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Sur l'Envie: texte deuxième.

25 Avril 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

La dent centrale du trident de l’envie est la plus visible des trois. Elle est longue, effilée, pointue ; sa forme sournoise préfigure sa dangereuse et insaisissable identité; elle a été forgée par le Diable, et touche tous les Hommes. Voyez, messieurs, mesdames, après l’admiration, la deuxième déclinaison de l’envie : la jalousie.

 

L’envie se mue en jalousie lorsque, au plaisir désintéressé, et qui fonde l’admiration, d’observer les qualités ou les avoirs de l’autre dans leur éclat, se substitue la fureur qui nous incline à affirmer avec aigreur qu’on les possède aussi, ou du moins, à vouloir que l’autre ne les possède pas. La jalousie, en effet, dans son élan le plus simple, est à la fois négation et affirmation. Négation tacite de l’autre en tant qu’il possède quelque chose que l’on croyait être seul à posséder ; affirmation de sa propre individualité comme étant la seule, parmi toutes les autres, apte à posséder cette chose, ou la seule apte à la conserver. Le Jaloux dit en même temps : « tu ne devrais pas posséder ceci, tu n’en es pas digne» et « je suis le seul à pouvoir et à devoir posséder ceci, et personne d’autre ». De ce double postulat, contradictoire dans ses mouvements, mais produit par une seule logique fondée sur l’exclusivisme de la possession, ce constat : que la jalousie, d’une part, ait besoin d’une altérité possédante pour advenir; et de l’autre, qu’elle soit le nécessaire effacement de cette altérité possédante.

 

La jalousie, donc, quelle qu’elle soit, s’appuie dans tous les cas sur le sentiment confus que ce qui est voulu et nié chez l’autre est toujours, en quelque façon déjà présent chez soi : soit que ce quelque chose vous appartienne déjà, en effet, soit que vous imaginiez que vous l’avez. Qu’elle soit fondée sur le «Uti possidetis juris »-la possession effective, ou sur la possession imaginée/imaginaire, l’affirmation qui sous-tend la jalousie s’adosse en tout cas, pour la personne jalouse, sur la certitude qu’elle possède déjà –intégralement ou en partie- ce qu’elle refuse à l’autre. Et c’est là, sur ce point précis, que la jalousie se distingue de ce que l’opinion commune nomme vulgairement l’envie, pour désigner cet élan qui nous porte à convoiter les qualités de l’autre. Alors que l’envie suppose que ce qui est désiré soit absent de soi (l’on sait depuis Platon et sa parabole du Tonneau des Danaïdes que le désir est toujours désir infini et éternellement insatisfait de ce que l’on n’a pas), la jalousie implique toujours que ce « désiré » soit présent en soi. L’Envieux n’a rien. Le Jaloux a déjà, ou croit avoir. Cela se vérifie, jusque dans les histoires de cœur -et de cul, accessoirement : l’on envie et désire la femme de l’autre, que l’on n’a pas, mais l’on est jaloux quand l’on pense ou sait que l’autre partage votre compagne, que vous posséd(i)ez déjà (et les femmes en ce moment, je l’imagine aisément, s’indignent et hurlent hystériques, révulsées, que je les reléguasse, machiste, indifférent et superbe, à des objets –ce qui est pour le coup vrai, hélas).

La jalousie est donc désir de solitude dans la possession. Il se peut, bien sûr, que le jaloux ne fasse qu’imaginer qu’il possède déjà ce qu’il refuse à l’autre, mais qu’en réalité, il ne possède rien. Cependant, ce qui est important dans la jalousie, c’est le jaloux, c’est-à-dire la conscience du jaloux: si, dans son esprit, le jaloux pense, même confusément, qu’il possède ce qu’il désire, qui est aussi présent chez celui qu’il jalouse, alors l’affaire est pliée. Qu’importe qu’il la possède vraiment ou non, cette chose. L’essentiel est qu’il croit la posséder.

 

Une question maintenant. Que vous avez dû vous poser. Ou pas –ce qui ne me ferait nullement méjuger de votre intelligence, loin de là : pourquoi, justement, désirer ce que l’on possède déjà ? Quel est ce mécanisme qui fait paraître la jalousie absurde ? J’ai déjà parlé du désir de solitude dans la possession et d’exclusivisme de la possession. Cela est néanmoins insuffisant. Il me semble que ce qui fait essentiellement que le jaloux veut (ou refuse) chez l’autre ce qu’il a, c’est le doute. Au cœur de toute jalousie, il y a le doute. Le jaloux doute que la chose en question lui appartienne encore entièrement ; il doute d’être encore le seul maître. Le mari jaloux l’est parce qu’il doute d’être encore le seul dans le cœur de sa femme. Dès lors que le doute s’estompe, la jalousie n’est plus. Soit, en effet, le jaloux se rend compte qu’il n’est plus le seul maître, et il devient violent ; soit il se rend compte qu’il reste en fait le seul maître et il se calme. Dans les deux cas, la jalousie a disparu en même temps que le doute est devenu certitude. Ecoutons La Rochefoucauld, à ce propos :

 

« La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou elle finit, sitôt que l’on passe du doute à la certitude. » Maximes, Réflexions morales, maxime 32.

 

La certitude de posséder ce que l’autre possède aussi, dans la dynamique de la jalousie, est contrée, puis vaincue par le doute qui fait réduit la valeur de sa propre possession face à celle de l’autre. Tout l’effort de la jalousie, dès lors, tend à se déprendre du doute pour revenir à la certitude.

 

 

                                                             

                                                          Jalousie féminine, jalousie masculine.

 

Je ne pouvais évidemment pas clore ce billet sur la jalousie sans l’évoquer en l'appliquant aux sexes. Une opinion assez répandue veut qu’un homme jaloux soit « mignon », alors qu’une femme jalouse est « dangereuse ». Opposition et distinction rapides, réductrices, simplistes. Vulgaires. Oserai-je, crétines. Comme presque tout ce que l’opinion produit de clichés et idées reçues. 

 

Une femme jalouse n’est pas plus dangereuse qu’un homme jaloux ne l’est ; non plus qu’un homme jaloux, plus « mignon » qu’une femme jalouse. Le fait est que la mignonnerie et la dangerosité ne doivent être des catégories de la jalousie. Celle-ci, il ne faut pas l’oublier, est d’abord une souffrance. Tant pour l’homme que pour la femme. Selon les motifs, évidemment, cette souffrance est plus ou moins profonde. Il ne faut pas perdre cela de vue. Lorsque son motif est grave, il n’y a pas de jalousie mignonne pas plus qu’il n’y en a une dangereuse. Il y a juste de la jalousie.

 

Si, cependant, je ne trouve pas qu’il y ait de différence dans la manière de ressentir la jalousie entre un homme et une femme, je puis concevoir qu’il y en ait dans celle de l’exprimer. Et encore, la trouvé-je très superficielle : l’homme jaloux devient exceptionnellement plus rieur et bavard, affiche un sourire forcé en lisant un message quelconque sur son portable, pour cacher qu’il est jaloux, et pour ainsi feindre de s’en foutre. La femme jalouse devient silencieuse, sort plus souvent sans dire ni sa destination ni son heure de retour, fait beaucoup d’efforts exceptionnels pour soigner son apparence, pour cacher qu’elle est jalouse, et feindre de s’en foutre. Tous deux, par cette attitude à laquelle ils essaient d’imprimer du mystère, essaient en fait d’intriguer l’autre, de lui montrer que lui/elle aussi peut être objet de jalousie. Chez l’homme comme chez la femme, la réaction classique à sa propre jalousie est souvent de chercher à susciter celle de l’autre. Banale ritournelle de la concurrence qui régit la plupart des commerces humains, fussent-ils amoureux.      

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Ce que la littérature doit à quelques autres arts.

21 Avril 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

La littérature n’est peut-être pas le plus grand ni le meilleur des arts –et d’ailleurs, sur ce point, toute tentative de classification me paraît d’emblée imbécile- mais une petite attention à certains détails suffit à faire remarquer qu’elle est du moins l’art le plus ouvert, le plus intégral, le plus étendu, enfin, le plus réceptif à la greffe. Les principes de quelques autres arts majeurs se trouvent en effet contenus en elle ; elle les intègre, les mêle aux siens propres et en épouse naturellement les contours, en sorte qu’à travers les deux actes essentiels qui la fondent –l’écriture et la lecture -, la littérature, subrepticement, parfois simultanément, exécute tous ces autres arts qui l’élèvent et qu’elle célèbre en retour. La littérature est un essai de symbiose artistique, une constante opération alchimique, d’où surgit obscurément une fusion des arts. La littérature est fondamentalement un art qui rend hommage à l’Art. Elle est un « miroir de concentration » artistique.

 

La relation de la littérature à la musique est certainement la plus ténue de toutes. Toute littérature perd de son âme qui n’est pas musicale. Je n’insisterai pas sur l’injonction verlainienne, qui demandait, exigeait qu’il y ait « de la musicalité avant toute chose. » L’heureux arrangement des sons, que produit le langage, l’élévation du paragraphe ou de la strophe à la puissance du livret ou de la page de partition, la recherche d’une analogie permanente des mots avec les notes, l’exploration du langage poussée jusque dans ses confins avec les mystères de la composition: voilà quelques-unes des préoccupations élémentaires qui sont inséparables de l’art de l’écrivain. Il ne s’agit pas simplement pour lui d’additionner les mots, de les empiler hasardeusement les uns sur les autres pour qu’à la fin ils ne fassent que signifier. Il ne s’agit pas pour lui, dans une fuite en avant interminable, de raccorder vulgairement les signifiants pour la seule quête du sens. Le sens n’est rien sans le son, ou s’il est quelque chose, il est quelque chose d’osseux, de décharné, de fade. Quoiqu’en disent certains, parmi lesquels des écrivains farceurs, la littérature a un minimum de sophistication : elle est esthétiquement élitiste. Ecrire un paragraphe de roman n’est pas la même chose qu’écrire un télégraphe ou un mail ou une recette de cuisine. Ce que l’on appelle communément « style » n’est au fond rien de plus que ce supplément d’âme, ou de travail, qui fait que l’usage du langage est autrement plus complexe dans sa conception littéraire, c’est-à-dire esthétique, que dans son utilisation vulgaire. Et l’un des critères majeurs de cette qualité esthétique est le son, la musique. En ce qui concerne la poésie, la recherche du son relève de l’évidence naturelle. Tout poème devrait pouvoir être mis en musique, tout vers devrait faire danser. Ce n’est pas un hasard si l’on parle d’allitérations, d’assonances, de jeu de sonorités…  « Toute pensée émet un coup de dés… » Toute phrase doit faire entendre son bruit. Qu’importe que l’écriture raisonne au premier abord, qu’elle résonne d’abord du fin bris du cristal.   

 

Entre la littérature et la peinture, la différence n’est que de moyens. Leur fin est identique. L’écrivain se sert du langage, ou plutôt, « le sert », comme dirait Sartre à propose des poètes ; le peintre se sert des couleurs. Celui-ci a à sa disposition une palette, un chevalet, quelques pinceaux. Celui-là, une page, un crayon, un stylo. Ils ont les mêmes modèles : le monde, ses beautés, ses laideurs. Leur proximité, leur intimité deviennent manifestes dès lors que l’on s’intéresse au vocabulaire de ces deux arts. L’on dit souvent d’un écrivain qu’il peint un paysage, qu’il dépeint un caractère, qu’il dresse le tableau d’une situation ou d'une époque, qu’il rapporte des scènes, qu’il saisit des instants comme le peintre saisirait des éclats de vie, qu’il compose une oeuvre. Autant d’appellations qui ont trait au sens visuel, qui est par excellence celui que convoque la peinture. Le fait est que tout écrivain est mauvais dès lors qu’il ne fait qu’évoquer les choses. Il ne suffit pas pour lui de simplement évoquer ou dire : il faut encore qu’il montre les choses à son lecteur, qu’il lui fasse voir un bout de leur éclat, et qu’il le laisse ensuite, comme s’il était devant un vrai tableau, découvrir seul la source d’une émotion potentielle, chercher l’étincelle cosmique qui le mène à coïncider avec le sens du texte et des images qu’il dresse, fouiller en lui les sensations qui font le plaisir visuel du texte. Toute phrase doit être une touche picturale ou se résigner à être médiocre. Tout vers meurt de ne pas receler les sept couleurs primitives. Tout langage littéraire est un monde d’images. Toute plume est un pinceau.

 

A l’égard du langage, tout écrivain doit être un sculpteur ou se pendre. Le langage, en effet, étant à sa genèse un amas brut et bête, une masse monolithique et granitique, un basalte rugueux et impur, de la matière nue et âpre, de la rocaille hostile et sauvage, l’écrivain se retrouve devant lui comme le sculpteur devant un bloc de pierre. Comme ce dernier pour sa pierre, il lui faut polir le langage, le tailler, l’arranger, lui donner une forme, un mouvement, une ossature, de la chair, de l’émotion, de la vie. De tous les arts, la sculpture m’a toujours semblé être le plus laborieux, le plus exigeant, le plus louable. Car là où l’écrivain, le poète, le peintre, le compositeur peuvent parfois invoquer cette insaisissable, vague, mystérieuse, peut-être divine faculté qu’est l’inspiration pour expliquer un éclair de leur génie, le sculpteur ne peut que s’appuyer sur son labeur pour faire advenir le sien. Dompter une pierre n’est que travail, écorchures, sueurs. La sculpture est l’art matériel par excellence, mieux : c’est un éloge, une sublimation de la matière. Le sculpteur, à la différence de quelques autres artistes qui peuvent voler sur les ailes de l’abstraction, de l’idée, du concept, ne peut que s’adosser à sa pierre, se nourrir d’elle et lui donner vie. C’est l’art où l’échange, l’osmose est la plus nécessaire, la plus totale, la plus visible entre l’homme et sa création. Et loin de le plonger dans la trivialité, cette matérialité nécessaire l’élève, et entoure le sculpteur, une fois son grand œuvre achevé, d’un halo d’or, où les éclats du génie sont confondus aux particules du sacrifice de soi. Il me semble que tout écrivain doit avoir en partage avec le sculpteur la minutie, la précision clinique, qui seules font des mots des émaux, des camées, des améthystes. Tout écrivain doit vouloir souffrir pour que ses phrases soient de la joaillerie ; tout poète, saigner pour qu’un seul de ses vers soit une émeraude. Avant que d’être bijoutier du langage, l’écrivain doit être sculpteur, martyr de la précision, et souffrir, et connaître l’angoisse de la page blanche, et ciseler chaque mot avec la passion d’un orfèvre.

 

Je vais m’arrêter ici pour l’instant, pour la commodité de la lecture. Ce que la littérature doit à l’architecture, à la photographie et à la danse attendra bien une prochaine fois.

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Réminiscences bibliques.

3 Avril 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Lectures au hasard.

        J’ai lu une grande partie de la Bible dans mon enfance, en même temps que l’on m’initiait au Coran. C’était à Kaolack, chez une tante. Elle possédait dans les trésors de sa bibliothèque des exemplaires illustrés du Livre Saint, en plusieurs volumes, que j’ai dévorés pendant des vacances. Je me rappelle. Des couvertures capitonnées agrémentées d’un suave bleu de turquin, que je caressais fiévreusement. De l’odeur sauvage d’un âge inconnu qui se dégageait de ces pages gorgées de mystères, et dont je m’enivrais. Et puis, surtout, des grosses lettres, d’autant plus visibles que l’enluminure dorée qui les auréolait au contour détonait sur le fond bleuté, qui formaient ce mot immense : LA BIBLE. La fascination mêlée de crainte qui me saisissait quand je retournais un de ces volumes dans mes mains, avant même qu’il ne fût ouvert, s’exprimait à travers un élan subit de recueillement, surgi de je ne sais où ; je me taisais, et subissais autant que je la savourais la solennité d’un l’instant que je ne comprenais pas. Cela s’appelait l’innocence. Je ne l’ai su que plus tard, quand je n’en ai plus eue. En ce temps-là, j’étais un vrai lecteur, absorbé dans les livres comme Dieu en sa Création.    

 

Depuis lors, la curiosité s’estompant au même rythme que m’envahissent la paresse et la suffisance, je ne me suis plus laissé allé qu’à de rares occurrences à ces échappées littéraires, extatiques, mystiques; j’en garde cependant un souvenir à peu près intact, qui me rappelle la vision que j’eus de cette religion : l’humble grandeur. Tout dans le christianisme, en effet, est traversé, sourdement, par cette dialectique entre la splendeur, la démesure, et la simplicité que la pureté charrie. J’aperçus le christianisme dans toute sa force dans la beauté tragique des martyrs et prophètes qui l’ont promulgué, dans l’emphase terrible de ses édifices, dans ses chants et ses orgues terrifiants de ferveur, dans ses renoncements grandioses, dans ses allégories grandiloquentes, dans la pompe de ses cérémonies. Mais je l’aperçus aussi dans la faiblesse, dans le doute, dans les tourments de la chair en proie à la Tentation, dans l’abandon total des pauvres gémissants à Dieu, dans la simplicité rustique de son dévouement, dans la douleur salutaire de sa dévotion. Le Génie du Christianisme, et Chateaubriand l’a montré à travers le balancement poétique de ses phrases, tient en un mot : le Sublime. Dans la grandeur comme dans la décadence. Dans la splendeur comme dans la misère. Le christianisme est la quête tragique d’un Absolu, la recherche difficile, impossible, d’autant plus belle qu’elle est impossible, d’une unité dans l’ordre du monde. Il faut voir tous ces épisodes de la Bible, toutes ces représentations, tous ces tableaux, tous ces vitraux, toutes ces mosaïques, toutes ses cathédrales, tous ces écrits dont la mystérieuse beauté réside avant tout dans l’émotion qu’ils dégagent, perceptible jusque dans leurs particules élémentaires. Des trois grandes religions monothéistes, le christianisme me semble être celle qui, le plus, le mieux, fit des grandeurs indicibles des effusions du cœur un principe fondamental de sa Foi. Le christianisme est émouvant par participation.

 

Je ne m’empêtrerai pas dans l’obscure complexité des exégèses : ce qui me lie à cette religion depuis ma plus tendre enfance est une forme de spontanéité simple et candide, incompréhensible mais agréable. Je tiens à demeurer dans ce rapport. Pour pouvoir encore ressentir cette admiration religieuse devant l’Extase de Sainte Thérèse (d’Avila) de Bernini, comme si la flèche de l’ange me frappait dans la poitrine après avoir transpercé et empli d’Amour et de divine souffrance le cœur de la Sainte. Pour m’émouvoir inlassablement devant les iconographies du Christ, de sa Flagellation par Le Caravage à sa magistrale Transfiguration par Raphaël, sans oublier, évidemment, les grandioses Noces de Cana de Véronèse ou l’énigme de La Cène du génial Da Vinci.

 

Enfant déjà, les dialogues et les scènes de la Bible m’impressionnaient. J’y entrais comme dans un roman. Et j’en ressortais avec cette forme de délectation que les répliques, terribles et absolues, ainsi que les épisodes dramatiques ou remplis d’amour de ces pages imprimaient à mon cœur et à mon esprit.

 

Et j’entends encore :

 

« Qu’as-tu fait de ton frère ?

-Suis-je le gardien de mon frère ? »

 

«Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.

 

« Eli, Eli, Lama sabachtini ? »  

 

« L’un d’entre vous me trahira. »

 

« Barabbas, nous voulons Barabbas ! »

 

Et je vois pêle-mêle:

 

Dalila caressant Samson, la danse lascive de Salomé devant Hérode, la tête de Jean-Baptiste -celui que je préfère sur le plateau d’argent- Sodome et Gomorrhe en flammes, Saint-Thomas introduisant ses doigts sceptiques dans les stigmates encore sanguinolentes du Christ, etc.

 

Cette religion frappe l’imaginaire par sa poésie avant que de pénétrer le cœur. Le christianisme est poétique par utilisation.

 

Mais surtout, je crois que ce qui me frappait le plus, et qui annonçait ma fibre et ma curiosité pour les lettres, le langage, les signifiants, c’était cette manie de mettre des majuscules partout : Amour, Rédemption, Résurrection, Réincarnation, Vertus théologales (Foi, Espérance, Charité). Je me souviens aussi que cette phrase du Christ à son plus proche apôtre, que rapporte Matthieu, me fascinait par sa subtilité : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon église. » Je trouvais cela intelligent et magnifique. Il a fallu que je grandisse pour savoir que ce procédé s’appelle calembour. Le Christ même en faisait donc. Etonnant.           

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