’où, les surplombant, j’eusse pu jeter sur la rage, la fureur et la bêtise humaines, superbe, un regard froid et méprisant.

 

La bêtise.  

 

Que ce mot est grand, bêtise ! On la vit, on la voit chaque jour. On la supporte. On la subit. Elle nous accable. L’on est avec elle dans des rapports complexes, qui se déclinent en cycles, en périodes. Que voici.  

 

Par révolte, on la combat d’abord. C’est l’heure enflammée de la pensée qui point et des emportements propres à la jeunesse, emportements faits d’indignations, de luttes, de refus radicaux, de tyrannique intransigeance. C’est le temps où ce mot –engagement- nous séduit. Et l’on s’engage donc. La haine de la bêtise est, en ces temps, proportionnelle à l’énergie inépuisable qui pousse à la combattre sans ménagements, et de front. Ce qui peut être dangereux : la bêtise étant contagieuse, l’affronter frontalement, brutalement, revient à s’exposer à son aura. Ainsi la révolte candide contre la bêtise tourne-t-elle parfois, souvent même, à une autre forme de bêtise que le sentiment qu’elle est commise précisément au nom de l’anti-bêtise empêche, aux yeux de ses jeunes et exaltés auteurs, de considérer comme telle. Cette époque est celle de l’idéalisme irréfléchi –donc dangereux. C’est celle où l’on découvre, ébloui, Sartre, Camus, Césaire. Où on les cite tous trois sans rien comprendre de ce qu’ils disent vraiment. L’on prend la bêtise à bras le corps. L’on prend le taureau par les cornes. Sauf que ce taureau-là, l’on s’en rend vite compte, est fort. Très fort. La bêtise, malgré l’énergie juvénile que l’on déploie à la chasser, est toujours là. Elle persiste, infatigable. L’on fatigue. On la regarde chez nos semblables. Elle y est plus présente que jamais. Elle enfle et semble invulnérable.  Et alors, larmes aux yeux, morve au nez, avec un goût de cendre dans la bouche et un sentiment d’incompréhension à l’esprit, l’on perd. La bêtise gagne toujours contre ceux qui se révoltent contre elle de façon brutale. Mais si l’on perd, l’on ne se résigne pas. Pas encore, du moins. L’orgueil, ainsi que les hoquets d’une volonté atteinte mais courageuse, poussent encore à se battre. Mais à l’optimisme euphorique des premiers combats, succède l’amère lucidité qui pousse à se demander parfois, même furtivement, si cela en vaut vraiment la peine. La désillusion est à l’horizon. Les convictions, même si elles ressurgissent ponctuellement dans tout leur éclat, à la faveur de quelque bataille gagnée, s’émoussent dans leur ordre général. La bêtise est endurante : elle gagne toujours aux poings, elle vous a à l’usure.

 

Par désenchantement et par désespoir, l’on en rit ensuite. C’est un rire jaune, bref et sans âme, empreint de l’aigre saveur de l’impuissance. A la lucidité amère qui supportait les derniers  combats et leur insufflait encore de l’envie, s’est substitué une forme de cynisme désabusé, qui fait que, n’étant capable ni de se détourner de la bêtise et de  lui être indifférent ni d’en venir à bout, l’on se tient devant elle, dans la ridicule posture du fasciné qui n’assume pas sa fascination, et l’on rit. Les souvenirs de l’époque, qui semble remonter à des siècles, où l’on était en mesure de se dresser devant la bêtise non comme spectateur mais bien comme adversaire, ressurgissent douloureusement à l’esprit nostalgique et vaincu. L’on constate le règne sans partage de la bêtise. Tout simplement. L’on feint de nous en amuser. Il est vrai que la bêtise a quelque chose d’amusant, mais simplement quand l’on est capable de voir vraiment cette dimension-là, et de ne pas seulement feindre de la voir. Là, on feint. On force. Le cynisme devient alors une ligne de conduite. Sous couvert de l’indifférence, l’on abdique silencieusement, et tristement. L’on commence à réellement comprendre Sartre, Camus, Césaire. Mais l’on manque de forces mentales, morales, physiques pour appliquer leur pensée. L’on préfère se taire et continuer à rire de ce rire, le sien propre, dont on entend qu’il sonne faux. Un certain raisonnement, mélange de désespoir et d’impuissance, conduit alors à penser avec certitude que le combat n’en vaut pas la peine, que la bêtise est infaillible. Il peut même y avoir la tentation de la bêtise. Celle de la commettre sans vergogne, et de se fondre ainsi dans la masse, où l’on s’épargnera toute forme de pensée critique. La bêtise, c’est reposant. L’on jette alors sur son passé engagé un regard tendre et empli de pitié à la fois. L’on est tiraillé. To bête or not to bête ?

 

Après, par intelligence, on la combat en riant. C’est l’époque de la vraie lucidité, faite de sérénité et de légèreté face à la bêtise des autres –et, accessoirement, face à la sienne propre. Les expériences passées constituent un creuset où se s’est forgée, lentement, une pensée de la bêtise. Face aux Hommes et à leur bêtise, l’on est devenu mature. L’on accorde à la bêtise qu’elle soit consubstantielle au monde, mais l’on refuse qu’elle y règne. L’on change d’ambition : de chasser la bêtise, l’on passe au dessein de vouloir la réduire autant qu’on le peut. L’on change d’échelle : de se battre contre la bêtise dans l’arène du monde, l’on passe à l’affronter sur un terrain plus modeste, dans un petit cercle de connaissances. L’on change même de moyens et de méthode : à l’affrontement frontal, l’on préfère la ruse. L’on ne prend plus le taureau par les cornes : on l’évite et essaie de l’épuiser. D’aucuns, les jeunes exaltés qui se battent par révolte pure, vous accusent alors de compromissions, d’indulgence, de lâcheté, de mollesse. Il faut être indulgent à leur égard. Dans leur élan, ils oublient que toute lutte est perdue qui n’est pas menée intelligemment et avec finesse. Il faut ruser avec la bêtise, et la rejoindre à son propre jeu : c’est à l’usure, qu’il faut l’avoir. L’on grappille chaque point, savoure chaque victoire, accuse tous les coups. Et surtout, l’on apprend à perdre et de ne pas s’en vouloir. L’adversaire est un colosse. L’on sait que la lutte sera dure, longue, éternelle. Mais l’on accepte. L’on en revient à l’idéalisme. Mais à un idéalisme réfléchi. Un idéalisme de la lucidité. Cette époque est celle d’un autre rire. Mais celui-là est long et clair. Il s’est départi de l’aigreur de l’impuissance pour revêtir la légèreté de l’amusement et de l’ironie. L’on sait désormais, en même temps qu’on la combat sans ménagements, rire franchement de la bêtise. Elle nous fascine mais ne nous ensorcelle pas. L’on sait s’en détacher. L’on a parfaitement compris Sartre, Camus, Césaire. L’on a compris que contre la bêtise, rien ne vaut le courage dans la patience et la raillerie dénuée de tout cynisme, de tout agacement. L’on sait que la seule manière de vaincre la bêtise est de n’être pas impatient –même si c’est très difficile de garder patience contre elle. Sans intelligence et sans rire, la haine de la bêtise est une bêtise.

 

Oui, il y a tout cela. Mais parfois, parfois seulement, par coquetterie pure, l’on arrive à être indifférent à la bêtise. Non par désespoir. Non par cynisme. Non par intelligence. Même pas par lâcheté. Juste par une coquetterie de l’esprit, qui fait que toutes ces valeurs se perdent dans le vent. Par dandysme. Par talent. Par génie. Et l’on plane au-dessus du monde, indifférent à ses orages de bêtise, insensible à ses manifestations, hors du temps, paresseux, vaniteux, fat, affreusement et sublimement coquet. Le détachement. C’est à mes yeux la plus belle victoire contre la bêtise. Elle la relègue au rang d’insignifiance. Mais ça ne dure pas, ça ne devrait d’ailleurs durer, pour le salut des Hommes abrutis et qu’il faut tenter de sauver. J’ai failli, ô prétentieux et vain, ressentir cela hier, pendant quelques minutes. C’était beau. J’étais heureux.

 

Puis, comme toujours, la bêtise est revenue à la charge, autour de moi, partout. Et j’ai vu Gouye-gui et Ama Baldé se battre rageusement sur un plateau de télévision, anticipant leur vrai affrontement, sous les commentaires idiots de « Aladji » Bécaye Mbaye. Pour la petite histoire de la bêtise, c’est Gouye-gui qui a été terrassé. Sur un fauteuil rouge.     

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Journal d'un lutteur esthète -sachant donc penser.

15 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar

 

La rencontre d’après combat entre les deux lutteurs a lieu demain soir. Il y aura le promoteur, mon adversaire, des journalistes, quelques griots, des caméras. Il est prévu que j’y sois, naturellement. Mais je n’ai aucune envie d’aller à ce cirque. Cette pratique, il y a quelques années, n’existait pas. Entre temps, les choses ont changé. Les choses changent toujours, mais il y a dans tout changement un pari. Celui de l’originalité. Lorsqu’on le perd, le changement tourne court, il devient idiot. C’est aussi simple que cela. Mais dans ce milieu, l’on aime l’idiotie. J’y suis déjà allé, une fois, et il n’y a rien été dit qui me fût bénéfique. Qu’y fait-on ? Rien. Je ne sais pas. Des inutilités. De l’image. Du simulacre. Des pseudos tentatives d’analyses techniques du combat, qui se perdent en redites et en banalités. Puis quelques journalistes experts dans la chose, qui posent des questions auxquelles mes adversaires et moi-même avons du mal à répondre. Mais pas pour les mêmes raisons : eux, ne comprennent littéralement pas les questions ; moi, je ne les comprends que trop bien.  J’ai même dû m’endormir, la dernière fois. Mais enfin… Restons professionnels, honorons notre contrat. Je hais ce mot. Il réduit la lutte à une signature, à des billets de banque. On en oublie l’essentiel pour se focaliser sur la périphérie : le(s) sponsor(s), la télévision, la vie privée des lutteurs. Ca tourne à l’impudeur, c’est-à-dire tout ce que ce pays aime, qui se réclame pourtant si promptement du « kersë. »

 

Je n’irai pas. C’est décidé.

 

                                                                                    ***

J’y suis allé. Ma raison a succombé à ma raison professionnelle. J’y suis allé, et j’en ai réchappé. J’ai juste vomi à mon retour : c’est le moindre mal. Je fais des progrès. La première fois, c’est sur le plateau que j’avais vomi. Non pas que je fusse malade, ou que les séquelles du combat perdu m’aient retourné l’estomac. C’est juste que j’étouffe : l’atmosphère de ces rencontres, le minable spectacle qui y est offert, la comédie humaine qui y est jouée –et mal, en plus-  me tordent les boyaux. Je ne supporte pas tout cela.

 

Il y avait le promoteur. Son visage de baleine. Boursouflé. Gras. Transpirant l’argent, et sur lequel, oubli du Seigneur -si récurrent, du reste, en ce qui concerne mes compatriotes, que je le soupçonne d’être volontaire- l’on ne discernait aucune lueur d’intelligence.  Il y avait le présentateur-vedette de la chaîne, celui qui en fait des tonnes, polyglotte raté, gueule de boucher. Même description que pour le précédent énergumène, à un détail près, mais de taille : il semblait plus bête, par une inexplicable cruauté de la nature. Puis il y avait mon adversaire. Que dire sur lui ?

 

Les caméras sont là. Les journalistes aussi, qui font office de public et de critique (Diable !). Tout est prêt. C’est parti pour une heure. Tous les sénégalais sont devant leur poste de télévision ; ils n’attendent que ça. Le présentateur-vedette prend la parole, introduit. Toujours aussi inutilement emphatique. Il se tourne vers nous. La géhenne est en marche.

 

Ca a commencé fort dans la misère intellectuelle :

 

  « D’abord, champion, dit-il en m’adressant la première question avec un sourire plutôt bête, pouvez-vous nous édifier sur le cachet que vous avez perçu ? Beaucoup de rumeurs ont circulé, des plus folles aux plus contradictoires ; certaines mêmes me semblent complètement dénuées de sens. Qu’en est-il vraiment ? On connaît votre discrétion légendaire, notamment sur les modalités pécuniaires de vos combats, mais le peuple voudrait savoir, pour une fois. Êtes-vous prêt, en direct en exclusivité pour la chaîne numéro un, à nous révéler le montant de la somme que vous avez perçue ?"

 

Grande rumeur qui se lève du côté des journalistes. Rumeur d’approbation. J’ai entendu des débuts d’applaudissements –mes compatriotes aiment ce geste- qui s’évanouirent très vite. La question les intéresse au plus haut point. Elle intéresse tout le monde, je crois. L’on s’inquiète d’abord de l’argent, avant même que du combat. Normal. C’est le milieu dans toute sa splendeur.

 

Je restai silencieux un temps. Tous me regardaient avec une certaine méfiance, avec des yeux qui disaient : « Que va-t-il dire, cette fois-ci ? » Je gardai un visage impassible. Les secondes s’égrènent. Je sentis que le maître de cérémonie allait reprendre la parole, pour éviter qu’un silence gênant ne s’installât. En ce moment, je répondis calmement :

 

-Non, je ne suis pas prêt. Il y a dans cette chose que vous appelez contrat une clause, la seule d’ailleurs qui m’intéresse, qui stipule que les détails financiers me concernant doivent observer la plus stricte confidentialité. Le promoteur ici présent ne me démentira pas. Vous pouvez demander à mon adversaire combien il a perçu : il répondra s’il en a l’envie. Moi, je ne l’ai pas, et j’aimerais, s’il vous plaît, que l’on ne revienne plus sur cette question.

 

Ma réponse fut accueillie par un silence. Ou plutôt, elle le créa. Un temps. Puis une rumeur se leva du côté des journalistes. Rumeur de désapprobation. J’entendis, de la masse indistincte, de petits commentaires typiquement sénégalais, assaisonnés de bruits que produisent les pincements de lèvres, ces « tchipatou » aussi caractéristiques de mon beau peuple. Ceux-ci trahissaient l’agacement et/ou le mépris :

 

« Ki nimu soffé… (Qu’il est agaçant…)

 

-Xamul bopam. (Intraduisible pour un homme… Demander à une femme, puisque c’est leur expression favorite. C’en était d’ailleurs une qui avait parlé)

 

-Pa bi dafa wané… (Il a la grosse tête, ce vieux, il aime les coups d’éclat…)

 

Tout ceci fut dit très bas. La rumeur retomba. Le journaliste-star reprit la parole, essaya de détendre l’atmosphère :

 

-Eh bien, champion, je vois que vous êtes toujours égal à vous-même : inflexible. Eh bien soit, nous respectons votre silence sur ce fait. Mais nous nous entretiendrons avec le promoteur en votre absence. Lui, nous le dira en douce. N’est-ce pas ?

 

Clin d’œil entendu. Rires complices. Rires de vaches. Rires idiots, d’autant plus idiots qu’ils sont conjugués, du promoteur et du journaliste. 

 

Je les laissai à leurs rires, et tentai de gérer au mieux la nausée qui commença à m’envahir. Le promoteur ne parlera pas. Je sais qu’il l’a dit sur le ton de la plaisanterie, mais M. le présentateur, dès qu’il se retrouvera seul avec le promoteur, ne manquera pas de lui demander des détails sur ma paye.

 

Mais ce dernier ne dira rien. Je l’arrange trop pour qu’il parle. Il ne prendra pas le risque de dire que je ne perçois rien, et que s’il aime tant me « monter une affiche » (affreuse expression), c’est parce que je ne lui coûte rien et lui rapporte beaucoup. Non, il ne le dira pas. Il est trop malhonnête pour le faire, trop cupide pour ébruiter telle aubaine. Le plus drôle dans toute cette histoire, c’est qu’il croit faire une affaire sur mon dos, il croit m’utiliser. Il ne sait pas que je lutte pour la passion, qu’aucune somme ne saurait remplacer. L’art ne se monnaye pas. J’ai tenté de le lui faire comprendre depuis notre première rencontre.

 

Je me souviens de sa figure, déjà hideuse à l’époque, se tordre et devenir d’une inénarrable laideur quand, la première  fois, je lui demandai de ne rien percevoir pour le combat qu’il venait d’arranger. C’était il y a longtemps, dix ans sans doute. Je me souviens du petit promoteur qu’il était, et qui venait de se lancer dans le milieu, inconnu. J’étais, pour ainsi, son premier grand coup. Je fus son promoteur. Lorsque je lui énonçai mes conditions, à savoir que je ne désirai ni rémunération ni publicité, abasourdi, et sans doute dans un élan de cette honnêteté naturelle au cœur de tout homme, mais qu’il a perdue, comme beaucoup, au contact des autres et des commerces remplis de vices qui en étaient nés, il m’avait lancé, tremblant :

 

« Mais je ne peux pas faire ça ! Je ne peux pas ! Vous travaillez, donc vous méritez salaire. Vous êtes payé  pour faire ça, voyons !

Il y a avait de la peur dans sa voix.

 

-La lutte n’est chez moi ni un travail, ni un métier, ni même une vocation.

Il ne comprit pas ma réponse, mais s’en satisfit : la cupidité avait repris le dessus, la fulgurance de droiture avait disparu de son âme avec la même célérité qu’elle l’avait zébré.

 

-Très bien, mais avec quoi vivrez-vous ?

 

-Cela, monsieur, ne vous regarde pas. Au revoir. »

 

Il dut comprendre à cet instant que je n’aimais ni les questions d’argent, ni les questions privées. Cela, au fond, l’arrangeait. Il n’est pas étonnant que, depuis lors, je sois le lutteur qu’il ait le plus sollicité dans l’arène. Il doit me prendre pour un con. Il ignore que c’est réciproque. Et doublement. Je le méprise, comme tous ceux qui ne comprennent rien à l’amour platonique, tyrannique donc, qui me lie à mon art.

 

Le petit promoteur est devenu grand. Il a enlaidi. Heureusement, il n’y va pas de même de la laideur comme de la stupidité en termes de capacité à progresser. Quoique… Il n’a –heureusement, répétons-  pas pu persévérer dans la bêtise : il était déjà au fond du trou, il y a dix ans. Il y est encore. Dois-je le plaindre de cette immobilité cérébrale longue de dix ans ou, au contraire, le féliciter de n’avoir pas cédé à la tentation qui s’empare de l’âme de tout être inintelligent qui est au fond du gouffre de la bêtise : creuser encore ? J’hésite.  Cruel dilemme.

 

Je le fixai. Il soutint quelques instants mon regard, puis, avec une moue éloquente, détourna le sien. Cela suffit à m’en assurer : il ne parlerait jamais de mon petit secret. Pour rien au monde. Ces yeux de bœuf ne mentent pas. Non pas qu’il respecte mon silence ou ait quelque notion de pudeur et de secret ; simplement, je lui fais gagner des millions. C’est le seul angle sous lequel il voit les choses. L’intérêt. Le profit. Il s’enrichit. Je l’enrichis. Mais cela, je m’en fiche. Il a sa conscience. J’ai la mienne, trop égoïste pour s’intéresser à autre chose qu’au génie de la lutte. C’est là le feu de l’art, qui me consume heureusement l’âme, puisqu’il la vivifie, l’éclaire. Le reste, tout le reste, est trop humain.

 

S’ils étaient au courant, les journalistes, le peuple, les associations humanitaires crieraient au scandale, diraient que je crache sur l’argent, que je le méprise, que j’aurais pu, si je n’en voulais pas, l’offrir à quelque œuvre caritative, aider les talibés, faire une « bonne œuvre ». Ils me taxeraient de méchanceté, de mépris, d’insolence, d’inhumanité. Vu ainsi, ils auraient raison. Tous raison. Absolument, formidablement raison.

 

Mais je les aurais emmerdés. Je les emmerde.

 

Car ce que je fais pour les petites gens, les oubliés, les damnés de la terre, les bouts de bois de Dieu, nul d’entre eux n’en pourra faire la moitié ; le temps que je leur ai consacré, les sacrifices qu’en leur nom j’ai consentis, nul d’entre eux ne pourra en faire l’évaluation. Mais cela, ils ne le sauront jamais, et c’est mieux ainsi. Cette société ne reconnaît votre âme bienfaitrice qu’à condition que votre charité soit publique, prostituée aux envie de l’opinion, qui ne croit qu’à la publicité, au faste, aux trompettes et aux tambours, aux éclats. A l’argent, en somme. Je refuse cette reconnaissance là. Je ne veux de l’argent que génère la lutte, même pour aider. Question de principe.

 

La voix nasillarde et désagréable du présentateur me tira de ma rêverie solitaire et salutaire, du reste. Je préfère ma compagnie que la leur. Il s’adressa à mon adversaire :

 

« Je me tourne maintenant vers toi, B. pour te féliciter d’abord pour ta victoire, qui confirme tout le bien que l’on pensait de toi avant ce combat, et te demander ensuite ton analyse technique. Comment ce combat s’est-il passé pour toi ? Avais-tu prévu cette stratégie, la bagarre plutôt que le corps-à-corps ? Etais-tu venu pour te battre, comme tu l’as-fait hier, sachant ton adversaire surdoué en lutte pure ? Enfin, ta jeunesse a-t- elle été un atout face à l’âge et l’expérience de ton adversaire ?

 

Il a dû lui poser les mêmes questions hier soir, juste après le combat. Mais qu’importe. Mon adversaire, d’ailleurs, ne devait pas s’en souvenir. Il répondit :

 

-Ganaw bama santé Yalla, etc…

 

La litanie terminée, il se tut. Aux questions qu’on lui avait posées, il ne répondit point. Tout son discours, qui avait pris trois minutes, fut dans le but de remercier. Qui ? Tout le monde. Le Sénégal entier. Le promoteur. Le présentateur. Les journalistes. Le public. Ses supporteurs. Moi. Son écurie. Son entraîneur. Ses parents. Tout ceci était louable. Mais fâcheux, puisqu’il oublia l’essentiel, à savoir répondre.

 

Un sourire moqueur aux lèvres, l’air de lui dire « mais quel con », le présentateur lui demanda, avec ce tact qui le caractérise, de revenir maintenant sur les « autres aspects du combat. »

 

-Lesquels ?

 

La question fut lâchée avec une innocence que seule l’ignorance pouvait dicter. Atterré, j’eus pitié. Amusés, les autres rirent. Qui d’eux ou du lutteur méritait la mort ?

On lui rappela les « autres aspects. » Il répondit que oui, la bagarre avait été l’option qu’il avait choisie, puisque son adversaire était l’un des plus techniques de l’arène, et qu’il fallait éviter à tout prix qu’il y ait contact.

 

« Je ne voulais pas qu’il me ceinture. J’ai donc cogné jusqu’à ce qu’il saigne et que l’arbitre m’accorde la victoire sur décision médicale.  

 

-Et vous, champion, saviez-vous que votre adversaire allait chercher la bagarre ?

 

-Oui, fis-je.

 

-Et vous n’aviez pas de solution pour contrer cela ?

 

-Si. La lutte. La preuve, d’ailleurs, en est que le combat a duré plus de cinq minutes. Ce ne fut pas un combat éclair, quoiqu’il fût intense et sans temps morts. Ma seule stratégie était de lutter comme je sais le faire.

 

-Cela ne suffit plus, vous le savez…

 

-Je sais.

 

-Et votre carrière, qu’en faites-vous ? Et le réalisme ? Vous êtes un lutteur, vous vous devez de gagner des combats pour être compétitif, pour que des lutteurs veuillent encore vous rencontrer, et que des promoteurs veuillent encore vous trouver des combats. Vous devez, comme on dit, prendre soin de votre côte dans l’arène.

 

-Tous les lutteurs veulent me rencontrer, et vous le savez. Pour certains d’entre eux, j’ai été une idole, une légende. Ce ne sont donc pas les potentiels adversaires qui manquent. Se retrouver face au puma -c’est l’un de mes nombreux surnoms pour qualifier la grâce de ma lutte- est un formidable prestige. Quant au réalisme tel que vous l’entendez, sachez qu’il enlaidit l’art de la lutte. Le réalisme est un calcul. Et tout calcul fait que la lutte n’est plus pour elle-même et sa beauté, mais pour quelque dessein extérieur et nauséabond : la gloire forcée, l’argent. En lutte, le seul réalisme qui prévale est d’être fidèle à l’esprit de la lutte, qui est une question d’élégance autant que de force, de technicité autant que de puissance, moins d’attaque à tout-va que d’intelligence et de tactique, d’art plus que tout. C’est le corps s’élevant à la légèreté de l’âme. C’est du moins ce que je crois.   

 

C’est seulement quand j’eus achevé de parler que je me rendis compte que j’avais fait de grands gestes, et que ma voix avait pris une tonalité étrange, rauque. Je ne sais pas exactement l’effet que produisit mon discours. Le présentateur ne me fit aucune remarque sur celui-ci, les journalistes non plus. De deux explications l’une : soit ils me prenaient pour un vieux con, perdu dans des théories extraordinaires qui n’ont rien à faire dans le milieu de la lutte, où, comme le disait une chanson célèbre, « doleey beuré » ; soit ils n’avaient rien compris à ce que je venais de dire. Je vote pour la seconde option. De toutes les manières, je suis habitué. C’est ainsi depuis quelques années. Je ne rencontre guère qu’indifférence et silence d’ignorants quand je parle de la lutte telle que je la vois.

 

Ce fut à mon adversaire de répondre à une question. Un des journalistes la lui posa :

 

« B., je voudrai d’abord te féliciter, tu as été un fin stratège hier. Une chose m’intrigue cependant, que toi seul peut expliquer. Ton adversaire, s’il était footballeur, serait un meneur de jeu, un numéro 10. En effet, il est connu pour sa grande technique, son élégance, sa classe, ses déplacements très judicieux et son intelligente occupation de l’espace. Tout le monde sait aussi qu’il aime mener les combats, c’est-à-dire accélérer le rythme à tel moment, le ralentir à tel autre, comme . J’aimerais que tu me dises comment-tu as fait pour contrôler un tel adversaire, l’empêcher de mener le jeu. On a bien vu hier que tu avais un cheval de bataille clair, la bagarre. Mais il a fallu, pour se bagarrer, tenir ton adversaire, l’empêcher de bouger. Comment y es-tu arrivé ? Mystiquement ? En travaillant tes déplacements ? On aimerait savoir. 

 

La question était belle, la métaphore, bien filée. Elle concernait uniquement le combat. Cela arrive, parfois. Trop rarement, hélas. La réponse de mon adversaire fut catastrophique de bêtise :

 

-Bon, tu sais, je suis un grand footballeur. Dans mon quartier, j’étais connu pour être un libéro de choc, je jouais même dans l’équipe sénior lors des « navétanes. » C’est par la suite que, par la volonté de Dieu, je me suis tourné vers la lutte. J’en remercie le ciel. Je ne crains donc aucun joueur, et l’on peut jouer un match, si tu veux.

 

En ce moment, il s’arrêta. Je crus qu’il allait continuer, qu’il faisait juste une pause, avant de répondre à l’essentiel. Je crus qu’un éclair de subtilité avait fait qu’il désirât d’abord répondre à la comparaison footballistique par une référence à ce sport. Comme tout le monde, j’attendis.

 

Il ne continua pas, il ne dit rien. Le pauvre garçon n’avait pas compris que la référence au football était juste une image, une comparaison, que sais-je ? une métaphore, quoi ! Il n’avait pas compris cela ! Il avait pris le mot au pied de la lettre, la subtilité, au (plus) bas de sa signification, l’image, à son degré zéro. D’intelligence, il n’y eut point. Mon Dieu ! Les larmes me montèrent aux yeux.

 

Tout le monde attendait. Voyant qu’il ne répondait pas, le présentateur comprit, un peu tard, que le lutteur n’avait pas compris la question. Il tenta de rectifier le tir, de sauver la face de toute une profession :

 

-Champion, je crois que l’allusion au football qu’a faite mon confrère n’était qu’un exemple, un comparant pour mieux se faire comprendre. « Missal la wone rek… » Ce n’était qu’un exemple.

 

-Anh ! fit niaisement le tas de muscles en ouvrant grand la bouche, découvrant des dents éclatantes de blancheur et, pour l’instant, intactes. Il comprit enfin et répondit tant bien que mal.

 

Je me sentis d’un seul coup extrêmement las, et l’envie de vomir devint pressante. Je pris sur moi-même. Cela allait bientôt prendre fin.

 

Mais ils ne me laissèrent pas tranquille, les affreux.

 

« Champion, il y a maintenant un point sur lequel tout le monde ici aimerait être éclairé : celui de votre préparation mystique. Vous n’aviez rien ! Rien ! Aucun gris-gris ! Il est vrai que depuis le début de votre carrière, vous avez cette caractéristique, atypique, de n’avoir jamais aucun signe témoignant d’un recours à la mystique, mais l’on ne s’y fait toujours pas. Comment pouvez-vous, dans cet univers où la mystique a une importance capitale, n’avoir aucune amulette ? Comment-osez vous? Et, question que l’ensemble des amateurs se posent, vous préparez-vous-même mystiquement ? »

 

La mystique. Je l’attendais, celle-là. Et depuis longtemps. Ils osent enfin. Je pris encore mes aises pour répondre :

« La mystique existe, elle a son importance dans l’arène, cela est indéniable.

J’observai un temps de silence, préparai mon effet : « Mais je n’y crois pas. »

Regards incrédules. Chuchotements suspects.

 

-Je ne comprends pas, champion. Eclairez-nous. Vous croyez en son existence, mais vous n’y croyez pas ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

 

-Que je sais que les pratiques mystiques ont toujours existé, et font sans doute une part du mystère, donc du charme de la lutte, mais que je n’y ai pas recours. C’est simple. C’est un choix.

 

-Je ne vous crois pas ! Ce n’est pas vrai ! C’est impossible. Comment pouvez-vous être

encore vivant, dans ce cas ?

 

De l’amas de journalistes, un plus énervé que les autres avait bondi. Je le considérai avec le plus grand calme, puis répondit :

 

-Il n’y a que Dieu qui puisse m’ôter la vie. Il me protège, je lutte.

 

Il ouvrit la bouche pour répondre, échauffé, le sang battant frénétiquement à ses tempes, l’écume aux lèvres. Une voix fusa, ne lui laissa pas le loisir de me cracher son étonnement manifeste :

 

-Mbeur, dangay xaru ! (c’est suicidaire, champion !).

 

Mon adversaire. Enfin une réaction intelligente. Passablement.

 

 

-C’est un choix que j’assume. 

 

 

Le brouhaha qui s’en suivit me donna l’occasion de m’échapper encore sur les ailes de mes pensées.  Bien évidemment, j’avais menti : quel lutteur oserait se présenter dans l’arène sans préparation mystique ? Quel lutteur ? Moi-même ne l’oserais pas. La dimension mystique est à la lutte ce que l’eau est à la vie, le soleil à la terre, la femme au bonheur terrestre, le cœur à l’homme : une composante essentielle, indispensable. C’est l’autre partie d’un mariage fabuleux, qui l’unit au visible. Cette part occulte de l’arène est ce qui fait sa singularité. S’y mêlent, dans un enchevêtrement irréel, surréel, le caché et le manifeste, la profane et le sacré, la lutte des hommes et la lutte de forces inconnues. J’ai beau être sceptique, voici une réalité que je ne peux enlever, ni éluder. Elle est, je n’y peux rien. J’y ai recours, mais uniquement pour me protéger sur ce terrain. Jamais pour attaquer. Juste pour éviter que l’on m’atteigne. Je sais, pour l’avoir vécu au début de ma carrière, ce que c’est que d’aller à un combat sans avoir pris ses précautions. Ce que j’ai vu et ressenti et vu ce jour-là n’est point descriptible, quoique j’eusse gagné. Mais à quel prix ?... La mystique est-elle compatible avec Dieu ? Dans l’arène, oui. La réponse est simple. Voilà pourquoi la lutte est à part. Mais je m’égare. Pourquoi ai-je menti ? Parce que je voulais voir la réaction des ces gens. Celle-ci, excessive, m’a prouvé qu’ils tiennent désormais la mystique comme la solution des combats. L’unique. Le combat lui-même est occulté, à tel point que les lutteurs semblent n’avoir de courage que lorsque leur « thioumoukaye » est rassurant. Quand la mystique, au lieu d’être une composante de l’univers de la lutte, devient cet univers, l’avale, le happe, se substitue à lui, le cœur même de la lutte, à savoir le face à face de deux champions, de deux hommes, de deux courages, en perd de sa valeur. Ce n’est plus dès lors le lutteur qui gagne, mais son marabout. Telle chute sera imputée non au talent de l’adversaire, mais à la puissance de ses aides occultes ; telle autre, pour peu qu’elle soit insolite ou apparemment facile, sera mise sur le compte d’une mauvaise préparation magique. La preuve de ce changement, que je réprouve, en est que, jadis si discrets, les marabouts, sorciers, et autres supports mystiques de lutteurs sont désormais médiatisés, s’exprimant à la télévision sur l’issue de tel combat ou dévoilant même quelques uns de ses secrets. La mystique, par ses secrets et par cette crainte respectueuse qu’elle inspirait, donnait à l’ombre de la lutte une portée et une puissance extraordinaires. Si cela est perdu- et cela est en passe de l’être, cette séduction perdra de son éclat. La lutte gagnera évidemment en spectateurs, mais perdra en âme, verra en hausse la quantité de ses amateurs, mais déplorera la baisse de sa qualité intrinsèque. Cela est bien dommage.   

 

Je revins sur le plateau. L’on était déjà passé à un autre sujet… Le promoteur souriait. Cela ajoutait à la laideur de l’endroit.    

 

La soirée continua avec sont lot de vacuités. Je n’ai parlé que très peu par la suite, pour répondre à des questions de journalistes, qui se ressemblaient toutes dans le fond. Eux-mêmes semblaient s’en rendre compte, car chaque intervenant commençait ainsi : « mes confrères ont presque déjà tout dit, ils m’ont marché sur la langue… » Mais dans ce cas, tais-toi, bordel, qu’on en finisse ! Mais ils ne se taisaient pas. La tyrannie de la question commandait qu’ils parlassent à tout prix, fût-il celui d’une désagréable et inopportune répétition.

 

 Quand ce fut enfin terminé, je m’éclipsai après avoir à peine parlé avec mon adversaire, qui eut la délicatesse de prendre des nouvelles de mon œil, et l’humilité de me dire qu’il m’admirait, malgré tout ce qu’il avait pu dire dans la presse, les jours avant le combat. « Ce n’était que pour le spectacle ». De toutes les manières, c’est toujours pour le spectacle : la attaques ad hominem, les gestes et mots irrespectueux, les affirmations dégoulinant de confiance, prétentieuses, les promesses d’un combat éclair ou d’une bagarre mémorable : tout cela est pour le spectacle. Hélas. La noblesse et le respect sont sacrifiés sur l’autel de l’audimat, de l’argent.  Mais enfin, j’avais l’habitude.

 

 

Pour mon salut, je n’ai revu ni le promoteur ni le journaliste. 

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Ce que la littérature doit à quelques autres arts- Suite et Fin.

4 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Avant même que d’argumenter, j’aimerais, pour montrer le rapport de la littérature à l’architecture, commencer exceptionnellement par des exemples. Qu’est-ce que la Comédie Humaine, sinon un gigantesque édifice élevé par Balzac à l’humanité et à sa nature ? Qu’est-ce que La Recherche du Temps perdu, sinon une « cathédrale » bâtie par Proust à la gloire de la littérature et de son influence sur la vie spirituelle des hommes ? Comprendre ce que la littérature doit à l’architecture, c’est d’abord changer de perspective, pour se situer à la fin. Se situer du point de vue de l’œuvre, mot à comprendre ici au masculin. L’œuvre, au masculin, est l’ensemble sinon achevé, au moins entier d’œuvres : il suppose donc une certaine articulation de toutes les productions d’un auteur. Cette articulation, qui doit viser à faire apercevoir une cohérence interne à la structure de l’œuvre, est ce que la littérature doit à l’architecture. Toute littérature doit être construction : d’une métaphysique, d’une temporalité, d’une vision du monde, d’un style, d’une voix, d’un univers. En se retournant sur son œuvre au crépuscule de sa vie, l’écrivain doit pouvoir distinguer dans l’amas épars de ses compositions une sourde intelligence qui les relie les unes au autres. Soit, en effet, il a eu le projet, volontaire et conscient, de bâtir une œuvre structurée autour de thèmes qu’il a choisis et qu’il a chéris durant toute son activité, soit il a écrit, pour ainsi dire, librement, explorant des univers variés, expérimentant sans cesse. En ce dernier cas, alors, l’articulation interne de ses œuvres a quelque chose de plus fascinant peut-être, puisqu’elle se fait naturellement, les productions s’emboîtant selon des principes inattendus, et autour de thèmes divers et variés. Mon opinion est en tout cas qu’il est possible de trouver dans l’œuvre de tout écrivain une communauté d’intelligence qui le confine à la construction. Un œuvre totalement éclaté, absolument fragmenté n’existe pas. En changeant d’échelle, pour se placer à celle d’une seule œuvre, l’on peut se rendre également compte de la dimension architecturale de la littérature. Ecrire un livre, c’est le construire, et le construire techniquement. Tel l’architecte, l’écrivain a d’abord un plan au départ. Il peut arriver qu’il le change en cours de route, qu’il laisse sa plume le guider, qu’il bifurque vers des directions inattendues et imprévues, mais il reste qu’au départ, il y a un plan, une sorte d’ossature. La plupart des écrivains se tiennent à leur plan, selon le modèle balzacien. On parle bien aujourd’hui d’écrivains du bâtiment. Tout ce qui relève des techniques narratives, des changements de point de vue, des alternances de voix et de tonalités, de registres,  a trait à une construction. Ecrire, c’est d’une certaine manière chercher à rendre le monde, après l’avoir embrassé du regard et du cœur. Mais le monde est vaste. Et toute littérature étant une re-construction de ce dernier, elle est lente architecture. Les écrivains sont des architectes de l’âme. De l’âme du monde.

 

  Littérature et photographie sont rivales. Si, en effet, l’on pense le réel en tant qu’il peut-être à la fois enjeu, objet, support essentiel de la photographie et de la littérature, l’on voit clairement la compétition qui s’installe entre les deux arts autour de la notion de représentation. Dès lors, interroger les rapports entre littérature et photographie, c’est d’emblée interroger la notion plus générale de réalisme, comprise ici, de façon minimale, comme tentative de saisir le réel et de le rendre dans sa complexité, son fourmillement de détails. Le réalisme au sens strict, bien évidemment, est impossible, en ce sens que tout art procède, parallèlement à une représentation du réel, à son esthétisation. Mais cette question, qui est extérieure à mon propos, mérite de plus amples et complexes développements que je laisse à meilleurs que moi. Pour en revenir à la littérature et à la photographie, à ce que celle-là doit à celle-ci, il faut s’interroger sur leurs moyens respectifs pour rendre le réel, sur les solidarités et les écarts de ces moyens. La littérature se sert du langage, son essence réside dans la textualité. La photographie, elle, use de la capture de l’image, elle trouve donc son principe dans la plasticité. Ce que la textualité doit à la plasticité, à mon sens, c’est cette faculté qu’elle à objectiver le monde, à le saisir en tant qu’objet, tout réussissant le tour de force d’en faire un sujet à qui elle imprime une pensée. Eclaircissons. La photographie tire toute sa difficulté de ce qu’elle est une tension entre distance et proximité. Distance, en effet, que le photographe doit nécessairement avoir à l’égard du monde pour le saisir ; et proximité qu’il doit tout aussi nécessairement garder par rapport à l’objet pour que celui-ci soit imprégné de la pensée, du style, de la personnalité du photographe. Eloignement nécessaire et rapprochement exigé, distance technique et proximité naturelle, impersonnalité de l’œuvre et personnalisation esthétique, voilà les couples de principes qui régissent la photographie et qui en font un art si difficile. Un bon photographe doit savoir disparaître derrière son modèle mais se diluer, se diffuser en lui, il doit faire voir l’objet et seulement l’objet, mais lui imprimer une âme, la sienne, que l’on doit deviner derrière, ou en l’objet. Il en est de même pour la littérature. Par cette recherche d’équilibre (qui fait penser, d’ailleurs, au mouvement du photographe réglant son zoom, pour ne pas étouffer l’objet mais pour être assez près pour qu’on sente sa marque) entre personnalité et impersonnalité, l’écrivain doit essayer de faire de son œuvre un objet d’art autonome esthétiquement, mais stylistiquement imprégné de l’âme et de la subjectivité de son auteur. A l’égard de son œuvre, l’écrivain, comme le photographe, doit être près et loin, il doit coïncider avec elle mais s’en écarter. C’est cela qu’entendait Flaubert lorsqu’il écrivait, dans une de ses lettres, que « l’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la Création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, qu’on ne le voie nulle part. » Tout bon écrivain doit être également dans et en dehors de son œuvre, comme tout photographe doit savoir disparaître derrière son modèle tout en étant présent en lui.  

 

Ce que la littérature, enfin, doit à la danse me semble évident : la grâce du mouvement. Un texte de littérature, qu’il soit poétique ou en prose, doit, par le soin apporté à l’élégance du style et de la langue, à la clarté, être un ondoiement, un mouvement rythmique. Une cadence. Le rythme n’est pas seulement affaire de sonorité et de musique. Il est aussi question, lorsqu’on l’évoque, de prendre en compte un mouvement, une légèreté. Comme une danse, le texte doit se déployer, chaque mot, chaque phrase constituant un pas, une esquisse sous la symphonie magistralement orchestrée par les balancements du  style. Le rythme doit se faire entendre, mais aussi se faire sentir. Comme dans une danse, le texte doit accélérer son rythme lorsque son objet l’exige, et ralentir lorsque son dessein l’impose. Comme un batteur essaierait de deviner les mouvements d’une femme qui danse pour les accorder aux fureurs de son instrument, l’écrivain doit sentir l’allure du texte, et deviner ses mouvements pour une heureuse lecture. Un texte doit respirer, comme s’il dansait : il doit éviter l’essoufflement sans pour autant verser dans l’ennui de la lenteur. C’est bien là le rôle de la ponctuation, qui exprime le mouvement, l’allure, le rythme du texte. Il est fréquent, en étudiant les textes très portés sur le style (Chateaubriand, Flaubert…), ou les discours des grands orateurs, de Cicéron à Bossuet, de remarquer des rythmes ternaires ou binaires. Faut-il souligner la proximité de ce vocabulaire avec celui de la danse, notamment de la valse ? « Au troisième temps de la valse/ Il y a toi, il y a l’amour et il y a moi… »

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Fureur et Parole.

3 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Lectures au hasard.

Ce blog est un désordre sur textes. C’est bien ce qui en constitue l’intérêt, s’il en a un, à mes yeux. Le pire châtiment que je pourrais subir serait d’être dans la continuité, donc de méconnaître les profondes joies de la rupture, de la brusque bifurcation, du capricieux silence. Mon drame est que je suis ivre. Je ne marche pas droit dans mes idées. Tant mieux : il faut tanguer et caresser toutes les courbes de toutes les vagues tant qu’on le peut. L’une des plus belles loyautés, l’une des plus belles fidélités, l’un des plus beaux hommages de l’homme à l’égard du monde, en somme, c’est de lui être spirituellement infidèle.   

 

J’inaugure, hic et nunc, une série de notes marginales sur quelques lectures que je fais, en ces paresseuses nuits de mai. Rien de très rigoureux. Rien de très poussé, de très analysé, de très détaillé. Rien qui ressemblât à une herméneutique universitaire. Simplement un ensemble d’observations spontanées, immédiates et personnelles que la lecture de certains textes m’inspire.

 

 

« Magicien de l’insécurité ».

 

De René Char, il faut lire les deux principaux recueils à des âges différents. A vingt ans, Fureur et Mystère (1943-1947). D’une traite, pour pouvoir sentir pleinement les effets des éclairs et des fulgurations de ce recueil, dont l’élan le plus profond s’est levé du fond de ces déchaînements propres à la jeunesse, et qui en font les charmes mais aussi les gauches emportements. A cinquante ans, Parole en Archipel (1952-1960). Lentement. Pour en savourer les vérités mûres, d’autant plus mûres qu’elles ont été méditées au soir de l’âpre et « intranquille » confrontation qui oppose –et donc lie- le Poète au monde. Il faut éclaircir. Voici. Il me semble qu’il y a de la colère dans ces deux recueils, mais fort différemment exprimée. Fureur et Mystère est la colère faite silence. Parole en Archipel est le silence fait colère, mais une colère si maîtrisée, si éparpillée dans le Verbe poétique, que rien, du moins n’y semble bruyant. Et pourtant…

 

Entre les deux recueils, Char a compris –a mieux compris. Que la Poésie doit être l’essentiel ou ne pas être. L’essentiel, c’est-à-dire, d’abord, une rupture de l’ordre du monde. Ensuite, une trace aussi puissante que fulgurante, météorique mais prophétique, à travers la splendide sécheresse du vers, qu’elle laisse à la postérité. Enfin, une re-création du monde par un retour réflexif de son discours sur elle-même et son essence.

 

Révolte. Fulgurance. Poïétique.

 

Révolte du poète et de la poésie contre la souffrance, mais pour la Beauté. « Dans nos ténèbres, il n’y a pas de place pour la beauté. Toute la place est pour la Beauté. » (‘’Les  Feuillets d’Hypnos’’, dans Fureur et Mystère.)

 

Fulgurance de cette révolte, qui trouve son expression la plus juste dans une réduction essentielle du poème à l’espace de l’aphorisme, du fragment. «Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » (‘’Le Poème pulvérisé’’, XXIV, Fureur et Mystère.) 

 

Aphorisme poétique à dimension poïétique, c’est-à-dire qui est lui-même un discours sur la genèse de la poésie et son pouvoir, à l’essence, de penser/panser un monde qui se défait (il ne faut pas oublier que Char vécut la deuxième guerre mondiale comme poète-résistant). « La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée (…) pour la venue d’une réalité qui sera concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable, non ; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti. » (‘’Quitter’’, deuxième section : Dans la marche, Parole en archipel.)

 

Tel est le viatique de Char, qui l’a accompagné dans sa course solaire et furieuse entre ces deux recueils, et que l’on trouve dans chaque vers ou presque, de façon plutôt discrète dans Fureur et Mystère, mais résolument manifeste dans Parole en Archipel.

 

Et c’est là le paradoxe et tout l’intérêt de Char et de son évolution entre ses deux principaux recueils. Parole est une œuvre de jeunesse par le fait même que face au monde, et devant cette déchirure permanente entre lui et l’Homme, le Poète, malgré sa colère née de ce qu’il voit l’Homme s’éloigner de plus en plus de l’essentiel, arrive à parler. Et dans sa Parole solitaire mais salutaire car prophétique, s’incarne une colère qui est faite de douleur, de mélancolie, de goût de cendre face au bonheur si près mais parfois si loin. C’est une vraie révolte, d’autant plus forte qu’elle est contrôlée, sourde, silencieuse. Parole est ainsi, je crois, la vraie insurrection, et non, comme on peut le penser, l’assagissement de la fureur, son apaisement, comme la fin de la traînée lumineuse que charrie une comète. La vieillesse est une érection ici, non un naufrage. Fureur est le vrai assagissement. Car il s’agit d’une fureur poétique : la plus belle de toutes. La fureur, en effet, si on la considère dans son acception ancienne de folie, confine le poète non au fou du désert qui hurle, mais plutôt à celui qui, parmi les hommes, est le seul à être frappé d’étonnement. Il en va de la philosophie comme de la poésie : pour la faire, il faut être capable de s’étonner –« dia to thaumazein »- du monde. Char s’étonne. Dès lors, à la fureur du monde, répond celle du poète. Mais cette fureur poétique n’est pas seulement exercée contre le monde : le poète la subit aussi, et c’est le monde qui la lui impose. Pourquoi ? Comment ? C’est là que le Mystère intervient. Le Mystère des choses, tout simplement. Le mystère du monde. Il est là pour tempérer la fureur, et en faire un mode de langage. Au lieu de s’emporter, de se laisser emporter, le poète ferme les yeux pour voir ce qui mérite d’être vu, et qui est mystérieux. Et alors, sa fureur, poétique, vise autant à dissiper le mystère qu’à l’exprimer. Car le mystère peut être beauté, qu’il faut sauver donc.

 

Il faudrait peut-être, finalement, lire ses deux recueils à l’envers chronologiquement. Parole d’abord. Fureur ensuite. Ou envisager de mélanger les choses. Lire par exemple Parole et Mystère et Fureur en archipel…

                                                                                                                                                                                                         

« Amer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers… »

 

Voilà tout René Char : un soleil de lancinante lucidité, baignant un monde à la Beauté cachée mais sans cesse recherchée, chassée par le Verbe poétique. Tout cela dans un vers. Le temps d’un vers, pensée autonome et pleine. Fermez le ban et faites révérence. Voici que s'élance, éclatant, Char.

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