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A la Paresse...

30 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     L’élégance suprême de l’esprit étant la vanité, se réclamer d’une absolue inutilité à l’égard du monde qui bout est, avec le rire, l’une des plus sévères défaites qu’on lui inflige. Narguer le monde d’une inaction si active pourtant, partir –au sens de Baudelaire ou de Césaire, qu’importe, mais partir- se désintéresser, voilà un pan de la vérité, que vous nous dévoilez, madame. Tout le reste, c’est de la torture. Du travail. Du « tripalium. » Difficile. Lourd. Laborieux. Détestable. Méprisable, m’enhardirai-je.

       Les hommes ne savent plus ne rien faire. Ils ne savent plus marcher en votre compagnie. Il ne faut pas leur en vouloir. Le fait est que votre pas est si lent, cadencé, si fleuri, qu’il est difficile à accompagner à l’ère de la course et de l’orgueilleuse (au sens premier, de désir de se substituer à Dieu) volonté d’ubiquité…

    

       Le seul péché d’inaction, puisque c’est de cela qu’il s’agit lorsque l’on parle de vous comme péché, c’est l’acédie, ce qu’il advient de la mélancolie lorsque la part de nostalgie en elle, qui l’orne, malgré tout, d’une douce tristesse, est remplacée par le désespoir le plus noir. L’acédie. Le versant décharné du désespoir, celui que l’on emprunte pour fuir, partir, s’épargner la douleur de penser pour s’enfoncer dans celle de ne pas le faire, et y pleurer. L’acédie. Ou la lente mort de l’âme, du corps, de l’esprit, et que l’on accepte pour s’absorber dans le rien. Or, pour un homme, il n’y a rien de pire que de vivre dans le rien. Certains pourraient appeler cela nihilisme. Ce ne serait assurément que pour la commodité d’une caractérisation que l’on sait difficile. Car le nihilisme –le vrai, j’entends, celui de Nietzsche, par exemple- est un effort considérable pour déconstruire –avant de finalement détruire- les fondements de tout le champ de la pensée, jusqu’à ceux de la foi, jusqu’à Dieu. Le nihilisme est une action, l’érection d’un système de valeurs qui se fait au détour de la destruction  de tous les autres, qui en est la condition de possibilité. Il ne saurait y avoir là d’inaction. L’acédie seule est blâmable, qui confine à négation de la pensée. C’est laid, de ne rien penser, et de ne rien vouloir penser. Dites-le leur, dame Paresse. Dites-le leur donc…

    

       Ceux qui pensent que vous êtes l’absence d’efforts, d’action physique ou morale, ignorent tout de votre nature. Il faut en effet être bien médiocre pour méconnaître ce qu’il faut produire d’efforts pour être paresseux. Votre art ne s’improvise pas. Ce n’est le privilège que de quelques hommes.

     Vous êtes, madame, l’esprit humain lorsqu’il se tient élégamment dans cette splendide posture, regardant le monde et sa médiocrité d’un pilastre que sa singularité lui aura dressé. Paresser, c’est, d’abord et surtout, savoir spirituellement être, et durer, dans la marge la rage humaine. Et cela, malgré –ou du fait même- de la tristesse, de la nostalgie, de la lassitude, du bruit et de la fureur. C’est l’affirmation, par une élévation qui ressemble fort, à certains égards, à du mépris ou du solipsisme, de la légèreté. La paresse est un caprice volontaire et assumé, que quelques esprits seuls maîtrisent. C’est une « insinuation au silence », l’exploration entière d’un état qui peut être triste, mais dont on sait qu’il secrète toujours du génie. Que l’on ne vous confonde pas avec la lâcheté. Vous ne vous détournez pas du monde. Vous en sortez, le contemplez avant d’y replonger avec grâce. La grâce. Face au monde, c’est redoutable.

 

Le Spleen de Baudelaire, c’est vous.

L’Ennui de Mallarmé, c’est vous.

La "Dor" de Cioran, c’est encore vous.

La "Saudade" de Pessoa, qu’a chanté Césaria Evora, c’est toujours vous.    

    

       Vous êtes l’art permanent de célébrer la beauté tout en donnant l’impression de ne rien faire, voire en ayant l’air d’enlaidir les choses, de les retarder. J’insiste, permettez-le moi, sur l’adjectif permanent : aller en vacances, sortir de l’enfer des activités pour un temps, s’accorder un somme, lézarder un instant au soleil, avant de se replonger dans le cours des choses qui vous écrasent, tout cela n’est point paresser. Au pire est-ce l’aveu lamentable d’une servitude dans laquelle on est à l’égard du monde ; au mieux, l’affirmation cahoteuse d’un rêve dont on ne pousse la logique jusqu’à son bout ; dans les deux cas, dévaluation de votre majesté. Vous êtes est un postulat moral permanent, et non l’éphémère revendication d’un droit au repos. L’on vit paresseusement, l’on ne s’offre pas la paresse. Ce n’est pas un cadeau, et n’a aucun caractère exceptionnel. Ce ne doit être que la nature. Et au fond, C’est cela, l’exception authentique. Vos fils, en ces temps, s’appellent désinvolture, lenteur, dandysme, etc.

     Vous murmurez aux hommes : « Soyez paresseux, méprisez le monde qui court. Comment ? En courant aussi. Mais d’une autre façon : non plus vite, mais mieux. Volez ! »  

    

     Oh… Je vous laisse continuer seule, madame. Vous voir marcher est en soi un tableau que je veux m’offrir. Regarder, que dis-je, contempler la paresse aller. N’est-ce pas la plus paresseuse chose du monde –donc la plus belle ? Ne répondez-pas, votre nature en pâtirait. Votre regard me suffit. Allez donc. Festina lente.  

 

Je vous embrasse, je vous embrasse, mille baisers.   

 

 

                                   

                                                                                                                                                                                         Mbougar.

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Ce qu'il faut aimer d'un corps de femme, entre autres...

24 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

     D’un corps de femme, l’on n’aime jamais qu’une seule partie. Celle où, à ses propres yeux, le Créateur (ce mot ne prend son sens absolu qu’appliqué à Dieu), dans une de Ses fulgurances de génie, aura mis tout son art. Le corps de la femme comme beauté totale et parfaite est une mythologie ou alors, à admettre qu’elle existât de quelque façon, cette totalité ne serait que l’effet d’une irradiation, d’une extension, d’une diffusion. Que cela veut-il dire ? Ceci : que si un corps de femme nous semble parfait en intégralité, ce n’est pas parce qu’il l’est en soi, en effet, mais parce que que l’on a projeté en toutes ces parties, en tout son corps, la perfection du point particulier qui nous en enchante ; de sorte que la beauté, la grâce et la sensualité, concentrées en un seul endroit vénéré, désiré, rejaillissent, par une opération de transposition magique effectuée par le désir et l’aveuglemEmma...ent, d’un puissant éclat sur le reste du corps. L’excellence et la beauté de la femme sont toujours concentrées en un seul point de son corps. Tout le reste est réflexion -aux deux sens de ce terme.

 

     Les hommes aiment beaucoup de choses dans un corps de femme. Il y a chez chacun d’eux une préférence, un îlot esseulé dans cet océan de rêves où ils aiment à s’alanguir paresseusement s’ils n’y laissent traîner leurs regards –volés ou non- ou leurs mains tremblantes. Les romantiques et autres niais s’extasient devant les yeux où ils croient déceler de l’âme. D’autres ne voient que les lèvres –honni soit qui se demande en ce moment : lesquelles, de lèvres ?, car la chose relève de l’évidence. Certains, les baudelairiens, dont j’ai hésité à faire partie, contemplent et caressent les chevelures à en périr. Il y en a qui aiment les nez, et d’autres, la bouche. Etranges, ceux qui regardent les dents. Ceux-ci s’émeuvent des tailles déliées. Ceux-là, les fétichistes, du pied ou des mains. Quelques-uns, les alpinistes, aiment à s’égarer entre ces gibbosités aux courbes et lignes parfois démoniaques que constituent les seins ; quelques autres ne s’enivrent que de fesses (de toutes sortes, grosses, petites, incontrôlables, larges, étroites, etc.) – et je vous en supplie, ne voyez là rien de scabreux, je parle en esthète absolu, en théoricien pur. Il y a encore ceux qui sont ravis par les épaules, entièrement nues ou à moitié, révélées dans une posture innocente. Les chevilles ont leurs amateurs également, autant que les gros mollets ont les leurs. Le dos est objet de fantasmes, les hanches aussi. Les joues alliées éternelles des lèvres, sont également aimées: elles donnent au visage son allure, sévère et altière -les pommettes sont assez marquées alors- ou grasse. Et puis les joues ont cet avantage de recueillir, souvent, les premiers élans de tendresse. Puis, pour finir, il y a les spéléologues, ceux-là qui vouent un culte à la fleur où éclot l’humanité. Que l’on ne me demande pas ce qu’on peut aimer de cette fleur. Qu’en sais-je ? Peut-être ses senteurs, dont un de mes anciens professeurs, que je salue pour son grand sens de l’image et de l’analogie, disait qu’elles sont celles du « poisson frais »…  

     Mais tout cela en somme est d’une banalité affligeante. Les yeux, les cheveux, les courbes, la bouche, les pieds, etc. sont autant d’objets que des siècles de poésie ont achevé d’ôter l’originalité. Tout le monde les aime, sans vraiment savoir pourquoi. Il n’y a rien de pire : aimer par mimétisme. Or, si ce n’est par originalité, au moins par curiosité, il ne faut aimer du corps des femmes qu’un seul endroit, celui-là qu’on ne voit que rarement, que trop peu de vers ont chanté, qu’aucun blason n’a célébré, auquel peu d’hommes, voire peu de femmes, prêtent attention.

 

La nuque.

    

     Ôtez ce sourire. C’est l’un des plus beaux endroits du corps féminin. Parce qu’il en est le plus secret, le plus discret, et par conséquent le plus mystérieux et intrigant : les hommes l’ignorent, ne l’effleurant souvent que pour attirer la femme vers eux ; les femmes la négligent comme possible –certain- atout de leur beauté, la dissimulant souvent sous une couche de cheveux ou de greffages. L’on ne la voit pas. Nous sommes trop peu nombreux encore à savoir voir que la nuque n’est pas le cou, et que la mêler indistinctement à la masse brute et verticale de ce dernier, c’est enlever à l’objet toute sa singularité, c’est s’ôter le plaisir d’en ressentir les charmes visuels autant que ceux du toucher. Il faut voir la nuque. Voir cette petite surface, fragile et puissante à la fois, être au carrefour des épaules, des cheveux, du dos, dont elle révèle les charmes particuliers. Voir les reflets du soleil y luire légèrement, suggérant la douceur de la peau. Voir, surtout, que la féminité entière y est concentrée. La grâce, la fragilité, la sensualité, la sensibilité, la douceur, le frisson : la nuque est une réduction d’identité féminine. Cherchez-y même de la perfidie, elle s’y trouve naturellement. Lorsqu’une femme vous refuse un baiser tant espéré, c’est le mouvement de sa nuque qui lui fait tourner la tête… (A vérifier, quand même, ça.) Promenez-y vos doigts, elle frissonne, soufflez légèrement, elle sursaute mignonnement, apposez-y un baiser…

     Je pense sérieusement que l’image de la chevelure que la femme détache, et qui retombe sur ses épaules en magnifique cascade ou en splendides anneaux -cheveux naturels ou de mèches-, n’est si belle, et n’est autant objet des fantasmes mâles que parce qu’elle montre la nuque disparaissant de façon sublime, comme le soleil à l’horizon, renvoyée à son secret jusqu’à sa prochaine apparition. Remarquez que le mouvement inverse, celui des cheveux que l’on relève, est tout aussi beau. De toutes les coiffures donc, préférer le chignon. 

 

La découverte de tout corps féminin devrait commencer par la nuque. Cette chose est une invitation à la caresse.

    

     Petite leçon : aux jeunes imbéciles, je propose désormais de dire à une femme qui vous plaît, au cas où vous ne vous sentiriez pas capable de lui sortir le subtil: « Vous me faites sentir tout chose », de lui lancer, emphatique : « Madame, vous avez une nuque délicieusement exquise… ». Cela vaut mieux, et est plus original que le banal « vous êtes très belle » ou le fameux « vous êtes charmante », qui ne signifie plus rien, et que l’on ressort systématiquement quand on ne sait quoi dire et que l’on veut malgré tout avoir l’air élégant. Sinon, récitez ces vers de Verlaine :

 

« …Et c’étaient des éclairs soudains de nuques blanches,

Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous… »

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Le Diable en Sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite 3

17 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S.

Chapitre III : La Rencontre.

 

 

Le « sept places » s’était remis à rouler depuis une trentaine de kilomètres lorsqu’au détour d’un virage, il heurta quelque chose. Le chauffeur n’avait rien vu. Il était pourtant très attentif. C’était comme si la chose avait surgi de nulle part. Il ne savait pas ce que c’était, l’accident était allé trop vitre. Il avait seulement senti le choc, puis les roues du véhicule qui étaient passées sur le corps. Mais le corps de quoi ? D’un homme ? D’un animal ? Il n’avait rien vu et il n’y avait eu aucun cri. Un bruit mat et le silence était revenu. Au moment du choc, commençant sans doute à fatiguer, les occupants du véhicule avaient commencé à se laisser aller dans une agréable somnolence. Il n’y avait guère que le vieillard et le dandy qui fussent encore totalement éveillés, mais le vieillard était si absorbé dans ses pensées qu’il ne vit rien au moment du choc, qu’il salua d’un « Allahou Akbar » et d’un « Alhamdoulilah » ; quant au dandy, il regardait par la vitre en réfléchissant peut-être à l’influence de Meyerbeer sur Wagner. Lui non plus ne vit rien, et fut au moins autant surpris que les cinq autres, qui furent brutalement tirés de leur rêveuse torpeur. La fille au fond entre les deux hommes poussa une légère plainte qui semblait être un couinement. L’homme au second rang entre les deux femmes dit « Seigneur ! ». La grosse dame, qui était la seule profondément endormie, poussa un grand cri d’effroi : « Wouy Sama Ndeye ! » La femme aveugle, projetée contre l’arrière du siège du dévot à l’avant, n’émit aucun bruit  quoiqu’elle dût être sonnée. L’enfant de troupe se cogna violemment contre sa vitre en lâchant « Putain ! ». Mais enfin, il n’y eut aucun blessé. Juste un traumatisme à cause de la surprise et de la peur.

 

Le chauffeur s’arrêta quelques mètres après l’endroit ou le choc avait eu lieu, et où le corps de la chose devait gésir.

 

« Ah ! Je le savais, je le savais ! J’avais raison, sur l’indiscipline des chauffeurs… En voilà la preuve ! Et mon asthme qui se réveille ! Je n’ai jamais eu confiance dans les chauffeurs… Ici, il n’y a pas d’embouteillage, je suis certaine que tu dormais… Les accidents arrivent souvent comme ça… Ah mon Dieu, protège-nous !...

 

Chacun essayait de se remettre et la grosse dame parlait. Cela agaça tout le monde. Même l’homme à lunettes lui jeta un regard où l’on lisait énervement et pitié mêlés.

 

-Tout le monde va bien ? Est-ce que quelqu’un est blessé ?

 

-Ca va par ici, juste un choc à la tête contre la vitre, mais ça va… Et vous, mademoiselle, ça va ?

 

-Ca va, j’ai eu un peu peur, c’est tout… madame, vous allez bien ?

 

-Ca va, merci, ma fille…

 

-Satané accident ! Juste alors que je m’apprêtais à magistralement conclure une réflexion brillante ! Diable ! 

 

Personne n’avait rien.

 

« Et si l’on se décidait à aller voir la malheureuse chose que l’on a percutée ? reprit Mohamed. Elle doit s’être vidée de son sang à l’heure qu’il est, ses entrailles à l’air… Nous roulions vite… Ma foi, ça ne doit pas être fort agréable à l’œil. Si c’est un homme… Il me semble me souvenir qu’il y a quelques villages dans les environs. Ca pourrait bien être un habitant de l’un d’entre eux. Vous avez-vous ce que c’était, chauffeur ?

 

-Non. Allons voir.

 

Le chauffeur, l’homme aux lunettes et le dandy descendirent et se dirigèrent vers l’endroit où le choc avait eu lieu. Vu qu’ils n’avaient pas de torche, ils se servirent des lumières de leurs portables pour s’éclairer. A quelques mètres, une masse sombre, qui semblait bouger encore, se découpait sur le bitume.

 

-Juste ciel ! Mais que vois-je ? Ca a l’air de bouger encore… Oh Seigneur, cela m'a tout l'air d'un grand enfant!...

 

Dans le véhicule, les cinq personnes qui étaient restées étaient angoissées. Personne n’osait le dire, mais tous avaient au cœur cette crainte que leur chauffeur eût percuté un homme. Ils attendirent ainsi quelques minutes, qui leur parurent une vie.

 

Enfin les trois hommes revinrent. Ils reprirent leur place dans le véhicule en silence, avec une mine qui parut sombre à ceux qui les avaient attendus. Ceux-ci craignaient et attendaient à la fois leurs réactions. Ils attendirent. Aucun des trois hommes ne dit rien. La grosse dame rompit enfin le silence :

 

-Alors ?

 

-C’était un jeune homme, dit le dandy…

 

-Subhanallah !

 

-Mon Dieu…

 

La dame au châle se tint la bouche. L’enfant de troupe frémit. La fille à ses côtés resta pétrifiée.

 

-Mais qu’est-ce qui vous prend de dire des choses pareilles ? Calmez-vous tous… Calmez-vous… C’était un âne, dit l’homme aux lunettes, qui goûta mal à la plaisanterie du dandy. Il ne faut pas s’amuser avec ces choses-là ! Quelqu’un pourrait être cardiaque… Mais qu’est-ce qui vous a pris ?

 

-Ha ! Ha ! Si vous aviez vu vos têtes ? Pourquoi l’ai-je fait ? Cela m’amuse… Un homme ou un âne, ou est la différence ? Je ne vois que la taille des oreilles… Pour ce qui est de l’intelligence, je ne vois rien. Un âne a la sienne proportionnelle à la distance qui sépare les deux oreilles. L’homme, à celle séparant ses deux yeux. Dans les deux cas, peu de chose. Et pour ce qui est des sentiments… L’on en a que pour nos connaissances. Les hommes sont si prompts à s’émouvoir de la mort de leurs semblables. Je trouve cela ridicule… C’est souvent feint. Etes-vous déjà allés à un enterrement ? Les sentiments en cirque ! Et puis ne faites point les hypocrites. Je suis certain que quelques uns d’entre vous avaient déjà commencé à dégager toute leur responsabilité en ne la versant que sur le chauffeur. Après tout, s’il se fût agi d’un homme, ce serait lui qui l’aurait percuté… Ah ! mais… Diable ! Ne me jetez point ces regards de haine et de mépris, ils m’enrhument ! Où est passé votre sens de l’humour ?…

 

-Mais quel genre d’hommes êtes-vous donc si vous pensez réellement ce que vous dites ? dit la femme aveugle, sa voix tremblant d’émotion.

 

-De ceux qui rient, madame… vous devriez vous y mettre. Votre visage est trop harmonieux pour que vous l’assombrissiez en ne souriant pas.

 

-Vous êtes vraiment un malotru, lança la grosse femme. Tchipp !

 

-Ainsi soit-il, madame. Ainsi soit-il.

 

-Gorgui, il ne faut pas être comme ça…

 

-Tiens tiens, Dieu vous aurait-il laissé pour que vous puissiez parler et dire autre chose que

 

« Alhamdoulilah » ? Méfiez-vous de lui, il quitte souvent les âmes au moment où l’on s’y attend le moins. Il a même laissé tomber son fils sur la croix, à ce qu’on dit. Quel père !

 

-Astafiroulah… Dieu… avoir un fils… Vous êtes maudit, mon enfant… Maudit ! Dieu vous sauve !

 

-Qu’il essaie voir, il abandonnera au premier essai, je le ferai désespérer de mes pourritures… !  

L’on commença à haïr ce personnage.

 

« Qu’avez-vous fait du corps ?

 

-Nous l’avons jeté au bord de la route, assez loin cependant pour que l’odeur soit moins agressive aux voyageurs. Je plains juste le propriétaire… Mais enfin, il n’avait qu’à garder son animal ? Qu’est-ce qu’il faisait sur la route à minuit ? Bon… Et si l’on repartait ? On a déjà perdu beaucoup de temps, et Saint-Louis est encore loin. On y va ?

 

Le chauffeur prit les deux bouts de fils et les frotta l’un contre l’autre. Aucune étincelle ne jaillit. Il réessaya. Une, deux, trois fois. Pas un éclat.

 

-Alors chauffeur ! s’impatienta la grosse dame.

 

-Ca ne démarre pas. Il n’y a pourtant aucun dysfonctionnement, elle a été révisée hier.

 

-Pourquoi elle ne démarre pas, dans ce cas ?

 

-Je n’en sais rien.

 

-J’aurais préféré une autre cocasserie… Y a-t-il un mécanicien dans cet amas d’âmes pauvres ? Non… Eh bien, causons… L’on a toute la nuit…

 

Le chauffeur s’apprêtait à descendre du véhicule afin de vérifier son moteur et sa batterie quand il vit devant le véhicule une silhouette qui s’avançait. Il essaya de dire quelque chose mais ne le put pas. Aucun mot ne sortit de sa bouche. Il essaya de lever le doigt mais ses membres semblaient ne plus lui obéir. Etait-il le seul à avoir remarqué la chose qui venait vers eux ? Il écarquilla les yeux en regardant l’ombre mystérieuse s’avancer doucement.

 

Ce qui se produisit en cet instant fut inexplicable.

 

La voiture sembla se soulever de terre et flotter. L’atmosphère s’éclaira tout d’un coup d’une lumière rougeâtre, comme si un immense feu avait été allumé quelque part non loin. Tout ceci se passait dans un silence surnaturel, angoissant. L’univers semblait s’être tu, et tous les mille petits bruits qui, un instant avant animaient la nuit avaient disparu. Les voyageurs, terrorisés, étaient dans le même état que le chauffeur : ils ne pouvaient crier ni parler. Une force inconnue semblait s’être emparée de leur corps. Ils étaient faibles. Sur leur visage, se lisait un effroi que seule la vue d’une chose fantastique provoquait. Tout ceci se produisit en un rien de temps. Le « sept places », suspendu quelques mètres au-dessus du sol, semblait être un patin que quelque marionnettiste manipulait. Au bord de l’évanouissement, nos passagers furent cependant contraints de rester conscients… Leur volonté semblait s’être dérobée avec la chaleur de leur corps. Soudain, la voiture sembla enfler, doubler de volume. De l’extérieur, elle avait le même aspect, mais l’intérieur était distendu, l’espace entre le chauffeur et le tableau de bord se rallongea, la carrosserie s’écarta, en sorte qu’il y eut bientôt de la place pour qu’un homme pût se tenir debout devant les huit passagers. Ces derniers, voyant la magie qui se passait, furent saisis d’une indicible terreur. Leurs entrailles se soulevèrent, et leur cœur battait si vite qu’on eut dit que leur poitrine allait exploser. L’on  voulut s’évanouir, l’on n’y parvint pas.

Un individu apparut en cet instant devant eux.

 

Il n’est pas de mots assez forts dans la langue pour décrire cette apparition. Bien qu’il eût la forme d’un homme, tout en lui était inhumain. Ses yeux étaient deux minces entailles rouges dans un visage émacié. Son nez n’était qu’un vague trait au milieu de sa figure. Il était chauve, et dans son regard insoutenable brillait un feu maléfique, qui semblait être celui qui éclairait l’endroit de ses rougeurs. Cet homme ressemblait plus à quelque créature mythologique qu’à un homme. Son expression faciale était terrible, surnaturelle, oppressante. Elle semblait déclencher chez ceux qui la voyaient une inexplicable sensation de malheur et de tristesse. Ses joues creuses lui donnaient un air malade, squelettique, un air de maigreur qui le rendait plus effrayant encore. La sécheresse de ses traits semblait être celle de son cœur, s’il en avait un. Jamais chez un être le physique et l’âme n’étaient si bellement accordés et symétriques. La vue de cet être plongea les passagers dans un effroi qui frôlait la démence. Aucun d’eux ne put détacher son regard de celui de l’homme, qui semblait les regarder tous à la fois sans avoir à bouger ses yeux, qui n’avaient d’ailleurs pas de pupilles : il n’y avait dans ces fentes qu’un espace rouge, vitreux, effroyable, profond, où l’âme se noyait. Le vieillard à l’avant, qui était avec le chauffeur le plus proche de l’apparition, ne put sortir un mot de sa bouche, qu’il avait largement ouverte. Il perdit son chapelet. La dame aveugle voyait ce qui se tenait devant eux. Cet être semblait visible autant qu’aux yeux qu’au cœur.

Après un moment qui fut un siècle, l’homme sourit, et son sourire fut un supplice. Il parla d’une voix lente, caverneuse, horrible, d’outre-tombe :

 

« Ne faites pas semblant d’ignorer qui je suis, vous le savez.  Et vous savez tous pourquoi je suis là. L’heure est venue de vous acquitter de votre dette… L’heure est venue de me payer. J’ai attendu que vous soyez tous réunis. C’est moi qui vous ai réunis. Maintenant, il est temps… »

Il s’arrêta un temps, regarda la mine blême des passagers qui ne demandaient plus qu’à mourir pour échapper aux yeux de cet être mystérieux, inconnu, terrible qui se dressait devant eux. Il sourit, et reprit avec cette lenteur effroyable, tranquille dans la voix :

 

« Je lis dans vos âmes aussi clairement que si vous me les eussiez ouvertes. Je vous connais. Ne faites pas semblants d’ignorer. Ne faites pas semblants de ne pas me connaître. Vous avez fait appel à moi, par le passé. Croyiez-vous que le service que je vous ai rendu alors serait gratuit. L’heure est venue… » Il éclata ensuite d’un rire aigu, cruel, sans âme, mais saisissant. Puis il poursuivit :

 

« Je vois que les hommes ne changeront jamais. Vous faites vos actes et ne les assumez jamais. Vous êtes si faibles, si lâches, si faciles à attirer. Je vais vous rafraîchir la mémoire, et vous dire ce qui m’amène à vous. La Mort… Vous êtes tous responsables de la mort d’un être de votre entourage. Vous ne l’avez pas tué directement, je me suis chargé de cette besogne pour vous. Mais je n’ai fait que vous obéir. Je n’ai fait qu’obéir à vos souhaits les plus enfouis dans vos cœurs, mais que vous désiriez le plus qu’ils se réalisent. Vous m’avez appelé dans vos prières secrètes, et je suis venu. Je vous ai obéi, vous tirant d’un mauvais pas, vous sauvant. J’ai tué ces êtres qui vous gênaient. Mais vous êtes ingrats : au lieu de me remercier, vous avez remercié Dieu, qui vous avait abandonnés, une fois de plus. Mais je viens prendre ma paie : vos vies.

 

Tous les passagers déglutirent sans pouvoir dire un mot.

 

« Oui, sous vos airs, vous êtes une assemblée de meurtriers… Vous vous rappelez ? Des amis, des proches morts récemment ? Osez nier n’avoir pas voulu leur mort ; vous les avez tués. Vous et personne d’autre. Je n’ai lu qu’en vos cœurs. Chacun de vous a tué pour des raisons différentes. Il arrive parfois que vos souhaits les plus criminels soient exaucés. Lorsque cela arrive, le regret ne sert à rien. Vous l’avez souhaité, il faut assumer. De la même manière que vos rêves les plus magnifiques adviennent parfois, les noirceurs de votre cœur ne sont pas des volontés dont il faut faire bon marché. Assumez ces meurtres. Ce soir ils vous mèneront en Enfer. Faites face à vos péchés.  

 

Le mystérieux visiteur se tut, comme pour constater l’effet de son discours sur les huit visages qui le regardaient sans ciller. Aucun de ceux-ci n’avaient changé : tous étaient livides de terreur, la bouche ouverte les yeux exorbités. Ils avaient peur. Ils ont toujours peur. La voix reprit :

 

« Oui, chacun de vous en a un. Chacun de vous : toi, Macodou, chauffeur au silence lourd de secrets ; toi, Cheikh Ahmadou, pauvre dévot qui cherche la rédemption dans la religion ; toi, Absa, femme aux multiples visages, prête à tout pour arriver à ses fins ; toi, Gabriel, qui essaie de dissimuler ta faute derrière un masque d’intégrité ; toi, Isseu, aveugle pas si innocente que le laisse paraître ton air ; toi, Daouda, élève dont l’intelligence a eu un prix ; et toi, Madeleine, dont la beauté n’a d’égale que l’horreur de tes actes ; enfin toi, Mohamed, le mal-nommé, l’athée sans scrupules. Oui, vous tous êtes coupables d’un crime, dont le terreau a été la présence dans votre cœur de la volonté du Mal. Je viens vous prendre, vos crimes ne doivent rester impunis, ils ne le peuvent. J’ai besoin de main-d’œuvre. Et  vous m’avez montré que vous méritiez d’être à ma solde. Vous mourrez avant d’arriver à Saint-Louis. »

Cette annonce tomba comme un couperet. Elle ne souffrait aucun doute sur sa vérité, tant elle fut dite d’un ton cruel et implacable, empreint de fatalité, les huit passagers frémirent. Le désespoir les envahit. La mort… Ils mourront ce soir La voix reprit :

 

 « Cependant, je ne vous tuerai pas tous. J’ai envie de m’amuser un peu. Vous êtes huit, je ne recevrai que sept d’entre vous. J’épargnerai l’un d’entre vous, je suis d’humeur magnanime ce soir. Mais il y a une condition, je ne choisirai pas. Car vu que je n’ai aucune préférence, vu que vous êtes tous si également damnés, je vous laisse choisir la personne qui va survivre… Racontez-vous vos histoires, soumettez votre sort au jugement des autres. Aujourd’hui, vous êtes un tribunal dont chaque juré est un coupable. Quand vous entrerez dans Saint-Louis, vous serez tous à mes côtés sauf une personne, celle que vous aurez choisi d’épargner… C’est moi qui ferai office de juge suprême. Je lirai dans vos cœurs, à la fin de chaque récit, je verrai le sentiment qui s’est emparé de vous tous pour la personne qui vient de se livrer à vous. Cela me divertira un peu. Et selon le sentiment que vous aurez éprouvé à l’égard de cette personne, dégoût ou compassion, cette dernière devra mourir ou survivre. Celui ou celle d’entre vous qui aura obtenu le plus de compassion survivra. Et surtout, n’essayez pas de tricher, cela ne servirait à rien ; vous n’avez aucune prise sur vos sentiments, qui sont spontanés. Ne doutez pas que je puisse déceler à la première seconde qui suivra le récit que vous aurez entendu ce que la personne qui l’a dit vous inspire vraiment… Je ne suis pas le Diable pour rien. Je marche sur Terre avec la puissance de Dieu. Je comptabiliserai et, à la fin, j’emporterai sept d’entre vous qui auront le plus dégoûté leurs frères. Frères ! Ha ha ! N’essayez également pas de mentir, je vois tout… N’édulcorez pas vos histoires, ne soyez pas complaisants, soyez vrais, pour une fois… Tout mensonge vous disqualifiera, et vous n’aurez aucune chance de survivre… »

 

Un vent froid se leva, et s’engouffra dans le véhicule suspendu.  

 

« Aucune, est-ce clair ? Maintenant, je vais me retirer, mais n’oubliez pas que je vous observe. Je suis en vous. Ce véhicule est sous mon contrôle, je peux l’arrêter quand je veux, je peux vous tuer quand je veux. Mais je veux vous voir vous débattre. Je veux voir certains d’entre vous espérer, puis mourir fatalement. L’affaire ce soir ne sera pas de déterminer le meilleur d’entre vous, mais le moins monstrueux. Je suis curieux de voir qui va s’en sortir : vous me semblez tous si pareils… Je vous offre une chance de sauver une vie en remplacement de celle que vous avez indirectement enlevée. Que devenez-vous devant la mort face à d’autres hommes ? Je vous attends de l’autre côté. Jouez, malheureux, jouez ! Luttez ! Luttez pour vos vies ! »

 

L’homme s’évanouit dans un éclair aveuglant de lumière rouge.

 

Le « sept places », reprenant ses dimensions intérieures normales, revint se poser sur le bitume. Le temps, qui semblait s’être figé, recommença à s’écouler, complice du Diable, rapprochant toujours plus, inexorablement, sept personnes d’une mort certaine. Saint-Louis était à moins de quatre-vingt kilomètres. Une heure. Une seule. Les échos d’un rire méphistophélique résonnèrent encore longtemps dans la nuit, qui revenait peu à peu à la vie. Un silence tranquille s’installa de nouveau.

Ils restèrent silencieux de longues minutes. Ils auraient voulu se convaincre que ce n’était qu’un cauchemar, mais il suffisait de voir la tête de son voisin pour se rendre compte que tout était vrai. Ils avaient vraiment vu le diable. Et ils seraient sept à mourir ce soir.

En ce moment, chacun devait se dire : « je vais peut-être mourir ce soir. Mais je peux survivre. Ma vie ne dépend plus de moi, mais d’eux. » Et tout de suite, les autres apparaissaient subitement sous un jour nouveau. Celui que l’on haïssait devenait une chance. Chacun était une carte, une voie de salut. Ce qui se passait était terrible et beau à la fois : tous les voyageurs, tout en étant rivaux, étaient alliés. La vie de l’un d’eux allait être sauvée par les autres.

 

L’enfer, c’est les autres. Le paradis aussi. Ce « sept places » en était la preuve vivante.

 

Ils se taisaient encore. Ce fut le dandy qui parla le premier :

 

-Allez, mes amis, chers comptables d’âmes, arrêtez donc ces calculs… Restez donc dignes, je vous en prie, un peu de tenue morale, dit-il en éclatant d’un rire sardonique.

 

-Mais de quoi parlez-vous, demanda l’homme du deuxième rang ?

 

-De quoi je parle ? Voyons, Gabriel, est-ce bien ainsi que ce bon diable vous a appelé ? Oui, je disais donc, mon cher Gabriel, qu’il était temps d’arrêter ces calculs auxquels nous avons commencé à nous livrer. Que croyez-vous que nous fassions depuis la disparition de notre visiteur ? Que nous prions Dieu de nous sauver ? Haha ! Vous savez tous qu’il ne nous sauvera pas, nous le savons tous. Alors on essaie de voir comment survivre. On pense déjà à la mort, à qui va survivre, à la possibilité que ce soit nous, à comment faire pour recueillir les voix des autres… C’est admirable, ce  que le diable peut faire dans une âme d’homme… Admirable… Allons, mes amis, plus qu’une heure… Jouissons ! Je suis disposé à faire l’amour à toutes les femmes de ce véhicule. C’est la dernière chose qu’il faut espérer faire sur terre. Il n’y a pas de plus belle dernière volonté ! Jouissons ! »

 

Ce discours fut accueilli avec un silence qui ne niait rien. Le dandy avait raison. Tout un chacun, au fond de lui-même avait dans un coin de sa tête ce tribunal qui s’était composé.

 

Le vieillard récita une sourate que personne n’écouta.

 

« Qu’avons-nous fait au bon Dieu pour attirer à nous le diable ? dit-il ensuite piteusement.

 

-Qu’avons-nous fait ? Ah, tu te demandes encore ce que nous avons fait, vieillard stupide ? gueula la grosse femme qui s’appelait Absa. Mais on te l’a dit ! Tu as péché, comme nous tous ! Vous voyez ? J’avais raison, une fois de plus ! Toujours dans les mosquées, toujours avec un chapelet, toujours une sourate à la bouche, mais vous ne savez que pécher ! Tchiippp… Et tu oses encore demander ce que nous avons fait ? 

Le vieillard ne répondit pas. Le dandy cassa le silence qui menaçait de nouveau.

 

-Ainsi donc, je suis dans une assemblée de pécheurs… Qui l’eût cru ? Qui l’eût cru ? Haha ! Les hommes arrivent à me surprendre encore, quoique je les connaisse tellement… En outre, chers amis damnés, je crois que la présence de ce diable avait une autre explication, que je trouve plus drôle : nous avons renversé sa monture tout à l’heure. Le Diable sillonne la terre sur un bourricot.

Personne, hormis l’enfant de troupe qui, émergeant de sombres pensées, réussit à sourire, ne goûta à la plaisanterie.

 

-Eh bien, cela calcule bien fort ! Soit. Qui veut commencer ? Le temps passe… Le premier cadavre, s’il vous plaît ! J’ai tellement hâte d’entendre les monstruosités que vous avez faites. J’en frémis et me délecte à l’avance du dégoût que vous allez m’inspirer… Quant à moi, je ne m’en cache pas : je suis un suppôt du diable. Je suis d’ailleurs étonné qu’il ne m’ait pas reconnu, tout à l’heure… Allons, un peu de courage ! Qui veut commencer ? Qui veut subir le jugement des hommes, plus terrible que celui de Dieu ? Qui ?

 

Mohamed, puisque c’était son nom, se tut un instant, avant de réciter d’une voix sombre :

 

« Satan rit, et cracha du côté du tonnerre.

L'immensité, qu'emplit l'ombre visionnaire,
Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas.

Un souffle qui passait le fit tomber plus bas. »  

 

Il éclata ensuite d’un rire moqueur : les Barabbas, les meurtriers, c’est nous ! Moi, toi, lui ! Bande gaie de suppôts de Satan. Nous tuons avec l'intention, le pire des crimes! 

 

-Astafiroulah… Mon fils, vous êtes damné

 

-Pas plus que vous ne l’êtes pour l’instant, vieillard. Quel vice vous a donc conduit à tuer, vieux dévot ? Quelle motivation ? Ha ha ! J’ai hâte de vous entendre… Commençons, mes frères et sœurs !

 

-Est-ce la peur qui vous rend si volubile ? demanda la dame aveugle. Je vous avais connu plus silencieux.

 

-Vous n’avez pas tort, ma chère… Isseu, si j’ai bonne souvenance. Je crève de peur, comme tout le monde, mais piaffe d’impatience. Je ne veux pas mourir, mais puisqu’il y a de grandes chances ce soir, pourquoi se taire ? J’aurai tout le temps, dans ma tombe…

 

-Tchiiip, vous êtes vraiment malpoli, déglutit Absa entre deux sanglots.

 

-Et vous, vous êtes grosse, nous sommes quittes. Chauffeur, cher pécheur, allons donc ! Démarrez, que l’on commence !

 

-Un instant, dit Gabriel, qu’est-ce qui nous prouve que cet homme, le diable ou autre, dit vrai ? Qu’est-ce qui nous prouve que nous allons bien mourir ? Pourquoi le croire si facilement ?

 

-Parce que c’est le diable, et qu’il ne plaisante pas. Vous croyez vraiment que ce qui nous est arrivé est une farce ? répondit le chauffeur du véhicule en cherchant le bout des deux fils qui lui servaient à démarrer. Je vais commencer.

 

-Bravo, Macodou, enfin un courage ! s’exclama Mohamed. L’on est toute ouïe, n’est-ce pas, les amis ? Attachez votre ceinture, l’aller simple vers l’Enfer est en marche ! Vous allez bien, Madeleine ? Vous êtes bien silencieuse… Ne désespérez pas maintenant, vous avez une chance sur huit de vous en sortir… Mais non, ne pleurez pas. C’est injuste, je sais. Pourquoi nous, après tout ? Il y en a bien quelques milliards d’autres qui tuent chaque jour en pensée. Mais y eut-il jamais quelque chose de juste ici ? Allons, allons ! Consolez-la donc, Daouda, voyons… Vous avez enfin l’occasion de lui mettre un bras autour de l’épaule. Croyez-vous donc que je sois aveugle à vos œillades vers cette charmante demoiselle ? Je vois tout… Allons-y, Macodou, c’est à vous ! Confessez votre péché à un tribunal de pécheurs ! Ah, Seigneur, votre humour est exquis !

 

L’on ne prêtait plus attention aux provocations de Mohamed. L’on écoutait déjà le chauffeur qui, après avoir démarré la voiture, commença à parler d’une voix calme et monocorde. 

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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite.

12 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre II : La bordée (1).

 

Les monstrueux embouteillages de la banlieue de Dakar avaient considérablement retardé notre « sept places ». Les goulots d’étranglement que sont Pikine, dans la banlieue immédiate de Dakar, et, surtout, Rufisque, donnent lieu, chaque jour et depuis des décennies, au spectacle parfois surréaliste d’interminables files de voitures sur plusieurs kilomètres, avançant au centimètre ou n’avançant pas. Sans que l’on ne sache trop pourquoi, il n’y a, pour entrer dans Dakar, qu’une seule voie : Rufisque et l’étroitesse de sa route principale que des milliers de voitures empruntent pour se rendre dans la capitale ou en sortir. Les voitures y sont agglutinées, klaxonnant, enfumant, rampant telles des limaces. Cela dure des heures. Joindre ou quitter Dakar est un calvaire que tous les sénégalais ont vécu un jour, et que les passagers de notre « sept places », en habitués de la chose, semblaient supporter avec un calme et un silence qui ressemblaient fort, chez certains, à de la résignation, chez d’autres, aux effets d’une sourde colère. Un ou deux d’entre eux devaient être complètement indifférents à la chose.

 

La nuit déjà annonçait son empire par l’apparition de quelques étoiles lorsque le véhicule s’extirpa enfin de ce bourbier automobile, où il pataugea près de deux heures pour une quinzaine de kilomètres à peine. La suite fut plus rapide : Diamniadio la joyeuse, Thiès, capitale du rail et deuxième ville du pays puis Tivaouane, lieu de pèlerinage de la confrérie religieuse des Tidianes furent traversées en une heure et demie à peine. Saint-Louis était encore loin pour nos voyageurs, cependant. Ils n’y parviendraient qu’à la nuit noire, vu qu’il était déjà 21 heures un quart et qu’il leur restait près de cent cinquante kilomètres à parcourir.

 

« Tchip, je déteste vraiment Dakar et ses embouteillages. Voyez le temps que cela nous a fait perdre. Il est très mauvais de voyager de nuit, et c’est apparemment ce qui va se passer… Tchiiiiip… Tout ceci à cause de ces satanés embouteillages, à la médiocrité des policiers et à l’indiscipline des chauffeurs. Tchipp ! »

 

La voix disgracieuse qui venait de parler en ponctuant son discours de ces « tchiip » si caractéristiques du langage sénégalais, onomatopées nées de ce sifflement que produisent les lèvres que l’on pince, signifiant l’agacement ou le mépris, était celle d’une grosse dame au physique qui était tout autant disgracieux. A sa corpulence, comme si en cette créature tout était solidaire, venaient s’ajouter des traits grossiers, lourds, des yeux globuleux et remplis de ce regard à la fois hautain et suffisant que seuls les parvenus savent jeter, un nez aussi massif que le visage était gras, un front fier, haut et large. Une légende universelle veut qu’un grand front soit le signe d’une intelligence tout aussi étendue ; chez cette femme, il en était plutôt celui d’une pensée très peu éclairée, voire obscure et médiocre. Aucun reflet d’esprit ne balayait cette face pauvre en finesse et riche en chair. Son cou était si massif qu’un œil non exercé eût dit qu’elle avait le goitre. Cependant, quelque chose dans cette dame exsudait la mesquinerie, la sournoiserie, l’opportunisme, l’impitoyable perfidie. Elle ne semblait être douée d’intelligence que pour ces choses-là, cela se voyait à ses yeux. Son allure imposante était un atout, tant physique que moral, dans ce pays où les mœurs ont sacré les femmes rondes, matures, en chair et qui ne s’en cachent pas : les driankés. Mais son plus grand atout était sans conteste sa langue, qu’elle avait bien pendue et en fourche, aussi vénéneuse que celle des serpents, ce qui était une arme redoutable en cette contrée. Elle était richement parée avec ce qui semblait être de l’or brut, et ne se gênait d’ailleurs pas pour exhiber ses mains couvertes de maintes bagues. A voir cette créature humaine, une pensée vous venait à l’esprit quoique vous ne la connussiez pas : « En voilà une qui a deux passions dans la vie : l’argent et les commérages. » C’était vrai.

 

« C’est plutôt à l’incompétence de nos dirigeants qu’il faut s’en prendre, madame, si je peux me permettre. L’ancien parti au pouvoir, malgré ses quelques décennies à la tête du pays, a constaté le problème de ces embouteillages et n’a rien fait. Rien. Quant au nouveau parti, il ne fait guère mieux à force de dire que leurs prédécesseurs n’ont rien fait pour changer la situation. Au lieu de reconstruire, ils contemplent les ruines : c’est une forme de destruction, seulement qu’elle est passive. C’est peut-être la pire d’entre toutes. Je crois que beaucoup de sénégalais en ont assez de cette ville. Simplement, puisque tout y est concentré, que tous les centres de décision y sont agglutinés, que rien au Sénégal ne se règle sans Dakar, ils n’ont pas le choix. Le problème de cette ville est moins géographique qu’administratif. Ceux qui nous gouvernent ne s’intéressent pas au problème. Quoi de plus étonnant, d’ailleurs, puisqu’ils n’ont pas, comme nous autres, à poireauter des heures parmi les ferrailles, avec leurs cortèges et leurs motards… C’est révoltant… Vraiment révoltant… »

 

Cette analyse, dite d’une voix lente, douce mais résolue, était celle d’un homme d’une trentaine d’années environ. Assis à côté de la grosse dame sur la banquette intermédiaire du véhicule, il en était l’opposition parfaite, le contraire naturel, tant physique que spirituel. Jamais couple n’avait été si antithétique, jamais contraste n’avait été si flagrant ! Il était petit quoique ses bras qu’il avait agités en parlant semblassent musclés et puissants sous la chemise de lin. Sur son visage à l’ovalie nette, une paire de grosses lunettes cerclée d’écailles de serpents achevait de lui donner cet air bizarre que les grandes intelligences dégagent. Quoiqu’il fît assez sombre, l’on imaginait qu’il avait dans le visage ce feu, ce je ne sais quoi de passionné, d’emporté, de noble et de profond qui effraie et attire à la fois. A sa diction et à ses grands gestes vifs, l’on devina l’habitude du professeur, du maître, de l’enseignant, du conférencier, du syndicaliste, de l’orateur !

La grosse dame ne parut pas comprendre tout ce que l’homme à ses côtés venait de dire, mais elle opina vaguement de sa voix rauque :

 

« Oui… Oui… Il y a ça aussi, vous avez raison… 

 

-Evidemment, qu’il a raison. L’indiscipline des chauffeurs n’a rien à voir avec ce problème, ma sœur. Ce n’est pas de notre faute si la route est étroite… Nous essayons de mener les clients le plus vite possible vers leur destination, car vous autres, vous vous plaignez souvent de notre lenteur. Aucun passager sénégalais n’aime un chauffeur quand il est discipliné dans un embouteillage. Au contraire, on l’encourage d’un silence éloquent quand il prend des chemins de traverse et fait du « système D ». Et quand la police l’arrête, plus personne n’est là ! On le conspue ! Il faut savoir ce que vous voulez, à la fin…

 

-Eh ! Bien ! Ce n’est pas à toi particulièrement que je m’adressais en parlant d’indiscipline, chauffeur. Pourquoi te vexes-tu ?

 

-Je ne suis pas du tout vexé, répondit le conducteur avec tranquillité.

 

-Tu défends tes confrères alors… Mais tu n’y peux rien : ils sont indisciplinés, tout le monde le sait. La cause de tous ces accidents, c’est eux. Personne ne vous demande de rouler vite. On veut juste arriver en vie. Serais-tu indiscipliné sur la route, par hasard, pour prendre ma remarque tellement à cœur ? Mène-nous à bon port, surtout, c’est tout ce que l’on te demande acheva la dame en éclatant d’un rire affreux.

Le chauffeur, ne répondit pas.  

 

-Tu ne réponds pas ? Tu es fâché ? Ah, toi aussi ! Ne sois pas si susceptible… Je ne fais que te taquiner... Comment t’appelles-tu ?

 

-Madame, je vous en prie, et pour la grâce de Dieu, laissez cet homme conduire sereinement. Il n’est pas recommandé de parler au chauffeur quand il conduit. Ca le distrait. Vous lui parliez de nous mener à bon port : aidez-le à le faire, laissez-le se concentrer. Je m’excuse, je n’ai rien contre vous, je ne cherche que notre salut à tous, que Dieu fait passer entre les mains et les pieds de notre conducteur… Nous voulons tous arriver à Saint-Louis en paix, et inch’Allah nous y arriverons…

 

La voix était basse, presque murmurée, aussi polie que la demande. Elle appartenait à l’homme assis à l’avant, aux côtés du chauffeur. C’était une voix tremblotante, suppliante, avec des accents tragiques qui trahissaient une sincérité pathétique, pitoyable. L’homme était vieux, il était sans doute le plus âgé du véhicule. De profondes rides entaillaient son front, si proéminent que les orbites de ses yeux semblaient s’y encaisser. Son visage était mince, émacié, tourmenté par les affres d’une ferveur religieuse qui se voyait partout chez lui : du grand boubou immaculé dans lequel il était engoncé au chapelet qu’il égrenait fiévreusement depuis des heures ; de ses yeux larmoyants aux « Alhamdoulilah » qu’il ne cessait de répéter toutes les cinq minutes à voix basse depuis le départ. C’était un de ces hommes que la religion brise au lieu de les sauver, un de ceux-là que leur dévotion réduisait à la servitude dont on doute qu’elle soit volontaire. Homme de Dieu, il l’était peut-être, mais l’on doutait qu’il fût en paix en voyant un visage si marqué. Les soufis eux-mêmes avaient plus heureuse mine.

 

-Pardonnez-moi, mon oncle, mais vous n’avez pas à vous en mêler… Vous autres, êtes toujours comme ça : toujours à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas en faisant valoir je ne sais quelle sagesse ou votre âge. L’on vous connaît tous, avec vos chapelets interminables et vos mines faussement vertueuses. Et c’est toi qui veux m’empêcher de parler ? Tchiip… Vous me dégoûtez-tous, à parler de Dieu alors que vous ne le connaissez pas. Vieillard diabolique ! Mêlez-vous de ce qui vous regarde, songez à votre mort et laissez-moi en paix. Je vous connais, j’ai eu à faire à nombre de ton espèce… Je vous connais ! Vous ne m’impressionnez pas ! Tchiim ! Niak diom ! Tchiip !

 

Toute l’ironie de cette cinglante réplique résidait dans le « pardonnez-moi, mon oncle… » que la grosse dame avait mis en tête. Elle s’était excusée avant de l’abreuver d’injures. La violence de sa diatribe, que rien, au fond, ne justifiait, laissa un moment « le sept places » abasourdi. Le vieillard qui reçut cette gifle verbale en pleine face dit « Subhanallah » et se retourna sans plus rien dire. Un temps s’écoula. Ce fut l’homme à lunettes qui réagit le premier :

 

-Calmez-vous, madame. Rien ne sert de vous donner en spectacle ainsi. Il voulait juste vous demander de parler moins au chauffeur pour notre sécurité, pas de vous taire… Calmez-vous, et montrez plus de respect pour ce vieil homme…

 

-Il n’avait qu’à en montrer à mon égard, cria la grosse dame, que cette occasion de parler et de crier, de relancer l’affaire, de se montrer, semblait réjouir  au plus haut point. C’est ce type d’individus qui gangrènent notre société. Toujours à traîner leurs guêtres dans les mosquées alors que Dieu seul sait ce qu’ils font derrière…

 

-Anhou zoubilahi mina sheytani radjim ! Subhanallah !

 

-Je l’ai dit et je le redis, ne me fatigue pas avec tes gros mots, gueula la mégère en se dressant et en battant des mains. Elle faisait rouler ses yeux dans leur orbite, ce qui, chez les femmes sénégalaises, est signe de défi ou de coquetterie, de  bravade ou de perfide séduction. Dans le cas présent, la nature de la chose allait de soi. La grosse dame s’excitait, et comme elle ne devait être loin de faire cent kilos, les effets de ses mouvements s’en ressentaient d’autant plus fortement. La banquette du milieu tanguait et grinçait…

Le vieillard, ébahi, regarda devant lui sans un mot. Il enfonça un peu plus son corps menu dans son boubou et se réfugia dans Dieu, dans la prière, la méditation. Peut-être le Seigneur le sauverait-elle de cette femme satanique. Il serra son chapelet et se mit à réciter sourdement la sourate  « Ayatoul Koursiyou. » Ce ne fut pas cela qui calma la dame, déchaînée :

 

-Qu’il parle, qu’il nie ! Il ne le fait pas, vous voyez ? Vous voyez ? Il ne dit rien ! Ils sont tous pareils, que je vous dis !

 

-Madame, calmez-vous… Il ne répond pas, cela n’est pas honorable de votre part de continuer à l’attaquer de la sorte. Alors arrêtez. L’on a commencé ce voyage dans la paix, terminons-le ainsi. Nous ne nous reverrons probablement pas après. Alors inutile de s’entretuer. Reprenez-votre calme.

Et son souffle. Après cet échange salé, la grosse dame respirait à pleins poumons, comme si elle eut manqué d’air. L’effort avait été considérable, à n’en point douter. Elle réussit pourtant, avant de s’effondrer de tout son poids sur la banquette dont elle occupait presque la moitié, et qui menaça de casser sous son faix, à lancer, dans un ultime hoquet de mépris : « Tchimm… ».

 

Elle ne sembla pas relever que l’homme à lunettes, de sa voix suave mais ferme, lui avait explicitement demandé, intimé même, de se taire, tandis que le pauvre vieillard qui avait subi ses foudres le lui avait simplement supplié. Mais que voulez-vous ? On a les victoires que l’on peut sur terre. La fragilité du vieillard en faisait une proie facile ; la carrure intellectuelle et l’assurance du monsieur à lunettes l’investissait d’une autorité naturelle. Cette image avait dû s’imprimer dans l’inconscient de la dame, qui s’adoucit aussitôt que l’homme à ses côtés le lui demanda. Dans ce pays, plus que dans tout autre, l’apparence était une arme, la première des armes. L’intellectuel et le vieux dévot. A l’un, l’on témoignait respect et admiration ; à l’autre, au mieux, indifférence, au pire mépris, dans les deux cas mésestime. Allez chercher la logique dans tout ceci, l’on ne vous suivra point dans ces architectures des mœurs sénégalaises, dignes du labyrinthe de Dédale. Cette confrontation tacite, dans l’esprit de la grosse dame vulgaire, entre l’homme d’esprit et l’homme de Dieu (non pas, loin de là, que l’homme de Dieu soit dépourvu d’esprit et l’homme d’esprit de religion), que le premier cité remporta, témoignait bien de l’image que renvoyait la religion dans ce pays. On aime Dieu, point ceux qui l’aiment plus que nous ou en semblent être les plus proches. La plus grande faiblesse de la foi, hormis qu’elle est intermittente et souvent intéressée, c’est qu’elle est jalouse. Là-même, sur ce terrain sacré où l’amour devrait être le plus désintéressé, le plus éthéré, l’on trouve encore des moyens de faire régner une compétition, de l’envie. La masse ne se soumet aux élus de Dieu qu’après des miracles. La foi et la science de ces élus, qu’ils ont inébranlable et fort étendue en ce qui concerne les choses sacrées, n’ont jamais été des preuves absolues, car le peuple n’accorde aucun crédit à la grandeur de la foi et la sainteté si elles restent immatérielles. Bête, terre-à-terre, simple, simpliste, simplet, assoiffé de mythes (est-ce blâmable, si l’on sait qu’ils fondent une civilisation et une culture ?), le peuple  ne croit qu’aux mystères, aux choses extraordinaires. Une minorité d’entre eux se dévoue sur le seul testament de la sagesse et de la vertu de certains hommes élus. Voyez les prophètes ! Les religieux célèbres ! Que de persécutions avant la reconnaissance ! Et que de miracles durent-ils accomplir avant qu’on ne les croie ! C’est leur passeport. Ils se démènent pour l’obtenir. Il y a au Sénégal plusieurs confréries religieuses. Demandez à un disciple d’une de ces confréries une prouesse du saint qui l’a fondée. Spontanément, la plupart de ce que vous interrogerez auront cette tendance à vous citer des miracles matériels, qui brillent par leur éclat visible, extraordinaire, palpable. Peu d’entre eux vous parleront des miracles spirituels, qui sont au fond les seuls vrais en religion. Certes, dans les actes extraordinaires, il y a indéniablement une part spirituelle forte, mais elle est cachée : elle est la face immergée de l’iceberg de la foi, dont la part manifeste est la matérialisation du miracle. L’on ne voit, hélas ! que trop souvent la part matérielle et trop peu ses fondements spirituels. D’ailleurs, ce qui impressionne ces hommes n’est pas tant le principe que la réalisation ; c’est moins le comment de la chose que son éclosion subite et fabuleuse sur la scène des merveilles inexplicables. Ils s’enivrent de l’émotion sans en chercher les principes générateurs.  Et pourtant, les plus grands miracles de ces saints sont dans leur dévotion, leur culte du travail, leur amour de Dieu et des hommes, leurs écrits aussi nombreux qu’ils sont profonds et empreints de spiritualité, leurs prières, leurs discours qui sont des enseignements. Mais cela, bien peu vous le diront. L’on exige du saint qu’il prouve sa sainteté sous peine de le taxer de charlatan, de faux vertueux, de vendeur de foi à deux sous. On en oublie Dieu, en empiristes de la foi, en Thomas. C’était d’une certaine façon ce qui venait de se passer entre cette femme et ce vieux. 

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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite 2.

12 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S.

Chapitre II: La Bordée (2).

 

 

Durant cette brève algarade, le chauffeur, qui avait été sa cause originelle, était resté impassible, presque indifférent. Rien ne semblait pouvoir l’ébranler dans ses méditations intérieures, le déloger des sphères de sérénité et d’effrayante placidité où il semblait s’être muré. Dans le noir, ses yeux fixes brillaient d’un éclat particulier, jetant sur le bitume qui défilait inexorablement un regard d’où ne filtrait aucune pensée. Tout en lui semblait hermétique, inaltérable, affreusement imperturbable. Au fond du véhicule, sur l’inconfortable banquette arrière, à l’extrême gauche, l’enfant de troupe avait suivi la scène avec un sourire ou l’amusement disputait à l’effarement l’honneur de l’expression à porter au visage. Il n’avait rien dit, mais avait pensé tout haut : « qu’ils sont bêtes ! Mais qu’ils sont bêtes ! ». Un savoureux mot d’Einstein, de la même façon que celle d’Hampaté Bâ lui était venue plus tôt à l’esprit, résonna à son cerveau vif : ‘’il existe deux choses infinies : l’univers et la bêtise humaine ; encore que pour l’univers, rien ne soit sûr…’’ Il faillit le chantonner l’air de rien. Auraient-t-ils saisi la subtilité et la méchanceté de l’attaque ? Trois au moins, hélas, non. Le quatrième avait une chance. Aucun d’eux n’échappait à son jugement : ni le vieillard qui marmonnait encore une sourate, ni le monsieur qui réajustait ses lunettes sur son nez busqué avec cet air important qui lui était cependant naturel, ni la grosse qui, affalée sur le siège devant lui, et qui lui comprimait les genoux. Ni même le chauffeur qu’il prit pour un faible d’esprit, au même titre que le vieux. Dieu, pensa-t-il, et l’exemple dans tout cela ? C’est sur eux que je suis censé prendre exemple. Faites, Seigneur, que je ne devienne point adulte si c’est cela. En quelques heures, j’en aurai croisé cinq : quatre drôles et un menteur. Il y en a trois que je n’ai encore point entendus. Attendons de voir. Cela pourrait s’animer de nouveau, pour le meilleur ou pour le pire…

 

Il achevait cette pensée qu’une voix se fit entendre, rompant le silence qui s’était réinstallé dans la voiture depuis dix minutes, que ne dérangeaient par moments que la respiration bruyante de la grosse dame et les « alhamdoulilah » sourds du vieux à l’avant :

 

« Puis-je vous demander, à tous, de m’accorder une halte lorsque nous arriverons à Ngaye-Mékhé ? J’ai une chose très importante à récupérer. J’avais espéré que nous arriverions plus tôt, mais ces embouteillages ont tout dérangé. Je vous promets, ce ne sera pas long : juste quelques secondes. Il y a une personne qui m’attend au bord de la route, à la sortie de la ville, au niveau de la station Elton. Elle me remettra juste un colis et nous repartirons. Mais c’est juste si cela ne vous dérange pas. Je pourrai bien me le faire parvenir demain, je trouverai un moyen… »

 

-Ah mais bien entendu, répondit derechef la grosse dame qui s’était relevée subitement, et qui ne manqua pas cette nouvelle occasion de parler. Vous n’aviez même pas besoin de nous avertir, madame. On comprend parfaitement, cela m’est arrivé plusieurs fois. Faites-donc ! En ce qui me concerne, il n’y aucun problème. Elle retomba sur le siège en produisant son rire de monstre, arrachant au passage un couinement insonore au jeune homme assis derrière lui, dont elle avait encore écrasé les genoux.

 

-Je n’y vois pas d’inconvénient non plus, madame, fit l’homme à lunettes assis entre les deux femmes.

-Nous nous y arrêterons inchAllah.

 

-Je n’ai rien contre, dit l’élève en se remettant de sa douleur.

 

-C’est d'accord pour moi aussi, vous le demandez si gentiment, dit une jeune femme que l’on n’avait pas encore entendue, assise au fond du véhicule, à droite de l’élève. Manifestement, l’état d’énervement impatient qui l’avait conduite à mitrailler du regard son jeune voisin lorsqu’il entra dans la voiture, à la gare, s’était dissipé au cours du voyage. Elle souriait presque. Et elle était belle. L’enfant de troupe l’avait déjà remarqué lorsque son regard croisa le sien, incendiaire, à la gare. Mais bien qu’elle fût fâchée, sa beauté restait visible ; elle semblait même accentuée par la dureté qu’imprimait cet état d’âme à ses traits si délicats. Maintenant qu’elle souriait, l’élève, risquant un regard à sa droite, un de ces coups d’œil volés que seuls les voyeurs, les dragueurs invétérés et, accessoirement, les enfants de troupe savent jeter sans être pris en flagrant délit de contemplation, pensa avec cette simplicité qui ne sied qu’aux évidences de la beauté: « Elle est aussi jolie qu’un printemps. »

 

-Je crois que presque tout le monde a donné son accord, dit l’orateur du second rang avec un sourire satisfait. Il ne reste que vous, monsieur, continua-t-il en se retournant…

Personne ne parla.

 

-Monsieur… ?

 

Toujours aucune réponse de l’homme plongé dans le noir, qui complétait le trio de la banquette du fond.

On pensa qu’il s’était endormi. L’on essaya une dernière fois, en haussant la voix.

 

-Monsieur… !!

 

-Oui ?

 

-Excusez-moi de vous réveiller, je croyais que vous étiez en veille : j’aurais juré vous avoir entendu chantonner à l’instant…

 

-Vous avez l’oreille fine. Même mademoiselle à mes côtés ne m’a pas semblé entendre. Comment aurait-elle pu sinon résister à cet air divin ? Elle aurait dû fondre en larmes, que Diable ! Vous m’avez l’air d’un homme de culture et d’esprit. Avez-vous reconnu le dramatique mais non moins sublime air des Huguenots ? (Il chantonna) « Ô beau pays de la Touraine… » Voyez-vous le faste des décors et du ballet du grand-opéra ? Nous sommes au troisième acte, tenez… L’héritier du grand Rossini est là ! Le plus perfectionniste des grands compositeurs du XIXe siècle européen. Meyerbeer ! L’avez-vous écouté ?

 

-Non, je ne sais même pas qui c’est. Je ne connais pas parfaitement la musique classique européenne…

 

-Bédiable, je me serais donc fourvoyé dans l’évaluation de votre esprit ! Pauvre malheureuse âme, soupira l’homme avec une affliction réelle qui perçait.

 

- Je voulais simplement vous demander si vous aviez entendu la requête de cette dame, dit l’homme à lunettes qui sembla passer outre la désespérée et injurieuse remarque de son interlocuteur. Elle souhaiterait…

 

-J’ai parfaitement entendu, et cela m’est complètement égal. Je n’aime pas être dérangé quand la musique m’envahit. Que nous nous arrêtions pour la nuit ou pour une seconde, cela m’est absolument égal. Faites et laissez-moi seul avec la céleste musique. C’est dit…

 

-Voilà au moins qui a le mérite d’être clair, dit l’homme du second rang en souriant. Ce véhicule est bien étrange par ces passagers, acheva-t-il pour lui-même, ignorant qu’au même instant, tout le monde, excepté le vieux qui était perdu dans Dieu et l’élève dans la contemplation de la jeune femme à ses côtés, faisait la semblable remarque en pensée. Chauffeur, vous avez entendu ? A la station Elton de Ngaye…

Le chauffeur ne répondit pas.

 

-Merci, dit tout doucement la femme qui avait formulé la requête. Merci à tous.

Elle avait parlé avec tant de délicatesse, tant d’humilité que l’homme à ses côtés, surpris de tant de sincère gratitude en un seul son de sa voix, qu’elle avait fort douce, se retourna et la considéra. Elle devait avoir une quarantaine d’années. La tête couverte d’un châle bleu turquoise, elle portait des lunettes, grosses, noires, dont il se demandait l’utilité dans une telle obscurité. L’explication lui parvint un instant plus tard, quand il la vit tâtonner pour retrouver le manche du baisse-vitre, encore miraculeusement intact, pour remonter la vitre et se protéger de l’air froid qui avait commencé à s’engouffrer dans le véhicule. Elle était aveugle. Mais malgré la taille des lunettes, l’homme arrivait à voir distinctement le visage fin et long de sa voisine, son nez droit, son menton relevé sans être agressif et ses pommettes saillantes : autant d’attributs qui lui donnaient une beauté sauvage mais douce à la fois. « Ses yeux jadis durent être grands et beaux », se dit l’homme songeur, en détournant son regard.

 

On arriva à Ngaye. La ville ne dormait pas encore et était même joyeusement animée, alors que vingt-trois heures sonneraient bientôt. La chaleur de la nuit avait poussé les habitants au dehors, à la quête d'une improbable brise. Alors que la voiture traversait lentement la ville, se dirigeant vers la halte prévue, nos passagers purent profiter des atours de cette commune.

 

Ngaye-Mékhé avait de multiples charmes. Sa célébrité, cependant, était surtout assurée par ses productions de chaussures en cuir. C’étaient des étals partout, des boutiques, des comptoirs où étaient achalandés des chaussures aux formes aussi diverses que les occasions qui pourraient pousser les mettre. Ici c’étaient de magnifiques souliers faits main, et qui n’avaient à rougir devant aucune production d’Helston, de Redskins, de Rampazzo ou de Florsheim ; de ce côté des sandales pour la détente qui n’en étaient pas moins raffinées ; là c’étaient de magnifiques babouches qui, en qualité, valaient deux paires d’espadrilles et quatre d’escarpins tout en valant cinq fois moins en prix. Ces babouches aux motifs somptueux, rappelaient l’apparat riche des anciennes princesses, ces femmes, ces grandes royales, ces élégances, ces reines, ces nobles Linguères de l’ancien empire du Djolof, dont Ngaye est, avec Louga et Kébémer, l’un des joyaux.

 

Ngaye jouissait des auras croisées de deux dimensions : celle historique d’abord, que lui avait conféré les faits de guerre des anciens royaumes du Cayor et du Ndiambour jadis unis; artisanale ensuite, telle que sa production d’articles de cuir et d’objets de toutes sortes, d’art surtout, la lui assurait. De plus, sa situation géographique privilégiée, entre les deux grands poumons régionaux que sont le nord-ouest et le centre-ouest, Saint-Louis et Dakar, la grande côte et la façade atlantique dakaroise, avait alimenté un temps la rumeur d’un transfert céans de la capitale. Mais la chose fut plus facile à dire qu’à réaliser, et mourut comme elle était née : à l’état de projet. L’idée n’était pourtant pas mal pensée : le site géographique même de Ngaye, qui est autre chose que sa situation, offrait toutes les garanties d’un espace ouvert et non comprimé comme peut l’être Dakar. Imaginez-vous d’immenses plaines qui s’étendent à perte de vue, où foisonnent prairies et pâturages sur lesquels paissent à longueur de journée maints animaux domestiques, champs, bosquets. Ces plaines, qui annoncent l’océan Atlantique à l’ouest, sont à cette grande côte du Nord du pays ce que la Flandre française est à la région Nord-Pas-de-Calais en France : un hinterland, c’est-à-dire un arrière pays. On retrouve à Ngaye, à peu près, les mêmes caractéristiques géographiques que celles du « plat pays ». Car comme la Belgique, par la solidarité des caractéristiques de ses terres, leur platitude donc, commence en réalité, géographiquement, dans l’arrière pays à l’est de Dunkerque, dans ces plaines flamandes baignées par la mer du Nord, dont les collines de l’Artois constituent le premier vrai repoussoir, la zone de contact entre Ndiambour et Cayor, au cœur de laquelle Ngaye se trouve, se décline comme un vaste talus, qui sépare la plaine des hauts plateaux, et annonce Tivaouane, qui est la vraie entrée dans le montagneux Cayor par le nord. C’est ainsi aux confins de près de cent cinquante kilomètres d’étendues planes et d’une région montagneuse que Ngaye se trouve. Cette position de carrefour géographique avait été un atout de taille dans ce projet d’en faire le cœur économique du pays. Son accessibilité avait enchanté les auteurs du projet et le président de la République bâtisseur, avait trouvé l’idée géniale –et l’avait donc faite sienne. Les seuls défauts de Ngaye, hélas, sont de n’avoir pas une ouverture sur l’Atlantique, qui ne s’étend pas jusque là, et de pâlir de la concurrence avec Thiès et, à un degré moindre, Louga. Mais quel atout cela eût été pour cette ville: arrière-pays fort et avant-port ! 

 

Le « sept places » arriva à la station. La pause qui devait durer une trentaine de secondes, le temps juste que l’on remît le colis à la dame aveugle, dura cinq minutes. Le monsieur au fond du véhicule, celui qui chantonnait, avait soudain dit, avec une désinvolture surprenante : « J’ai un besoin des plus pressants. » Il avait demandé à sortir et se dirigea d’un pas nonchalant mais élégant vers les toilettes de la station. Le chauffeur l’y suivit. Et les autres passagers du sept places sortirent finalement se dégourdir les jambes quelques minutes : après tout, cela faisait près de quatre heures qu’ils étaient assis.

 

Le jeune enfant de troupe notamment bénit cette pause et détendit ces pieds douloureux. Il jetait de furtives œillades sur sa belle voisine qui, bien que ses yeux fussent mélancoliquement fixés sur les ténèbres de la plaine qui s’étendait de l’autre côté de la route, sentait l’intérêt que lui portait le jeune homme qui croyait épier incognito, et l’insistance de son regard. Des multiples dons non charnels de la femme dans l’art de se faire désirer, le plus banal est l’indifférence qu’elle feint à l’égard de l’attention mâle. Le plus classique est le mépris qu’elle lui témoigne. Le plus ingénieux, le plus inexplicable, est la haine qu’elle lui nourrit. « Tu es encore trop jeune, mon chéri, pensa-t-elle en souriant malicieusement… » Un peu plus loin, adossés à la voiture, la grosse dame et le monsieur à lunettes conversaient. Mais de quoi ? Qui les eût vus là se serait posé la même question, tellement leur dissemblance physique frappait, mais l’on a vu qu’il n’y avait pas que celle-ci. Un vrai abîme intellectuel existait entre ces deux âmes qui semblaient pourtant s’entendre, soit que la médiocrité s’élevât au niveau de la lumière, soit la que lumière descendît au niveau des ténèbres. Aucune de ces solutions n’était satisfaisante : la première était impossible : un quintal de bêtise ne saurait s’élever, au sens propre comme figuré ; la seconde illogique. Pourtant, ils discutaient. Mais de quoi, Seigneur ?

 

La dame au châle était descendue quelques secondes puis était remontée. Elle était si discrète qu’elle semblait ne pas vouloir déranger les autres de sa présence. Cependant, au moment de remonter dans le véhicule, elle avait demandé l’aide de la jeune femme qui était au fond du véhicule. Celle-ci s’était empressée de l’aider, la tenant par le bras, la guidant dans tous ses gestes avec une attention particulière. « Merci beaucoup, ma fille… » La jeune fille fut comblée de joie par ce mot de cette dame qu’elle connaissait à peine, mais dont l’attitude l’émerveillait déjà. Ce n’était point de la pitié par égard à son handicap physique : c’était un de ces attachements inexplicables qui vous lient naturellement à une personne, qui font que vous l’admirez spontanément, gratuitement. Elle lui sourit. La femme, comme ayant perçu à travers les ténèbres dans lesquelles sa cécité l’avait plongée le sourire de la jeune femme, le lui rendit sans dire mot. Cela venait du cœur.

 

Le vieillard avait fait quelques pas les bras croisés dans le dos, le chapelet à la main, et s’était arrêté, les yeux levés vers le ciel, au milieu de la station. Lui aussi était discret, mais d’une discrétion autre, qui confine à l’absence, à cette absorption et cette dilution compète de l’âme dans la prière et la quête du Seigneur. Il se retourna et revint lentement vers le véhicule. Il rêvassait quand soudain son regard croisa les yeux de la grosse dame. Il crut avoir vu sur ses lèvres un sourire, qui avait l’air de dire : « tout à l’heure, ce n’était que du cinéma ; tu es mon ami… ».

 

Cette sortie inopinée révélait la troupe dans toute sa diversité. Et dans toute son étrange composition. Si l’on pénétrait les pensées de chacun de ces individus à cet instant précis, l’on serait autant surpris de la différence de leurs pensées intimes que de la façon dont elles sont paradoxalement reliées. Chacun d’eux pensait d’une façon ou d’une autre, indirectement ou non, consciemment ou non, à un autre passager. La dispute qui avait animé le voyage tout à l’heure ainsi que les savoureux échanges qui s’étaient produits rendaient leurs effets en ces moments. La complexité de la nature humaine aidant, chacun s’était fait une petite idée de son voisin, avait imaginé des choses, avait décidé d’une attitude à tenir ou maintenir. Les plus impudiques en attendaient encore, les projets les plus diverses étaient ficelés dans quelque coin de chaque cerveau, en vue du reste du voyage. La complexe toile des relations humaines, dont les sentiments, les jugements et les affects à l’égard de son prochain sont les fils, avait commencé à se tisser entre ses individus qui, il y a quelques heures encore, ne se connaissaient pas. Qui avait commencé à s’intéresser à un autre, un tel méprisait un autre quidam, celui-ci se moquait de celui-là, celui-là craignait celui-ci ou le détestait, tel autre était indifférent. Etc. C’est également cela, la magie du « sept places ».

 

Le chauffeur marchait derrière l’homme du fond, l’amateur de musique. Etant donné qu’il avait trouvé un malin plaisir à dissimuler son visage dans les ténèbres des encoignures du véhicule, le chauffeur n’avait pu distinguer nettement les traits de son visage, comme il avait pu le faire avec les autres. Qu’il était bien mis, tout en étant simple ! Un pantalon de soie noir et une chemise bleue ciel avaient suffit à son élégance. Il avait dans la démarche cette majesté noble des fauves, qui ressemblait à un alanguissement. Et cette forme de nonchalance, loin d’être une discordance à cette allure, en était l’indispensable  agrément.

 

La station, à cette heure, était bien peu animée. Quand, après avoir fait leurs besoins, ils se retrouvèrent face à face en pleine lumière, le chauffeur put détailler le visage de ce singulier personnage. Il était tout ce qu’il y avait de plus laid. Sa mise élégante n’avait d’égal que le désordre de ses traits : ceci compense cela. Sa tête était grosse, disproportionnée par rapport au reste du corps, auquel elle était reliée par un cou maigre, dont on se demandait par quel miracle il ne se rompait pas. Le nez épaté, les joues flétries et creuses, le menton fuyant, cet homme n’avait pas la beauté qu’avait pu laisser supposer sa culture et son apparat. Cependant, il avait du charme. De celui là que confère la laideur. Un charme terrible, laid, magnétique, irrésistible. Ses yeux profonds et clairs étaient sévères. Ses lèvres, larges et plissées, donnaient à son faciès une moue méprisante que ne pouvait justifier que l’assurance de quelque supériorité intellectuelle ou sociale. Enfin, il était impossible de lui donner un âge. Il semblait être hors du temps, passer entre les lignes des âges aussi facilement que s’il eût marché. Quoique ses joues laissassent deviner un certain âge, la vigueur apparente de son corps et son front qu’aucune ride ne plissait vous eussent convaincu du contraire.  Le chauffeur, pour la première fois de la soirée, parut impressionné par l’individu qui se tenait devant lui.

 

« Votre véhicule est un régal, monsieur, rappelez-moi d’y monter une prochaine fois. Je m’amuse comme je ne l’ai fait depuis longtemps, surtout dans ce type de véhicule. Il en sort de la bêtise par tous les trous de sa carrosserie, qu’elle a fort laide. L’on ne devrait être au bout de nos surprises, ne pensez-vous pas ?

 

-Je suis de votre avis.

 

-Bien. Votre laconisme manque cruellement de personnalité et de réflexion, cher ami...

 

-Et votre arrogance de méchanceté, ce qui en fait une enveloppe vide.

 

-Ha ha ! La méchanceté… Puis-je allumer ma pipe ? Merci… La méchanceté… Elle n’appartient qu’aux médiocres et à ceux qui considèrent leur prochain, dût-cette considération être de la haine. Je ne suis pas de ceux-là. Envers les autres, envers vous, je n’ai qu’une superbe et désinvolte indifférence. Je ne vous hais ni ne vous aime. Je vous regarde de haut, d’un pilastre: mes goûts m’en ont donné le droit. Le seul sentiment humain qui me relie constamment à vous -puisque l’indifférence, différant en cela du mépris, est absence de sentiment, pure attitude donc- c’est le cynisme. En ce qui me concerne, l’art de se faire haïr pour ne point aimer ou créer d’attaches. C’est la seule chose dont il faut s’armer dans les commerces humains. Tout le reste, le mépris, l’amour, l’amitié, est futile et meurt. L’art seul compte, qui est éternel et ne vous trahit jamais. Et la musique est le plus beau des arts.

 

-Je vois. Encore un de ces crétins qui se prennent pour des exceptions. Esthète ?

 

-Entre autres qualités. Mais je réclame plus.  

 

-Dandy donc.

 

-Me voici. 

 

-Vous n’êtes pas très crédibles, reprit le chauffeur après l’avoir considéré un moment. Nous sommes au Sénégal, en 2011. Croyez-vous que votre personnage, provocateur, subversif, paresseux révolté vaille encore quelque chose ? Le dandy cynique, précieux, hautain, on connaît. C’est un cliché suranné, cela ne tient plus la route. Même en Europe, vous seriez ridicule.

 

-Oui, je le sais. C’est bien pour cela que je le fais. Et entre nous, un chauffeur qui sait ce qu’est un dandy n’est pas très courant non plus. Vous m’étonnez… C’est à se demander si vous êtes bien ce que vous prétendez être. La fumée ne vous dérange pas ? 

 

Ils se turent tous deux un temps, s’observant les yeux dans les yeux. Il y avait là deux forces qui se défiaient. Celle, mystérieuse et tranquille du chauffeur d’une part ; de l’autre, celle exubérante mais non moins imperturbable car indifférente du dandy. Il y avait également deux physiques particuliers qui se toisaient. Le chauffeur rompit ce duel silencieux :

 

-Vous êtes un con.

 

-Il faut en être un pour reconnaître son semblable. C’est leur seul talent, camarade. Le vôtre.

 

Le chauffeur sourit et repartit vers le véhicule, où les autres passagers étaient restés dans la configuration dans laquelle nous les avions laissés. Le  dandy marcha un peu, s’arrêta, regarda le petit groupe et dit assez haut : « Cette compagnie porte en elle quelque chose, il y a là quelque intérêt mystérieux, ma foi, ou mon intuition me trompe, ce qui est impensable. » Il éteignit sa pipe, et se dirigea vers le véhicule de sa démarche si caractéristique.

 

Au moment où le « sept places » repartait, il était vingt-trois heures un quart, et il restait plus d’une centaine de kilomètres de route à couvrir. Mais Saint-Louis était déjà dans l’air, ou du moins, dans les esprits.

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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage).

9 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

     Ceci est un long et –peut-être - inutile bavardage, qui s’étalera sur des kilomètres. Passez votre chemin si la longueur, les digressions,  l’inutilité, la flânerie vous répugnent. C’est le roman d’un voyage. Et à être bien étrange, il n’en sera pas moins long.

 

 

Chapitre I : Le « Sept Places ».

 

L’effervescence inaltérable de la gare routière de « Pompiers », à Dakar, est un de ces indicateurs de la joyeuse frénésie qui s’empare la capitale sénégalaise dès l’aube pour ne la lâcher qu’à la nuit noire. Il était dix-huit heures passées de dix minutes. S’il vous arrivait de vous promener à peu près à ces instants dans cette gare, ce que vous y trouverez vous enchantera ou vous en dégoûtera à jamais.

 

Les puanteurs des ordures alentour, enchevêtrées à celles que dégagent des murs d’un jaune défraîchi qui menacent de tomber pourris à force qu’on leur ait pissé et/ou déféqué dessus, vous y agresseront les narines aussi fortement que vous les chatouilleront les effluves culinaires s’échappant de ces gargotes où l’on vous sert de tout à prix abordable, et qui font tout le charme de ces lieux publics. Ce mélange peu hygiénique, certes, mais que l’habitude finit par rendre plaisant, d’odeurs contradictoires, constitue la particularité olfactive de ce lieu, qui n’est qu’une part de son identité globale. L’autre part est sonore. Vous y entendrez les cris bêtes des apprentis bêtes, les vociférations des vendeurs d’articles aussi faux que les orgasmes des putains du Plateau, les klaxons des taxis, le tapage des disputes et des bagarres rangées entre cul-de-jatte et aveugles, les litanies sans âme de talibés harassés, les braillements d’un môme morveux qui chiale, les braiements d’un âne perdu au milieu (ne demandez pas comment, Dieu seul le sait) des voitures : autant de bruits dont l’adjonction donne lieu à un tumulte indistinct, pareil au bourdonnement d’un essaim d’abeilles, et qui, à force d’être persistant, finit par disparaître et se fondre dans cet univers, en en devenant, comme la rumeur des vagues se levant et s’écrasant sur la jetée l’est à la plage, le bruit de fond naturel. En ce lieu, vous l’aurez compris, l’harmonie est un désordre.

 

Cette gare, en somme, est un réduit social du pays : elle flaire bon  le petit peuple. Sa malpropreté a quelque chose de d’excitant, que les meurt-de-faim aiment. Elle figure les représentants lambdas, voire miséreux du Sénégal, c’est-à-dire l’écrasante majorité sociale, dans leur sympathique et niaise bonhommie, dans leurs extraordinaires tares. Le Sénégal est tout entier dans ses gares.

 

Au milieu de l’atmosphère délirante de cet endroit, décrite plus haut, coincé entre deux « Ndiaga Ndiaye » qui menaçaient de tomber en pièces s’ils se risquaient à rouler au-delà des cinquante (comme tous les « Ndiaga Ndiaye, du reste), un véhicule noir aux portières ouvertes attendait que son bord fût rempli pour partir vers une destination que nous découvrirons plus tard. C’était un « sept places ». En ce point, à dessein d’éclairer les lecteurs qui ne seraient pas sénégalais, ainsi que les sénégalais qui ne le seraient que de nom s’ils ignoraient de quoi il s’agit, il est peut-être nécessaire d’évoquer cette bizarrerie, ce désordre, ce malheur, cette difformité sur roues qu’est le « sept places ».  

 

Il est un certain nombre de similitudes frappantes entre un « sept places » sénégalais et un corbillard traditionnel. Pour sûr.

 

L’on vous passe leurs intrigantes ressemblances sur la forme : cette coupe sinistrement allongée, très basse sur le bitume à l’avant, quelque peu relevée à l’arrière ; cet aspect arrondi à la malle, qui leur donne une allure générale semblable à celle d’un batracien à la saison des amours ; enfin, cette étroitesse qui semble les compresser dans le sens de la largeur, et qui n’est que la conséquence de leur longueur. Le « sept places », dans sa forme, est un corbillard, sauf qu’il n’a pas cette lugubre élégance, ce charme classique qui font la singularité du véhicule funèbre.

 

Cependant, s’il ne s’agissait que de cela, que de pure ressemblance formelle, physique, il serait inutile d’en parler. Cela ne ferait partie que de ces innombrables curiosités disséminées dans la nature, dont on fait la  remarque un beau jour, plaisamment, l’air amusé, sans rien en tirer d’autre qu’une niaise joie à l’idée de la ressortir  dans quelque soirée future, snob, bête, vide, entre amis ou au milieu de dames que l’on cherchera à impressionner par l’étalage d’un savoir fin sans être pédant, remarquant des choses futiles mais agréables à l’esprit humain et à cette part de vanité qu’il recèle toujours. Ca ne sert à rien. Mais ça divertit.

 

Mais pour en revenir au « sept places » et au corbillard, puisque c’est d’eux que nous parlions avant de nous engager dans cette inutile quoique nécessaire digression (oui, inutile quoique nécessaire, c’est possible) il nous semble que leur ressemblance cruciale –et en cela d’autant plus étrange et inquiétante- réside dans leur fonction, qu’ils ont, malheur des malheurs, presque commune. Voici.

 

Le corbillard conduit au cimetière. Le « sept places » aussi, souvent, hélas. La preuve en est que c’est là (le cimetière) l’un des rares endroits où ses freins marchent. Le corbillard transporte un mort ; le « sept places » en porte sept probables. Non, pardon : huit, nous oubliions le chauffeur, qui est le premier des morts. Le corbillard roule vers le tombeau ; le « sept places », lui, roule à tombeau(x) ouvert(s). Et pas que les tombeaux, d’ailleurs, puisque ne sont non plus fermées quand il roule ses portières, heureusement maintenues à sa ferraille brinquebalante par une complexe et diablement ingénieuse architecture de fils de fer et de cordelettes douteuses. Les sénégalais n’ont du génie que pour cela : le rafistolage, le bricolage, les entreprises suicidaires, la malice parfois, la bêtise souvent. Le corbillard, enfin, appartient généralement aux Pompes Funèbres. Le « sept places » aussi. Car l’association de chauffeurs/chauffards –interchangeables sans conséquence grave, en ce qui les concerne- du coin est une succursale brillante des Pompes Funèbres, une assemblée de fossoyeurs qui ont plus affaire aux morts qu’ils tuent qu’aux vivants qu’ils vont tuer s’ils se risquent dans le « sept places ».   

 

Voilà pour la comparaison. Elle n’avait pour but que de montrer le caractère singulier des « sept places », infatigables et sinistres chevaliers portant en croupe la mort -« Post equitem sedet atra cura », disait ce bon Horace- sillonnant les routes sénégalaises, battant le bitume qui s’effrite, finissant souvent contre quelque arbre ou quelque autre « confrère », dans un duel où personne ne gagne, où tout le monde meurt. Pour vous épouvanter encore, tenez. Malgré tout ce que nous venons de dire pour vous ôter l’envie de grimper dans l’un deux, sachez que les « sept places » sont les moyens de transport en commun les plus sûrs du pays. Comparés aux « Ndiaga N’diaye », « karr rapitt », karrou Seugn-Bi », « wootirs » et autres « sarett », le « sept places » est un luxe. Le moins pire des moyens de mourir. Donc, si votre condition ne vous permet pas d’user d’un véhicule privé, que votre bourse ne vous laisse pas le loisir de louer un véhicule et un chauffeur sûrs, que votre condition physique et, surtout, votre santé mentale ne vous poussent pas à préférer le vélo ou la marche à pied plutôt qu’un transport en commun, alors choisissez le « sept places ».

 

Quant à sa configuration intérieure, vous vous la figurez sans grand peine. L’on va vous y aider, sinon. Imaginez trois rangées de sièges, une première à l’avant, où vous trouvez deux sièges, celui du conducteur et celui du passager ; derrière ceux-ci, mettez une banquette à peine assez large pour que trois personnes s’y tinssent en se serrant ; et enfin, derrière cette seconde banquette médiane, mettez-en une troisième au fond du véhicule, étroite, en hauteur par rapport aux autres et suivant la forme de la voiture, et vous aurez une représentation à peu près exacte de l’intérieur de ce véhicule. Cette dernière banquette que nous venons d’évoquer, celle du fond, est la plus inconfortable du « sept places ». Il y fait chaud, l’air n’y parvient que difficilement, et lorsqu’il y parvient, il y parvient vicié et désagréable. Trois malheureux doivent y être plus serrés que sardines en pots, et en ressortir avec toutes formes de courbatures. L’on ne sait point comment s’y tenir, car l’espace entre la banquette intermédiaire et celle-ci est parfois si mince qu’il n’y pas de place pour les jambes. Le passager infortuné de ces places du fond les garde souvent repliées, dans une posture semi-fœtale très peu commode. Et lorsque, par malheur, ce voyageur s’avère être très grand par la taille, le supplice est multiplié.  Si le « sept places » est en soi un échafaud, la rangée de places du fond en est le maître, c’est-à-dire le bourreau.

 

Le « sept places » dont il est ici question correspondait presque à toutes ces descriptions. Ses freins marchaient et ses portières fermaient. Il ne faut pas en demander plus.

 

A côté du véhicule, des hommes, regroupés conversaient politique. Comme d’habitude. Avec platitude, sans intelligence, sans débats d’idées, sans opinions réelles, en ressassant des sujets banals évoqués la veille, l’avant-veille, et qu’ils évoqueraient encore demain. Ils parleraient mais ne feraient rien. Se plaindraient puis iraient se coucher. Critiqueraient mais ne tenteraient de rien changer. Attendraient. Qui ? Dieu. Comme d’habitude. Aucun d’eux ne croyait à ce qu’il disait, cela se voyait dans la forme de leur tête. En assemblée publique, en palabres pures, c’était à qui serait l’orateur le plus brillant, entendez celui qui crierait le mieux. Mais en termes d’action, c’était à qui serait le plus inactif. Comme d’habitude. Après la politique, ce serait la lutte. Comme d’habitude.

 

La diversité de leur physionomie respective et de leur mise n’arrivait pas à dissimuler l’intérêt semblable de leur âme pour l’argent, et pour leur talent égal pour détecter à des lieues le voyageur en quête de véhicule. Celui-ci avait un nez telle une péninsule en dérade, celui-là une bouche aussi large qu’un océan, tel avait la tête si grosse qu’elle semblait alourdir le corps, tel autre avait le front si empesé qu’il lui semblait écraser le nez sur lequel il retombait en saillie, mais enfin, tous avaient les mêmes yeux d’aigles, qu’ils fussent cachés sous des lunettes noires ou rongés par la conjonctivite : des yeux avides, des yeux d’Harpagon, malicieux, à l’affût. L’on ne saurait vous dire exactement qui était qui dans ce lot : tout le monde était chauffeur, rabatteur, trésorier, contrôleur, mécanicien du véhicule. Tout le monde parlait.

 

« Combien de places reste-t-il encore ? »

-Plus qu’une seule, et ce sera plein. Tiens-toi prêt à partir à tout moment. Par ici ! Par ici ! Plus qu’une place ! »

 

Les deux hommes qui venaient d’échanger ce court dialogue semblaient être le chauffeur du véhicule et le contrôleur des finances, nommons le ainsi. Le premier était grand, d’un teint affreusement noir, et était habillé d’une chemise à carreaux simple à laquelle manquait un ou deux boutons et d’un pantalon de soie noir. Il semblait plutôt jeune, trente-cinq ans tout au plus, quoique son crâne commençât à se dégarnir par le front. Quant au second, il s’agissait d’un vieillard dont on se demandait comment il arrivait à être si agile malgré ses soixante dix ans au moins. Il avait un boubou ample, assorti d’un bonnet qu’il tenait négligemment posé sur sa tête blanche, mais qui ne tombait jamais malgré ses mouvements aussi brusques qu’incessants.

 

« Par ici ! Venez remplir celui-là. Plus qu’une place ! Une seule ! ». Il criait.

-Bonjour ! Excusez-moi, est-ce à cette voiture-ci qu’il ne reste qu’une place ? Un jeune homme de teint clair, avec des traits fins et harmonieux, vêtu d’un jean délavé et d’une chemise cintrée blanche, s’était approché du démarcheur.  

-Tu dois être aveugle, mon ami ! En vois-tu une autre ? Oui, c’est bien elle. Monte et c’est parti. Tu n’as pas de bagage ? Non… Alors on y va ! Chauffeur !

-Une minute. Vous ne savez même pas où je vais.

-Hé ! l’ami, tout le monde sait qu’ici, c’est la place réservée aux voitures en partance pour Saint-Louis. Et toi, tu y vas. Tu es saint-louisien ou au moins, tu y as vécu ou y vis encore. Vrai ou pas vrai ?

-Vrai, vrai, grand-père, dit l’interlocuteur du contrôleur des finances en affichant un sourire d’où suintait la fierté. A quoi le voyez-vous ?

 

Tout en parlant, le jeune homme avait remis au vieux le prix du billet. En habitué de ce trajet, il en connaissait le coût, et n’eut pas besoin de demander, même si avec les fréquentes augmentations, aussi subites qu’inexpliquées (la vie chère et le prix de l’essence deviennent des excuses un peu éculées), il eût été plus prudent de le faire. L’homme se saisit du billet de banque, le scruta afin de vérifier qu’il n’était pas issu de la contrebande devenue courante, puis sortit un gousset d’où il prit la monnaie qu’il devait et où il rangea le billet perçu. Ces gestes, exécutés avec la désinvolte maîtrise que confère l’habitude, ne l’empêchaient pas de continuer à converser gaiment :  

 

« Ah ça, petit, seules les personnes de mon âge savent encore le faire. Je l’entends d’abord, le vois ensuite. Je l’entends à ton accent, lent, régulier quoique traînant, rythmé, faussement noble, très lourd sur les « A » et raccourcissant les mots. Le wolof de Saint-Louis est si singulier, dans sa diction comme dans son vocabulaire, qu’il m’a suffit que tu me salues pour que je sache que tu as un lien avec la ville aux deux eaux. Et à quoi je le vois ? A quoi je le vois ? Ha ha ! Mais à tout ! Cela saute aux yeux : à ta démarche nonchalante, à tes gestes souples, à ton port de tête haut. Tout ça ! Vous ne changerez jamais, vous autres Ndar-Ndar : toujours à croire à la pureté de votre sang et à l’originalité de votre wolof ! Erreur ! Dakar a été et reste la matrice du wolof avec les Lébous. Vous, vous êtes nés du Fouta, dont vous vous êtes libérés par la suite. Mes ancêtres du Ndiambour vous ont ensuite fait. »

 

Le volubile énergumène vit avec un sourire narquois son interlocuteur esquisser un geste de protestation. Il reprit :

 

«J’ai bourlingué un peu partout, tu sais. J’ai été chauffeur de taxi un temps à Saint-Louis. Une charmante ville, avec de charmants habitants, ma foi. En termes de tranquillité et d’hospitalité, y a que Louga qui fait mieux. T’es de Guet-Ndar ?

-Non…

-De Pikine alors ? fit-le vieux qui ne laissa pas son jeune client en placer une.

-Non plus. De Bango.

-Bango ? Haha ! t’es loin toi du cœur de la ville, toi. Dakhar Bango, j’connais, j’connais ! Le camp, les militaires, le fleuve, le vieux ranch, les belles femmes peulhs du village. Pour sûr, ça me connaît ! Militaire ?

-Elève.

-A l’université ?

-Non, à l’école militaire de Bango…

-Ah, « La Birtannie militaire » ? Et t’habites Bango ? T’en as, de la veine ! Ah, ‘’la Brittanie…’’ J’y ai été ! Dans ma jeunesse, en 53. J’étais très intelligent ! Mais par la suite, je n’ai pas voulu continuer, car je voulais travailler très vite. Une grande école, très grande. » 

 

Le jeune homme regarda le vieux parler sans un mot. Il faisait en ce moment même appel à tout ce que sa volonté pût lui offrir de contenance pour ne point éclater de rire devant ce sympathique vieillard, qui mentait cependant. Les muscles de son visage se crispaient en de violentes contractions dues au fou rire qu’il réprimait depuis que le contrôleur avait parlé d’avoir été à « la Birtannie militaire. » Par respect pour son âge, l’enfant de troupe n’avait voulu signifier à son aîné qu’il ne disait pas vrai. L’année qu’il a donnée d’ailleurs, 1953, marque un petit événement dans l’histoire de l’école. C’est en 1953, en effet, que l’Ecole des Enfants de Troupe de Saint-Louis-du-Sénégal devint l’Ecole Militaire Préparatoire africaine. L’appellation de Prytanée Militaire ne surviendra que plus tard, après les Indépendances, en 1962. Quiconque a été au Prytanée le sait, c’est un détail que l’on n’oublie pas, un tournant décisif. Ce vieillard (savait-il qui était Charles N’tchoréré ?) faisait partie, sans doute, de ces centaines, de ces milliers de sénégalais qui n’avaient entendu parler du Prytanée Militaire de Saint-Louis qu’à travers la radio, la télé, ou par un lointain proche dont le fils passait ou réussissait le concours. Et comme tous ces sénégalais, désireux de s’attirer un pan des rayons de prestige qui irradiaient de cette école, ce vieillard s’était inventé un cursus imaginaire au sein celle-ci.  Etrangement, ceux qui le faisaient, et ils étaient nombreux –ce n’était par exemple pas le premier que le garçon croisait-, s’arrangeaient toujours pour faire remonter leur parcours à des périodes très éloignées dans le temps, en sorte, pensaient-ils certainement, que leurs dits soient invérifiables. L’erreur est aussi courante qu’elle est stupide, car au Prytanée, l’on n’apprend pas seulement aux élèves les rudiments d’une vie militaire, ni simplement les sciences, la littérature ou les langues : on leur apprend aussi l’histoire de leur institution. Ce vieux l’ignorait, et commettait ce gentil mensonge. Tout en se retenant de laissait paraître son amusement, le jeune homme pensa : ‘’ En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle…’’ « Oui, bien sûr, se dit-il. Sauf que celle que j’ai devant moi brûlera avec quelques mensonges, malgré sa science. L’autodafé ne sera pas tout à fait malheureux. » 

 

« T’es en quelle classe ?

-En terminale, souffla le jeune homme avec une voix rauque, convulsive et remplie de rires.

-Le BAC hein ? Bonne chance alors ! Que Dieu te vienne en aide. Voilà ta monnaie ! En route !

-Merci, réussit à balbutier le jeune, les larmes aux yeux et la tête baissée. »

 

Il fut obligé, après s’être éloigné du vieux, de feindre un appel téléphonique pour pouvoir éclater à sa guise d’un rire nerveux et fou, sous les yeux étonnés du contrôleur qui n’avait rien compris à la ruse. Cela lui prit deux bonnes minutes avant de se calmer. Outre le mensonge, la remarque du vieux sur son port de tête haut l’avait amusé. « Ca, ça n’a rien à voir avec le fait que je sois Ndar-Ndar. Ce ne sont que les effets collatéraux des garde-à-vous répétés... » Il rentra ensuite dans la voiture dans laquelle six personnes l’attendaient déjà, lança un timide salut auquel quelques voix, deux ou trois, répondirent du bout des lèvres, puis prit place au fond du véhicule. Il savait qu’en arrivant le dernier, il ne pouvait qu’hériter d’une place au fond. Il s’y était résigné, et avait pris place, le visage encore rieur, au fond du véhicule, à l’extrême gauche, près d’une fenêtre qui n’ouvrait évidemment pas. A côté de lui, les deux personnes qui partageraient son calvaire semblaient déjà énervées, à en juger par leur mine semblablement contrite, et le regard peu avenant que lui lança la personne immédiatement à sa droite, qui ne répondit pas à son salut.

 

-Ces enfants alors… Chauffeur, par ici ! T’es plein ! Il est temps de partir ! Bon vent, mes amitiés à Koumba Bang ! Voiture suivante !

 

Le chauffeur, dont la peau semblait avoir brûlé tellement elle était noire, se leva avec lenteur de son banc. Lorsqu’il se dressa, sa grande taille se vit d’autant plus qu’il était mince. Il dégageait cette tranquillité des hommes qui ont vu bien des choses mystérieuses et que rien ne saurait effrayer. La blancheur extrême de ses yeux, contrastant avec les ténèbres de son visage, lui conférait une aura mystérieuse et terrible. S’asseyant à la place qui lui était réservée, il salua et, sans attendre une réponse que l’on ne lui aurait de toutes les manières pas donnée, commença à manœuvrer l’indémêlable réseau de fils qui servait d’allumage au moteur. De clé, point n’était besoin. Où allait-elle rentrer, vu qu’il n’y avait plus d’emplacement à son effet ? Après quelques manipulations douteuses, le chauffeur réussit à retrouver les deux bouts de deux fils électriques, qu’il frotta l’un contre l’autre. Des étincelles jaillirent. Le moteur ahana plus qu’il ne vrombit, protesta plus qu’il ne rugit. Une fumée noire s’échappa du pot d’échappement et enfuma toute la place alentour.

 

Le jour chutait quand le « sept places » s’ébranla clinquant de la ferraille.  

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