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L'autre victime de l'Affaire Dias.

24 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     L’événement Barthélémy Dias divise. Il y a, depuis la fusillade (à sens unique, du reste), deux grands camps, comme souvent dans ce type d’histoires. D’une part, il y a ceux qui trouvent que l’acte était nécessaire, salvateur, qu’il était le seul qui fût possible et souhaitable : ce sont les tenants de la fameuse légitime défense. De l’autre, il y a ceux qui trouvent la chose inappropriée, démesurée, conne, incroyable dans ce pays, et qui s’indignent de ce qu’un des trois nervis touchés ait rendu l’âme (j’adore cette expression, rendre l’âme. Très poétique.).

 

Bref, il y a ceux qui légitiment l’acte par sa nécessité.

 

Et il y a ceux qui le condamnent pour ses conséquences.

    

     Je ne vais pas faire comme tous ceux-là qui, essayant de faire un arrangement maladroit entre ces deux extrêmes, tombent dans une déplorable vacuité. Dire : « c’était un acte nécessaire, mais là, Barthélémy a exagéré… » ou encore : « la légitime défense, je la lui reconnais, mais quand même, ce n’est pas bien… », cela revient à ne rien dire du tout. Nous ne sommes pas dans une dissertation, ce modèle dialectique de la pensée, modèle con car corseté, répétitif, figé, où le schéma ternaire est l’indépassable loi : « thèse, antithèse, synthèse/foutaise. » Ces deux opinions sont inconciliables par nature. Il faut prendre position.   

Alors ?

 

Alors je les rejette toutes deux.

    

     Le manichéisme qu’on veut apposer à l’acte est réducteur, comme tout manichéisme, d’ailleurs. Voici pourquoi.

    

     La première posture, celle de la légitime défense, se défend jusqu’à un certain point. S’il n’y avait eu que défense, il n’y aurait pas eu débat. Mais les limites d’une telle idée apparaissent dès lors que la légitime défense est devenue, semble-t-il, (il)légitime attaque. Personne ne niera avoir vu le "pistolero" avancer ou, pour employer le vocabulaire si en vogue de la lutte sénégalaise, marcher sur ses adversaires, les fameux nervis, alors que ceux-ci fuyaient déjà. Et puis ce gros mastodonte imbécile en tenue de combat qui pousse presque brutalement le jeune maire en le haranguant : « Awancel, awancel (avance, avance… !). Ces images parlent d’elles-mêmes : de légitime défense, l’acte est presque devenu une chasse. A la vérité, je crois qu’imperceptiblement, les rôles ont été inversés : de victime, Barthélémy Dias est devenu, peut-être même pour quelques secondes, prédateur. C’est là le vrai problème, et c’est un problème tant juridique que moral : la légitime défense autorise-t-elle tout ? Où commence-t-elle ? Où doit-elle s’arrêter ? Cette expression est trop floue, trop lâche : elle pourrait justifier tout et n’importe quoi, voire cacher une violence dont, en plus, est coutumier le mis en cause. L’argument de la légitime défense est trop facile en cela qu’il ne veut voir que la dimension victimaire, victime-maire (facile, le calembour, mais bon…) de M. Dias.

    

     Quant à la seconde posture, elle est la plus difficile à tenir, car elle flirte mortellement avec l’idéalisme dans ce qu’il a de dangereux : la niaiserie. Ce que je lui reproche, c’est de se laisser emporter par le caractère spectaculaire de l’événement, de se laisser avoir par les coups de feu, le côté « Far-west », de traiter cet acte d’inadmissible juste parce que des coups de feu ont été tirés, et qu’il y a eu mort. Je suis certain que si la mort de cet homme était advenue dans la mêlée, dans les corps-à-corps, elle aurait moins émue. Ce sont les coups de feu, et le désordre de la situation qui choquent : les sénégalais n’ont pas l’habitude des fusillades. Et j’avoue moi-même qu’aux premières heures des événements, c’était cela qui me choquait le plus : que l’on puisse, au Sénégal, en pleine rue, donner des coups de feu ainsi. Mais il suffit de prendre un peu de recul pour voir que l’acte, en lui-même, ne devrait pas choquer. Il ne faut jamais oublier que le Sénégal n’est pas une exception, ni en démocratie, ni en paix (la récente mort des soldats en Casamance le prouve encore). Vouloir justifier son caractère abominable par une tradition de paix, c’est être dans l’émotion pure, c’est surtout oublier que d’autres morts ont eu lieu dans le cadre d’actions politiques, de façon moins spectaculaire, il est vrai. Bien sûr, un homme est mort. C’est désolant. Mais s’arrêter à cela pour proférer un jugement de valeur sur l’acte, c’est se cacher son principe. C’est être aveugle à la réalité qu’il cache.

    

    Je ne peux souscrire à aucune de ces deux positions. Toutes deux sont exclusives et, partant, partielles : la première est simpliste, n’ayant pas une lecture surplombante et totale des faits, s’agrippant à une notion pour expliquer une situation plus complexe et ambiguë qu’elle n’en a l’air ; la seconde est, au contraire, par trop aérienne : s’appuyant sur une situation pour dégager ou invoquer de grands principes généraux (non-violence, paix, démocratie), elle méconnaît la réalité, qui est précisément que la violence a répondu à la violence, tout simplement.

    

     Et c’est cela, le vrai drame qui sourd dans cette histoire: que la violence, verbale comme physique, se normalise.  

    

     C’est cela qui me choque véritablement, indépendamment même de la fusillade : que la violence soit devenue dans ce pays non l’exception, mais la règle. Et c’est une violence d’autant plus choquante que c’est une violence politique, perpétrée par des politiques. Au fond, cet événement n’est, et c’est cela qui est lamentable, qu’un épiphénomène. Il est la manifestation particulière d’une tendance beaucoup plus grande, qui se développe, et qui tend aujourd’hui à faire de la violence un moyen d’expression politique. Le combat des idées est mort, et cela pour deux raisons au moins : d’une part, les partis n’ont plus la force qu’ils étaient supposés avoir sur le terrain des idées ; d’autre part, les quelques idées lancées sont elles-mêmes si indigentes qu’elles n’arrivent pas à faire débat. L’heure est aux attaques ad hominem, puisque la politique sénégalaise, aujourd’hui, se réduit à des hommes, à des figures. Quant aux idées, elles sont au second plan, si même elles existent. Sous ce rapport, il n’est que très peu étonnant que l’on en arrive, hélas, à l’intimidation physique comme argument politique. Fautes d’idées, de projets, il ne reste que les hommes. A insulter. A attaquer sur un terrain autre que celui des idées. A abattre.

    

     La violence, la violence strictement politique j’entends, est un aveu de faiblesse intellectuelle. Et qu’on ne se méprenne pas : je ne défends pas la non-violence : l’histoire m’a appris qu’elle était impossible. La violence est inévitable. Malheureuse parfois (toujours ?), certes, mais inévitable. Cependant, quand elle devient une issue politique érigée en norme, quand elle est parce qu’on ne peut faire autrement pour s’adresser à un adversaire politique, quand elle devient une règle politique, bref, lorsqu’elle perd son caractère exceptionnel, elle scelle l’échec non seulement de la démocratie, mais encore, de toute une idée : celle de la République.

    

     Il m’importe très peu de savoir ce qu’allaient faire les fameux nervis envoyés. Leur présence était déjà le signe manifeste d’une volonté d’intimidation physique. A partir de là, sans être justifiable, l’acte de Dias s’inscrit dans une logique : celle de la violence, indéfendable, mais malheureusement cohérente avec l’air du temps. C’est le fonctionnement actuel de tout un système qu’il faut voir là. Système politique de violence dont Barthélémy Dias est, il est vrai -et c’est son malheur dans cette histoire- l’une des figures de proue. A violent, violent et demi. A con, con et demi. La vraie misère de cet événement est là.

    

     Un dernier mot, justement, sur les nervis : il paraît que c’étaient des lutteurs, pour la plupart. Si cela s’avère vrai, nous serons assez renseignés sur le danger que ce sport, dans son engouement, dans sa dimension actuelle, représente désormais. Que les lutteurs soient aujourd’hui les instruments de la politique montre deux choses. Premièrement, que la politique est tombée bien bas. Et deuxièmement, que les lutteurs sénégalais sont cons. Le pléonasme est assumé.  

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A la Gourmandise...

22 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Je ne veux être hypocrite, je vais aller droit au but : je vous écris parce que je veux me confesser par anticipation et, partant, vous réjouir : oui, je vais vous commettre sans vergogne dès que j’aurai posé un magistral point final à cette lettre. Car bien que j’en aie mangé tout à l’heure, bien que je n’aie pas fondamentalement faim, le goût des gros beignets que j’ai laissés dans la cuisine me torture l’esprit  et l’estomac: il faut –comprenez il faut impérativement, par une raison métaphysique- que j’en remange. Il y va de ma santé spirituelle. Pour cette même essentielle (c’est le cas de le dire !) raison, Madame, souffrez que je me trouve dans l’obligation d’être bref.

    

     Excusez-moi de commencer ainsi, par cet écart de langage à l’endroit de votre majesté, comprenez seulement que je sois excité, énervé, mais que foutez-vous dans une liste de péchés capitaux ?

    

     L’on aura beau me dire ce que l’on voudra, nuancer, atténuer ; l’on aura beau me répéter que par gourmandise, l’on entend moins l’amour de la nourriture que la démesure démente vis-à-vis d’elle ; l’on aura beau me dire que ce qui est prohibé est moins l’affection de la bonne chère que l’excès déraisonnable dans sa consommation ; l’on pourra toujours m’expliquer que se nourrir devient un péché dès lors que ce n’est plus fait par besoin vital, mais juste par envie injustifiée de remplir une panse déjà pleine, il reste que dans la liste, il est écrit gourmandise. Gourmandise.

     

     Mais grand dieux, madame, que fichez-vous là ? Vraiment, vraiment, je ne comprends pas. Et c’est mon cœur qui parle. Et mon ventre aussi, je le reconnais. Qu’êtes-vous, au juste ? Qu’entend-t-on lorsque l’on vous convoque ? Etes-vous cette chose qui fait que devant un gros gâteau, nos yeux brillent ? Etes-vous cette sorte de rage, de désir irrépressible de vengeance (mais contre quoi ?) qui font que l’on en veut à mort à la nourriture qui ne cuit pas assez vite, que l’on sert tard, et à qui l’on promet un sale quart d’heure ? Ou êtes-vous, tout simplement, ces envies nées de nulle part, qui font que l’on mange sans en avoir besoin, juste pour le plaisir de manger ? Est-ce à ce plaisir-là que vous vous rattachez ? Ce serait cruel, Sire…

    

     Vous rendez-vous compte que les envies, en matière de nourriture, sont souvent injustifiées, que la panse fût déjà remplie ou non ? Vous rendez-vous compte du nombre de personnes que vous condamnez chaque jour ? Et surtout, vous rendez-vous compte du nombre de femmes que vous condamnez ? Car qu’on se le dise, vous êtes un péché bien féminin, cela est connu, et ce ne sont pas les possibles plaintes que je risque de recevoir après ce billet qui me feront changer d’avis.  

    

     Il faut donc, il le faut pour notre salut, s’en prendre à la langue française, et à son affligeante pauvreté. Vous êtes une erreur lexicale, je ne vois pas autre chose. Il faut que vous soyez une erreur lexicale, sinon nous sommes fichus. Que cette langue n’a-t-elle pas plutôt appelé ce péché gloutonnerie ou, je ne sais pas moi, goinfrerie ? Mais gourmandise ! Le plaisir que l’on prend à manger ce qui nous semble bon, indépendamment de l’état de notre panse ! Ah, Diable !

 

     L’anglais, lui, à trouvé la solution : là-bas, vous êtes gluttony, et non greed. J’aime l’Angleterre, ce soir.

    

    Je suis désolé, mais vous l’aurez compris, je ne puis me résoudre à vous prendre au sérieux comme péché. Vous êtes trop belle pour en être, ou alors, vous êtes le plus beau des péchés : nous -les femmes en tête- vous commettrons jusqu’à la toute fin. Quant aux gloutons, qu’ils crèvent. Eux, commettent l’ultime péché à l’égard de la nourriture : ils ne la respectent pas, ne cherchent pas à en éprouver ni même à en déceler les saveurs, les nuances, les compositions, les textures, les raffinements visuels, olfactifs, gustatifs. Ils ne sont point esthètes. Pour cela, je leur en veux à mort. Qu’ils s’étranglent et s’étouffent et s’abattent à la renverse.

    

     La vraie gourmandise, votre vraie nature, madame, c’est de savoir que manger est un art, où tous les sens sont convoqués, pour le plaisir.

    

     Sur ces paroles d’une profondeur vertigineuse que je ne suis moi-même pas sûr de comprendre, vu mon état, je vous laisse.  

 

     Je vous embrasse, je vous embrasse, mille beignets, pardon, baisers.

 

      

     Mbougar.

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A Dame Avarice...

18 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

 

Très chère,

 

      Votre première place à l’ordre alphabétique, parmi vos frères et sœurs, n’est pas cause que je m’adresse d’abord à vous. Veuillez simplement voir en cette primeur un hommage que je rends à votre discrétion. L’on ne vous sent pas, l’on vous oublie presque, quoique vous fussiez toujours là. Cet effacement vous rend sympathique à mes yeux. Trêve de civilités.

 

      Vous êtes, Madame, c’est la première chose que je peux vous dire, une communiste ratée.

 

      Communiste, en effet, puisque vous êtes, de tous les péchés, le plus soucieux de la justice sociale, celui qui ne s’abat que sur le capital ou du moins, sur la possession; car enfin, il faut bien posséder quelque chose pour en être avare. A nous autres, pauvres et miséreux qui n’ont plus que l’amour, vous faites mine de ne point vous intéresser, laissant notre sort à vos frères. Mais ratée, puisque paradoxalement, vous méconnaissez la charité. Disons-le : vous la combattez. Vous condamnez ainsi les pauvres que vous sembliez épargner tout à l’heure. La subtilité de votre ambivalence fait de vous le péché le plus insidieux, peut-être le plus dangereux.

 

      Vous êtes une communiste méchante. Y a-t-il contradiction ou pléonasme?

 

      Il me semble également que vous êtes au cœur de l’un des mensonges sociaux les plus répandus de notre époque:

 

-Une petite pièce, s’il vous plaît ?

-Non, désolé, je n’ai rien.

 

       Vous êtes peut-être tout entière contenue dans ce dialogue. Bien entendu, parfois, les pauvres mentent aussi. Et bien évidemment que les temps sont durs. Mais c’est là ce que vous aimez. Vous n’aimez rien tant, tapie au fond des cœurs, que voir les hommes refuser, parce que les temps sont durs, de déposer sur la main du cul-de-jatte une de pièces qu’ils ont dans leurs poches. Vous êtes fille de la crise. Ce n’est qu’en de telles époques que vous vous manifestez, sous la forme du mensonge. Le refus de la charité est justifié par la crise. Sauf que les refus, même après la crise, continuent. Le fait est que les hommes, finalement, aiment bien la crise, non pas dans ses manifestations, mais dans son esprit. L’esprit de la crise, ce fauteuil bien confortable que vous dressez à l’âme, qui s’y assied, et est, par ce fait magique même, dispensé de penser aux autres. L’esprit de la crise humanise l’avarice en lui donnant des justifications conjoncturelles. Les hommes, par conséquent, ne veulent en sortir ; cela leur permet de continuer à ne rien donner au cul-de-jatte, pour continuer d’être dans l’illusion d’être moralement immaculés. « Je vous aurais bien aidé n’eût été la crise, qui me frappe de plein fouet… » Je vous soupçonne d’être derrière tout cela. Le plus beau est que vous arrivez à jeter sur les avares une lumière de martyr, presque christique : leur avarice est escamotée par une l’intention humaniste : « je vous aurais bien aidé si… ». Et l’on en oublie que c’est peut-être là que vous entrez en jeu. L’on n’y pense même pas. C’est beau, madame. C’est dégueulassement beau. Bien rares sont ceux qui acceptent qu’ils refusent d’être charitables parce qu’ils n’en ont tout bonnement pas l’envie. L’hypocrisie en cet âge est une vertu, je ne vous apprends rien. L’on ment, se ment, croit en notre mensonge. On ignore que l’on vous a dans le cœur depuis longtemps. Vous en riez. Que l’on vous assume ou non n’est pas votre problème. Vous nous faites miroiter notre situation telle qu’elle sera si l’on n’est pas charitable: la même, bien souvent. C’est une misère morale sans nom. Mais cela suffit à convaincre. C’est la raison pour laquelle je crois que vous êtes moins un péché qu’une tentation, à laquelle beaucoup s’empressent de céder, sans pour autant l’accepter. Personne n’acceptera qu’il est avare. C’est votre plus grand tour de force.

 

      L’égoïsme, un de vos fils, me fait dire de vous transmettre ses amours. Car oui : tout avare l’est d’abord parce qu’il ne pense qu’à lui. L’on n’est jamais avare parce que l’on considère, par exemple, sa famille. L’avarice, permettez, madame, que je vous objective, est en-deçà de toute projection, c’est un sentiment purement réflexif. Vous n’engagez jamais que l’âme d’un homme. Cette propriété, vous la tenez de la mémorable partie d’amour à trois que vous eûtes avec vos lointains cousins, l’intérêt, et la thésaurisation, envers ignoble et caché du capitalisme. Mais les fils dont vous êtes le plus fière ne sont point les égoïstes, ceux-là sont somme toute bien banals. Non, ceux que vous chérissez le plus sont les âmes que vous engendrâtes avec le sadisme: ces personnages terribles, qui vous assument, vous réclament, font de vous leur principe, et arrivent à être avares envers eux-mêmes. De grands hommes, assurément.

 

      Enfin, madame, sans vouloir vous offenser, il me semble que vous êtes bien lâche, en cette époque. J’ai cru voir certains de vos reflets si caractéristiques luire, sans jamais apparaître de façon manifeste, dans ce que le temps nomme économie ici, parcimonie là, prudence, rigueur.  Me trompé-je ? J’attends votre réponse.

 

      Il est temps que je vous laisse. Non pas que vous écrire m’ennuyât, simplement, je préfère aller lire ceux qui ont, mieux que moi, parlé de vous. Balzac, évidemment: Félix Grandet est sublime dans son avarice: voyez le mourir en contemplant son or, l'oeil étincelant! Ou Molière. Son Harpagon rehausse votre personne d’une légèreté que je ne trouve nulle part dans mes propos, qui ne sont pas les instruments d’un pamphlet, toutefois. Car oui, je vous aime bien, ne serait-ce que parce que vous révélez l’homme dans ce qu’il a de plus naturel : l’intérêt personnel, qu’aucune morale, aucune religion, aucun humanisme, ne réussira à chasser. Vous n’êtes pas seulement péché capital, vous êtes aussi, et surtout, péché naturel; ce n’est pas votre latence qui y changera quelque chose. Vous gagnerez toujours. Vous saisissez le cœur dun homme, un seul, une seule seconde, et tous les principes de l’humanisme s’ébranlent.

 

      Pour cela, pour cette désinvolte facilité à faire échouer deux-mille ans de combats en un éclair, parce que cela force le respect, veuillez recevoir, madame, mes hommages.

 

 

     Je vous embrasse, je vous embrasse, mille baisers. 

 

 

Mbougar.

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Péchés.

18 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

Seven, thriller philosophico-policier au scénario complexe mais bien ficelé et au dénouement renversant, m’avait donné l’envie, il y a quelques temps, d’écrire sur les péchés capitaux catholiques. Un sujet massif, brut, colossal, donc, dont l’abord ne peut être que laborieux. Jugez.

 

L’Avarice, la Colère, l’Envie, la Gourmandise, la Luxure, l’Orgueil et la Paresse.

 

Ces quelques jours de vacances seront l’occasion de m’y frotter un peu, et de m'y piquer. Mais convenez : l’on parle là, et je ne le dis pas par désenchantement ou pessimisme, d’une grande part, de la majeure part, de ce qui fait les hommes, de nos jours. Ces choses sont simplement humaines, indépendamment de toute caractérisation religieuse. La dénomination même de péché, parce qu’elle introduit la dimension religieuse, me semble dès lors assez réductrice. Mais cela est un autre débat…

 

Tous les arts les ont traités. En littérature, le grand Eugène Sue leur a consacré, au milieu du XIXe siècle, tout un feuilleton, que je compte bien lire. Valéry, que je hais parce qu’il est trop intelligent, leur a réservé quelques pages de ses détestables mais non moins géniaux éclats de pensée, dans Tel Quel. Et bien d’autres…

 

Quant à moi, blogueur du dimanche, je leur ouvre une correspondance. Chacun ses capacités. Sept lettres, donc. Une à chaque péché. 

 

A tous les vrais pécheurs,

 

Plus colossaux dans la tare que les banals vicieux,

 

Aux Christs du Mal,

 

Ces missives d’un fasciné.

 

Et que celui qui n’a jamais péché vous jette la première pierre. 

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Soixante-quatorze.

11 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

        L’orgueil, la volonté de ne pas tomber dans des clichés surannés et, surtout, la haine des mauvais diaristes –le pléonasme n’est pas loin-, m’ont toujours défendu de faire de l’écriture une catharsis. Que la plume puisse soigner, je n’y ai jamais cru. L’écriture n’est pas un épanchement exclusif : la réduit-on à l’intimisme intégral qu’elle devient fade, tiédit, perd de son âme; la transforme-t-on en une confession gonflée de sanglots qu’elle devient une voix esseulée dans le désert, et agaçante, car chaque hère a assez de sa misère propre pour avoir à subir celles d’un « gribouilleur » dont il se fiche ; enfin, y cherche-t-on une paix de l’âme qu’elle se dérobe toujours. Le meilleur moyen de faire des mots des traîtres, des inutilités, c’est précisément de leur assigner une fonction utilitaire. Maudits soient ces teneurs de journaux intimes, adolescents acnéiques, jeunes filles nubiles contant avec maintes affreuses fautes d’orthographe leurs amours douteuses dignes de télénovas, tous ces poètes du dimanche, mystiques du plat qui croient qu’il suffit de mettre « amour » et « printemps » dans un vers (même pas un alexandrin, et en rimes indigentes, qui plus est…) pour être Char, tous ces saules pleureurs dont les larmes sont l’encre, et l’apitoiement sur leur propre sort, le buvard. Maudits soient ceux qui utilisent l’écriture pour trouver leur salut. Gare à eux, surtout : l’écriture n’est jamais qu’illusion d’un baume, qui s’évanouit vite.  

 

     L’écriture est un jeu, à mes yeux.

    

     Et ce jeu m’a manqué. Rien, rien, hormis peut-être le football, mais pour d’autres raisons, ne remplace chez moi cette sensation que procure l’écriture d’une phrase dont on sent, au bout d’heures de labeur, de ratures, d’atermoiements, de désespoir, qu’elle  commence seulement à ressembler à un ondoiement, qu’elle tinte, qu’elle a les sonorités qui dansent ; rien n’égale chez moi le malicieux plaisir que l’on tire d’un « pet d’esprit » négligemment jeté sur un papier, ou d’un mot retiré dans la rareté comme anachorète en thébaïde; peu de choses me ravissent de la même façon que la mélopée alanguie d’une sentence allant l’amble, rythmée par des points-virgules ; je n’aime rien tant que le sentiment extatique, orgasmique, que procure la phrase s’allongeant et qui, subtile et suggestive, montre –oui, montre- les rougeurs sacrées qui miroitent au fond de la fleur de l’humanité ; enfin, je ne trouve nulle part ailleurs qu’en l’écriture, cette impression d’effacement, de flottement, de joie enfantine qui naissent, tout simplement, de ce que j’écris une phrase.

    

     Je n’écris pas pour vivre ; cette affirmation est assez absurde. J’écris pour écrire. J’aime ça. Et tout est dit. Que ceux qui attendent une justification y restent, et crèvent, tant qu’ils y sont. Une passion ne se doit et ne se peut d’ailleurs justifier. Et l’on échoue fatalement à l’expliquer.

    

     Je n’ai pas d’ambition littéraire, ni de prétention didactique. Tout cela ne me mènera à rien sans doute. Mais j’aime être inutile, et seoir ainsi à cette part d’inanité que l’écriture, ne serait-ce que parce qu’elle est toujours subjective et n’est jamais universelle, du moins à sa genèse, recèle. La désinvolture est une forme de liberté et de mépris majestueux, à l’endroit d’une ère où l’utilité, la production, le rendement, l’immédiat, sont des exigences d’humanité. On ne joue plus. Je veux jouer et danser. Et je ne sers strictementje tiens à cet adverbe- à rien.  

    

     Je n’ai pas été déporté à Auschwitz, je ne témoigne d’aucune écorchure, d’aucune inhumanité. Je ne veux être grave. Il n’y a de pathos en ces lieux qu’au détour de quelques phrases perdues, et encore faut-il les voir. Le reste est un grand rire stylisé, auquel je donne des formes que mes humeurs capricieuses, orgueilleuses, promeneuses, paresseuses, mythomanes, me dictent. Et pourtant, pourtant, je ne mens jamais dans cet exercice. J’y mets un point d’honneur.

    

     Le jeu reprend. J’ai appris à sécher des larmes, assécher un cœur, aiguiser une plume, retrouver un rire, réapprendre à tonner contre le monde, c’est-à-dire à le chérir avec la plus grande tendresse qui soit.

    

     La réclusion fut nécessaire. L’on en ressort grandi. Il est temps que j’honore certains engagements, et enlève le cilice du silence.

 

     Cela aura duré soixante-quatorze nuits.   

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