Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Lendemains d'élections...

28 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Lorsqu’à l’euphorie naturelle que les victoires acquises dans la douleur légitiment, l’on mêle cette sorte de rage revancharde envers ceux que l’on a défaits, il y a de la noblesse que l’on perd. Lorsqu’à l’inévitable liesse née du simple soulagement d’avoir chassé son bourreau, l’on ajoute une forme de ressentiment cynique, il y a quelque chose du bourreau qui resurgit, et quelque chose de la pureté et de la juste saveur de la joie qui s’efface.  Lorsqu’enfin, aux justes élans de bonheur qui animent les cœurs fatigués par les luttes et éclairent les visages burinés, il s’associe cette méchante ironie envers les adversaires vaincus, c’est l’éclat même de la victoire que l’on ternit. Le peuple sénégalais a été grand dans la lutte ; qu’il demeure grand dans la victoire.

 

Je ne suis pas rabat-joie : la joie et l’euphorie sont légitimes, je ne les conteste pas, et ne cherche point à les tempérer, si tant est qu’elles soient pures. Mais lorsqu’à celles-ci, s’ajoute un triomphalisme qui frise l’insolence et la barbarie verbale, la chose devient sordide. Lorsqu’un homme que l’on a combattu au nom de la morale et de la justice est à terre, on ne le frappe pas encore : au nom de cette même justice, de cette même morale, on l’y laisse ou on le relève fraternellement. Comprenez : soit on le laisse, prostré et hagard, ensanglanté et perdu, dans cette posture déjà humiliante en soi, faire la douloureuse et solitaire expérience des leçons implacables de l’histoire, soit on lui donne une chance de se racheter, en le jugeant. Soit on le laisse à une justice naturelle, la plus amère de toutes, celle de l’Histoire, soit on le livre à une justice humaine, donc.

 

Ceux que cette victoire des sénégalais et de Macky Sall a plongés dans le silence et l’abattement, ceux autour desquels la haine populaire s’était peu à peu, et irrésistiblement, cristallisée ces dernières semaines, et sur lesquels la sanction des urnes s’est abattue comme une tempête, sont nombreux. On peut néanmoins les diviser en deux camps : d’un côté, évidemment, tous les thuriféraires politiques de Wade, d’Iba Der Thiam à Serigne Mbacké Ndiaye en passant par Karim Wade ; de l’autre, Béthio Thioune et ses talibés. Tous sont, qu’ils l’acceptent ou non, à terre et désemparés. Mais du commun lot, il en est qui doivent être livrés à une forme particulière de jugement, parmi les deux dont j’ai parlé plus haut, et cela si tant est qu’il doive y avoir jugement. Je ne ferai pas de traitement casuistique : les défaits sont nombreux. Pour faire dans le symbole, il faut réduire l’analyse au deux champions –au sens ancien- que sont Abdoulaye Wade et Béthio Thioune. Ce sont eux, surtout, qui sont victimes de cette joie qui, incontrôlée, trop enthousiaste, risque de déborder dans l’insulte ou dans la méchanceté. Dans les deux cas, rien qui nous honore. Les suiveurs sont également copieusement moqués, certes, mais ils ne sont qu’une médiation : les vraies cibles sont leurs mentors.

 

Je n’oublie pas ce qu’a fait Abdoulaye Wade, je n’oublie pas ce à quoi il failli conduire ce pays, notamment au cours de ces derniers mois. Je n’oublie pas son mépris, parfois, d’une démocratie dont il se voulait le héros. Je n’oublie pas son entêtement, qui mena à la mort. Je n’oublie rien de tout cela. J’ai haï ce qu’il est devenu, et la façon dont il a travesti les grandes idées qui l’animaient. Abdoulaye Wade a fauté, et gravement fauté. Cela, on l’a dit et redit. Mais de la même façon que l’on se souvient des fautes, il faut se souvenir des réalisations. Abdoulaye  Wade a un bilan. Mitigé certes, plus négatif que positif, certes, mais un bilan néanmoins. La justice commande que ce soit cela qui soit jugé. La mémoire, surtout dans ce cas précis, ne peut se payer le l’injuste luxe d’être sélective. Si Abdoulaye Wade ou l’un des ses lieutenants doit être jugé, c’est la justice humaine qui doit s’en charger. S’il faut qu’il rende des comptes, c’est au peuple, à travers des audits. Et ceux-ci ne peuvent, ne doivent s’arrêter à l’homme. Ils doivent évaluer un bilan, des idées, des actions, une entité globale. Respectueusement mais sans complaisance. Sans méchanceté ni préjugés mais rigoureusement, en gardant toujours comme horizon la recherche de la vérité et de la justice. Viendront ensuite les décisions et les sanctions qu’il faudra. Wade a fait du mal, en utilisant tous les moyens à sa disposition. Ne pas lui en faire en retour, en ne s’armant que de mesure serait la plus belles des leçons que ses éventuels juges pourraient lui donner. Je ne m’attendris pas du sort de ce vieillard, mais je refuse de l’enfoncer dans les limbes de la défaite d’une haine qui ne servirait à rien aujourd’hui. J’ajouterai pour terminer sur Wade que c’est son bilan moral, au fond, qui a failli.  

 

Je serai plus long en ce qui concerne Béthio Thioune : c’est qu’il a, plus que Wade lui-même, subi les moqueries et l’ironie féroce  du peuple. Les caricatures, parodies, vidéos, images, chansons (Na mbaxaal mi saf, na mbaxaal mi saf… Pouthie pathie, etc) pullulent dans la presse et sur un certain réseau social. A l’insolente assurance que l’homme avait affichée avant le second tour, a succédé un silence dont on se demande s’il est douloureusement honteux ou annonciateur de nouvelles pitoyables foucades. Aux prédictions prophétiques aux accents presque divins, au péché d’orgueil, s’est substituée la retraite et le mutisme. L’on s’est moqué de lui. On l’a raillé. Traîné dans la boue du déshonneur. La chose est jouissive au début, elle procède du même élan, incontrôlable dans sa joie, qui suit les premières heures de la victoire, qui remplit et déborde les cœurs. Elle n’est ensuite « que » drôle. Puis elle devient gênante à force de n’avoir pas de limites et de sombrer dans la méchanceté et l’irrespect. Je comprends parfaitement, pour l’avoir moi-même rageusement attendu au tournant, que l’on veuille ridiculiser Béthio plus qu’il ne l’est déjà. Il s’est pris pour Dieu. Le voilà le plus (ou le moins) humain d’entre nous. J’ai voulu, il y a quelques jours, publier un texte -sur lui et ses disciples- dont la sévérité m’étonnait moi-même. Ce n’est ni la peur des gourdins, des menaces (ce fut une expérience des plus intéressantes d’en recevoir après le texte sur « Le Refus des Mouridismes », d’ailleurs) ni la perte de camarades (et de quelques « amis ») « Thiantacounes » qu’il aurait occasionné qui m’a dissuadé de le faire –je le garde d’ailleurs sous le coude, il resurgira peut-être un jour. Simplement, je me demandais si un tel homme, que je tiens si peu en estime à cause de son exhibitionnisme indigne d’un « sage », méritait que je m’acharne sur lui, d’autant plus que quelques autres, plus sévères que moi, plus fins et nuancés que moi, le faisaient depuis des années. J’en étais encore à ces hésitations quand les résultats tombèrent. Et réduisirent au silence Béthio Thioune. Et couvrirent de honte ses disciples, dont certains essayaient maladroitement, pathétiquement, d’expliquer la débâcle, de défendre leur guide, de réaffirmer leur foi en un homme que le discrédit frappait publiquement. Et les résultats démentirent Béthio. Et l’humilièrent mieux que quiconque aurait, par des textes, des discours, des vidéos, des chansons, des caricatures, tenté de le faire. Cela acheva de me convaincre de l’inutilité de rajouter à la vindicte. Béthio a reçu une leçon, la plus dure de toutes, et c’est l’histoire qui la lui a donnée. Il ne sert à rien de l’accabler plus encore. Il a déjà perdu, et de la plus lamentable des façons. Ce n’est pas la pitié qui me fait tenir ce propos, vous pensez bien. Je n’aime pas cet homme. Je le méprise. Simplement, je le répète, quand un homme est à l’agonie, et que la honte le recouvre publiquement, il faut avoir la noblesse de ne point l’achever. Pourquoi ? Parce que c’est un homme. Qu’importe qu’il ait été arrogant : l’affaire est d’être moralement plus élégant, plus décent que lui. C’est le seul critère qui rend le vainqueur meilleur que le vaincu. Le silence assourdissant dans lequel l’annonce des résultats l’a plongé est éloquent. Il vaudrait sans doute mieux qu’il continue à se taire, et laisse l’histoire, son bourreau d’aujourd’hui, devenir son baume de demain en atténuant l’acidité d’une honte bue dans la réclusion par la douceur réparatrice du temps. Je crois en la rédemption. Et en la capacité des hommes à devenir meilleurs, à retenir les leçons de l’histoire. Oui, il vaudrait mieux qu’il se taise, et supporte avec dignité les attaques. L’on dira qu’il se cache. Qu’importe. Le temps finit par faire oublier les épisodes les plus déshonorants. Et la moquerie ne se nourrit que de la réaction. Il ne devrait pas réagir. Ce serait le début de l’humilité. Mais tout cela n’est bien sûr qu’au conditionnel. Une petite connaissance de l’homme suffit à convaincre qu’il ne se taira pas. Il parlera. Je vois la scène d’ici : les explications confuses, les références à la volonté divine (ah, que maintenant ?), les attaques, les bravades que la fierté commande, l’affirmation d’une puissance plus grande encore qu’elle ne le fût avant les élections, la démonstration de force, le show, le refus de l’humiliation, et des talibés transis scanderont le nom du viril guide retrouvé dans sa splendeur ! Ritournelle de l’orgueil. Tentative de balayer à l’abîme de l’oubli la honte. Ce sera risible et pathétique. Je vois cela d’ici. Que Béthio Thioune me fasse honte et présente humblement ses excuses au peuple sénégalais, et parle pour reconnaître publiquement, qu’il a eu tort. Qu’il me fasse honte en se repentant, et cette honte fera de moi le plus heureux des hommes. J’attends.

 

Mon dernier mot sera pour Macky Sall. Bon courage à lui. Le chantier est grand, les défis, nombreux. Qu’il sache que les sénégalais attendent beaucoup, certes, mais point de miracles. Il n’est pas Atlas, n’a pas le monde sur les épaules. Il est juste le président d’un pays qui redemande un peu de stabilité, du calme, et de la morale –surtout de morale.

Voir les commentaires

Refuser les Mouridismes.

18 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

De la même manière qu’il est très pratique et  commode de parler de plusieurs Islams –« un radical » et un « modéré »-, il est simpliste et facile d’évoquer, ou de vouloir créer, en ces temps, des mouridismes.

 

Il est en effet apparu depuis quelques années maintenant un phénomène assez étrange, et que je refuse, qui veut qu’il y ait deux mouridismes. Celui, d’une part, qui serait traditionnel, fondé sur les anciennes valeurs établies par Cheikh Ahmadou Bamba Khadimou Rassoul pour la confrérie, humble, désintéressé, tourné vers l’Islam et l’enseignement du Coran, ascétique, soufi, pur et bon, dont Touba serait le symbole, et le Khalife Général, l’incarnation. Et d’autre part, il y aurait l’autre mouridisme, sensationnel, moderne, festif, sectaire, volontiers politique, marginal, déviant à l’égard de certains principes du mouridisme traditionnel, et dont les symboles seraient Béthio Thioune et Modou Kara. Peu m’importe de savoir si ces qualifications sont justes. Le fait est qu’elles existent, et c’est cela qui m’intéresse. Il suffit d’être bon observateur des évolutions de cette confrérie pour se rendre compte que nombre de mourides « traditionnels », que les agissements des deux hommes sus-évoqués dérangent disent d’eux qu’ils n’appartiennent pas au mouridisme, ou qu’ils en sont sortis. Mais à quelle confrérie appartiendraient-ils alors ? Il ne suffit pas de montrer leur attitude pour les exclure de la confrérie, les en rejeter. Le silence du mouridisme traditionnel ne l’exonère pas de toute responsabilité à l’égard de Béthio Thioune et de Modou Kara. Là aussi, il ne faut pas faire la part des choses sous peine d’échouer. Il n’y a qu’un mouridisme, et c’est celui que tout le monde voit. Une dérive de Béthio Thioune ou de Kara ne leur sera pas imputée personnellement : une confrérie sera responsable, celle des mourides, et ce ne sera d’ailleurs que justice. Croire dès lors qu’il y a d’une part un mouridisme, appelons-le « des valeurs », et de l’autre un second, nommons-le, mettons, « mouridisme nouveau» serait une preuve de légèreté, d’impuissance; pire : d’échec. Toute tentative de distinction sur ce point est légère et confuse.  

 

J’ai parlé tout à l’heure de responsabilité. Il me semble que c’est le mot essentiel, dans toute cette histoire. Il faut que la confrérie assume le pénible fait d’avoir regardé sans rien faire l’érection de deux fils qu’elle aimerait bien renier. Les phénomènes Béthio Thioune et Kara ne se sont pas développés ailleurs qu’au sein du mouridisme. C’est sous la bannière de la confrérie que ces deux individus ont fait prospérer leurs affaires, au vu et au su des autorités mourides, des fidèles et des sénégalais ordinaires qui, comme souvent, déploraient en secret ou en petit comité ce qu’ils taisaient en public. L’hypocrisie mine ce pays jusque dans les sphères religieuses, peut-être même surtout là.  

 

Il faut se dire les choses telles qu’elles sont : Touba n’est ni sourd ni aveugle. Il sait, voit, entend les agissements, les prises de position, les décisions de Béthio et de Kara. A partir de là, de ces deux attitudes, l’une : soit il les approuve publiquement, et le cas échéant il n’y aurait pas à redire, soit il les condamne clairement et les rappelle à l’ordre, et là aussi alors, sa position est claire. Quelle que soit l’alternative choisie, elle aurait en tout cas un mérite : dissiper la confusion sur la position des instances dirigeantes de la confrérie, et une conséquence : une certaine unité du mouridisme, que légitimerait la parole de Touba, cœur de la confrérie. Mais force est de constater que Touba ne tient ni l’une ni l’autre de ces attitudes. Il est dans une sorte de silence malaisé, de murmure inaudible, de gêne presque, qui n’approuvent ni ne réprouvent, c’est-à-dire qui approuvent et réprouvent en même temps. La vérité est que Touba, et le mouridisme en général, ne savent plus trop que faire de Béthio et de Kara. Il en résulte un accroissement de l’influence et de l’indépendance de ces derniers, qui en arrivent à être même plus puissants, en tout cas plus audibles que le Khalife Général lui-même. J’ai été assez effaré, par exemple, de voir que Béthio Thioune a donné un « ndiguël » de vote, que Kara se paie le luxe d’attendre avant de peut-être donner le sien, que même l’instance suprême des Baye Fall a donné le sien (au premier tour, pour Wade), alors que Serigne Sidy Makhtar Mbacké a décidé de ne pas en a pas en donner. Que l’autorité morale suprême de la confrérie ait décidé de ne pas se prononcer en faveur d’un candidat –ce qui est louable- mais que d’autres dignitaires du mouridisme le fassent -ou fassent planer le doute- impunément est proprement inquiétant. Il y a bien eu la réaction du porte-parole du fils de Feu Serigne Saliou Mbacké pour rappeler indirectement Béthio Thioune à l’ordre, ainsi que le mouvement de protestation des petits-fils de Khadimou Rassoul pour le dénoncer (et là, ce fut clairement et nommément). Mais je doute que cela seul suffise : tant qu’un discours net et clair –dans un sens ou dans l’autre- de Touba n’aura pas été tenu, Béthio et Kara continueront à se sentir de plus en plus forts, et de faire planer sur le Sénégal le spectre d’une République religieuse confrérique.  

 

Et j’espère que la sagesse du Khalife lui permettra de ne point se faire d’illusion, et de savoir que tous ces actes et décisions de soutiens politiques, aux yeux des observateurs extérieurs, non-avertis ou hostiles au mouridisme, ne seront pas l’œuvre d’un ou de deux indépendants isolés et externes à la confrérie, mais bien du mouridisme, dont il est supposé être le représentant. Je le répète : il n’y a qu’un mouridisme, celui que l’on voit et entend. Et celui-là, en ces temps, c’est Cheikh Béthio, c’est Serigne Modou Kara, plus Béthio que Kara en ce moment, du reste. Que le mouridisme soit cohérent, un et indivisible. Toute autre option serait inadmissible, car lâche et convoquée pour la commodité d’une distinction complaisante et arrangeante, injuste, injustifiable, injustifiée. S’il n’est pas centralisé, le mouridisme est mort.

 

J’ajouterai pour terminer que, dans cette histoire, je déplore tant l’attitude de Cheikh Béthio Thioune et de Serigne Modou Kara que celle du Khalife Général. Celle des premiers, parce qu’elle constitue une menace certaine à l’encontre de l’idée de Démocratie et de République; celle du second, parce qu’elle manque de fermeté et de clarté à l’égard des premiers, et se drape dans un silence coupable, que je ne comprends pas.  

 

Que la tempête s’abatte. Que les gourdins menacent. Cela m’est absolument, entièrement et totalement égal, si la justice que je recherche est au bout. Cette série sur le mouridisme ne fait que commencer. Elle ira crescendo dans l’acidité critique. Parole de talibé.                    

Voir les commentaires

Zidane.

15 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

     L’on ne parle jamais que très mal des choses qui nous émeuvent. C’est raison que, depuis plus d’un an que j’écris sur cette tribune, je n’ai jamais voulu ou pu écrire une ligne sur Zidane. L’inexactitude et l’inachèvement que telle entreprise comporterait m’ont toujours convaincu que le silence seul était à même d’exprimer et de rendre l’émotion. Je le crois encore, du reste. J’ai foi en la puissance des mots ; je ne veux croire ni en l’indicible ni en l’ineffable. Tout sur cette terre devrait pouvoir être sinon dit, au moins suggéré. Mais je crois au silence, qui n’est ni l’ineffable ni l’indicible, mais qui est une forme autre de langage, le seul à pouvoir rendre dans leur exactitude, leur entièreté, l’Authenticité et la Beauté des émotions les plus pures.

 

     Et Zidane est une émotion. La plus grande et la plus vraie, à mes yeux et à mon cœur, de toutes celles que le football a offertes, et offre encore. Je suis de ceux, rares, qu’il fallit faire pleurer. Je n'en ai guère honte. A deux reprises. Deux actions. Deux images. Similaires dans leur finalité, mais si différentes dans leur principe.

 

     La première. Mondial 2002. La France, championne du monde en titre, joue à Incheon sa tête dans ce Mondial contre le Danemark. Le Maestro est en convalescence, mais il faut le faire jouer. Car la France n’a plus le choix. Elle a perdu son premier match contre le Sénégal, et a fait match nul lors du deuxième, contre l’Uruguay. Le meilleur joueur du monde est diminué, et c’est toute la France qui hoquète. Pendant ce temps, Bouba Diop au physique triste propulsait au fond la balle du 3-0 à la mi-temps contre l’Uruguay. Le Sénégal exultait. Se réjouissait. Tant du moment de grâce de l’équipe nationale que de la disgrâce de la France, ancienne puissance colonisatrice. Quelques imbéciles disaient que Zidane avait fui le match contre le Sénégal, et avait prétexté une blessure pour se réfugier sur le banc. Mais Aliou Cissé, Bouba Diop, Salif Diao, et accessoirement, tout le reste de la défense, savent, eux, le soulagement que cela fait de n’avoir pas Zidane en face. Jusqu’à la fin de leur vie, ils remercieront le Seigneur de n’avoir pas eu à croiser le divin chauve ce 31 mai 2002. Ils n’auront pas à expliquer à leurs enfants qui auraient vu les vidéos sur Youtube, pourquoi ils n’avaient rien pu faire contre les passements de jambe, les roulettes, les feintes de corps, etc. Bref. Zidane et les Vikings, donc. Thomas Gravesen et Stig Tofting, les deux rugueux clones du milieu danois, bâtis plus comme des trois-quarts de rugby que comme des footballeurs, mènent la vie dure au Maître, qui joue un grand bandage à sa cuisse gauche encore fragile. Ils se vengeaient comme ils pouvaient de ce match amical de 2001, où Zidane les avait ridiculisés. L’on a les vengeances que l’on peut. Mais ce qui m’avait fait pleurer, c’est autre chose. Une action. Un contrôle manqué, puis une course désespérée pour rattraper le ballon, cette partie de lui qui, pour une fois, venait de le trahir. Il est vrai que la passe était peut-être trop longue. Mais c’était Zidane. Il rattrapait même les passes trop longues et impossibles. Mon esprit frêle s’en convainquit. Je me souvins pour le conforter de l’Euro 2000. Demi-Finale. Portugal. Là aussi, la passe était trop longue. La balle allait revenir à la défense, qui relancerait tranquillement vers quelque magicien luisitanien, Figo, peut-être Rui-Costa. Mais le ballon est capricieux et élitiste. Il est hostile aux pieds malhabiles de certains défenseurs et aux panneaux « Fujifilm » qui bordent la ligne de touche. Il aime se faire caresser. Tout comme l’anneau du Seigneur des Anneaux cherche irrépressiblement à retrouver le doigt de son Maître (pardonnez la comparaison), le ballon cherche à retourner à ceux qui le font vivre, respirer. A ceux qui en font un joyau qu’ils taillent de leurs gestes. Aux Artistes. A Zidane, donc. Tout le monde attendait que ce ballon aille mourir en touche. Mais non. Un ange, Zidane, s’appelait-il, en plein vol, l’amortit de la poitrine, l’embrassa des yeux, le couvrit d’amour, tournoya avec lui, valsa, parut se suspendre en l’air et suspendre le temps, avant d’atterrir avec grâce, illuminant la nuit d’un geste qu’aucune épithète d’aucune langue ne saurait qualifier. Zidane avait fait cela. Il pouvait tout faire. Il rattraperait le ballon. Fixerait puis dribblerait Martin Laursen. Offrirait une passe décisive à Trézéguet puisque Henry mettait toujours à côté celles qu’il lui faisait. Mais la passe était peut-être vraiment trop longue. La balle lui échappa. Le Maître lui courut maladroitement après. Un, deux, trois pas mal-assurés. Et le grand Zidane vacilla. Il courba l’échine. Comme un taureau impétueux devenu vieux, qu’un joug force à courber la tête. Il essaya de reprendre son équilibre. N’y parvint pas. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Il tomba. Que dis-je, il s’effondra. Lamentablement. Pitoyablement. L’image était à mourir. De rire pour les détracteurs. De tristesse pour les admirateurs. Dieu redevint mortel. L’Artiste brouta de l’herbe. Son crâne chauve fit tâche sur la pelouse. Il était impuissant. Le petit garçon de douze ans que j’étais alors ne sentit pas lorsque ses yeux s'embuèrent. La France perdit 2-0, et fut éliminée. Cela, je m’en fichais : Zidane avait raté un contrôle et était tombé. Le monde n’avait plus de sens. 

 

     La deuxième. 2004. Le Real Madrid galactique joue à l’extérieur contre Valladolid. Il n’y a que ceux qui ne savent pas apprécier la Beauté du football, ceux qui sont soumis à la tyrannie du titre, ou ceux qui se laissent porter par la vague crétine des commentaires de masse qui croient que ce Real Madrid là fut un gâchis. Une équipe qui possède dans ses rangs Luis Figo, David Beckham, Raùl Gonzalez, le vrai Ronaldo et Zidane ne peut en aucune façon être un gâchis. Certes, cette équipe n’a gagné aucun titre majeur. Certes, elle était déséquilibrée. Certes, elle avait dans une moitié de terrain des étoiles et dans l’autre des pâleurs terribles. Certes, ce fut l’époque où Zidane faisait une passe géniale que ne réceptionnaient pas Pavon, Helguera et autres Raùl Bravo. Mais offensivement, il reste que ce Real Madrid là est le meilleur que j’aie jamais vu jouer. J’en vois qui s’agitent. Oui, le football n’est pas qu’une affaire d’attaque. Aussi vais-je reformuler. Esthétiquement, ce Real là est le meilleur que j’aie jamais vu évoluer, et ce n’est pas l’actuelle bande de Mourinho qui me fera changer d’avis. Inutile de protester : je tiens l’esthétique pour un critère au moins aussi déterminant dans le football que l’efficacité et la solidité défensive. Je ne pousserai pas le zèle, quoique l’envie m’en démangeât, jusqu’à dire que l’esthétique est le critère le plus important. Mais je refuse en tout cas que l’on sacrifie la beauté au résultat, la grâce à l’exigence à tout prix de gagner, enfin, les moyens aux fins. Je préférerais toujours perdre en jouant bellement que gagner laborieusement. C’est un idéalisme devenu désuet et idiot, au temps où la compétitivité, l’argent et la tyrannie des titres tuent le reste. Je l’assume totalement. Le football, à l’essence, est un jeu. Valladolid, donc. Le match est haché, rugueux. Les coups pleuvent. Les artistes ont du mal à s’exprimer. Jusqu’à cette action. Guti qui accélère, délivre une passe à Ronaldo. Celui-ci, seul, entouré de trois adversaires, dos au but, contrôle et attend intelligemment qu’un co-équipier vienne en soutien. Et voici qu’un maillot noir, sentant le jeu, s’était mis en mouvement vers le but dès que Guti avait déclenché sa passe. Zidane accourt. Transperce la muraille adverse de sa course. C’est toujours la qualité de l’appel qui rend nécessaire la passe. Une brèche s’ouvrit. C’était au brésilien de jouer. Un geste venu d’ailleurs, dont lui seul a le secret. Une petite roulette, pour déstabiliser la défense et permettre à son ami d’arriver, puis un amour de passe, une caresse, une offrande pour le dieu. Celui-ci arrive, contrôle, rentre dans la surface. Tout ceci dans un mouchoir de poche, au milieu d’une forêt de jambes adverses. Entre génies, la chose est d’une facilité merveilleuse. Et Ronaldo de se démarquer, pour solliciter le une-deux. Mais Zidane n’a pas le temps de la lui redonner. Voici déjà qu’un adversaire arrive par la droite. Un geste. En une fraction de tierce. Une roulette. Et un homme dans le vent. Ronaldo réclame le ballon. Mais Zidane n’a pas le temps de retrouver ses esprits que le gardien sort énergiquement. Un autre geste, en une autre fraction de seconde. Un crochet extérieur. Un autre homme dans le vent. Le but est vide. Ronaldo trépigne. Zidane est excentré. La vitesse de ses deux gestes l’a déporté vers la droite, et l’axe du but fuit. Il doit frapper ou voir le ballon lui échapper ou ses adversaires le lui prendre. La passe est désormais impossible. Il a décidé. Il va frapper. S’il marque, c’est un but d’anthologie, un autre pour lui. Il arme. Le temps se fige. Frappe en déséquilibre. La jambe d’appui était trop loin. Rate. Le ballon s’envole. Zidane tombe. Sa face est contre terre. Son crâne chauve fait tache sur la pelouse. Le temps se remit à vivre. Le public, le souffle coupé, applaudit. Mes yeux s'embuèrent encore. Il avait raté. Mais je m’en fichais. Il était tombé après avoir tutoyé le ciel, célébré le mouvement, la fluidité, la grâce, la beauté.

 

     Ces deux images ont été, parmi d’autres de Zidane, émotionnellement très fortes. Je n’arrive pas à expliquer ce qui me mena au bord des larmes, c’est pourquoi j’en parle. Pour le reste, je préfère me taire. Je ne parlerai pas de son jeu, de ses contrôles, de ses passes, de ses dribbles, de ses buts, de ses gestes de génie, de son toucher, de sa finesse, de ses magnifiques courses. Je n’en finirai pas. De Zidane, je ne retiens en particulier ni « la volée de Glasgow » ni le coup de tête de 2006, ni les contrôles divins ni les quatorze cartons rouges, ni la magie des innombrables roulettes ni les mauvais gestes. Il n’est pas de génie sans folie. Il n’est pas de Zidane sans ombres. Il faut le prendre tout entier, ou s’en détourner. Non, de Zidane je retiens une élégance permanente. Une façon d’élever toujours le football. De lui donner un esprit nouveau et d’élever cet esprit. De transcender le sport pour chanter la Beauté. De ramener le jeu à son rythme essentiel. De recréer le jeu à chaque toucher de balle. De le réinventer toujours.

 

     A une époque où Lionel Messi marque cinq buts en un match, où Cristiano Ronaldo en met quarante en une saison, où le premier collectionne les ballons d’or et le second les records de club, où la question, absurde dans un sens, du meilleur joueur de tous les temps est plus que jamais débattue, il me semble nécessaire de rappeler Zidane. Non pour dire qu’il est le meilleur joueur de tous les temps. Il ne l’est pas. En termes de statistiques, de records, de trophées individuels et collectifs, de performances, d’exemplarité, il y en a plus d’un devant lui.

 

     Mais il me semble qu’il n’y eut personne comme lui à avoir cette capacité à éclairer tout un stade d’un toucher de balle. Cette manière de « faire respirer le jeu » dès qu’il touchait le ballon, de faire taire et retenir son souffle tout un stade alors que les autres le font crier et délirer, de donner vie au ballon et de se nourrir de lui, de faire corps avec lui, cette façon de danser, de planer, de caresser le cuir, de sentir l’essence du jeu, de jouer et de faire jouer, restent inégalées. Zidane a, mieux que quiconque, démontré que le football était plus qu’un jeu : un art. Il a été une étincelle d’émotion. Ce n’est ni techniquement ni statistiquement qu’il se distingue. C’est par la sensibilité. Celle qu’il a lorsqu’il fait du ballon son cœur et lui en offre un. Celle qu’il donne à ceux qui le regardent. Il fut un temps où, sans pouvoir me justifier clairement, je disais de Zidane qu'il était le meilleur joueur de tous les temps. L’on me disait que j’avais tort. En effet. J’avais tort. Zidane n’est pas le meilleur de tous les temps. Il n’a jamais gagné trois ballons d’or, marqué quarante but en une saison ou cinq en un match. Il aurait sans doute été bien incapable de marquer un but après 80 mètres de course. Il n’a pas gagné deux coupes du monde ou trois ligues des champions. Mais il est Zidane. L’unique. Celui sans l’histoire de ce sport aurait été inachevée et amputée d’une part forte d’émotion.

 

Il n’est pas le meilleur joueur de l’histoire du football. Il est le football. Tout simplement.    

Voir les commentaires

Aphorismes sur les Femmes.

8 Mars 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Puisqu’il paraît qu’il faut vous rendre hommage en ce jour, voici, chères femmes, une énième contribution.  La mienne, fruit de 21 ans de réflexion, d’observation, d’expériences, de retraite, modeste et sans prétention autre que celle de livrer un point de vue différent sur le sujet. Différent. Tendre. Méchant. Amoureux. Cynique. Admiratif. Etonné. Extasié. Machiste. Situé par-delà les catégories morales. Esthète. Détaché. Résolument subjectif. Foncièrement objectif. Un hommage, un vrai, qui vaut pour tout le temps, et non la sirupeuse et sotte flatterie d’un jour que l’on abat sur vos têtes.   

 

                                                                                                            *

La Femme existe. Dieu aussi, par conséquent. Tous les arguments théologiques et théosophiques, toutes les démonstrations, tous les traités tendant depuis des siècles à prouver l’existence de Dieu sont précaires, incertains, réfutables. Mais la femme est l’argument-massue. Le pire des athées ne saurait raisonnablement nier la présence d’une Entité supérieure en regardant une femme. La Femme est la seule preuve valable, légitime, concrète, touchable –surtout touchable- de l’existence du Seigneur.

 

*

La Femme existe. Le Diable aussi, par conséquent. Naturellement.  

 

*

Pour avoir créé la Femme, Dieu ne peut être qu’un homme. Vous imaginez, vous, une Femme créer une autre Femme, avec tant de beauté, de perfection, de grâce? Si oui, vous ignorez tout le sens du mot mesquinerie. Du reste, si Dieu était une Femme, la jalousie aurait été un commandement divin.

 

*

Le corps de la Femme est un infernal paradis. L’on y souffre mille morts autant qu’on y jouit d’une félicité éternelle.

 

*

Le Diable habite dans les yeux de la Femme.

 

*

Dieu a créé le sourire des Femmes avant le Soleil. Il avait besoin d’une lumière pour éclairer ses Travaux dans le Chaos originel.

 

*

La bouche d’une femme a la forme d’un vacarme assourdissant.

 

*

Les lèvres (extérieures) de la femme sont une insinuation à la luxure. C’est l’incarnation moderne de la Gorgone Méduse. Ne les fixez jamais : vous seriez ensorcelé, et fatalement perdu.

 

*

Les lèvres (les autres) de la Femme sont celles où Dieu a mis tout son art. Elles constituent un labyrinthe de subtilité où il fait bon se perdre, mais pas trop longtemps : vous seriez fatalement perdu. Il paraît que ça sent le poisson frais. Insupportable, irrespirable donc, quand ça pourrit. Mais cela pourrit-il ? Mystère. Contrairement aux autres, prenez le temps de les regarder, de les contempler. Mais pas trop longtemps, là aussi. Vous seriez aveugle.  

 

*

Les Idées gouvernent le monde. Le sexe de la femme est la plus grande des Idées. Le sexe de la femme gouverne les Idées qui gouvernent le monde.    

 

*

Le syllogisme précédent est un fallacieux paralogisme. Où suis-je allé chercher que le sexe des Femmes était une Idée ?

 

*

La Femme est le sexe fiable.

 

*

Il ne faut pas dire vagin, mais pertuis. C’est plus fin, plus subtil, plus élégant. Plus imagé. Surtout, éviter de dire pont-levis. La métaphore est intéressante. Mais assez barbare.  

 

*

Le sexe de la Femme est une pensée autonome.

 

*

La Femme a la vague forme d’une hystérie.

 

*

La Femme a la forme d’une harmonie. Enfin, n’exagérons pas…

 

*

La nuque d’une Femme est la Beauté absolue.

 

*

Les cheveux de la Femme (du moins, quand elle en a) sont un monde qu’on ne finira jamais d’explorer.

 

*

Je ne sais que dire des seins de la Femme. Devant eux, l’on se sent petit, aphasique, émerveillé, effrayé, perdu entre deux collines. La poitrine des femmes : Silent hill.

 

*

Il est très malpoli, jeunes gens, de regarder le balancement des fesses d’une femme qui marche. Sauf si vous avez des Ray-ban. Totalement noirs, of course.

 

*

Le parfum des femmes est… est… Atchoum !!

 

*

La peau de la femme est une incitation à la caresse.

 

*

Il n’est de vraie douceur que féminine.

 

*

La femme est définitivement plus intelligente que l’homme. Elle n’a qu’un seul piège, dans lequel l’homme tombe depuis toujours, la tête (ou autre chose) la première : quelques trous, qu’elle ne prend même pas la peine de couvrir de feuillages, qui plus est! Ayez honte, messieurs.

 

*

Dieu a créé la Femme avant la Terre. Il avait besoin d’un modèle parfait pour la courbure du globe.

 

*

Le Salut des Hommes passe par la Femme.

 

*

L’amour d’une Femme est une raison de refuser le paradis.

 

*

Une rencontre de femmes est une raison de fuir s’abriter en Enfer.

                                                                           

 

 

     Voilà, je m’arrête là, et vous donne rendez-vous dans un an. D’ici là, je trouverai bien d’autres choses à dire sur vous. Car vous êtes inépuisables.

Mille baisers.   

Voir les commentaires

Sur l'Envie: texte premier.

5 Mars 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     "Ô Déesse Envie, Votre Terreur, voici que vous vous tenez devant moi et qu’aussitôt j’ai le soleil dans les yeux! Votre aura m’envahit doucement, et le sentiment que vous charriâtes sur toutes les terres de ce monde, le plus connu des hommes, se diffuse confusément en mon âme. L’on sait qu’il est là, mais l’on n’en devine pas immédiatement la forme. L’on ne vous a jamais clairement vue. De tous les péchés, vous êtes le plus évanescent, et le plus protéiforme. Mais le plus universel. Vous êtes une étincelle, qui peut engendrer trois brasiers différents. Ô Déesse, daignez, s’il vous est impossible d’atténuer ce halo de lumière qui vous magnifie, me tendre votre arme. Au défaut de votre beauté, prêtez-moi votre trident. C’est lui que je présenterai aux hommes. Le gigantesque Homère nous montra jadis  l’indestructible bouclier d’Achille, que forgea Héphaïstos dans les flammes; une insolente prétention me pousse aujourd’hui à vouloir décrire votre trident. Je vous élève à l’ekphrasis. Vous m’élevez aux privilèges de la vision. Une lettre n’aurait suffit à parler de vous. Entrevoyez donc, mortels, l’Envie dans sa splendeur." 

 

                                                                                                ***

 

     Comme un thyrse le manche se déroule paresseusement, interminable, lambrissé de sculptures qui épousent et adoucissent l’irrégularité de ses courbes abruptes, puissantes. Une rosace que des flammes consument, mais qui en renaît toujours, infinie et immortelle, s’enroule, comme un serpent, autour de ses contours massifs. Comme une saxifrage, la fleur sculptée semble jaillir de l’arme, elle l’étreint et l’étreinte est éternelle. Elle n’en brise la courbure que pour mieux s’unir à elle. Le manche du trident est à l’image de sa maîtresse : colossal. Il est rempli de force, de sauvagerie, de brutalité et semble  incassable, tout en gardant cette grâce et cette légèreté que ses parures lui offrent. Vous eussiez dit un corps de femme recouvert de rocailles : il n’en est pas moins divinement beau, mais il y est mêlé l’on ne sait quelle irrépressible force. Ce manche fascine. L’on n’en connaît pas l’exacte matière : il a été taillé dans la matière des corps célestes, dans les étoiles, les lunes, les comètes et les soleils, puis on l’a forgé pendant mille ans à un soufflet qu’alimentait le Feu de l’Enfer. C’est du granit, du basalte, de la terre, de l’airain, de l’or, du ciel, du feu. Il mesure sept coudées et trois empans, pèse environ deux mille cinq cents sicles et est aussi léger qu’une flèche lorsqu’il fend l’air avant de se ficher dans un cœur d’homme. Le manche du Trident de l’Envie annonce sa fabuleuse tête : il est fils de Dieu et du Diable.

 

     La première des dents, celle qui se situe à droite de la formidable arme, a été forgée par Dieu. Elle est lisse, brillante, et capte la lumière du soleil quand celui-ci ose se réfléchir sur l’arme. Elle est cependant la plus courte des trois terminaisons. Elle n’est pas taillée en pointe : son bout est arrondi, et semble émoussé et fruste. C’est qu’il n’atteint que quelques hommes. Que l’on ne se trompe pas, cependant : quand elle touche de façon authentique, cette dent dote sa victime d’une qualité rare et exceptionnelle : l’admiration.

 

     L’envie devient admiration quand le cœur où elle s’enracine est assez généreux pour se situer par-delà le premier élan d’avidité. L’on ne mesure que difficilement ce qu’il faut d’humilité, d’intelligence, de pureté d’âme pour admirer. C’est l’un des sentiments humains les plus difficiles à nourrir. C’est raison qu’aujourd’hui, l’on ne sait plus vraiment admirer. Face aux qualités de l’autre, l’égoïsme l’emporte le plus souvent sur la curiosité et l’émerveillement. L’on préfère être aveugle à la lumière extérieure, et rester dans une cécité que l’obscurité de son propre cœur favorise et entretient. L’admiration d’un homme ne suppose pas forcément qu’il vous soit supérieur en quelque domaine que ce soit. Elle le suppose souvent, certes, mais pas toujours. Il suffit parfois que l’autre soit différent, non pas meilleur, mais différent, pour que l’on puisse vouloir l’admirer. Mais cela, l’égocentrisme de l’époque le permet difficilement. Plus personne n’est admirable, pour la simple raison qu’à l’ère de l’égalitarisme, le nivellement est un diktat ; la bête similitude, une exigence ; l’imbécile massification des individus, une preuve de respect. L’on veut des anonymes. L’on craint la différence, on ne veut pas la voir, on la chasse, on l’élude.  Les hommes sont, et doivent demeurer une masse où les astres n’ont plus le droit de briller. Tout éclat est recouvert par l’épaisse crasse de l’égalité à tout prix. L’envers de la démocratie est divinisation du « semblable ». On le sait depuis Tocqueville. Et quand, par la force d’un extraordinaire et irrésistible éclat, talent, génie, esprit critique, quand, par la puissance de quelque qualité, singularité, différence, ils brillent malgré -et dans- la masse obscure ils sont ignorés. L’ego tuera le monde. Seuls quelques uns s’arrêtent, et regardent émerveillés, humbles, respectueux, l’étoile qui flamboie. Ceux-là, qui préfèrent laisser les élégances de la simplicité transformer leur envie en vertu pure, deviennent dès lors sinon supérieurs, au moins aussi grands que ceux qu’ils admirent. Car l’admiration a ceci de magique que, lorsqu’elle est éthérée, sous-tendue par  la seule respectueuse fascination face à ce que l’autre a de beau et de vrai, élève et ennoblit l’âme. Il est plus beau d’admirer de façon authentique que d’être admiré. La vraie admiration est l’envie dénuée d’égoïsme et d’envie, justement : l’affaire n’est pas de vouloir avoir les mêmes qualités que l’autre, mais de vouloir encore voir l’autre faire preuve de celles-ci, et se réjouir sans arrière pensée, sans hypocrisie, pour le seul bonheur de contempler la beauté de la différence se mouvoir. Il faut s’effacer, s’oublier, pour arriver à la vraie admiration. La tâche n’est pas aisée : elle suppose intelligence, humilité, simplicité, amour du beau. Tout ce dont l’époque manque cruellement. Il ne faut toutefois pas lui en faire le reproche systématique. Il n’est pas de sa faute si l’ère du nivellement a consacré la médiocrité. L’admiration est une espèce en voie de disparition.

 

     Allez lire les Exercices d’admiration de Cioran : il ne s’y trouve ni béate subjugation devant les qualités de certains de ses pairs écrivains, ni trompeuses et dégoulinantes adorations. Il s’y trouve juste de l’admiration : de la tendresse, du respect, de l’amour, de la bienveillance, le tout porté par un esprit droit que commandent le goût de la vérité et la fidélité de l’amitié. Il y a de l’éloge, qui n’est pas la courtisane flatterie. Il s’y trouve un hommage, qui est autrement plus vrai et profond que la simple glorification. Le compliment y est caché, latent ; le discours sur l’homme, discret. Tout y est tamisé –et donc magnifié- par une pudeur chaleureuse. Le texte sur Beckett : quelle merveille !

 

     L’admiration est bien un art. Savoir parler d’autrui est en soi difficile, et l’est d’autant plus si l’envie fonde le discours. Mais savoir parler intelligemment d’autrui, sans verser ni dans l’apologie ni dans l’aigreur, en suivant cette juste voie que le cœur seul trace, est infernal. L’admiration est encore la voie vers le paradis, mais elle est pavée des dalles de l’enfer.

 

     Exercez-vous à admirer pour de vrai, ce sera long et incommode. Et lorsque vous y arriverez, faites-le secrètement si l’orgueil vous emprisonne. Ne vous en faites pas, c’est le schéma le plus commun. Car l’admiration, finalement, est devenue une honte. Un certain orgueil l’empêche. L’on peut bien admirer et crier partout que l’on admire des stars, des hommes du passé, des hommes qui sont loin. Mais l’admiration de ses contemporains, de ceux qui nous sont proches, des amis, est toujours tue, par orgueil, par peur de paraître ridicule, faible, sans personnalité, suiviste. A peine la suggère-t-on. Et même là encore, lorsqu’on le fait, sans même peut-être que l’autre ait remarqué le signe, c’est le drame : on le regrette tout de suite, et l’on change de comportement, l’on devient distant pour rééquilibrer les rapports, et l’on se tait, et l’on feint de ne plus voir l’autre afin de rattraper l’erreur de s’être trahi. Ce qu’il y a de plus difficile dans l’admiration, c’est d’assumer que l’on admire.

 

     Il y a aussi la question du temps. Combien de temps admire-t-on ? Cette question permet d’établir la différence entre le fan et l’admirateur. Le fan ne l’est que d’occasion, de circonstance, il souscrit à un effet de mode, il vole dans l’air du temps. Sauf que le temps passe, et le fan se lasse. Il passe à autre chose. Il oublie. Il devient fan d’une autre personne, et en arrive parfois à rejeter l’ancienne icône. Le fan est un papillon, il est singularisé par le caractère éphémère de ses élans. Inconstant et capricieux, il n’a aucune finesse dans ses élans. Le fanatisme est une bêtise passagère (parfois pas, ce qui est pire). C’est une admiration massive, sans discernement, une génuflexion qui n’a pas la valeur de l’élégante révérence, mais qui se perd plutôt dans une sanctification béate et bête, d’autant plus douteuse qu’elle ne dure pas. Le fan a des gourous. Le fan a des idoles. L’admirateur a des amis. Il les admire de loin, souvent sans le dire, mais pendant et pour longtemps. L’admirateur, parce qu’il a de la finesse dans l’esprit, sait que les éclats succèdent aux éclipses, et admire moins en fonction de ses éclats et de ses éclipses, qu’en fonction de l’attitude de la personne admirée quelle que soit la situation. Une constance dans le courage et l’impétuosité peut être facteur d’admiration, comme peut l’être une dans la tempérance et le calme. L’admiration est une quête d’absolu. Elle n’est pas partielle, elle n’est pas sélective. Elle prend l’homme dans son entièreté, avec ses fautes et son génie, ses vices et ses vertus. Il ne les commente pas, il ne les juge pas, il en prend acte, et comprend c’est peut-être cela, cette gémellité des ténèbres et de la lumière, qui constitue qu’il y a précisément d’admirable chez la personne en question. L’intelligence que suppose l’admiration est cause que celle-ci s’inscrit nécessairement dans la durée.

 

     Petit cadeau, que je ne peux m’en empêcher de vous offrir. Croyez-bien que j’essaie, mais c’est une envie ( !) que je ne puis retenir. Tenez. La personne que j’admire le plus au monde, hormis quelques unes dont je tairai le nom: ô moi-même ! 

Voir les commentaires