Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Brèves de Concours... (suite 3)

29 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Mardi 26 Avril 2011. Concours de l'E.N.S. de Lyon, Jour IV. Epreuve d'Anglais.

    Je n’ai jamais vraiment aimé l’Anglais, et je ne saurai dire pourquoi. L’engouement que cette langue soulève m’est totalement étranger, je le trouve même absurde à certains égards. Ce n’est pas de l’aigreur, et encore moins quelque accès de stupide francophilie : je ne crois pas être mauvais dans cette langue. Mais je ne l’aime pas. Peut-être aussi est-ce inconsciemment à cause de mon accent, le plus exécrable que je connaisse. L’on dirait un gambien saoul qui se prend pour un écossais ou un irlandais dans un bar (qu’importe : selon la légende, devant quelques scotchs, les deux sont pareils -et ils me tueraient s'ils m'entendaient), parlant un langage inconnu. « Aye donte spik Inglich verrry whale. » Tu l’as dit, camarade. Borborygmes et baragouinages. J’espère que Mr Midan ne lira jamais ceci.  Bref.

     L’épreuve d’Anglais fut dans la lignée des précédentes : étrange. L’on a l’impression de comprendre, mais il y a comme un malaise. C’était un extrait d’une lettre d’Oscar Wilde. Wilde. Lui non plus, je ne l’ai pas beaucoup lu. Je ne connais de lui que Le Portrait de Dorian Gray, évidemment, et une tragédie, Salomé, que j’ai aimée. Un reproche personnel : il gâche quelque peu son talent par un trop grand recours à des formules. C’est là le génie des dandys mais également, dans un sens, leur grand défaut. Leur malheur même. D’ailleurs, Wilde ne se retourne-t-il pas parfois dans sa tombe, n’y vomit-il pas ? On a utilisé une de ses formules en « illustration » (je n’ai pas osé le scrabble, en sept lettres, avec « incipit ») de « L’île de la tentation. » Vous savez, oui, c’est celle-là, la fameuse, l’abrutissante phrase, devenue telle car on l’a travestie, que de jeunes ahuris vous ressortent dès que vous leur parlez de tentation, avec un air qu’ils croient intelligent et tragiquement philosophique. Oui, vous savez : « la meilleure façon de résister à la tentation, etc. » Vous savez le reste. Cela suffit presque à m’apeurer. Ecrire, même des pacotilles, peut être dangereux. La postérité est ingrate. Et ce n'est pas une formule.

     Vous l’avez compris : je n’ai rien à dire de particulier sur l’épreuve d’Anglais, hormis qu’elle fut difficile, ce qui est un truisme en évoquant ce concours. Il fallait traduire, puis commenter. Je l’ai fait. Je crois que la succession des longues épreuves commence à me fatiguer. Et comme je reste tout le temps jusqu’au bout, six heures à chaque fois…

     Tenez : pour vous dire à quel point je commence à faiblir, je suis resté quelques minutes avant de me rendre compte qu’à la fin de ma version, j’avais traduit les mots "De Profundis", qui sont les premiers d’un psaume latin. Dans un instant d’égarement, bien que cela ne fût pas de l’Anglais, j’ai eu envie de traduire l’expression. Je voulais traduire. Je devais traduire. J’étais là pour traduire. Mon devoir était de traduire. J’ai donc traduit. Avec une certaine fierté, sotte fierté, j’ai écrit : « Des Profondeurs. » Mais ensuite, la chute : ce n’était en fait que le titre de l’ouvrage, qu’ignare, je ne connaissais pas, dont le texte était extrait. Et pourtant -comment l’ai-je raté ?- il était écrit en dessous du texte, en italique, bien en évidence, à côté du nom de l’auteur,  un certain Oscar Sauvag(e)…

     Bon, d’accord : il était temps que j’aille dormir.  

 

Voir les commentaires

Brèves de Concours... (suite 2)

25 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Vendredi 22 Avril 2011. Concours de l'E.N.S. de Lyon, jour III. Epreuve d'Histoire. 

     Ce fut une rigolade, un cirque dont la plupart d’entre nous étaient, à la fois, les spectateurs et les clowns. J’ai ri de moi-même de longues minutes.

     Je dis « nous ». Non pas que je veuille généraliser la détresse qui s’est emparée de moi lorsque je lus le sujet, mais juste que par ce « nous », j’entends surtout mes camarades de Khâgne du Lycée Pierre d’Ailly. Je vais expliquer pourquoi. Mais d’abord, le sujet :

Le travail des femmes du début du XIXème siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

     Par la malemort. J’ai d’abord failli pleurer. Puis j’ai ri jaune. L’idée m’a même traversé l’esprit de « finir » au bout de deux heures. Mais je me suis dit que toutes les souffrances infernales de ces deux années méritaient salaire. Je suis donc resté. Six heures de temps, comme d’habitude, à essayer de me battre avec un sujet sur lequel, je le dis bien franchement, je ne savais pas grand-chose.

     En lui-même, il était plutôt classique. Potentiel. Presque prévisible, bien qu’avec ces gens-là, rien ne le soit. C’était le dernier thème que nous avions abordé avant le concours. On a bien fait un cours sur le travail des femmes, un cours de trois heures, à la veille des quelques jours de repos qui précédaient immédiatement le concours. Une chance ? Non. La pire des infortunes, en ce qui me concerne : mon esprit fatigué était déjà au soleil, et je n’ai pas du tout révisé ce cours. Je crois ne pas mentir en disant que mes camarades étaient à peu près dans le même cas. Mais ce n’est point une excuse: ce sont les aléas d'un tel concours. Comment ai-je pu rester six heures alors ? Je ne sais pas. Tout ce que j'ai écrit, dix-sept pages, je l'ai fait de mémoire. Fichtre et diantre ! Je m’étonne parfois. Et surtout, que personne ne me demande ce que j’ai écrit, dans ce cas. Je ne le sais moi-même pas exactement. Des choses secrètes. Vous avez dit Olympe de Gourdes ? De Gouges ? De Courges ?

     Bien entendu, ultime pied de nez à mon faciès déjà en décomposition, l’inévitable mention en italique : « l’usage de la calculatrice etc. » Cette fois-ci, je ne me suis pas retenu, je l’ai triturée, rayée, barrée rageusement. Je me suis acharné contre la stupide phrase. Bien fait pour elle : elle n’avait qu’à pas être stupide. Cela m’a calmé un temps. Ensuite, le retour à la réalité et au sujet fut brutal.

Ce fut mon instant épique. Voici mon hymne :

     « Sans autre issue que celle d’écrire, désespéré mais courageux, le front ridé mais altier, maudit des dieux, martyr éternel, solitaire et silencieux, ‘’le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,’’ s’est penché, s’engageant sans peur dans le fracas des boucliers se brisant, malgré la clameur des cris des nombreux défaits, sous un soleil rouge...  Il était armé de son stylo. »

Bref. Une épreuve à oublier au plus vite… 

Voir les commentaires

Quatre vers...

24 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Lectures au hasard.

     Je trouve les poètes tellement mieux inspirés quand ils parlent simplement et légèrement des choses ! Et cela, Senghor le faisait parfois à merveille. Cet homme, malgré toutes les polémiques à son propos, savait écrire. Ecoutez ce poème.

 

Beauté peule

Ah ! qui me rendra

L’arc frémissant des seins de Salimata Diallo,

Sa taille amicale

Et l’opulence fine de ses hanches ?...

 

                                                                 Léopold Sédar Senghor, Poèmes perdus.

 

     Beaucoup de choses sont convoquées et mises dans ces seuls quatre vers. Enormément de choses. Mais ainsi que l’a remarqué un ami, à qui je l’ai montré, tout le génie de ce poème est peut-être dans les trois points de suspension, derrière le point d’interrogation. Je suis d’accord avec lui. Ils débrident l’imagination. Et ça, c’est beau…

Voir les commentaires

Brèves de Concours... (suite)

24 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

Jeudi 21 Avril 2011. Concours de l’E.N.S. de Lyon, jour II. Epreuve de Lettres.

   Par la barbe de je ne sais plus quel druide ! Où ont-ils été péché leur sujet ? Ils ont pris le risque de décourager beaucoup de candidats, par la longueur même de la citation, celle de Paul Valéry. La preuve : au bout de trois heures, la laide salle où j’étais était vidée aux trois-quarts. Comme d’habitude, je suis resté jusqu’au bout, moins parce que je comprenais absolument le sujet, et que j’avais beaucoup de choses à dire, que par souci de dire bien le peu de choses qui me venaient à l’esprit, cet esprit embrumé. Ma composition fut un grand exercice de style. Je me suis pris pour Mallarmé, un des maîtres de Valéry justement (quelle ironie !), que j’ai beaucoup lu ces dernières semaines, et que j’ai exploité comme je pouvais. Pendant ces six heures, il ne s’est rien passé de spécial. Le gros monsieur était là, gueulant toujours. Mais cette fois-ci, je n’ai pas prêté attention à cela. Le sujet, que j’ai trouvé complexe, excluait tout le reste. Point de détails. J’étais seul et mécanique, ne me débattant que pour mieux m’enliser dans ma pensée.

     Vous croyez que j’exagère ? Oyez plutôt :

« En tant qu’écrivain, je n’ai rêvé que constructions et j’ai abhorré l’impulsion qui couvre le papier d’une production successive.

   Si pressante et riche et heureuse soit-elle, cette foison ne m’intéresse pas. J’y vois une génération ''linéaire'' qui exclut toute composition. Je sais que la plupart admirent ceci et s’en enivrent. – Mais ces feux qui s’allument de cime en cime et s’éteignent aussi, ne me donnent jamais mon plaisir complet.

   Mon désir eût été d’écrire en traitant presque simultanément toutes les parties de l’ouvrage, et les menant presque à la fois à leur état final. Comme on peint sur un mur. Et avec les préparations et  ce qu’il faut donner des liaisons et des correspondances d’un bout à l’autre. Ne pas oublier la fin quand on fait le commencement –etc. »

(Paul Valéry, Cahiers, 1935, repris dans Ego Scriptor, Gallimard, « Poésie », 1992)

     Je n’ai aucun commentaire à faire.

     Je n’avais jamais rien lu de Valéry, hormis quelques malheureuses pages de Variété, I. J’ai décidé, pour me venger, que je ne le lirai jamais plus.

     Ils ont encore écrit : « L’usage de la calculatrice n’est pas autorisé. » Comme si le sujet n’avait pas suffit à fragiliser les nerfs. Eh bien moi, leur calculette, je l’emm....... bien, si je n’étais poli. Heureusement que je le suis. Heureusement.  

Voir les commentaires

Brèves de Concours...

22 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

Mercredi 20 avril 2011. Concours de l’E.N.S. de Lyon, Jour I. Epreuve de Philosophie.

8h 40 : Un gros monsieur au visage patibulaire, affreux et laid, sans cou avec d’énormes veines, bourru, entre dans la salle allongée, elle-même d’un vert horrible, avec les copies et les épreuves. Il commence à gueuler. Il croit qu’il me fait peur. Il me regarde, sa veine bat fiévreusement à sa tempe. C’est un mélange d’ours et de taureau. Il ne manque que l’écume. Il me fait peur. Il est laid, Dieu me pardonne. Il gueule, menace, prévient, donne les instructions, puis écrit : « composition de philosophie » au tableau. Tout le monde se tait, lit, remplit l’en-tête, fait attention. Il écrit mal, le gros monsieur. Et puis son ventre… Des dames qui l’accompagnent distribuent les copies, les feuilles de brouillon. Les élèves s’excitent, trépignent.  

9h 00 : Les sujets sont distribués. Une clameur s’élève. Je lis : « Les sciences sont-elles une description du monde ? » Dans ma tête, c’est le néant. Ce n’est ni pire, ni mieux que ce que j’attendais. Dans ma tête, c’est le néant, c’est tout.

9h 01 : J’ai relu le sujet quatre fois et demi. Je ne vois rien, pour l’instant. Il y a, écrit en italique en dessous du sujet, ceci : « L’usage de la calculatrice est strictement interdit. » Zut ! Moi qui comptais en faire usage pour parler du positivisme d’Auguste Comte et de l’aleitheia de la Vérité par la Science selon Heidegger. C’est le drame, bien sûr… La clameur n’est pas retombée. Le gros monsieur gueule encore, grogne. L’on se tait. Ca commence. 

Je me rends compte après quelques minutes que je n’ai pas de montre. Mon portable est éteint, comme l’a recommandé en aboyant le gros monsieur. C’est fâcheux. Tant pis. Après 10mn de réflexion intense, j’ai mes premières inspirations. Je me penche sur la feuille, et ne m’en relève pas pendant longtemps. J’écris. Brouillon, puis j’attaque la copie. Ca y est : me voilà lancé dans l’ânerie.

Au bout de deux heures environ, premier abandon : un candidat a « fini ». Je suis encore à mon introduction.

La candidate à ma droite est presque jolie. Elle a une belle robe bleue à motifs de fleurs blanches, qui lui arrive à peine aux genoux. Elle a les cheveux clairs, longs. J’ai vu ses jambes, qu’elle n’a pas laides. Mais c’était le premier regard, qui est toujours accidentel. Je n’en ai pas jeté de second. Je le jure.   

Après 3 heures et demi d’épreuve (je le sais car j’ai regardé la montre d’une surveillante quand elle est passée devant moi, lentement) quelques départs successifs. Je me débats avec Bacon.

J’écris, j’écris.

Quatre heures doivent être passées. Je commence à avoir faim. J’ai oublié que j’avais du chocolat dans ma poche. Mon ventre gargouille. Ma voisine de droite me regarde, je le sens. Je ne la regarde pas. J’écris.

J’ai noté une incohérence dans mon raisonnement. Mais trop tard, je continue. Je balance quelques expressions latines pour amadouer le correcteur. Qui sait ? Il pourrait être séduit…

Beaucoup de candidats sont partis, au bout de cinq heures. Il me reste toute ma troisième partie à faire. Heureusement que j’ai écrit ma conclusion avant même d’avoir introduit.

Est-ce grave si l’on parle un peu de Marx dans ce sujet, docteur ?

Il reste cinq minutes. Je viens de finir. Je décide de ne pas relire, par pure paresse. Il doit bien y avoir quelques fautes. Mais rien de scandaleux, à mon avis.

15h00 : Je rends ma copie. Quinze pages et quatorze lignes où quelques éclairs (je crois avoir en -toute modestie bien sûr- commis un magistral passage sur Hegel et sa conception de l’Histoire) font écho à des abîmes de médiocrité et de misère intellectuelle (J’ai bien travesti la pensée de Max Weber, sans vergogne, effrontément même). Bon. Que le correcteur se débrouille. Ils n’avaient qu’à donner un sujet plus facile.

15h 05 : J’ai faim. 

Voir les commentaires

Des larmes au rire...

17 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

     Je reviens plus tôt que prévu : Montaigne m’ennuyait, alors… Alors je vais parler de moi, pour changer.

     Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me vois toujours avec une haute conception de la justice. Enfant, je me souviens que j’étais déjà épris de cette grande idée, englué dans ce bourbier où je barbotais néanmoins gaiement, fièrement, engagé, enragé, furieusement sérieux, et avec au cœur, ce sentiment d’avoir forcément raison et de faire le bien, et qui était d’autant plus candide que mes révoltes face à l’injustice étaient sincères, voire pathétiques. Certains soirs, quand dans la journée, j’avais vu sans pouvoir rien y faire des scènes injustes à mon esprit veule, alors que mes frères dormaient à côté, je pleurais en silence, longuement, étouffant le bruit de mes sanglots avec l’oreiller. Au réveil, j’avais mal à la tête et de la morve séchée au nez. Et sous la douche que je prenais maintenant tout seul comme un grand, ayant avec force génie caché à ma mère mes yeux bouffis et injectés de rouge, j’étais fier d’avoir pleuré. J’appelais pompeusement cela, dans ces espèces d’élans lyriques et grandiloquents que j’avais déjà dès mon enfance, et dont j’ai encore du mal à me débarrasser (à ma grande honte), « les larmes de la Justice. » Avouez que la formule est belle, surtout sortie de la tête d’un môme de huit ans à peine. Ainsi, par mes larmes authentiques, je croyais abolir le désordre et le Mal présents en ce monde, pleurant toujours plus pour ceux que l’injustice avait frappés, et que moi, humble héros de l’ombre, n’avais pu sauver. Ainsi, je gagnais toujours ; laborieux parfois, certes, trichant quelque peu sans le savoir, certes, mais vainqueur. C’était l’essentiel. Ce fut sans doute au cours d’une de ces nuits que, étonné d’être si souvent seul dans cette croisade noble contre le Mal, je me demandai pour la première fois où était et ce que faisait cet Allié surpuissant dont on m’avait tant parlé, bien que je ne comprisse alors rien de ce qu’on me disait à son propos, (y comprends-je encore vraiment grand-chose?) : Dieu. Mais c’est là une autre question.

     Ma soif de justice, inextinguible, était en plus décuplée par les lectures que j’avais, les dessins animés que je regardais, les grandes personnes que je voyais au quotidien. D’Artagnan, Mickey, Donald (oui, c’est un défenseur éclatant de la justice, ce canard !), Zorro, Sherlock Holmes, Robin des Bois, pour ne citer que ceux-là, devinrent mes héros. Et puis il y avait le Juste ultime, la personne qui, à mes yeux, était la personnification de la justice et du courage : mon père. Maman, elle, était l’allégorie de la Douceur. J’ai grandi mon horizon oblitéré par l’Idéal.

     Aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup changé. S’il est vrai que seuls les imbéciles ne changent pas –quel est l’imbécile qui a commis cette pensée imbécile ?-, alors je suis le plus illustre imbécile que la terre ait jamais enfanté. Et le pire, c’est que j’en suis fier. Très fier. C’est ainsi. Un imbécile, ça pense comme ça. Je crois toujours en la Justice. Les sept années passées quelque part dans une région au nord de mon pays, dans un internat militaire, entouré de quelques centaines de jeunes, parmi lesquels quelques cons, qui sont ma seconde famille, et auxquels je suis lié à vie, n’y auront rien changé. Les quelques vains honneurs et distinctions ramassés çà et là n’y auront rien changé. Ma découverte des femmes, avec tout le lot de plaisir et de misère mêlés qu’elles apportent n’y aura rien changé. La France n’y aura rien changé, malgré tout ses efforts. Je suis têtu : je crois encore en la Justice. Ne me demandez pas de vous dire ce que j’entends par Justice, justement. Je ne saurai le faire. C’est, je l’ai dit, une grande idée, une entité, une Idée. J’essaie : la Justice, c’est quand les Hommes sont heureux dignement, avec tout ce que ces notions, bonheur et dignité, impliquent. C’est à peu près ainsi que je vois les choses. Je suis d’accord avec vous : avec les années, je n’ai rien perdu de mon ingénuité. Cela me conduira à ma mort, j’en suis certain. C’est la seule prophétie exacte sur mon existence dont je sois capable. Je mourrai de naïveté, et sans doute dans des circonstances que je croirai héroïques mais qui seront en réalité honteuses. J’ai décidé que les dernières paroles que je lancerai seront celles de Paul Léautaud sur son lit de mort : « Et maintenant, foutez-moi la paix ! ». En attendant ce jour béni où il pleuvra des fleurs, ce jour où je foutrai la paix au monde autant qu’elle me fichera la mienne, j’ai décidé de rester ainsi : un imbécile qui ne change pas, excusez du pléonasme. Depuis mon enfance, je crois en la Justice.  

     Mais entre temps, j’ai découvert la lucidité. La différence fondamentale entre ma jeunesse et le temps présent, c’est que j’ai appris à perdre contre le monde, contre les Hommes, contre le Mal, contre l’Injustice, sans m’en indigner, sans verser « les larmes de la Justice ». Maintenant, je ne pleure plus la nuit. D’ailleurs, je ne dors plus avec un oreiller. Je noie désormais mon impuissance dans le rire (oui, voilà enfin l’explication du titre de ce billet). Enfant, une fureur guerrière et une volonté inébranlable de gagner m’assuraient toujours la victoire contre ce monde et ses injustices. Mes larmes, ultima ratio regum, étaient mes armes invincibles. Contre l’injustice, l’enfant que j’étais gagnait toujours, inévitablement. Aujourd’hui, je sais que l’on perd souvent contre elle. Trop souvent. Presque toujours. La fureur reste intacte, comme l’envie de vaincre, mais je sais aujourd’hui que je ne puis rien faire au-delà de ce qu’atteignent et peuvent atteindre mes petites et insignifiantes capacités. La volonté et l’intention, la rage et les larmes, m’étant apparues peu à peu comme fatalement insuffisantes et faibles, voire dépourvues de sens, il ne me reste que l’humilité, la lucidité, la patience et l’ironie contre toute cette saleté au milieu de laquelle j’ai néanmoins appris à vivre, et que je participe parfois à augmenter, n’étant point un dieu. Il faut savoir perdre contre l’injustice, c’est le seul moyen de continuer à la défier du haut de son petit être.

     Je vais vous avouer un petit secret : depuis que j’ai croisé la lucidité, j’ai perdu tous mes combats contre l’injustice. Mais, clochard céleste et heureux con, je ne peux m’empêcher de continuer à me débattre, et de nourrir une foi de plus en plus forte dans la Justice. Et ce sera ainsi jusqu’à ce que je m’effondre, épuisé.

     J’espère qu’après la mort, que ce soit en Enfer, au Paradis, ou juste sous terre, il y a une assurance pour les individus comme moi. Je n’y crois hélas pas trop. Heureusement. Car ce n’est pas en pensant à la pause que j’enchaîne les rounds, et en sachant que j’en prendrai toujours aussi plein la gueule.  

Voir les commentaires

Pause forcée...

13 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

    Qui a dit "nulla dies sine linea"? Il ne devait pas avoir le Concours de l'E.N.S. à passer, celui-là. Quand déjà, le concours? Mercredi? Mardi? Bref, la semaine prochaine. J'ai beaucoup de choses à dire, mais encore me faudrait-il un peu plus de temps. Et avec ces simulacres de révision, vous pensez bien qu'il m'en manque. Je suis donc en pause forcée. Que les quelques lecteurs -les malheureux!- qui venaient parfois se promener par là m'excusent. 

     Mais la bête est résistante, et je reviendrai bien vite, sans doute beaucoup plus vite que je ne le pense moi-même. Ce satané concours (qui m'a privé de deux années de vie), pourrait bien cacher quelques aventures et inspirer de nouvelles "choses à revoir". Vous me reverrez bien vite, donc. Peut-être dès mardi, ou mercredi. Car il faudra bien faire quelque chose, lorsque je m'emmerderai bien profond (excusez du langage, c'est la pression, le stress...) entre deux épreuves... 

     Souhaitez-moi bonne chance, et à très bientôt! 

 

Voir les commentaires

"Il n'y a pas d'Amour heureux..."

2 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

 

 

     Non, il n’y en a pas. La Aragon et Brassens ont raison.

     Ce sentiment est une mutilation, une violence, une tempête. Aux cœurs qu’il frappe, il n’apporte que la peur de la perte de soi, la peur de l’errance, la peur du pari manqué, celle-là même qui s’empare d’un homme au moment de défier un désert, seul, nu, sans carte ni boussole. Ce sentiment divise l’Etre en unifiant ses craintes. Les éclats du miroir, jadis brisé par une salvatrice solitude, se reforment, et cette glace froide qu’est le cœur, qui ne ment pas, réfléchit la faiblesse de l’être amoureux, ensanglanté, inachevé. Ensanglanté car inachevé toujours. Et la liberté vraie meurt dès lors ; on lui substitue alors une liberté pour l’autre, une liberté dans l’autre, une liberté des cœurs réunis, une liberté amoureuse. Cette liberté là est une dépendance masquée.

     Il n’y a pas d’amour heureux. Où trouver la paix dans l’amour ? Dans les bras de l’autre, à ses côtés. A peine y est-on que l’on voudrait être l’autre, être en lui, se fondre en lui. Mais cela est impossible. Les centimètres deviennent des abîmes. La tristesse revient aussitôt chassée. La présence de l’autre ne suffit plus. L’on voudrait ne former qu’un, mais « l’amour lui-même, comme le disait Rilke, n’est que l’inclination de deux solitudes. » La solitude ne s’y résorbe pas. Elle s’y dilate et s’y perd seulement ; l’on croit y être moins seul, mais c’est la solitude de l’autre qui cache la nôtre. Une mer de solitudes noie sans la tuer la solitude isolée, qui peut resurgir à tout moment.

     Il n’y a pas d’amour heureux. C’est la condition humaine de finitude qu’on y retrouve. L’absolu qu’on y recherche est impossible. C’est une fuite en avant éternelle, dont l’horizon est le bonheur, certes, mais dont la route, est une cascade de larmes, de doutes. L’on m’a dit que c’était quelque chose de simple. Rien n’est simple pour les Hommes. Vivre pour eux, même cela, leur est difficile. Alors aimer, vivre pour et par l’autre…   

     L’on m’a raconté l’histoire de cet homme, mort de n’avoir pas voulu accepter qu’il n’y a pas d’amour heureux. La haute idée qu’il avait de l’Amour comme assurance du bonheur s’est brisée sur les récifs rugueux de la trahison. Il aimait une femme qui ne l’aimait pas. Il a cru que l’amour était une réciprocité obligée. Il a étreint et n’a étreint que du vent. Il s’est livré et n’a vu que sa propre image, nue et vulnérable, dans le miroir. Il s’est suicidé après avoir écrit : « Je meurs dans la croyance qu’elle m’aimait. L’amour ne peut qu’être heureux. Je fus juste une erreur, et je m’en vais en martyr heureux de mon idée.»

     Il n’avait pas compris qu’il n’y a pas d’amour heureux. Il n’avait pas compris qu’il n’y a que des hommes amoureux et des femmes amoureuses, qui essaient d’être heureux dans leur amour.  L’Amour heureux est un mythe qui oublie la part de désordre, de hasard qu’aucun amour ne peut abolir,  présent en tout Homme, fût-il éperdu de ce sentiment. Il n’y a pas d’amour heureux. Il n’y a pas d’amour malheureux. Il n’y a que des Hommes qui cherchent à être heureux par l’Amour. Mais leur bonheur est entre leurs mains, ils le construisent. L’Amour est un moyen, le plus beau des moyens pour être heureux, sans doute, mais pas une absolue garantie du bonheur.

     Il n’y a d’amour heureux que celui dont les êtres qui le partagent croient qu’ils peuvent être heureux, et s’aiment follement pour cela, malgré leurs peurs, leurs doutes, leur solitude et leurs larmes. Larmes d’Eros qui là, deviennent belles.  

 

Voir les commentaires

Mallarmé.

1 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Lectures au hasard.

« …Ô femme, un baiser me tûrait

Si la beauté n’était la mort. »

 

     C’est tiré d’Hérodiade, de Mallarmé.

     Mallarmé. Que dire sur lui ? Maintenant, beaucoup de choses. Mais avant (l’époque est récente même), rien de très pertinent, je le crains, et j’en ai honte. Rien qui ne dise autre chose que les innombrables topos et les inusables clichés de mes cours du lycée. Quand j’étais en classe de première, l’on m’a parlé, pour mon malheur, de l’hermétisme mallarméen, un de ces nombreux poncifs abrutissants que l’on sert volontiers à des lycéens déjà abrutis, et dont on ne se débarrasse que difficilement. A cette époque, celle des préjugés et de l’acquiescement dogmatique, le premier (et, espérais-je alors, le dernier) poème que j’ai essayé de lire de Mallarmé commençait ainsi :   

 

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse ce minuit soutient lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore… »

    

     Au fond de moi, même alors, je sentais que c’était magnifique, que c’était beau, que la langue dansait, aux confins du précieux -que je n’ai jamais aimé pourtant, mais qui là était une musique légère- et du sublime. Mais mon jeune esprit inculte ne comprenait pas. C’était Mallarmé. L’hermétisme. L’ésotérisme. Le Symbolisme ultime et absolu. Je n’ai même pas essayé de comprendre. Et puis, surtout, c’était de la poésie, que je voulais détester par-dessus tout, par pur caprice. J’avais à peine 17 ans, j’étais rebelle, un peu con, je me prenais pour un dandy, je venais de lire Le Père Goriot qui m’avait ébloui, je tenais les poètes pour des minables (pour me donner l’air d’un lecteur qui avait des goûts, voyez l’intelligence de l’homme!), et j’ai refermé la page sur Mallarmé.

   Je ne l’ai rouverte que récemment. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Poésies, quelques lettres de ses Correspondances. Et j’ai failli pleurer de haine contre moi-même. Il y a dans cet auteur, et dans ses vers, une puissance du langage telle que ses mots, empesés de significations, soient paradoxalement aussi légers que du vent. Au fond, il n’y pas de paradoxe : la poésie mallarméenne réalise la synthèse difficile, mais ici absolue et parfaite, du sens et du son. Sa langue est à la fois recherche et célébration. De la beauté, évidemment. Chercher le Beau en parlant de la Beauté. La mise en abîme est fine et géniale. Il y a eu très peu de stylistes dans la langue française. A mon sens, il fut et demeure l’un des meilleurs.

    Le reste, qu’il ne fit pas de littérature engagée (qu’est-ce ?), qu’il fut précieux, un peu hautain, difficile, est débat de basse-cour.  

    Je n’en dirai pas plus. Mallarmé ne s’explique pas. Il se lit.  Faites-le : c’est l’unique façon, la meilleure donc, de le comprendre. 

Voir les commentaires