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L'Art d'être grand-frère...

28 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

"Au Frère aimé et à l'ami, mon salut abrupt et fraternel." Senghor.

 

     

     La fraternité est, de tous les liens familiaux, celui que je tiens pour le moins mystique. C’est-à-dire le plus total, le plus saisissable : celui où l’âme humaine, enchevêtrement fascinant d’humeurs et de sentiments différents, voire opposés, y est éclairée d’un jour limpide et sans fard. L’on n’y triche pas, l’on n’y feint rien. L’on y est vrai. Les sentiments y sont ressentis dans tout ce que leur nudité offre de plus terrible. La rivalité y est aussi farouche que la tendresse y est touchante ; la jalousie, aussi forte que l’affection y est émouvante ; la haine, aussi brutale que la réconciliation y est furtive et spontanée. Les larmes s’y côtoient : celles-ci, rieuses et cruelles, qui se moquent de celles-là, qui gonflent les pleurs. L’admiration y est vraie. Mais la rage y est orageuse. La moquerie y est volontairement mesquine. Mais la protection y est garantie. L’étreinte y est rare ; mais le partage, fatal et nécessaire. La dénonciation y est autant impitoyable que la complicité y est profonde.  La fraternité est une amitié sans solennité, l’on y est tout simplement humain. Méchant. Doux. Injuste. Protecteur. Bagarreur. Confident. Tyrannique. Tendre. L’on y a un cœur simple. 

 

     Je suis l’aîné d’une famille de sept enfants. Tous des garçons : l’équipe de football était presque réussie. Je mesure à la lumière de cet élément ce qu’il peut y avoir de parcelle de Dieu dans ma mère pour continuer à être si douce alors même que sept petits diables, huit, si j’osais compter mon père, font de la maison un enfer mâle, dont les flammes s’appellent désordre, bruit, chamailleries, disputes, discussions, bagarres, football. Comme moi, comme nous tous secrètement, peut-être, elle aurait aimé qu’une fille vînt rompre la chaîne des hommes, lui apporter un peu de douceur, de beauté, et aussi d’hystérie, tant qu’on y est. Cependant, et je le vois à la lueur tapie au fond de ses yeux à chaque fois qu’elle regarde l’un de nous, elle n’échangerait aucun de nous contre une fille. Elle me l’a dit une fois, à peu près en ces termes : « si c’était à refaire, je le referais. Avec vous tous à la fin. » Dieu seul peut récompenser d’un miracle la beauté de telles paroles. 

 

     Six petits-frères, donc. Il m’arrive parfois d’oublier leurs prénoms complets. Qui d’entre K. et M. porte le patronyme sérère de Diogoye ? Lequel de mes plus jeunes frères, les jumeaux -que je sais reconnaître désormais : S. a hérité de ma grosse tête, et C. a plus de malice dans les yeux- s’appelle Wagane ? Y a-t-il un Diégane dans la famille ? Il m’arrive aussi d’oublier leur âge. Je me rends compte en écrivant ceci que B. a déjà dix-huit ans. La vérité est que j’oublie même qu’ils grandissent tous. Dans mon esprit, B. aura toujours sept ans, son âge lorsque nous reçûmes notre première et dernière raclée commune -à la ceinture. Mon père, revenant de Dakar, nous avait surpris jouant, alors que la nuit tombait, dans les locaux du Service de la Région Médicale de Diourbel, qui étaient attenants à notre maison. Il nous avait défendus à deux reprises déjà, d’y jouer. Et pour la troisième fois, nous venions de désobéir… Cela acheva de fâcher mon père, au point qu’il s’en fût au-delà de ses mises en garde, qu’il avait –et a toujours du reste- légendaires, tellement elles étaient terribles. Nous ne jouâmes jamais plus, B. et moi, dans les locaux de la Région Médicale, évidemment. Mais je me rappelle, ce soir-là, de la symphonie nocturne de nos sanglots confondus, quoiqu’ils ne fussent pas du même timbre ni de la même gamme : les siens, bas, silencieux et saccadés en do mineur, se mêlant par intermittence aux miens, aigus, longs et bruyants en diapason, la majeur, que je tentais, pour ne point paraître moins courageux, d’étouffer dans l’oreiller que je baignais de larmes et de morve. Tentative maladroite de justification : mon père m’avait frappé plus rudement, car j’étais l’aîné. Cela remonte à près de douze ans maintenant. S. avait alors quatre ans, il en a maintenant quatre fois plus. Lui non plus, je ne le vois pas grandir. Je ne sais jamais s’il est né le 29 ou le 30 mars, quoiqu’on me l’eût rappelé maintes fois. Que les sentimentaux n’aillent pas croire que cette manière de vouloir garder de mes jeunes frères en enfance, cet âge de la bêtise innocente donc, soit une preuve de bienveillance et d’amour. Qu’ils grandissent donc, c’est tout à leur malheur ! Je ne les vois pas grandir car  je ne veux les voir grandir. C’est une démarche de mon Inconscient : le rejet, l’oubli volontaire. C’est absolument égoïste et utilitaire : cela m’empêche de faire face à la tragédie de mon propre vieillissement, que mon dramatique premier cheveu blanc annonce fatalement.   

 

     Etre aîné ne me semble être rien de plus que l’art tyrannique et prétentieux de toujours devoir  et non pas simplement vouloir être un modèle. Cela fait dix-huit ans que je m’y emploie gauchement. Je ne sais si je réussis. Je sais simplement que ce devoir est un fardeau qui m’accable, pour la simple raison que je m’y attaque à une montagne : le grand-frère modèle. Je n’en suis pas un, et en suis même loin. Trop d’inconséquences, de désinvolture, de paresse, d’étourderie et de légèreté me séparent de l’exemplarité que cette condition suppose. Quelques succès scolaires glanés ça et là, quelques titres honorifiques –désormais lointains et inutiles- acquis dans le passé, quelques honneurs reçus, ne suffisent pas, et ne doivent suffire à faire de moi ce que, au fond de moi, je refuse d’être. Aussi désiré-je même, parfois, être un modèle de contre-modèle. Etre exemplaire est une punition permanente, une prison. Peut-être simplement ai-je peur. De décevoir. D’inhiber. De trahir un héritage que mon père est progressivement, silencieusement, que je le veuille ou non, en train de me léguer. Cela est possible. L’aînesse est un châtiment qu’il faut cependant vouloir assumer. Et à ne me sentir capable, légitime de montrer à mes frères le chemin à suivre, le cherchant encore moi-même,  j’essaie au moins de leur indiquer ceux qu’il faut éviter. Bien entendu, cela ne se fait jamais par des sermons de morale, ou de longs discours dégoûtants de conseils et infatués  d’une autorité prétendument offerte par l’âge, que j’abhorre. Je préfère plutôt agir autrement : les précipiter sur des terrains dangereux et les y abandonner, en sortir et les regarder apprendre la liberté, le jugement et le choix. Ne jamais dire à son frère : « sois courageux », mais le mettre dans une situation ou il n’a d’autre choix que de l’être. J’ai envoyé mon frère de neuf ans chercher un ballon dans notre garage en sachant pertinemment que Simba y était. Le petit est revenu au bout de longues minutes, haletant, des restes d’effroi sur le visage, mais un grand sourire aux lèvres. Il avait le ballon. Le berger allemand, attaché, n’avait pas aboyé. Il avait reconnu le gamin, ce dernier devait juste se résoudre à l’affronter.

 

     L’exil est mon drame, dans toute cette affaire. Mon septennat au Prytanée avait d’une certaine façon commencé à créer de la distance, de l’étrangeté. Cela ne suffit pas. Puis je suis parti. Deux ans. Et un retour, cet été. J’ai dû être, pour les plus âgés, le grand-frère qui a grandi, qui a changé, qui s’est endurci ; pour les plus petits, l’inconnu, celui que l’on n’a vu que le temps de trop courtes vacances, ou qui n’était jusque là qu’une voix, au téléphone, ou qu’on a découvert à travers un écran, sur Skype. Deux mois de vacances. Le temps d’être heureux avec eux, et de me rendre compte subitement de l’étendue de ce qu’il me restait à apprendre de mes frères à leur apprendre ; le temps aussi, de voir que dix années de distance avaient, quoiqu’en dise ma mère, forgé chez eux une image insaisissable de moi. Ne sachant trop comment m’appréhender, ils étaient tous, même les plus âgés, qui ont pourtant passé du temps avec moi, soit trop respectueux, soit trop craintifs. Il a fallu que je m’emploie pour réapprendre à être un grand-frère : drôle, cruel, tyrannique, complice, rassurant, agaçant, détestable, confident…

 

     Je ne veux, pour reprendre la formule sartrienne, « fabriquer de mes regrets » mes frères. Aucun d’eux ne doit devenir comme moi, ou comme j’aurais dû être, ou comme ils croient que je suis. La plus grande chose que je pourrais leur apprendre, sans doute,  serait d’être en mesure de se tromper, de reconnaître leurs erreurs, et de vivre dignement avec leur part d’ombre, le plus justement possible. Je tiens le reste pour une violation.

Je les suis depuis qu’ils rampent et font dans leurs couches. Je les ai tous portés, frappés, trompés, consolés, punis. Et malgré toutes les distances, je les connais tous. Je les regarde et les suis sans en avoir l’air.

 

    Diogoyele lion, est peut-être le plus intelligent d’entre nous. Il a une vraie intelligence, naturelle, agaçante, facile, que l’on voit à sa capacité à mettre les choses en rapport. Le savoir n’est pas que livresque ou scolaire chez lui. Il observe, écoute, apprend de la vie quotidienne. Il sait qu’il est brillant, et n’hésite pas à le dire. Il faut le voir me regarder, puis dire avec un léger sourire prétentieux et moqueur : « je suis plus malin que toi, grand-frère. » Il manie le français avec une aisance qui laisse espérer de grandes choses. C’est la star du quartier, parmi ses jeunes camarades. Je le regarde souvent lorsqu’il joue au foot, dans ces parties endiablées, infernales, intenses que les gamins disputent rageusement à quatorze heures, quand le soleil écrase la terre de sa chaleur. Il a une merveille de pied gauche, et un crochet ravageur. Il sera chauve.

 

    Tekheyele présent –celui qui est là, que l’on a trouvé, littéralement, a hérité de moi un peu d’étourderie et de la légèreté. C’est le plus fou d’entre nous et, paradoxalement, le plus discret sans doute. C’est un volcan qu’on ne réveille pas. La larme facile, le cœur allégé, la sensibilité exacerbée, il est d’une gentillesse rare. Il semble ne pas prêter attention aux choses de la vie, mais est doté d’une volonté phénoménale qui, mêlée à une endurance physique étonnante, rappelle un peu notre infatigable père. Contrairement à moi, il a réussi à progresser dans les mathématiques alors qu’il n’aimait pas beaucoup ça. Lui aussi, sera chauve. 

 

     Ngor, l’homme, est le plus raisonnable d’entre nous. Equilibré, ayant une grande capacité à administrer les affaires courantes en l’absence de mon père, être discret en quête d’affirmation, cherchant à se dégager de l’ombre massive du grand-frère, travailleur, sérieux, il a une certaine élégance dans l’art difficile d’être responsable. C’est bien lui, et non moi, l’absent, qui s’occupe des jeunes frères. Je l’admire. Il me semble n’être pas très à l’aise avec la gent féminine, quoiqu’il ait tout pour avoir du succès. A moins qu’il ne cache bien son jeu ?

 

      Modjane, le meilleur -celui qui ne connaît pas mieux que lui, littéralement, sera le plus surprenant d’entre nous tous. Il sera là où personne ne l’attendra. Dissipé, bavard, colérique, il ne s’intéresse pas encore au travail scolaire. Il joue et ne pense qu’à cela, au grand dam de notre mère. Son éclosion sera lente, mais irrésistible. Je ne sais pourquoi, mais j’ai la sensation qu’il sera quelqu’un de très grand. En attendant, il faudra que je lui apprenne à être courageux, car c’est un froussard. Ce qui est bien paradoxal, étant donné son tempérament bouillant. Il faut que je lui donne les moyens de son ambition : à défaut de puissance physique, de la verve et de l’audace. Je songerai, la prochaine fois que je le verrai, à renouveler l’expérience du ballon dans le garage avec lui, cette fois.

 

     Quant à Niowicelui à qui l’on commande de vivre, et Waganel’invincible, je ne les connais pas encore très bien. On se cherche. J’ai essayé de les apprivoiser, et ai entrevu les contours frêles et tendres de leur personnalité naissante. Niowi n’a pas froid aux yeux : après un mois ensemble, il commençait à ne plus prêter attention à mes regards sévères, qui le terrorisaient à mon arrivée. Il ruse, feint, et sait user de son physique malingre pour arriver à ses fins. Il pourrait être très utile, dans l’avenir, si je réussis à être plus malin que lui. Ce n’est pas gagné. Wagane, lui, est un gros lion endormi. Il est très calme, très timide, très réservé, voire craintif. Il sera un Hercule, je crois. Il me semble un peu naïf. Niowi le roule parfois, pour porter ses chaussures, ou prendre son vélo, quand il a un problème avec le sien. Mais il semble être une intelligence intérieure, qui réfléchit avec son cœur, qu’il a fort grand : il aimait souvent à venir partager avec moi les petits goûters que ma mère leur préparait parfois.

 

Aucun d’eux ne me manque. Mais ils me manquent tous. Esotérisme d’aîné.  

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Le Silence des religieux.

21 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     Je ne m’étonne hélas que très peu, en ces temps agités au Sénégal, qu’il n’y ait eu que quelques voix à oser s’élever contre cette forme d’absolution et de ménagement systématiques, légitimés par je ne sais quelle mystérieuse puissance, dont jouit le pouvoir dit « religieux » de ce pays.

     Une puissance ? Souffrez que j’use pour l’instant de ce trop vague et large mot. Car il est vrai que je ne puis dire, avec la certitude qu’exigerait la gravité du sujet, quelle est sa nature, ce qu’elle est, et surtout, ce qui la fonde. Mais je puis avec force, et sans craindre l’erreur, dire ce qu’elle n’est point et ce qui ne le motive pas: ni le respect dû à une supposée autorité morale ni l’attente résignée d’une sagesse qui délibère.

    

     Tous les sénégalais le savent. Aucune entité religieuse –et je n’exclus personne, ni les chrétiens ni les musulmans, avec toutes (je dis bien toutes, sans exception !) les confréries qui composent cette religion et disent la représenter au Sénégal- ne sortira clairement du silence dans lequel elle est confortablement murée depuis que ces événements ont éclaté, avec la violence et le macabre bilan que l’on sait. Se payer le luxe du silence alors que l’on pèse d’un tel poids est impardonnable. Il y a deux formes de silences : celui, d’une part, nécessaire à toute sagesse, qui analyse, réfléchit, précède la parole, la prépare, la construit avant de la livrer avec humilité mais conviction et profondeur ; et celui, d’autre part, qui advient par lâcheté, refus des responsabilités, incapacité à dire le vrai et le juste, complaisance à l’égard d’un tiers, commodité d’une situation que l’on sait risquée. Le premier d’entre ces deux silences est noble : on lui laisse le temps d’être, puisque de lui naîtra un discours, qui peut être discutable, mais qui n’est jamais infondé. Le second est odieux, et l’est d’autant plus encore lorsqu’il se couvre de l’argument de la supposée autorité et transcendance morales pour se justifier, ou pire, se légitimer.

    

     Le fait est que le pouvoir dit religieux du Sénégal a choisi son silence : le second, le plus facile pour lui en ces temps, certes. Mais ce silence est aussi, qu’on se le dise, celui qui l’honore le moins en ces temps ; celui surtout, qui est le plus moralement intenable en ces temps. Quelle ironie, n’est-ce pas, que le symbole séculaire de la morale en fasse défaut au moment crucial ! Qui l’eût cru ? La morale même a ses manquements. Le fait est encore, précisément, que ce pouvoir a failli. Son silence est la plus cinglante défaite qu’elle ait jamais connue de toute son histoire, et la pire qu’elle inflige à ce peuple, qui l’a toujours aveuglément investi d’une caution éthique, et lui a toujours témoigné une dévotion inconditionnelle et sans bornes, qu’elle ne lui rend pas aujourd’hui. Son silence est un aveu d’incapacité et de faiblesse. Son silence est une trahison. Le peuple d’ailleurs ne l’attend plus, qui se bat maintenant comme il peut, lassé d’espérer une parole, une prise de position, un mot qui ne viendront plus. Et qui ne peuvent et ne doivent plus venir. Car il est trop tard. Le pouvoir religieux sénégalais, quand tout ceci sera terminé, devra rendre ses comptes. Mais il devra seulement. C’est une exigence que notre complaisance enveloppera dans les limbes de l’oubli et de la peur, de l’irresponsabilité, de la soumission aveugle. Je ne me fais aucune illusion : il ne rendra aucun compte. Qui le lui demandera ? Qui osera le lui demander ?

   

  Le peuple n’attend plus de réaction religieuse. C’est qu’il est fatigué, et est arrivé à ce point où l’élémentaire conscience d’être homme, et de mériter la dignité, le rend aveugle et sourd à autre chose qu’à sa liberté. Mais cet état n’est pas éternel. Il dure le temps des batailles, le temps des révoltes. C’est une tempête exceptionnelle, qui se lève, enfle, tourne, souffle, s’abat et déracine avec fureur et dans le sang, avant de se rasseoir. Après tout ceci, -car ceci finira, d’une façon ou d’une autre- le peuple redeviendra ce qu’il a été : calme, obéissant, servile. Et alors, le pouvoir religieux reparlera, et donnera des leçons. Et la morale reviendra. Et le peuple acquiescera, s’agenouillera, s’excusera presque d’avoir agi seul et de s’être battu pour la liberté, oubliant qu’au moment où il avait le plus besoin d’elle, l’autorité morale s’était murée dans un abominable silence qui ne lui laissait d’autre choix que de se battre et de faire face dans la violence. Voici la destinée des peuples qui font de la foi un passeport, oubliant qu’elle est d’abord un certain rapport, intime et profond, à Dieu. Voilà la punition de ces peuples, qui croient que la religion est une délégation de sa responsabilité, de sa liberté, voire de sa conscience, oubliant qu’elle n’est jamais qu’une voie pour accéder à la plus forte des spiritualités : l’amour éthéré de Dieu et des Hommes dans tout ce qu’ils ont de différents. Voici la rançon d’un fanatisme qui, depuis quelques années, guettait le Sénégal, et que tout le monde a vu, et que chacun a tu.

 

     Quelques uns me diront que ce pouvoir a réagi. Qu’il a parlé. Certes. Il l’a fait, et l’a toujours fait à chaque fois que l’ombre de la violence a plané sur le Sénégal. Mais qu’il ait parlé est secondaire. L’important est de savoir ce qu’il a dit. Qu’a-t-il dit, qu’a-t-il toujours dit, depuis toutes ces années ? Ceci : « il faut en revenir à la paix, et éviter les affrontements. » Le message est beau. Jusque là, il avait été entendu. Aujourd’hui, il ne l’est plus. C’est qu’il ne suffit plus. La paix n’est pas un décret. Elle se construit, et elle se construit parfois dans la violence. Il ne faut surtout pas être veule au point de faire semblant de l’ignorer. Si prôner la paix avait suffit à l’installer, l’Histoire n’aurait qu’un sens, dans lequel tous les hommes auraient orienté leurs fauteuils. Et il n’y aurait eu ni tragédie ni sang. Ni Hitler ni Staline. Ni Auschwitz ni colonialisme. Ni traite négrière ni génocides. Si souhaiter la paix avait suffit à la faire advenir, les hommes seraient tous angéliques. Mais non. Pour construire la paix, et la maintenir ensuite, il faut se battre -dans la violence ou la résistance passive, aux armes ou aux cœurs, qu’importe, mais se battre. Le peuple sénégalais, dans sa légendaire capacité à obéir, a longtemps éludé la violence, a essayé la résistance passive. C’était en d’autres temps. Aujourd’hui, cela ne marche plus. Il a fallu rentrer dans la violence, car les autres solutions avaient montré leurs limites et leur inanité. Et qu’a dit le pouvoir religieux, devant cette nouvelle situation ? Ceci encore, dans un premier temps : « il faut éviter la violence, et garder la paix. » Qui peut être, dans l’idéal, contre ce discours ? Personne. Mais l’on ne parle plus d’idéal depuis longtemps déjà. Les faits nous accablent. Et les faits sont que la violence, aujourd’hui, dans cette situation, est inéluctable. Ceci, le pouvoir religieux le sait, et le voit. Mais il ne dit rien désormais. Il se retire dans un silence que ni l’amour de Dieu ni la sagesse ne peuvent légitimer.  Car l’amour de Dieu est d’abord l’amour des hommes, et la sagesse véritable est de ne pas trahir ses semblables. Je me rappelle, il y a quelques années, des interventions de deux guides religieux, sages mais intransigeants, remplis d’enseignements, apaisants. Cela manque aujourd’hui.

 

     Pourquoi se taisent-ils, alors ? Il se peut qu’ils prient. Cette idée est possible, mais elle m’est insupportable. Je préfèrerais encore qu’ils ne fassent rien plutôt que de prier pour une situation qu’ils ont tous contribué, par leur inaction, par leur prudence, par leur silence coupable, sinon a créer, au moins à accentuer la gravité.

 

     L’on pourra encore me répondre, pour justifier ce silence religieux (oh, oh…), que la religion n’a pas à se mêler de politique. Le républicain que je suis, ayant une foi affreuse dans la laïcité, recevrait volontiers cet argument, s’il n’était fallacieux, partiel, partial, sélectif, et d’une complète mauvaise foi. Dans une République démocratique et laïque idéale, cette séparation des pouvoirs temporel et spirituel devrait être absolue. C’eût été le cas au Sénégal que je n’eusse eu rien à y redire. Mais le Sénégal est loin d’être une République laïque idéale. L’histoire de ce pays est celle de cet enchevêtrement jamais démenti entre religion et politique. Les exemples abondent, je n’en citerai aucun. En soi, cela me gêne profondément : je suis idéaliste, c’est-à-dire désireux d’un certain absolu. Mais cela est une autre question, sur la laïcité (faut-il l’adapter aux mœurs de chaque pays ou la conserver comme horizon absolu et inaltérable, figurant cette scission politique et religieux, quel que soit le lieu ?) que je n’ai pas le loisir de traiter aujourd’hui.

 

     Il reste que dire, dans cette situation, pour expliquer le silence du religieux, qu’il n’a pas à se préoccuper de politique, serait commettre une double faute morale. La première serait qu’on ignorerait allègrement alors qu’il y a eu un avant à cette violence, et que dans cet avant, politique et religion s’acoquinaient, et même que la sphère religieuse favorisait l’intégration de celle politique dans ses activités. A partir de là, se mêler de politique quand le soleil brille, et vouloir s’en laver les mains quand le ciel s’obscurcit serait spirituellement et intellectuellement malhonnête. Il faut que le religieux assume son passé. La deuxième faute morale est celle-ci : dire que la religion ne doit se mêler de politique serait réduire la situation actuelle à sa stricte dimension politicienne, alors même qu’il y a un autre malaise, plus profond : le malaise social. Ces événements ne sont que l’aboutissement, dans un certain sens, d’une crise sociale de valeurs sociales, profonde, dont la violence politique est l’expression. Or, le social, c’est-à-dire les mœurs, les valeurs, n’est-il pas un des champs par excellence que la religion a à charge d’investir, de réfléchir et de (re) penser ?

 

Les autorités religieuses sénégalaises sont aujourd'hui indéfendables.

 

     Elles-mêmes ne peuvent plus se défendre sans perdre complètement la face devant un peuple qui ne l’écoute plus, pour l’instant. Le silence, finalement, est peut-être la seule chose qui lui reste à faire, au point où l’on en est. Cela est déjà insupportable. Mais ce qui l’est plus encore, c’est l’autre silence, celui qui naît du silence des religions : le silence du peuple, de la presse, des commentateurs de tous horizons. L’on laisse tout passer à la religion, même ses lâchetés. Mêmes ces silencieuses impuissances. L’on n’ose critiquer son guide religieux, son autorité morale. L’on préfère s’abattre sur d’autres cibles, plus faciles, plus consensuelles : la presse et les politiques. Ces derniers ont leur responsabilité, qu’on s’empresse de situer. Mais la religion aussi, censée être le garant d’une forme de stabilité sociale, a la sienne, aussi grande. Il faut la souligner, et avoir le courage de la critiquer sans ménagements.

 

     Je regrette moi-même de ne le faire que maintenant. Cela pourrait passer pour de l’opportunisme. La vérité est que, comme nombre de mes compatriotes, j’ai toujours été assez prudent –lâche ?- à l’égard de la sacro-sainte religion. Mais il est un temps où cette lâcheté est insupportable. Cet article n’est pas un rachat. Je garderai jusqu’à ma mort cette tâche, de n’avoir pas à l’avance dénoncé les dérives d’un pouvoir religieux qui n'a que trop rarement affirmé avec force son indépendance. Mais aujourd’hui, l’exigence d’être lucide et juste commande de ne plus se voiler la face.

 

     Une mystérieuse puissance ? Je sais ce que c’est. Cela tient en un simple mot : l’hypocrisie. Savoir la vérité et ne point la dire par peur ou par intérêt. Il n’y a que cela qui fait que la religion est exemptée de tout regard critique.

 

     Une dernière chose : il se pourrait, sait-on jamais, qu’à la lecture de cet article, certains me taxent d’hérétique, de mécréant, d’athée. Je me réjouis en me disant que quand bien même je le serais, ils ne le seraient pas moins que moi. Plus sérieusement, je ne prendrai pas la peine de leur répondre : rater l’essentiel de mon propos ne leur aura pas suffit, il aura en plus fallu qu’ils ouvrissent la bouche, laissant ainsi leur bêtise les confondre.      

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Le Cri.

14 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Quinze mille tiges de roses se dressaient, éclatantes comme des lampadaires, à chaque coin de rue. Je recherchais dans la ville ces ombres qui, tant de fois déjà, m’avaient servi de refuge, je quémandais en vain une encoignure obscure où j’eusse eu le loisir de désespérer en paix. Mais non ! L’on me refusait tout, même ma mort. Cruel monde. Partout ce n’était que lumière rose. Le rose des fleurs, des bouches, des robes, des cœurs. Et ça marchait, bras dessus, bras dessous, vertu à la main et main sur la fesse complice! Et le soleil révélait tout ça ! Et ça s’unissait puissamment! Dans mon errance, ivre et étrange, je passais à côté de la statue de Jeanne d’Arc. La Pucelle d’Orléans d’habitude si fière et implacable et terrible, avait le regard langoureux. Que regardait-elle ? Une épée luisante, qui flottait dans l’air. Je l’entendis murmurer : « Ah, la lame qui se ficha dans mon cœur… ! » Son étendard se ternit, sa couronne de laurier se dessécha. Je m’en fus à ce moment là : rien n’est plus difficile à regarder qu’une légende qui déchoit… Fournier Sarlovèze, ayant entendu Jeanne d’Arc,  rougissait du haut de son buste, le sang lui fit une tâche rouge sur sa joue de pierre. Compiègne était un désastre. Je fendis la foule qui, occupée à miauler, ne me sentis pas la fendre avec peur…

Mes pas résonnaient avec fracas, je gagnais du terrain. J’allais bientôt être loin de cette mêlée. Il ne restait que quelques mètres. Mais là, formidable, puissante, gigantesque, surnaturelle, sortie des entrailles de la terre autant que du cœur de la masse à laquelle j’essayais d’échapper, une clameur me rattrapa, couvrit le bruit de mes pas, me broya :

 

« De l’Amour ! De l’Amour ! De l’Amour ! »

 

L’on n’échappe pas impunément au Jugement annuel. Le cri était beau, mais la lumière le rendait effroyable. Car en effet, que restait-il, alors, la nuit venue? Qu’importe. La nuit est fade. Des roses me furent décochées. « Ah, cette flèche qui se ficha dans mon cœur !… ». J’enlaçai le pavé, baisai le bitume, chevauchai la poussière, et le sang de mon cœur touché se mêla aux pétales de rose. Je mourais. A l’agonie, tout se mélangea. Dans mon délire, je vis soixante-neuf  ou soixante dix levrettes roses poursuivre un homme de Dieu. Celui-ci fuyait : il portait une grande soutane blanche qui lui battait les jambes. On eût dit un de ces missionnaires du temps colonial. J’eus un instant de lucidité. J’eus la sensation que la monstrueuse meute allait m’écraser du talon, moi qui tentais de faire manger à quelques uns le fruit de la nuit, et m’achever, lorsque, surgie de je ne savais où, une petite main me tira vers un paradis de seuls regards et d’intimité silencieuse. Je me consumai et revins au monde là.

 

La foule transie gueulait toujours joyeusement, comme un taureau que l’on pique aux flancs. Il ne faut pas toréer contre cette bête là. Elle vous taxera de triste avant de vous tuer à coups de cornes et de sabots. Et votre cervelle rose coulera, peut-être… 

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Le Déchirement.

12 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Je ne sais jamais quelle attitude adopter, derrière mon écran, au fond de mon lit, au chaud, face aux événements politiques qui secouent le Sénégal. La chose me laisse dans un état d’esprit et de cœur assez indistinct, tendu entre la colère et la retenue, l’envie de m’indigner et la nécessité de rester lucide, le besoin de crier et l’exigence intellectuelle de ne pas céder à l’effusion du cœur. Bien souvent, je l’admets, la seconde perspective, celle qui veut que je me taise, et me place en retrait, pour observer le cours des événements, l’emporte. Non pas qu’une certaine prétention me poussât à jouer à l’analyste au front éclairé, qui voit les événements d’un pilastre haut, sur lequel une prétendue supériorité l’aurait placé. Le fait est, surtout, que je me trouve assez illégitime pour en dire une parole qui fût juste. Je n’y suis pas. Et quelle que soit ma position sur la problématique qui me semble centrale dans cette histoire –faut-il descendre dans la rue et se battre en étant prêt à mourir pour que Wade parte ou faut-il attendre la puissance des urnes, seule voix légitime du peuple, pour rétablir la justice ?-, elle ne serait finalement pas importante, n’étant point légitime, que je l’eusse fondée ou non sur des arguments théoriques solides. Si je choisissais, en effet, de pousser la jeunesse à se battre jusqu’au bout pour que Wade quitte le pouvoir, fût-ce au prix du sang, d'aucuns pourraient me répondre qu’il est bien facile, de ma chambre douillette, de pousser des gens à se battre, et qu’être courageux à quelques six mille kilomètres, loin des matraques électriques, des gaz lacrymogènes et clameurs propres à l’embrasement du peuple, est bien aisé. Et si je prônais au contraire la paix, le calme, jusqu’au verdict des urnes, quelques autres pourraient me rétorquer que ma situation m’éloigne des faits dont j’ignore les réalités particulières, au point que je puisse croire, par exemple, à la force démocratique des urnes dans un pays où la fraude est devenue loi. Les deux réponses, sont également justes. Elles procèdent de logiques différentes, voire contradictoires, mais aboutissent au même résultat, partent peut-être même du même postulat : je n’y suis pas.

 

     Je ne crois pas –et j’ai peut-être tort- à la rébellion de salon : celle, commode, qui s’exprime sur Facebook à travers quelques statuts indignés alors que des hommes paient de leur sang et de leur vie, parfois. Je ne dis pas que ceux-là ne sont pas touchés par ce qui arrive. Il est possible qu’ils le soient. Simplement, je dis que cette solidarité, virtuelle, est à mon sens d’une impudeur que, par principe, je refuse. Que ceux qui ont besoin de crier leur attachement à leur terre, leur mépris d’Abdoulaye Wade, leur haine des hommes politiques, leur désir de lutte ou leur foi dans la démocratie, s’époumonent. Ce sera sans moi. L’on me dit que les réseaux sociaux sont les nouveaux acteurs principaux des révolutions. J’en conviens. Mais les jeunes qui publiaient sur Facebook ou Twitter les vidéos-témoignages, ou les blogueurs qui mettaient en ligne des chroniques des événements, étaient souvent parties prenantes des événements qu’ils décrivent ou montrent. Lorsque l’on ne voit pas les choses en face, il faut se taire, ne serait-ce que par respect. La solidarité d’esprit n’est jamais tant vraie que silencieuse.

 

     Voilà le dilemme qui me déchire. Elle peut se résumer en une question : quelle est l’attitude morale à tenir, lorsque par une quelconque raison, l’on ne peut prendre directement part à des événements graves qui secouent une terre qui nous est chère ? D’où une seconde question, qui naît de celle-ci : faut-il avoir mis sa peau sur la table pour être légitime de dire mot? A la première, j’ai répondu par le silence ; à la seconde, par oui. Mais est-ce nécessairement vrai ? Je me suis tournée vers les lettres, et nombre d’écrivains ou simples reporters évoquant et montrant la guerre ou, du moins, de la violence (Camus, Hemingway, Sartre, Malraux, Char, Capra, Capa, etc.) l’ont vécue ou fortement côtoyée. Je serai heureux d’entendre votre avis.

 

     Cependant, parce que je suis sénégalais, et que j’appartiens à ce peuple –je n’ai que cet argument, mais il ne faut pas en minimiser la portée-, je puis parler de façon théorique de ces événements, dont la considération me permet aujourd’hui de mener une réflexion sur un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps : la nature du rapport entre « révolte » et « révolution », et la lecture que l’on peut faire des manifestations du peuple sénégalais au prisme de ces deux termes. Et sur ce point précis, le fait que je sois loin est un avantage. L’objectivité et la lucidité ont bien souvent pour condition la distance.

 

     J’y reviendrai dans un très prochain article, celui-ci s’allonge.

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Candeurs d'hier... (suite).

4 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

PROFESSION DE FOI D’UN REBELLE DE SALON.

    

     En parcourant au hasard de mes clics quelques blogs d’apprentis littérateurs, je me suis rendu compte de la noirceur et du pessimisme de mes écrits. Certains des textes que j’ai lus sont beaux, parlant de fleurs, de caresses, de lumière et de soleil, découvrant un coin d’amour, de tendresse, de rêves et de poésies. Est-ce vraiment cela, qu’écrire ? Oui, sans doute.

 

     Alors je n’écris pas. Il ne sort de ma plume que des fers brûlants et rougis. Mes mots, eux, ne sont que des reflets de tristesse. Car je ne vois et ne vis que cela. Je ne vois que l’injustice, la misère, la méchanceté et les ombres. Il y a du beau en ce monde, mais pas assez encore pour faire disparaître la laideur qui y est aussi présente. Il y a de la lumière en cette existence, mais pas suffisamment encore pour en cacher la part d’ombre. La quiétude existe ici-bas, mais comment la savourer ou, pire, la décrire, à côté du « bruit et de la fureur » ? J’aimerais mettre mes mots au service de l’Immaculé, mais comment le faire sans me sentir sale, affreusement coupable ? Comment passer à côté de toute la misère de ce monde, dont les images terribles me hantent jusque dans mon sommeil ? Il ne sert à rien de fermer les yeux, ou de chercher un moment d’apaisement. La vérité, horrible, est implacable. Alors autant ouvrir ses yeux de chair et de sang, et faire face, avec autant de dignité que possible, à l’humanité. J’aimerais faire de la littérature, donner aux mots la suave saveur qu’ils méritent. Mais je ne le peux. Hélas, je ne le dois. « Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition. » Tout homme porte en lui les stigmates de l’humanité, qu’il ne se doit jamais d’oublier. Lutter contre le malheur jusqu’au bout, s’engager contre le Mal dans un combat inégal, mais dont la tenue est nécessaire à la conscience d’être homme : voilà le châtiment. Il ne faut pas le refuser. Il faut même tendre l’autre joue. Affronter les ombres pour que les autres voient la lumière du jour. S’oublier dans l’effort et le désespoir pour un sourire. Là est le sens de l’humanité.  

 

     L’on me dira que certains combats sont menés au nom de la beauté, ce qui est louable. Moi, je préfère dire que je mène les miens contre les ténèbres. Je crois qu’il y a une nuance. Je ne célébrerais la beauté de ce monde qu’à la seule condition que tout ce qui fait sa hideur disparaisse. Autant donc dire jamais… C’est mon choix. Certains en ont faits d’autres, que je respecte et admire. Je n’ai aucun Himalaya à soulever, aucune revanche à prendre. Revanche sur qui, ou sur quoi, d’ailleurs ? Je ne prétends pas prendre en charge tout le malheur du monde. Si j’arrivais juste à atténuer celui de quelques personnes, qui me sont chères, je serais le plus heureux des hommes… C’est tout ce que je cherche. Je ne vais point chercher le malheur, le provoquer à tout prix. C’est plutôt lui qui s’impose à moi. Je ne suis pas esclave de la cause absolue. Je refuse la tyrannie du sens par la bataille forcée. Avoir impérativement besoin de se battre contre quelque chose pour se sentir exister est un non-sens. Mais ce que je dis là est d’un ordre différent : si l’on doit se battre, c’est moins pour soi que pour ceux qui comptent, les autres.  Il ne s’agit pas de se battre contre quelque chose, mais plutôt de se battre pour quelqu’un, ou quelque chose. Si je ne devais vivre que pour moi, seul, je me déroberais à toute lutte. Je vivrais. Mais je ne suis pas seul.

J’estime que tout homme est un Sisyphe en soi, sauf que la pierre qu’il roule, au-delà de la souffrance qu’il lui inflige, est le battement de cœur qui maintient en vie l’Autre.  A partir de là, aucune pause n’est permise. Etre dur envers soi, juste et bon envers les autres. C’est là l’utopie qu’il faut pourtant ne jamais s’arrêter d’essayer.

 

     Quand vous serez heureux, ne m’en veuillez point si je m’éclipse. Je ne veux juste pas déranger la symbiose. Vous m’aurez rendu heureux un instant, celui que je partage avec vous la légèreté d’un sourire. Croyez-le bien. Mais cet instant n’aura pas été assez long pour que j’en oublie ceux dont la condition ou les hommes ont effacé de leur mémoire jusqu’à l’idée du bonheur et de sa possibilité, jusqu’à la saveur du sourire. Tout bonheur devient éphémère à celui qui est torturé par la pensée du malheur. Surtout, ne m’accusez pas de prétention, parce que toute prétention s’efface devant la douleur humaine, parce qu’ « un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. » Vous comprendrez, du moins je l’espère.                                                                                 

Compiègne, le 30 juin 2010.

 

 

 

 

 

 

CONSIDERATIONS ESTIVALES ET EPARSES.

 

     Je n’ai pratiquement rien écrit du mois de juillet. C’est moins par paresse que par choix, plus par nécessité que par manque d’inspiration. C’est qu’en effet, j’ai choisi de ne point écrire, d’abandonner la plume, pour quelques temps du temps du moins, et cette décision s’est imposée tout de suite comme nécessaire. Je me suis laissé entraîner vers d’autres cieux, vers d’autres rêves, vers d’autres états d’âme. Il eût fallu que l’été n’arrivât point. Mais il est arrivé. Lorsque l’on cherche à fuir la compagnie des hommes, Dieu vous l’impose en vous rappelant sa présence.

 

     J’ai vu le l’éclat du soleil, et toute solitude alors m’a paru grise. Les pensées les plus noires ont été dissipées par l’éclat de quelque lumière dorée qui diaprait la surface d’un étang, par le balancement gracieux d’une fleur saxiphrage brisant son rocher. J’ai redécouvert la simplicité et la beauté : celle d’un paysage, celle d’une femme aussi, celle d’une femme surtout. Une femme qui marche. Une femme qui danse. Le corps d’une femme est mer où toute intellection se perd, un désert où la curiosité nous pousse à nous aventurer, mais dont on ressort non pas apaisé, mais extasié. Il n’y a que le corps de la femme. Tout le reste est littérature, vent, sable, boue. Dieu, j’en ai de plus en plus la conviction, est un homme. Seul un homme est capable de mettre tant de perfection, de justesse et d’harmonie dans un corps, celui d’une femme. Si Dieu était une femme, la jalousie serait un commandement divin.  

 

     Ma famille me manque. Mon père se bat pour ses principes, comme d’habitude. Il mourra en se battant.  Une ride traverse déjà son front. C’est la ride des Justes. Il se bat pour moi, pour mes frères, pour ce qu’il aime, pour son village. Cet homme est un naïf, mais d’une naïveté héroïque, teintée d’une éthique têtue. Comment l’aider ? Ma mère est toujours aussi douce et magique. Elle a l’air d’être perdue dans ce monde. Cela ne m’étonnerait guère : sa place n’est pas ici, mais avec les anges. Mes petits-frères sont trop nombreux pour que je fasse un commentaire détaillé sur chacun d’eux. Ils me manquent tous, surtout les deux derniers, les petits jumeaux. Lorsque je rentrerai, ils ne me reconnaîtront pas. Je leur sourirai, ils pleureront. Le sourire de l’étranger est une grimace qui épouvante l’enfant. C’est comme cela. Exil du Diable.

 

     Je lis beaucoup ces temps-ci. Cela m’apaise.

    

     L’été bat donc son plein, avec son lot de lumière et sa part obscure. Un sourire fait au vent et au soleil n’empêche pas les larmes d’une âme tourmentée, en manque d’amour et d’affection, éloignée des siens. Je pleure et je ris. Je ris et je me souviens. Je me souviens et je suis triste. Je suis triste. Je suis triste et je pleure. Je pleure et je ris... Eternel retour. Valse des humeurs. Jeu de chaises musicales dont le coeur est le perdant et le vainqueur.  

 

 J’essaie de tuer le temps. C’est absurde. J’oublie qu’à l’instant où je pense le tuer, je suis déjà dans le cercueil qu’il a préparé à mon intention. Mais je m’obstine quand même. Entre moi, l’apprenti-meurtrier, et le temps, plus grand meurtrier du monde, la lutte est inégale, mais engagée. « Entre assassins, on est tout à fait à l’aise…» N’est-il-pas ?

 

    Je suis seul, avec un écran devant moi. La solitude est une bénédiction. Mais il n’y a pas plus belle solitude que celle que l’on partage. J’ai besoin d’un grand amour, aussi grand que celui que j’ai à donner. Je ne sais pourquoi, mais je me sens pousser de grandes ailes romantiques, ces derniers temps. Hugo, que je relis, n’y est pas étranger. Le soleil non plus. Mais bientôt, il va disparaître. Le froid, alors, reviendra. Alors mes ailes, je les couperai. Et mon cœur se glacera, et Hugo s’en ira, et Cioran me séduira, et mes pensées retrouveront leur couleur naturelle : le noir.

 

La couleur de ma peau est celle de mon âme. Elle est ma préférée.  N’en déplaise au beau soleil d’été.

 

                                                                                                                                         Orry-la-Ville-Coye, le 22 juillet 2010                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             ELOGE DU DESORDRE

 

Je suis un Homme.

 

Autour de moi, l’intelligence du monde me révèle un ordre inconnu, supérieur. Je sens la lumière du soleil. Je vois le vent qui bat la grève. J’entends le silence déraisonnable de l’univers. Les gens intelligents qu’on appelle ces choses là des synesthésies. C’est trop compliqué pour moi. Ce que je veux dire, c’est qu’autour de moi, le monde s’étire comme un félin, se déroule. Tout cela est bien tranquille. La seule ombre, le seul bruit, le seul désordre, c’est moi. La raison en est simple, je l’ai dite: je suis un Homme.

Ce qui se passe autour de moi contraste avec mon état intérieur. Je suis un désordre. Les combats qui se livrent en moi sont multiples. Je veux être ceci et cela, être ici et là-bas, être une chose et son contraire ; je veux être rien et tout à la fois. J’ai plusieurs identités dont les puissances s’entrechoquent, se résorbent, renaissent, s’allient, s’annulent. Tout cela produit un vacarme assourdissant, dont les échos ne sont perceptibles hors de moi. Tout ceci est un mouvement perpétuel, puissamment, magistralement orchestré par mes envies, mes phantasmes, mes aspirations. Le monde est tranquille, et moi, je suis une tempête.

 

J’aimerais être Sartre et Foucault : existentialiste et structuraliste. Je rêve parfois d’être Kant et Hegel. Je désire être Comte et Husserl : positiviste et phénoménologue. Mais tout ceci est impossible. Je ne peux être deux choses à la fois, à plus forte raison si ces deux choses sont a priori opposées. Mais je le désire. Ardemment. C’est peut-être cela qui est plus important. C’est même fondamental. Car mon désordre fait mon ordre. Je suis un Homme : un désordre qui cherche sa loi. C’est cela qui fait ma force, qui me donne ma place dans ce monde, qui même fait que je la mérite, qui me fait indispensable parmi les autres. Le Désordre, c’est « l’Eloge du mouvement. » qu’a fait Georges Balandier. Mouvement essentiel, principe moteur, pulsion de vie, étincelle salvatrice : voilà la signification profonde de mon désordre intérieur. Il est mon espoir. Il est mon horizon. Ce désordre est ma lumière et mon feu. De ses entrailles, surgit une pensée. De son foisonnement, se dégage une liberté. Une révolution naît d’un mouvement, d’un chamboulement, d’une rupture. Un enfant naît au milieu des cris de sa mère. Les sacrifices sont censés donner vie par le détour de la mort. Positivité. Négativité. Vie. D’autres appellent cela dialectique. Ça aussi, c’est trop compliqué pour moi. Mon désordre est une chose toute simple.

 

Je suis un Homme : le cheminement d’une pensée. Je suis un Homme : un supplicié heureux. Je suis un Homme : une géhenne nécessaire.

 

Et un Homme, pour moi en tout cas, c’est d’abord ça : c’est d’abord la force solaire de vivre comme on est dans le monde qui nous est donné, c’est se rendre compte de ses contradictions internes, c’est les assumer ; c’est même les réclamer. J’appelle ça le courage. Le courage d’être désordre. 

 

Compiègne, le 04 Août 2010.

 

 

 

 

 

LE MUR HEROÏQUE.

 

En espérant que TU ne seras pas de mauvaise foi, et que tu sauras TE reconnaître…

 

     Un homme redoutait plus que tout au monde de tomber amoureux. Pour s’assurer que cela jamais n’arriverait, il dressa autour de son cœur un énorme mur, qui lui-même était surplombé d’un grillage électrifié. Ce mur, c’était celui de la lâcheté. Cet homme fuyait toute responsabilité vis-à-vis des femmes. L’amour l’effrayait, le terrorisait. Il utilisa son attachement à la liberté pour justifier son refus de l’amour. Il est bien connu que l’on utilise la liberté à toutes les fins aujourd’hui. Lui, l’utilisait pour masquer sa lâcheté. Personne ne le soupçonna. On crut véritablement qu’il était l’un de ces héros modernes, un de ces capitaines solitaires, un de ces indomptables endurcis qui symbolisaient la liberté et la puissance mâles, ceux-là mêmes qui, méprisant l’amour, lui préféraient les petites aventures sans lendemain, destinées uniquement aux plaisirs des sens. Tout le monde crut que c’est par volonté active qu’il se comportait ainsi vis-à-vis des femmes. Tout le monde, sauf votre humble serviteur, qui savait que l’homme agissait par volonté certes, mais par volonté contrainte, c’est-à-dire par peur. Peur de l’Amour. Cet homme, bref, était un lâche parfait. 

 

Il multiplia ainsi les conquêtes. De nature gaie et insouciante, il s’amusait, croquait la vie à pleines dents, fuyait toute relation. Il était libre. Complètement libre. Complètement libre et  lâche. Complètement libre et abominablement lâche. Les femmes se succédaient entre ses mains sans toutefois qu’aucune ne parvînt à pénétrer son cœur. Celles qui essayaient étaient promises à un échec certain : l’homme, sentant le « danger », mettait très vite un terme à la relation, et cherchait sur le champ une autre partenaire. Le mur était très haut, et était en béton armé. Le grillage était électrifié à plus de dix-mille volts. L’accès au cœur était quasiment impossible. Cet homme était très malin. Mais que voulez-vous ? La lâcheté et la peur, plus que toute autre chose,  stimulent l’ingéniosité nécessaire à’ la protection et / ou à la fuite. Pour que l’amour s’installât, il aurait fallu que l’homme brisât lui-même le mur. Mais cela, en bon lâche, il ne le ferait jamais. Plutôt périr ! Il fallait éviter l’amour à tous les prix. Lui, était prêt à mettre le prix qu’il faudrait.  Il continua ainsi, pendant très longtemps. Il faut dire qu’il aimait ce qu’il faisait.

 

Et puis un jour, votre serviteur se remémore encore avec un plaisir immense ce jour- qu’il soit béni entre les jours- ce fameux jour donc, une femme entra dans la vie de l’homme. Cette femme était belle, très belle. Splendide, gracieuse, élégante, intelligente, bien éduquée, calme, réfléchie, elle incarnait tout ce que notre homme craignait. Sentant l’imminence de la « menace », il chercha par tous les moyens à se débarrasser d’elle, ainsi qu’il l’avait fait pour les autres. Mais il n’y parvint pas. La femme était toujours là, dans sa tête, dans ses rêves, hantant son sommeil. Il ne dormit plus. Mais la femme était toujours là. Il perdit cinq kilos en trois semaines, à force de réfléchir à une solution pour éviter encore une fois l’amour. Mais cette fois-ci, la lutte semblait plus ardue. Votre serviteur a éprouvé un malsain plaisir à voir notre homme se débattre, tourner en rond, errer comme une bête blessée, prendre peur, agoniser. A l’évidence, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, pour qu’il ne réussisse pas à se débarrasser de cette femme aussi facilement qu’il l’aurait voulu. Plusieurs fois, il prit la décision de rompre. Plusieurs fois, il n’y arriva pas. Il continuait à voir la femme. Sa présence, sans qu’il ne l’admît, le rassurait. Cela sentait l’Amour à plein nez. Notre lascar, notre lâche, était foutu, pris au piège, fait comme un rat dans des rets ! Son combat de toute une vie s’effondrait comme un château de cartes sous un typhon. Le mur, à plusieurs endroits, avait commencé à se fissurer. Bientôt, inéluctablement, il s’effondrerait. Votre serviteur se frottait les mains, et attendait le spectacle avec impatience.

 

Mais tragiquement, rien ne se passa comme prévu. Au moment où l’Amour s’apprêtait à faire sauter le mur autour du cœur de notre homme désemparé, un événement impromptu se produisit. La femme fut fauchée, emportée par une maladie, la maladie de l’amour. Dit moins poétiquement, elle tomba amoureuse d’un autre. Elle aimait notre homme, mais ce dernier, pensait-elle, ne l’aimait pas. Sinon, pourquoi attendait-il encore avant de lui déclarer sa flamme ? Lasse, ayant patientée plus que nécessaire, elle s’éloigna de notre lâche, et alla rejoindre un autre homme, qui lui prouvait son amour depuis longtemps. Bien entendu, elle ne savait pas que le mur était en passe de tomber. Quelques jours de plus auraient suffit ! Seulement quelques jours ! Peut-être même un de plus ! L’Amour, aux portes du cœur de notre homme, au dernier moment, rebroussa chemin, et s’en alla. Autour du cœur, le mur était dévasté, fissuré à plusieurs endroits. Un souffle aurait suffit à l’ébranler. Mais il résista. Il était encore debout. En lambeaux certes, lamentable certes, mais encore debout, héroïque.

 

Qu’est-il arrivé à notre homme ? La logique de cette histoire aurait voulu qu’il fût soulagé, et même très content que l’Amour n’ait pas réussi à atteindre son cœur. Oui, c’est ce que la logique aurait voulu. Mais l’homme ignorait que certaines choses ne connaissent aucune forme de logique. Que lui est-il arrivé par la suite ? Il fut malheureux. Il en chercha les raisons, mais ne comprit pas. Car après tout, il n’était pas tombé amoureux, n’est-ce-pas ? Pourquoi souffrait-il ainsi, alors ? Il ne comprit pas. Il n’a toujours pas compris. Aujourd’hui, il erre dans sa maison, tout seul, portant en lui une tristesse inconnue. Il voulut reprendre sa vie d’avant, mais n’y parvint pas. La blessure était profonde. Votre serviteur l’entend parfois crier dans son sommeil. A l’évidence, il n’avait toujours pas compris ce qui lui était arrivé. Il avait échappé à l’amour, mais sa fuite, loin de le soulager, l’avait mené vers une chose plus terrible encore que l’amour qu’il croyait fuir : le regret, c’est-à-dire au fond, l’Amour… Bref, vous comprenez aisément ce que votre humble serviteur peine à vous expliquer.

 

Notre homme est sur son lit de mort. Une maladie inconnue l’a frappée il y a de cela quelques jours. Ah ! Le voilà qui se meurt ! Il délire. Il a la fièvre. Son corps est brûlant. Il a des visions. Ses yeux sont déments, ils roulent dans leur orbite. Sa gueule est ouverte, sa langue, violette. Il râle. Sa poitrine se gonfle. Puis retombe. Il est mort. Le mur autour de son cœur, ou du moins ce qu’il en restait, s’effondra en même temps que son âme s’éteignit. Son cœur était prenable, enfin, après toutes ces années ! Mais que reste-t-il à prendre d’un cœur qui a cessé de battre ? Réponse : rien. Il ne restait rien à prendre. Hélas. Votre serviteur ne sait quel sentiment éprouver à l’égard de cet homme. Pitié ou haine ? Les deux à la fois. Comme ça, il n’y a pas de jaloux.

 

Lorsqu’il repense à cette histoire, votre fidèle serviteur se dit  quand même que cet homme a joué de malchance. Il lui a manqué un peu de temps, un tout petit peu de temps. A moins que ce ne soit son mur qui ait été trop solide. Bah ! Il réfléchira à deux fois avant d’en construire un autre, ou s’il le fait, il sera moins résistant. Mais ça, évidemment, ce sera dans une autre vie. Encore faut-il d’abord qu’il arrive à convaincre Dieu de le laisser tenter sa chance une seconde fois, après celle qu’il a si égoïstement et si lâchement gâchée… Autant dire tout de suite que persuader Dieu sera une autre paire de manches, ou si vous préférez, une véritable montagne à escalader, ou encore, un autre mur à franchir…

La morale de cette histoire, selon votre serviteur pas très instruit, et bien peu porté sur les choses de la morale, c’est que l’héroïsme n’est pas une affaire de mur.  Les autres morales (car il ne doit pas manquer d’y en avoir), celles qui sont plus intelligentes, plus profondes, plus philosophiques et plus sensées, vous appartiennent naturellement.

 

Votre petit serviteur vous remercie.

 

Compiègne, le 08 Août 2010.

 

    

 

 

SILENCE DU LANGAGE, LANGAGE DU SILENCE.

 

« Un Homme est plus un Homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit. » Albert CAMUS.

 

Il m’est parfois arrivé de ne pouvoir, comme on dit, « mettre des mots sur des sentiments ». La première fois que cela m’est arrivé, je m’en souviens, j’ai été très heureux. N’est-il pas magnifique de ne pouvoir parfois dire ce que l’on ressent ? Non ? Je pense que si. Et je m’en vais vous écrire pourquoi.

Quand la parole se dérobera à votre émotion, lorsque celle-ci ne pourra plus être exprimée par celle-là, lorsque tout vous semblera ineffable, innommable, à tel point que les seules perspectives qui s'imposeront à votre esprit se révéleront être la froide solitude des tombeaux ou le chaos des gorges sans fond de l’Enfer, à ce moment là, eh bien, mourrez heureux, la larme à l’œil, la main sur le cœur, un sourire aux lèvres.  Car vous aurez entrevu le court instant d'un battement de cil une Vérité humaine fondamentale: le Silence. Le silence, ou quand les sensations tues deviennent langage du non-dit et de l’impensé. Le silence, ou la tentative de coïncidence sourde et bouleversante de la sensibilité du monde avec notre Être. Le silence, ou le fruit d’un dialogue impossible, mais dont la tenue est néanmoins postulée comme exigence, entre les cris des Hommes sans aucune certitude, sinon celle de la finitude de leur condition, et les mystères d’un monde qui ne répond jamais autrement qu’en renvoyant avec une amplitude et une violence doubles l’écho déchirant de l’appel humain. Et, enfin, surtout, le silence ou le seul langage qui soit universel. Lien entre choses du monde. Energie du monde.

 

Il n’est pas toujours besoin de dire pour exprimer un état d’âme. Le silence parfois suffit. Si la puissance que vous y avez mise est équivalente à celle du sentiment, l’autre l’entendra. Et comprendra. Et répondra. Par le silence, là aussi.

 

Je crois assez à la force de l’affection que j’éprouve pour certaines gens pour ne point avoir à le leur crier. Je préfère la suggestion subtile qu’offre le silence. Mais peut-être que je me trompe. Peut-être que je me rate. Peut-être que toutes ces personnes ne voient pas, et surtout, n’entendent pas mon silence et sa signification. Le cas échéant, je passe pour un ingrat, un orgueilleux, un insensible. Eh bien soit. J’assume. Il se peut que je sois tout cela, en effet. Mais pour rien au monde, du moins pour l’instant, je ne cesserai de parler de certaines choses en me taisant. Ces choses là, l’on n’en parle pas chaque jour. Ce sont celles qui sont profondes, vraies. Ce sont ces choses au-delà des apparences et par-delà les murs. Ce sont ces choses face auxquelles je ne puis plus tricher ou me dérober. Ce sont ces choses qui ne méritent que mon silence comme expression. Ne pas vouloir les dire, en être d’ailleurs parfaitement incapable: voilà l’affaire. Mon affaire, en tout cas. La vôtre, je ne sais pas. Peut-être... Je vous la souhaite et ne vous la souhaite pas. C’est dit.

 

On dit qu’il faut être clair, et dire les choses clairement. C’est vrai. C’est important. Moi, je crois que tout cela est quand même, à un certain point, un bien grand malheur. Car rien n’est plus beau que la nuance. Où est le sens d’une existence sans mystère, sans silence, où tout serait limpide et dit ? Je n’en vois pas. Il y en a, qu’on me dit. Je regarde mieux: il y en a, en effet. Alors, je fais volte-face, et je dis : « je ne veux pas de ce sens là. »

 

Jusque sur mon lit de mort, jusqu’au jour de mon enterrement, jusque dans la tombe (je m’arrête là, car à l’étape suivante, c’est-à-dire devant Dieu, ce sera impossible), j’espère parler sans parler, j’espère être lumière et  ombre. Désordre ordonné. Confusion et clarté. Mais silence et silence. Et silence, encore. Je réclame à cor et à cri un droit à l’ambiguïté. C’est cette inconnue constante qui fait la beauté des relations humaines.

 

Je ne regrette rien : ni tout ce que cette foi indéfectible au silence m’a fait perdre-et Dieu sait que j’ai perdu de ces choses, ni l’image qu’elle a pu laisser de moi à d’autres. Je ne regrette rien, car cette foi m’aura fait gagner, en contrepartie, beaucoup de merveilles qui valent, et de loin, tout le reste. Il faut choisir. J’ai choisi. 

 

Et ainsi qu’on me l’a appris à l’école primaire, j’écoute, mais aussi, mais surtout, je me tais.

 

PS : Avant qu’un brillant esprit parmi l’assemblée de brillants esprits que vous constituez ne m’accuse de contradiction (ce que, du reste, je ne refuserai pas, car si je le faisais, je serai là alors vraiment en contradiction avec moi-même), je tiens à préciser que tout ce que vous avez lu n’a pas été dit, mais écrit. Je reste donc fidèle au principe du silence. Voilà. C’est dit. Et fini.

 

                                                                                                                                                 Compiègne, le 29 août 2010.

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Candeurs d'hier...

4 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Voici quelques textes écrits entre le printemps et l’été 2010. Je venais d’arriver en France, jeune, pétri d’idéaux, très pédant, austère, veule, ingénu, voire niais, entrant maladroitement dans ce qui me conduirait quelques mois plus tard à ouvrir ce blog.

 

     Je les renie tous. Ce n’est pas de la malhonnêteté intellectuelle, bien au contraire. Car les renier, c’est reconnaître implicitement qu’ils font partie de la structure organique de tous ces écrits. Ils ont toujours leur place dans cet amas informe et désordonné de textes, dont ils constituent, à certains égards, la matrice, les balbutiements ; simplement, ils n’y ont plus la même importance. Certains ne sont pas totalement malheureux et méchants, j’ai même éprouvé quelque joie à les relire. D’autres, au contraire sont affreux et insupportables de didactique, de prétention moralisante, de sérieux, bref, de tout ce que je rejette désormais. Mais tous, enfin, ont le mérite de donner l’idée d’une évolution, entre ce qui fut et ce qui est.   

 

 

 

 

 

 

VIVRE DE DESESPOIR.

 

     Hormis ses semblables, je crois que le plus grand danger qui menace l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il tient paradoxalement pour l’un des principes moteurs de son existence : l’espoir. Ici-bas, avec les hommes, dans cette misérable condition qui est la nôtre, rien ne sert d’espérer. En effet, qu’espérer ?

 

     L’amour ? Je ne sais vraiment qu’attendre d’un sentiment dont la rapidité à habiter le cœur humain n’a d’égal que la vitesse à laquelle il se défait à la première épreuve venue. Le charme de l’amour, dit-on, réside dans sa fragilité, mais au cœur de celle-ci, dans l’intimité de cette fragilité, se love également sa plus grande faiblesse : la rudesse de la déception. Bien sûr, il s’agit d’un jeu. Mais je ne peux, je veux d’ailleurs avoir foi en une passion fondée sur le transitoire. L’homme est finitude ; il ne maîtrise point son destin, et encore moins le hasard. Je crois en la femme et a sa grâce ; en l’amour, un peu moins.

 

     Qu’espérer ? Le respect ? Je ne suis pas certain que hommes soient véritablement enclins à en faire montre à l’égard leurs congénères. Savent-ils d’ailleurs ce que c’est que le respect ? La seule manière qu’ils ont, et qu’ils connaissent, de se rapporter aux autres est le mépris. Et si je ne craignais de proférer des paroles blasphématoires, je dirais que la haine secrète d’autrui est le moteur de l’humanité. Rien de grand dans ce monde ne s’est fait sans passion, disait Hegel. Chez les hommes, cette passion n’est autre que celle de la violence. Le respect pour lui-même n’existe pas vraiment. Ou s’il est, je doute fort qu’il soit pur. Tout respect n’est-il pas sous-tendu par quelque autre élan ?

 

     Dites-moi donc sur quoi porter un espoir ? La gloire ? Que donc espérer d’une vanité ? Une imbécile vacuité, sans doute.

 

     Le bonheur ? Par le fait même de notre condition, il n’est pas de ce monde. Il n’y a de bonheur que dans l’Absolu et l’Infini. L’homme, lui, est Relativité et Finitude : il poursuit inlassablement son bonheur, comme frappé par une de ces malédictions, un de ces supplices qui astreignaient Tantale à une faim et une soif éternelles, ou Prométhée à crier sans fin la douleur que son foie incessamment déchiqueté lui causait. Le plaisir ? Il est comme l’amour : sa fugacité est son drame. Une fois assouvi, l’état dans lequel il plonge l’homme est lamentable. D’abord, il le réduit en un tas de chair informe et mou, sans forces, repu et répugnant. Ensuite, succède à cet état le désir brûlant d’assouvir un autre plaisir. Le plaisir a cela de malheureux qu’il est lié au désir, qui est lui-même caprice et, par nature, insatisfaction. Espérer un plaisir, pour un homme, c’est se livrer à un état en-deçà de toute humanité : la bestialité.

 

     Espérer la dignité ? C’est là un contresens, la dignité ne s’espérant pas, étant déjà consubstantiellement liée à notre être. Si vous en êtes à la souhaiter, c’est que vous êtes tout sauf humain. La sincérité ? Comment l’envisager sans n’être soi-même bien menteur ? Les êtres humains ne peuvent vivre sans mentir. Trop de vérité les tuerait. Qu’espérer donc ?

 

     Le Salut d’un au-delà ? Ce serait là de la lâcheté. Ce monde est misérable, mais puisque nous y sommes, autant essayer d’y vivre le mieux possible et de l’améliorer. Vivre en n’espérant qu’atteindre l’au-delà n’est point vivre. Tout au plus est-ce vivre égoïstement. Car le cas échéant, les hommes ne sont plus des fins en soi ; ils deviennent  de simples instruments destinés à remplir une fin. Cela est inhumain. Vivre, c’est d’abord vivre avec autrui, et peut-être même vivre pour autrui. Là est le sens de l’humanité.

 

     Je me refuse obstinément à l’espoir. Mon pessimisme me l’empêche. Pourtant, parfois, il m’arrive de rêver. Il m’arrive, dans des moments de faiblesse, d’espérer. Oui, j’espère trois choses, dont certaines relèvent peut-être de la chimère : la paix des miens, et qu’on me foute la paix. Le dernier espoir que je nourris est la Liberté. Oui, je rêve de la liberté, afin d’avoir la force de point plus espérer, et d’agir donc. Noble utopie, s’il en est.

Compiègne, le 8 juin 2010

 

 

 

COURT RECIT D’UN COUP DE CŒUR.

 

     Me voilà revenu de mon séjour à Berlin. Cette ville est magnifique. Elle porte en elle les plaies mal refermées, stigmates visibles, encore sanguinolentes d’une histoire marquée. Et pourtant…

Berlin. Passé et Présent. Le Mur. Ses restes. Brejnev embrassant Honaker.  “How’s God? She’s black »[1]La Spree. La Havel. La verdure. Le Reichstag. Hitler et les Nazis. La porte  de Brandebourg. Les bombes. La seconde guerre mondiale. Zone est, zone ouest. Division imbécile. Check-point Charlie. Les familles déchirées. “We are allone».[2] Kennedy est un berlinois. 1989. La chute du mur. 1990. La réunification. Les familles réunies. Les larmes succédant aux larmes. Berlin. « Ville balafrée », me disait si justement un ami. Ville-cicatrice. Ville-histoire. Et pourtant…

 

C’est une grande ville, calme et verte, traversée par deux rivières, abritant les restes d’un certain mur. Et survivante. C’est une ville qui a vu se développer une horreur. Qui a vu l’horreur s’éteindre. Qui s’est reconstruite. Qui a résisté. Qui est aujourd’hui la fierté d’un pays et d’un continent. C’est une ancienne ville crucifiée, déchirée. Coincée. Entre mémoire et essor. C’est une ville aux habitants amènes. Une ville qui déconstruit la réputation de rigorisme droit et inflexible, voire de froide raideur que l’on attribue à ses habitants. C’est une ville chaleureuse, humaine ; une ville grouillante, aux nuits chaudes, et où la bière coule à flots dans les tavernes populaires. Où les effluves piquantes des saucisses, mêlées aux aromes d’une pâtisserie fine, montent lentement et emplissent l’atmosphère et les narines d’essences aussi différentes que chatoyantes, d’un indescriptible attrait. Une ville où, parfois, des cris et des chants joyeux retentissent au cœur de la nuit, en provenance de quelque bourgade.   

 

C’est Berlin. Et cette cité m’a charmé. Je n’ai pu écrire mot durant ce séjour. Je n’en puis écrire bien d’avantage maintenant. J’ai des images dans ma tête, mais parce qu’elles se bousculent, elles annulent les mots qui doivent leur donner forme. Je ne peux, dans l’état actuel des choses, décrire avec exactitude ce que j’ai vu, découvert et ressenti. Et dire que je lisais Flaubert… Il me reste du chemin.

 

Berlin la belle m’a ensorcelé. Elle me prenait dans ses mains balsamiques, me berçant, me caressant. Je m’abandonnais à l’élévation propice à  l’égarement de l’esprit, au rêve. Toute résistance aurait été inutile. On ne peut que se laisser porter par la douceur enchantée de cette ville.

 

J’y retournerai. Et là, peut-être seulement, pourrais-je vraiment écrire quelque chose, et tenter de vous faire sentir la magie de cet endroit. Mais peut-être seulement. Car je ne promets rien. Toute magie n’opère parce que l’on y croit, et que l’on ne la comprend pas. Vous raconter Berlin la douce, ce serait la comprendre, et donc rompre l’enchantement et la force que la ville dégage. Je ne le veux pas. Je préfère encore ne rien dire.

 

De toute façon, on ne se délecte jamais mieux du plaisir de la découverte qu’en la faisant soi-même. C’est une affaire personnelle.

 

Berlin à prendre la nuit. En la regardant droit dans les yeux.

 

 


[1] Inscription gravée sur l’un des derniers pans encore debout du mur de Berlin, assortie d’un dessin de femme    noire et dénudée. (Si je peux croire que Dieu puisse être une femme, je doute par contre que l’on ait la même couleur de peau… Ce serait absurde, au vu de ce que l’Afrique subit… -A dév.)

[2] Inscription également gravée sur cette portion restante du mur, en dessous de la célèbre fresque représentant Brejnev et Honecker s’embrassant. Notez le subtil jeu de mots : We are allone, ainsi écrit, signifie we are alone (nous sommes seuls), mais aussi, we are all one (nous ne faisons qu’un). Quelque soit ce que l’on en comprend, l’ambivalence de ce message garde une étonnante pertinence, en particulier pour l’ex R.D.A.

 

 

Compiègne, le 26 mai 2010.                                                  

 

 

 

DEUX COMBATS POUR UNE VIE…

 

     Il y a, à mon sens, deux principales choses- il faut bien qu’il y en ait d’autres, évidemment- que tout homme se doit coûte que coûte de refuser toute sa vie : l’innocence et l’institution. Etre innocent et être une institution. Le premier fait est le signe d’une évidente lâcheté, le second, celui d’un orgueil vide.

 

      L’innocence ne sied qu’aux enfants. Dès lors que l’on quitte cet âge béni, et que le rapport aux autres se fait plus distinct, plus sensible, il n’est plus possible de se dire innocent. Pour peu que l’on soit honnête avec soi, pour peu que l’on bannisse toute idéalisation, l’on se rend vite à cette évidence : que l’humanité, c’est-à-dire au fond le rapport à autrui, est une purge de l’innocence.  L’on ne répétera jamais assez que vivre est une lutte perpétuelle, contre soi d’abord, contre les autres ensuite. Or, toute lutte exclut l’innocence. Certes, il y a des luttes justes. Certes, il est de ces combats louables menés au nom de d’idéaux grandioses tels que la liberté, la justice, l’égalité, et que sais-je d’autre ? Certes, oui. Mais ces luttes, parce qu’elles sont sous-tendues par quelque valeur, en sont-elles moins luttes ? La justice ou la liberté enlèvent-elles l’implication et l’engagement inhérents à toute lutte ? Certainement, non. Cet engagement et cette implication sont les vecteurs d’une culpabilité qu’il ne faut point refuser. Il y a des luttes justes, mais toutes les luttes sont engagées, sales, menées contre une certaine entité. En ce sens, elles sont violence faites contre le monde. En cela, elles rejettent toute forme d’innocence. Etre dans le monde, vivre pour les autres, vivre pour soi, se rapporter aux autres, de quelque manière que ce soit, c’est d’emblée n’être pas innocent. Vivre, c’est non seulement tourner le dos à toute innocence, mais c’est aussi, et surtout, la refuser perpétuellement. Tout homme qui se prétend innocent est soit un menteur, soit un lâche ; en un mot, rien de glorieux. Toute humanité est culpabilité. Que cela veut-il dire ? Simplement, que cette culpabilité n’est rien d’autre que l’apnée totale et sans concession dans le monde. Cette culpabilité est le symbole de la situation de l’homme au cœur des événements, son orientation, son choix, ses actes par rapport au monde, aux hommes, au surgissement ininterrompu de l’Evénement. Etre coupable, ce n’est ni plus ni moins qu’être là, simplement. Ce n’est rien d’autre que vivre, se battre, s’engager, avoir « les mains sales. » Tout homme, je le crois, n’est homme que parce qu’il est embourbé jusqu’au cou dans le marécage de l’existence. Mais surtout, il tire sa valeur de ce qu’il ne refuse point son enlisement, le provoquant même. A partir de là, être innocent, c’est ne point vivre, ou alors c’est vivre une existence sans valeur. L’innocence n’est point humaine. Il faut la refuser jusqu’au bout. Il faut même aller jusqu’à rechercher en permanence la culpabilité. C’est l’horizon indépassable de toute humanité. Les enfants, seuls innocents d’ici-bas, sont des anges. Ils commencent à devenir hommes, donc coupables, dès leur premier mensonge.

 

J’aurais aimé être à la place de Joseph K. : il est un homme. Le héros du livre de Kafka est intrigué, certes, mais il n’y a aucune curiosité à ce qui lui arrive. Du moins, je n’en trouve pas. Se voir intenter un procès simplement parce qu’on existe me semble être une perspective normale, voire heureuse. Car cette vie est un procès perpétuel dont est, à la fois, juge et partie. Joseph K. est un chanceux.

 

A côté de l’innocence, la seconde chose que doit refuser l’homme est, entre autres, le fait de se laisser transformer en institution.

 

     A la question de savoir pourquoi il refusait le prix Nobel de Littérature qu’on lui attribua en 1964 pourLes Mots, Jean-Paul Sartre répondit : « parce qu’aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant. » Refuser d’être une institution, c’est s’accorder le privilège d’être libre jusqu’au seuil de la mort. Un homme n’est rien sans sa liberté. Et la liberté n’est elle-même que le constant mouvement de son acquisition. Elle ne s’obtient jamais ; elle est toujours à faire et à prendre. Accepter lors de son existence d’être une institution, c’est approuver le fait de se laisser enfermer dans une personnalité, une image ; c’est encore se laisser mouler dans les schèmes de l’éternité, de l’atemporalité, de l’intemporalité. Or, toute projection vers le futur est en soi une lâcheté. Il faut vivre l’instant, se battre pour l’instant, dans l’instant, pour les oubliés, pour la justice. Il faut demander sa liberté dans l’instant. Les combats se gagnent ou se perdent dans le futur. Mais encore faut-il les mener dans le présent. L’on n’y perd rien et l’on y gagne tout : la liberté de les engager au nom d’une cause supérieure. Un homme, une existence, c’est une création permanente. Interrompre cette continuité, c’est se laisser enfermer dans un cercueil froid et humide, exigu et inconfortable : celui du juge. Entre les hommes, la notion fondamentale, essentielle à toute relation, est celle d’égalité, qui n’est elle-même que le prolongement et l’aboutissement de la liberté et de la justice. Entre des hommes, il faut qu’il y en ait qui guident, qui éclairent. Mais aucun ne doit surplomber le peuple. Cette place est celle de Dieu. Ne serait-ce donc que par respect pour ses semblables, par une profonde humilité ou encore, dans une moindre mesure, par égard à l’estime qu’il a de lui-même, aucun homme ne devrait accepter, de son vivant, d’être tenu pour une institution, une référence, un directeur de sens. Aider ne veut point dire  diriger. La solidarité n’est pas une tyrannie. Elle est au contraire le partage d’un cœur, d’une condition, d’une souffrance, la plongée dans un enfer où l’on est semblable jusqu’à la moelle aux condamnés.

 

Pour un homme, il n’est de plus cruel châtiment que sur cette terre que d’être momifié vivant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on érige un homme en institution : d’une momification dans le temps, le savoir et surtout la liberté. Bien accablé que cet individu emprisonné dans lui-même par les autres et incapable, ou par un imbécile orgueil, ou par une crétinisme douteux, d’en sortir. Un homme ne doit devenir institution qu’après sa mort, lorsque ses actes et ses œuvres auront formé une somme d’exception. Bien sûr, vous me direz que ce n’est pas lui qui décide de ce que les gens font de lui. Soit. Mais son attitude, son action, doivent constamment être des combats contre tout emprisonnement. L’on ne commande pas aux autres, mais on est responsable devant le tribunal de sa conscience. C’est là une forme de courage et, peut-être, d’humilité.

 

Refuser l’innocence parce qu’elle est négation de la vie, abandon de soi et des autres d’une part, bannir l’institution parce qu’elle a le malheur d’être prétention et asservissement d’autre part : tels sont là deux combats primordiaux. Les mener, c’est s’assurer l’heureux soleil d’une humanité pleine, humble et assumée sans esquive. Il reste ensuite le problème de la valeur de cette humanité. Mais ceci est déjà une autre histoire.

 

Compiègne, le 16 juin 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Mohamed écrit à Mbougar.

 

J’AI ENCORE GRANDI, HELAS…

Cher Mbougar,

 

     Je viens d’avoir vingt ans. « Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Que Paul Nizan m’excuse d’utiliser ainsi les premiers mots de son Aden Arabie. C’est que dans un sens, je les trouve furieusement vrais. Vingt années. Deux décennies. 240 mois. 7304 jours. Je me dis peut-être que tout ce temps passé à errer sur Terre, parmi les hommes, sans Dieu mais avec l’espoir perpétuel de le trouver, n’est pas loin du gâchis. Quel bilan tirer  de cette misérable existence ? Quelques plaisirs furtifs, de rares moments d’apaisement et d’espoir, beaucoup d’instants de désespoir, de tourments et de pessimisme. Plus j’avance dans cette vie, plus je me frotte aux hommes, plus je constate ce dont ils sont capables, et moins je me fais d’illusions. Cette vie ne vaut pas la peine d’être vécue, mais comme disait l’autre, parce qu’elle est misérable, elle ne vaut pas non plus que l’on se donne la peine de la quitter. Puisque l’inconvénient d’être né est un fait sur lequel l’on n’a aucune emprise, aucun pouvoir, et puisque le suicide est d’une dégueulasse lâcheté –et même s’il ne l’était pas, il ne me dirait encore rien de très sérieux-, la seule perspective qui s’ouvre est celle qui veut que nous vivions sans espoir. Vivre sans rien espérer. Sans rien attendre en retour. Pour la seule nécessité d’être Homme. Et puis il y a quand même des gens qui m’aiment et que j’aime, qui m’apprécient et que j’apprécie, du moins je l’espère. Rien que pour eux, je veux bien faire un  effort.

 

L’adolescence est l’âge idiot de la révolte et des découvertes. Vingt ans est l’âge imbécile d’une autre découverte : celle de la désillusion. L’on a quitté l’adolescence, mais on n’est pas encore adultes. On commence à peine à sentir les relents fétides de la vraie existence. On apprend, on aiguise ses armes. Vivre dans cette zone grise, ce bourbier de l’anonymat où l’on s’enlise progressivement dans la saleté humaine est  très désagréable, si tu veux mon avis. J’aurais aimé rester propre, mais ce n’aurait pas été souhaitable. Il n’est pas possible d’être immaculé ici. Il ne le faut même pas. Tu me l’as souvent dit.

 

Je m’arrête là sur ces développements. Je ne suis pas masochiste au point de m’étaler en mots pour fêter le malheur de grandir.  Je ne vais pas donner à la vie ce plaisir là. Elle m’a déjà tant de fois meurtri ! Le peu de fierté et d’honneur qui me restent me l’interdisent. Je préfère encore me taire et me saouler à la lecture de Nietzsche. La Généalogie de la morale. Rien de mieux pour se plonger un peu plus dans le nihilisme ; un nihilisme constructif, bien évidemment et sans contradiction.

Joyeux anniversaire à moi-même, et à tous les autres miséreux qui grandissent.  Surtout, que l’on ne me dise pas que je crains la mort ; cela n’a rien à voir. Je vais quand même essayer de paraître heureux, au moins pour le jour de mon anniversaire. Essayer de paraître heureux. C’est bien ainsi que tout le monde fait, n’est-ce-pas ? Santé.

 

Tristement. Ta raison et ta lumière, Mohamed.

 

Compiègne, le 20 juin 2010.

 

 

 

Mbougar répond à Mohamed.

 

VIVRE, C’EST GRANDIR...

Cher Mohamed,

 

     C’est avec un étonnement mêlé d’une certaine gravité que j’ai lu ta lettre. Le peu de temps depuis lequel on se connaît ne m’a sans doute pas laissé le loisir, ne serait-ce que d’entr’apercevoir cette facette désabusée de ta personnalité. Mais au fond, me surprend-elle réellement ?  Ton regard perpétuellement assombri dit tout de l’état de ton âme. J’ai ressenti le besoin de te répondre, moins pour te faire changer un avis que, par ailleurs,  je partage à certains égards, que pour t’en donner une interprétation autre, différente, personnelle. Je vais tâcher d’être aussi bref que tu l’as été.

 

     Ceux qui vivent, dit-on, sont ceux qui luttent. Mais qu’est réellement cette lutte ? Elle tient en un mot, en un verbe : grandir. Je ne t’apprends sans doute rien. La manière dont tu parles de l’existence m’a aisément fait comprendre qu’au-delà de la difficulté de la lutte, c’est la possibilité de son absurdité que tu fustiges.  Voilà le premier point sur lequel je suis du même avis que toi, du moins en partie. Vivre est parfois une absurdité. Réfléchir sur la question d’un Sens mène très vite à ce type de conclusion. Tu as raison : ce n’est pas sur cette terre que l’on trouvera Dieu. Trop de choses nous en empêchent. Mais c’est sur cette Terre que l’on apprend à connaître Dieu. L’échec est assuré, mais point la grandeur de la leçon : celle de la spiritualité. La misère et la frivolité de ce monde sont essentielles. On les apprivoise, les dompte, les dépasse. Vivre, c’est lutter. Lutter, c’est se frotter et se piquer aux hommes. C’est vivre « sans rien attendre en retour ». C’est encore apprendre. Et qu’est ce donc qu’apprendre, sinon grandir ? Je comprends les contradictions dans lesquelles tu sembles pris. C’est les mêmes entre lesquelles beaucoup de personnes se débattent : d’une part, l’on se sent lamentable à vivre une existence petite, au milieu d’individus petits et d’autre part, l’on perçoit parfois, furtivement, une certaine puissance inconnue, qui témoigne de la grandeur humaine. L’on ne se bat ici-bas qu’avec trois armes absolues: l’amour, le désir de liberté, la soif de la  justice. Toutes les quelques autres petites vertus et vices qui restent ont été inventés par l’homme, et sont donc assez relatifs. Par contre, les trois premières choses que je t’ai citées sont universelles, primitives, inhérentes aux hommes, dons divins. Elles sont parfois perverties au cours de l’existence, mais sont bien là à la naissance de tout un chacun. Je le crois.

 

     Si vivre est absurde, ne point vivre l’est tout autant. « Etre ou ne pas être… Ni l’un ni l’autre » a dit Cioran. La contradiction est encore là. Mais puisque l’on y peut rien, puisque nous sommes- heureusement ou malheureusement- là, autant essayer de faire de ce dont on peut encore faire quelque chose une chose meilleure, en compagnie des Hommes. L’on vit, et c’est tout. L’on grandit, et c’est bien. A quoi bon être désespéré de la finitude ? Cette existence est trop misérable pour qu’on se donne un surplus de peine à la passer en désespérant. Elle est encore trop courte pour que l’on n’essaie pas de donner du bonheur à ceux qui nous aiment. Vivre, grandir, c’est avant tout pour les autres, ceux qui comptent. Je ne te dis point là de donner dans la morale du « Carpe diem ». Non, car il est parfois bon d’être seul, dans le silence et les tourments du cœur. Parfois seulement.

 

     Essayer de paraître heureux est un exercice auquel tout le monde se livre, c’est vrai. Mais seuls sont grands ceux qui passent de l’exercice à l’application, du plan au jeu. Le bonheur est bien de ce monde, comme le malheur l’est tout aussi bien. Il suffit juste de trouver le moment, la compagnie et la façon pour le vivre adéquatement.   Voilà, j’espère ne t’avoir pas trop ennuyé. Au fond, nous ne sommes pas différents.

 

Joyeux anniversaire. Profites-en bien. Tu as grandi, hélas. Mais tu as aussi grandi, Dieu merci.

 

Amicalement. Ton cœur et ton ombre, Mbougar.

 

Compiègne, le 22 juin 2010. 

 

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