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Une exception sénégalaise...

27 Juin 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

      Je fais une légère entorse à ma retraite de ces lieux, juste le temps d’évoquer l’actualité brûlante du Sénégal. Je disparaîtrai après, au moins jusqu’à la rentrée. Promis.  

 

    L’on a tout dit ou presque sur la journée du 23 juin 2011 au Sénégal. J’aurais tout entendu : des commentaires les plus idiotement euphoriques et enthousiasmés aux prédictions les plus imbéciles ; j’aurais tout lu, tout vu : des analyses d’une mièvrerie et d’une vacuité d’autant plus accentuées qu’elles n’analysaient justement rien, se contentant de relater des faits sans en tirer des leçons, aux élans soudainement patriotiques, fulgurances d’un jour, énièmes hypocrisies sociales, donc. Allez faire un tour sur cette tribune de la honte qu’est Séneweb, et vous verrez.  Et l’instinct grégaire existe : beaucoup d’hommes ne trouvent leur courage que dans la masse indistincte. J’ai entendu parler de révolution. Connerie, évidemment. Ce mot est trop à la mode, il faut s’en méfier comme de la peste. Mais j’ai également lu des regards pertinents, mesurés, lucides –surtout lucides- et très aigus dans l’analyse. Séneweb n’est pertinent que lorsqu’il « importe » ses posts, ou quand de généreux donateurs daignent rehausser la qualité de ses articles. Je n’ai également pas manqué de rire. Ah, Farba, Maître El Hadj Diouf… Le 23 juin 2011, donc, fut une date historique de l’histoire du Sénégal. Je suis d’accord, mais pas toujours pour les mêmes raisons que celles, généralement banales et d’une déplorable platitude, que l’on a invoquées. Ah oui, j’oubliais : le 23 juin 2011, Zidane fêtait ses 39 ans. 39 ans de malédiction s’abattront sur vous si vous jugez cet événement mineur.

      Alors, qu’ai-je pensé, moi qui suis si prompt aux contre-réactions, de cette journée ? Justement, et là est le problème : pas grand-chose. Elle a juste eu, chez moi, le mérite de montrer concrètement une chose que je pense depuis longtemps.   

     En toute honnêteté, ayant vécu l’événement d’assez loin, je ne puis me permettre d’émettre quelque commentaire que ce soit sur la seule chose, finalement, qui vaille la peine d’être commentée : l’abnégation du peuple, celui-là même qui est sorti dans la rue. Le 23 juin 2011, je n’y étais pas. Quel qu’ait pu être mon bonheur, ce jour-là, de voir ce peuple historiquement pusillanime enfin esquisser, tout entier, un mouvement de refus, quelque noble et fort et vrai qu’ait pu être, ce jour-là, mon désir d’être dans la rue, quelque folle que fut mon envie d’être là-bas, quelle qu’ait pu être l’étendue de l’élan patriotique qui, ce jour-là, m’habita (et encore…), j’ai le sentiment qu’ils furent tous illégitimes. C’est moi-même qui étais illégitime à me fendre de démonstrations démesurées de joie. Je refuse d’être opportuniste. La solidarité d’intention, la solidarité d’esprit, même réelles, ne valent rien. Je ne crois pas à la compassion quand elle se pique d’embrasser le malheur des hommes, qui est toujours singulier, unique. Lisez les deux premières phrases d’Anna Karénine, remplacez « familles » par « hommes », n’oubliez pas de corriger les accords, et vous saurez ce que j’entends. Que l’on aille m’expliquer comment j’aurais pu « comprendre » cet homme qui a reçu des coups de matraque alors qu’au même moment, j’étais sur Facebook, occupé à chercher une sentence révoltée à mettre en statut sur mon profil (je ne l’ai pas fait, finalement, par manque d’inspiration, certainement, et par une inconsciente pudeur, peut-être, Dieu merci). La solidarité de douleur, cela n’existe pas. La solidarité de cœur, cela ne suffit pas. Cela ne suffit jamais. Chez d’autres, oui ; chez moi, non. Il eût fallu que j’y sois. Je ne crois qu’en cela : à la présence. Or, le 23 juin 2011, je n’y étais pas. Etais-je fier d’être sénégalais ce jour-là ? Je réponds clairement non. Je n’en avais ni le droit, ni même le sentiment. Je n’ai rien fait. Quant à ceux qui ont manifesté, je ne sais pas s’ils avaient à être fiers. De quoi pourraient-ils être fiers ? D’avoir dit non ? Etre fier quand on est obligé de se battre pour rester dans son bon droit, être obligé de prendre des coups pour qu’une loi si imbécile ne soit pas votée, sont des signes de défaillances antérieures, nées de ce que l’on a trop laissé faire, de ce que l’on a été pusillanime lorsqu’il ne fallait pas, de ce que l’on a fait d’ahurissantes concessions, qui confinent à une bêtise à laquelle seule la servilité et le fatalisme peuvent mener. Il ne fallait tout simplement pas en arriver là. En dix années, j’ai vu mon peuple supporter l’insupportable, soutenir l’insoutenable. J’ai d’abord cru que c’était par un respect fort des institutions, par une souscription aux principes de la démocratie. Il a fallu que ceux-ci soient foulés aux pieds, sans que mon peuple ne réagisse, sans même qu’il semble s’indigner, pour que je me rende compte de sa paresse intellectuelle, de son apathie, de son goût pour le discours et de sa peur des actions. Le 23 juin, j’étais soulagé. Mais pas fier, l’épithète est trop grande. Juste soulagé. Car ce peuple n’était pas mort. Il lui restait une once de cette valeur qu’il a souvent voulue incarner, que ses rhapsodes ont chantée à travers les siècles, mais que je n’ai vue que trop rarement : l’honneur. Comme quoi, même la faiblesse a ses limites. Comme quoi, il est un point où l’élémentaire conscience de son statut d’être humain (et non de mouton) resurgit, et dit non. Comme quoi, et ce que je vais dire est grave, j’espère que vous vous en rendez compte, mais c’est la triste réalité, même les sénégalais savent riposter, dire non, se révolter, autrement que par des palabres à l’ombre de quelque ‘’niim’’, autour du thé. Etais-je heureux ? A peine. Et d’un bonheur différent.

     Un bonheur différent donc. Il est né de ce que cette journée a battu en brèche un certain nombre de mythologies quant au statut du Sénégal en Afrique. Je m’arrache les cheveux à chaque fois que j’entends (de la bouche de mes compatriotes, surtout) parler « d’exception sénégalaise. » « Exception sénégalaise. » La formule est osée. Elle suinte la prétention et la suffisance, dégouline de condescendance,  flirte dangereusement avec le mépris, sombre dans les abysses immondes de l’autoglorification. Pas de doutes : elle est bien sénégalaise. Il faut être sénégalais pour se percevoir comme étant une exception sans se sentir mal. Abdoulaye Wade et dix années de discours fats, de représentations ubuesques, de grotesques mises en scène d’une « exception » et d’une « différence », de slogans crétins, sont passées par là. La chose a fini par s’ancrer dans les esprits. Mais ne blâmons pas gratuitement l’homme, il n’a en réalité fait que dire tout haut ce que nombre de mes compatriotes pensent souvent tout bas, un sourire bête aux lèvres. Le peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite : ceux qui sont à son image. Je rectifie : la chose était déjà ancrée dans les esprits. Wade n’a eu qu’à faire lever la pâte, en flattant les égos. Exception ? Dans quel domaine ? En démocratie ? Ne me faites pas rire. 2000 fut un éclair, une fulgurance. Maintenant, c’est un spectre. Modèle de paix ? Oublie-t-on que le conflit casamançais va bientôt être l’un des plus vieux de la sous-région ? Et qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un long dialogue tranquille. Allez le dire aux familles de toutes les victimes, militaires, civiles, ou autres. Allez parler de paix à la famille de Malick Bâ. Exception dans la transparence et la probité morale ? Allez le dire à Alex Ségura. J’en passe.  

     La vérité est que « l’exception sénégalaise » est une mythologie. Et comme toute mythologie, elle a été construite au fil des décennies, pour être crédible. Moi-même n’y ai pas échappé, un temps. Je me suis longtemps cru intelligent parce que j’étais sénégalais. Un vocable vulgaire et honteux que je ne dirai pas ici, sous lequel on désigne d’habitude, au Sénégal, les « frères » des pays voisins, avait achevé de me convaincre de ma supériorité intellectuelle, moi, sénégalais, sur le reste des autres nationalités d’Afrique. J’admettais qu’un autre sénégalais fût plus intelligent que moi. Parce qu’il était sénégalais. Mais je ne pouvais concevoir qu’un camerounais, qu’un ivoirien, qu’un malien, qu’un congolais eût pu l’être. Ce n’était pas une forme détournée de racisme (le mot est fort, je le concède) ni de différentialisme (fort aussi) ; je ne savais d’ailleurs pas ce que c’était : je n’avais pas dix ans. C’était simplement une des conséquences de cette mythologie de l’exception, que la vie au Sénégal tend à inscrire dans notre psychologie, à travers quelques topoï cons, et qui vous rend fatalement, et pire, naturellement condescendant envers les autres, envers tout ce qui n’était pas sénégalais, exception faite du blanc, sans que ce soit méchant. Il a fallu que j’entre au prytanée, et que Coulibaly, mon promotionnaire ivoirien, nous coiffe tous au poteau et nous « taille bien bon », en sixième, pour que je sorte de la torpeur dans laquelle ce mensonge social m’avait plongé. C’est à partir de là que je me suis rendu compte de la sottise de la chose. C’est à partir de là que j’ai su que non seulement je n’étais pas une exception, mais encore, que d’exception sénégalaise, il n’y en avait point. J’ai au moins été assez intelligent pour n’être pas bête.

     La vérité, c’est aussi que la croyance dans « l’exception sénégalaise » a empêché un certain nombre de révoltes qui auraient pu être salutaires. En cela, elle a été une nauséabonde hypocrisie. Sous prétexte que le Sénégal avait toujours été un pays de paix, une exception dans le genre en Afrique, un phare, un modèle de stabilité, chaque début de révolte était noyé dans un flot de morale, de référence au passé, au statut du pays, à son exemplarité, etc. Il n’y a jamais eu de putsch au Sénégal. Dieu merci. Mais de là à vouloir refuser au peuple le droit de se lever quand son droit était en jeu, cela est inacceptable. Il faut toujours avoir la justice à l’esprit. Et si le prix de la justice est la violence, il ne faut pas être lâche, ou candide. Toute violence me semble détestable, et doit l’être en effet, mais la violence ne peut être toujours éludée. Hélas, au Sénégal, le refus de la violence a conduit à des silences coupables, à des concessions suicidaires dont les sénégalais, et eux seuls, ont payé, et paient encore, chaque jour, le prix. Il est parfois dur d’être « une exception. »   Cette mythologie a été le lit d’un certain moralisme, sirupeux, tiède, hypocrite, qui voulait préserver la paix à tout prix, sans se soucier des conséquences que son caractère artificiel, superficiel, engendrerait. Je le dis comme je le pense : certaines révoltes auraient été salutaires, je les aurais préférées aux simulacres de paix que le sentiment d’être uniques et exemplaires, chez les sénégalais, poussait à accepter. Il fallait se taire même le ventre vide, se taire alors qu’il n’y avait pas d’électricité, se taire, encore et toujours. L’ « exception sénégalaise », ce mensonge, n’a fait que repousser les problèmes, les dissimuler maladroitement. Que les sénégalais, s’ils ont cru être une exception pendant tout ce temps, se détrompent : ils ont juste été hypocrites, envers eux-mêmes, ce qui est plus grave. Ils ont été, longtemps, serviles. Mon avis est que la paix elle-même est un combat. Qui s’y refuse est volontairement aveugle et se condamne.

     Mais ce 23 juin a montré que le Sénégal n’était pas une exception, et ne l’a jamais été. Son peuple est comme tous les autres : il sait se battre, même s’il a fallu attendre longtemps avant qu’il ne le fasse. C’est surtout cela qui m’a ravi, et c’est ce que j’en retiens. Il faut refuser d’être une exception. Car c’est un piège. La violence n’est pas un péché. La révolte n’est pas une barbarie. Toutes deux ont quelque chose de noble lorsqu’elles sont sollicitées par le peuple, au nom de la justice, par un élémentaire souci de ne pas se laisser écraser. Les Sénégalais, je suis enfin ravi que tout le monde le sache maintenant, ne sont ni des d’angéliques hypocrites ni de bêtes moutons, mêmes si j’ai longtemps eu peur qu’ils ne le fussent définitivement, à force d’agir comme tels. Ce sont des hommes. Ou, du moins, ils ont montré qu’ils pouvaient l’être. Il ne reste plus qu’à espérer que ce ne fut juste pas un éclair. Il reste encore des batailles à mener. J’espère en faire partie, si elles ont lieu. Je pourrais enfin être légitime pour parler de courage.  

     Et maintenant, pour sûr, bonnes vacances.

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Fin de cycle.

12 Juin 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

Faites l’économie de votre compassion, je vous prie. Je ne crois pas en ce sentiment, ou alors, il ne vaut que pour soi-même.

  

   Les résultats du Concours de l’Ecole Normale Supérieure sont sortis.

   Je l’ai raté.

   Tout net. Il n’y avait pas mon nom sur la liste. Bien sûr, ce n’est rien, la vie ne s’arrête pas là, d’autres doivent être dans un état pire que le mien, il y a encore d’autres écoles, j’ai eu mon passage pour la troisième année, etc… Oui, bien sûr, mais celui-là…

   J’ai beau me dire que je m’y attendais un peu, que j’ai complètement raté l’épreuve de Géo Spé –ce qui est impardonnable et m’a condamné, sans doute, qu’il s’agit de l’un des concours les plus sélectifs de France, que je ferai peut-être mieux l’année prochaine (car oui : en bon masochiste, j’ai décidé de khûber, c’est-à-dire de faire une troisième année de prépa), que c’est un concours où ne réussissent pour une large part que des « khûbeurs », il y a toujours une légère pointe de déception que je n’arrive pas à chasser, malgré toute la légèreté que je veux imprimer à ma façon de voir les choses. Ce n’est même pas à proprement parler de la déception : le sentiment qui m’habite semble être un mélange bâtard de colère et d’amertume. Envers moi-même. A qui d’autre s’en prendre ? Personne. Dans l’échec, la solitude est la seule compagne. Sa fidélité m’étonnera toujours. Les amis et parents soutiennent. Je les remercie, mais…

   Je commence à me demander si je me suis donné les moyens véritables d’avoir une chance. Le doute, ce châtiment… Je suis peut-être prétentieux : on parle de l’E.N.S. Que m’importe. De l’ambition ? J’en ai un peu, comme tout un chacun devrait en avoir, en quantité qui ne sort point de l’ordinaire. Tout échec, même annoncé, est difficile à accepter. Je serais médiocre et me décevrais beaucoup si j’avalais la pullule sans grimaces. Cette année fut riche, en misères comme en joies. Il me manque de la lucidité en ce moment précis pour espérer répondre, ou tirer un bilan ; il m’en manque pour voir ce qui n’a pas marché.

   Premier grand échec, donc. Car c’en est un, inutile de se chercher des prétextes. Ca devait bien arriver un jour.  Tout homme connaît cela. Même ceux que j’admire… Il fallait bien que ça arrive un jour. Voyons de quel métal je suis fait. Il paraît qu’on en ressort grandi.

   Mais la confiance en prend un coup. Le moral aussi. Je suis désolé si j’ai déçu.   

   Voilà le prix à payer quand on est trop désinvolte, trop dissipé, trop rêveur parfois. Mais il va falloir se relever : je n’ai pas d’autre choix que d’être un Antée. J’ai une fratrie à guider. Et je les guiderai. Je réussirai, pour eux. Je l’espère humblement. L’année prochaine. Sans colère. Sans amertume. Pour eux. Et, dans une moindre mesure, pour moi aussi. Ce n’est ni par une ambition dévorante, ni par une sotte et puérile vanité. Ni encore par orgueil. Juste par devoir, je crois. Je le vois ainsi.   

   Les vacances arrivent, je crois qu’elles me feront du bien. Mon pays me manque. Ma famille me manque. Mes amis me manquent. Thiès. Fayil. Sinthiou Mbadane. Tout cela va me faire du bien, je l’espère. Il est peut-être temps de rentrer.

   Je vais suspendre l’écriture sur ce blog, le cœur n’y est plus. Ce sera pour un temps, celui de me remettre debout, de profiter du soleil du Sénégal, de rire, d’être avec les miens, d’essayer d’être heureux, en somme, pour revenir en force et serein.

   Je remercie les quelques personnes ont honoré cet espace de leur passage et de leurs lectures, celles qui m’encouragent, celles qui ont éclairé et enrichi ces pauvres textes de leurs commentaires et de leurs remarques.

   Merci et à très bientôt. Prenez soin de vous.

 

Mohamed Mbougar Sarr.

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Un Compagnonnage cahoteux. (Partie I)

5 Juin 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     J’avais dit ici que la question de Dieu, de mon rapport à Lui, était une autre histoire. Je m’ennuie : l’heure est venue de la raconter.

     Dieu et moi, donc. Chronique nécessairement inachevée d’un dialogue nécessairement interminable.

 

Aux origines…

     Je devais avoir sept ans, peut-être huit, quand j’ai fait ma première expérience de la foi. C’était à Diourbel, une région du centre du Sénégal. Cela faisait deux jours seulement que maman, après avoir longtemps été réticente, avait commencé à me faire confiance pour que j’aille tout seul acheter du pain, comme un grand. Suprême bonheur ! Pourtant, la boulangerie n’était pas loin : il n’y avait qu’une route à traverser. Mais une route, c’est déjà trop. Ma mère le savait, et elle avait raison, comme d’habitude. Le troisième jour, je faillis être écrasé par un « sept places ». J’avais regardé à gauche mais, dans un accès de cette désinvolture étourdie dont j’étais spécialiste –du reste, je le suis encore- et contre laquelle mon père n’a jamais, à juste titre, cessé de me mettre en garde, j’avais oublié de regarder à droite. En fait, ce n’était même pas un oubli. J’avais jugé inutile de regarder à droite parce que j’étais fatigué. Simplement. Le sept places est arrivé par là, évidemment. Je me souviens de deux choses : le crissement des pneus sur le bitume suite au brusque coup de frein du chauffeur, et moi qui pleurais d’angoisse dans les bras de ma mère, qui, depuis les deux jours que j’allais chercher du pain, me suivait du regard, anxieuse, à travers la grille du portail de la région médicale. Elle a tout vu. Elle a peut-être crié, je ne sais plus. Je ne me souviens de rien de ce qui s’est passé entre le bruit des pneus et mes sanglots, à vrai dire. Suis-je tombé ? Ai-je perdu connaissance ? Ma mère est-elle venue me chercher ? Quelle était la couleur de la voiture ? Je n’en sais rien. Il y a une troisième chose dont je me souviens : c’est que juste avant que l’auto ne freine, j’ai été irrépressiblement déporté vers la gauche. C’est peut-être le fruit de mon imagination, mais, même aujourd’hui, j’en ai encore la claire sensation. Toujours est-il que le soir, au calme, j’avais décidé d’attribuer ce mouvement venu de nulle part au Seigneur. Cette nuit-là, j’ai récité tous les versets –ils n’étaient pas nombreux, je n’étais pas très sérieux dans l’apprentissage du Coran- que je connaissais pour remercier mon nouveau Copain, Dieu, et lui demander de me protéger encore. Le pacte était signé.

     J’ai connu Dieu peureux, donc. Ma foi première fut égoïste. Mais qu’on ne me la dénie pas parce qu’elle était telle. Ma pureté d’enfant, ma gratitude sincère et ma soumission fascinée lui donnaient une puissance et une vérité que je ne retrouve que difficilement aujourd'hui, chez moi comme chez les autres. Loin de moi l’idée de sacraliser l’enfance, cet âge où les grandes personnes, hélas, « vous fabriquent avec leurs regrets » ; j’en peins juste un des traits, la candeur, dont l’autre face est la bêtise et l’aliénation intellectuelle.

     La foi réclame une innocence que seul le cœur d’un enfant peut porter. C’est ce que je crois. Lorsque l’on grandit, l’on fait des compromissions, on ruse parfois, on se convainc de choses, l’on se persuade que nos concussions relèvent de l’imperfection de notre nature, etc etc... Enfant, la foi est d’autant plus authentique qu’on l’ignore ; elle est naturelle, blanche, directe, immédiate. Les efforts, les souffrances, les privations et les sueurs de la foi commencent à l’âge adulte, quand elle tend à devenir un moyen, un passeport, au lieu d’être une fin, un absolu.

     Je n’ai véritablement et absolument cru en Dieu que quand j’étais gamin. Il était mon grand Ami, qui m’aidait à combattre l’injustice. Je me fichais de l’Enfer ou du Paradis. L’une de mes rares fiertés, par ailleurs, est que c’est toujours le cas aujourd’hui ; je n’ai toujours désiré que vivre et mourir de la manière la plus juste, la plus heureuse, la plus tranquille possible, sans égard à un après, fût-il fait de vers luisants, de lumière [et d’Ouroul Aïni] ou de flammes. C’était donc ainsi. Ma foi était immaculée ; mon amitié pour Dieu, sincère. Puis j’ai eu douze ans. Et le reste, tout le reste, jusqu’à présent, fut un long, difficile et tumultueux dialogue avec Lui. Pas d’égal à égal, bien sûr. Moi, je suis sur Terre ; Lui, au Ciel. Mystérieusement, Il a toujours gagné sans avoir dit un mot.    

     Anecdotique : depuis l’épisode du « sept places » j’ai trouvé tous les prétextes pour éviter autant que possible d’aller acheter du pain, opposant souvent mon droit d’aînesse aux sollicitations de ma mère ou de mes tantes. « Que les petits y aillent, j’ai eu mon époque… » Bien sûr, il y a toujours le souvenir du bruit des pneus. Et même maintenant que je suis devenu un homme, même maintenant que je suis étudiant, je ne vais jamais à la boulangerie sans une légère amertume. Je regarde à gauche, puis à droite, même si la route est déserte -et je ne le fais qu’exclusivement : lorsque, précisément, je vais à la boulangerie. C’est devenu machinal. Parfois, je pousse le traumatisme jusqu’à réciter intérieurement un, voire deux « Ayatoul Koursiyou ». Je le faisais déjà il y a presque dix ans. Pour sûr, j’ai connu Dieu peureux.

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Haines Parisiennes.

4 Juin 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

     Je hais Paris. Son grouillement éternel. Le flux et le reflux lassant de sa multitude. Ses métros. Ses odeurs fétides. Barbès. Ses pauvres, qui n’ont pas dans les yeux cette étincelle qui rehausse la misère d’une mélancolique poésie. Ses congolais multicolores, mes frères. Son ciel sans horizon. Ses hypocrisies. Ses trahisons : Le Flore et les Deux-Magots, jadis lieux que les volutes de fumée des cigarettes embrumaient et qu’assourdissaient, dans une chaleur humaine communicative, les notes langoureuses du jazz ; aujourd’hui rassemblement de tout ce que la rive gauche compte de bourgeois gentilshommes, et tout ce que Paris compte, disons-le ainsi, d’intellectuels. Mon cul. Je fais l’économie de mes jalousies augustes, ceux que j’y ai vus ne les méritent pas. Qu’ils se contentent de mon mépris. Le Flore et les Deux-Magots : l’élan brisé de mes fascinations candides. Où est le jazz ? Où sont les fumées ? Les corps endiablés ? Les yeux transis, enfiévrés par l’effervescence de quelque débat ? Les éclats de voix joyeuses qui se perdent dans la nuit ? Les cahiers que des génies griffonnent ? Je ne les vois plus, ne les entends plus. Mes lectures et mes rêves m’ont encore emporté, ce que j’espérais voir appartient au passé. Maintenant, « c’est plein de duchesses et de marquises. » Je vois Sartre et Vian qui s’essuient mutuellement leurs larmes : de rire ou de peine ? Qu’importe. Je continue en retenant les miennes.

    Je hais Paris. Sa solennité gauche. Ses travestissements : la grandeur historique de ses monuments que ternit souvent la tyrannie de l’argent. Ses touristes. Ses pigeons idiots. Les vrais volatiles, j’entends, pas les touristes. Quoique, c’est peut-être la même chose… Je hais Paris. La Seine quand elle est polluée de péniches et autres bateaux-mouches. Sa Tour Eiffel : vieille dame de ferraille à la majesté décatie, phallus centenaire qui ne réussit à demeurer si virilement (et encore…) dressé vers le ciel qu’à coups de fellations touristiques de rénovations annuelles. Elle ne retrouve sa splendeur et sa pureté qu’au crépuscule ou à l’aube, quand sa silhouette bienveillante, répand sur la ville adoucie une lumière égale d’amour et de protection, sa modernité réhabilitée : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau de ponts bêle ce matin… »

     Je hais Paris.

    Peut-être est-ce parce que je n’y vis pas. Ce que j’y cherche, je ne l’ai pas encore trouvé. Contre moi, le fait que je n’y mette les pieds que rarement. Qu’est-ce que je cherche ? Je ne sais pas exactement. Une atmosphère. Des gens. De l’aventure ? Peut-être. De la magie. Une émotion violente.

    Parfois, parfois seulement en marchant dans les rues de Paris, je sens l’étincelle du sentiment recherché, qui s’éteint hélas bien vite et me fuit. Fulgurance d’un visage, qui m’est d’autant plus douloureuse que j’en sens là, quelque part dans cette ville, au détour d’une ruelle ou tapie dans quelque quartier encore vierge de mes pas, la présence forte.

    Finalement, je ne hais pas Paris. Je lui en veux juste.

  Je lui en veux de trop bouger alors que je veux voir ses yeux. Croiser son regard que j’imagine envoûtant. Je lui en veux de ne m’avoir montré que des bohêmes quand je cherchais des dandys. Vous savez que ce n’est pas pareil, question d’art et de perfection. Le bohême est au dandy ce que le talent est au génie : une esquisse. Une préfiguration. Un inachèvement. J’en veux à Paris d’avoir énormément de talent et trop peu de génie. Je lui reproche l’intermittence de ses éclairs. Je suis exigeant : mes rêves m’en ont donné le droit. Que Paris justifie les légendes qui font son charme ou l’on fait, ou meure à mes yeux à jamais. Que cette ville arrête de courir et me regarde en face. J’emmerde l’insaisissable quand il n’est qu’un refuge de la médiocrité. Le baroque est un art, pas une lâcheté.

   Je ne suis pas encore sérieusement allé du côté de Pigalle ou du Marais. Il paraît que quelques trésors pourraient y être cachés. Je crains cependant que l’impudeur, l’artifice et la rustrerie n’y disputent l’orientation des commerces humains à la beauté, à la franchise et à l’élégance. Les premiers caractères cités vicient toute relation, les seconds l’ennoblissent. J’attends de voir.

    Hier, j’ai été à Paris. Je lui en ai encore voulu.

   Heureusement, il y avait les femmes de Paris. Et le soleil de Paris. Et les jupes qui tourbillonnaient sans jamais rien révéler qui pût nuire à l’intimité de celles qui les portent. Le génie des vraies femmes est là : dans cet exercice, que peu d’élues maîtrisent, qui consiste à envelopper la grâce ultime d’un halo d’inaccessibilité, à allier la séduction la plus irrésistible au mystère le plus intrigant, à se tenir sans chuter aux confins de la sensualité la plus suggestive et de l’innocence la plus pure.

    J’en ai voulu à Paris de s’être une nouvelle fois dérobé à mes yeux. Heureusement, il y avait ses femmes. Leur charme a adouci l’aigreur née de ma quête encore vaine. Elles m’ont donné la force de continuer à chercher Paris. Grâces leur en soient rendues.    

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